« La place du mort » – Jordan Harper – Actes Sud/actes noirs, traduit par Clément Baude

« Craig le Fou

Pelican Bay

Tatouée et couturée de coups de couteau, sa peau racontait son passé. Il vivait dans une pièce sans nuit. Et il se considérait comme un dieu.

Craig Hollington, dit le Fou, pensionnaire à vie de la prison de Pelican Bay, chef du gang de prisonniers connu sous le nom de Force Aryenne, soit de tous les Blancs véreux de Californie, passait sa vie dans une cellule de sécurité maximale éclairée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il n’avait pas le droit de posséder d’objet plus solide qu’un coton- tige. Deux fois par semaine, on déplaçait sa cabine de douche devant sa cellule pour l’empêcher de voir les autres prisonniers. Mais c’était un dieu fait d’autres hommes. »

Voilà : une semaine que je rame pour écrire sur ce livre que j’ai adoré. Un peu de fatigue et puis en fait trop de choses à dire de ce roman, alors je vais vous livrer ce que j’en ai pensé un peu en vrac, sans vraie chronologie par rapport au récit, mais c’est comme ça. Ce roman bien que relativement court est très riche, et s’il est toujours si bon de lire des choses de cette qualité, c’est beaucoup plus difficile ( pour moi en tous cas ) d’en parler. Pour ne rien révéler, pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte. J’espère donc que malgré tout je serai parvenue à vous donner envie, c’est le seul but.

« Il ne restait donc plus que Polly et son père, sans rien d’autre entre eux que l’air sale et le silence, comme un duel dans les westerns que son beau-père aimait regarder.

« Polly, dit son père d’une voix aussi rêche que la laine. Tu me connais ? Tu sais qui je suis ? « 

Sa langue était trop pâteuse pour qu’elle puisse parler. Elle se contenta de faire oui de la tête. Sans vraiment réfléchir, elle passa son bras derrière elle, là où la tête de l’ours dépassait de son sac à dos, et lui serra l’oreille. Ça lui fit du bien, comme toujours. Elle réprima une envie de sortir l’ours et de le presser contre sa poitrine.

« Écoute-moi bien, dit son père. Tu vas venir avec moi. Tout de suite. C’est pas le moment de faire des histoires. « 

Il se retourna et remonta la rue. Le cerveau de Polly lui disait de ne pas le suivre.[…] Il lui disait de crier au secours, au secours, au secours.

Elle n’en fit rien. Même si elle  avait très envie de s’enfuir à toutes jambes, elle le suivit. L’envie de s’enfuir, l’envie de crier au secours, elle les enfouit là où elle enfouissait tout le reste. Qu’aurait-elle bien pu faire d’autre ? »

Bien sûr un roman noir, d’autant plus intéressant pour moi qu’il se déroule dans un milieu sur lequel je n’ai pas encore lu grand chose pour le moment; je découvre un peu plus ici la Force Aryenne américaine ( pas besoin que je vous fasse un dessin sur l’idéologie de ce gang, idéologie sur laquelle l’auteur ne s’étend pas, pas besoin car on comprend très bien très vite ). On reconnait les membres de ce gang aux éclairs bleus tatoués sur les bras. Plus il y a d’éclairs, plus de contrats ont été exécutés… Sous la plume très talentueuse de Jordan Harper, grâce à deux personnages ( trois, puis quatre…) extrêmement touchants, une cavale va commencer, une course tendue contre la montre. Car Craig Hollington a mis un contrat sur la tête de Nate McClusky qui au début du livre sort de prison. Mais pire, il a également mis un contrat sur son ex-femme Avis et sa fille Polly, 11 ans.

« Tu as tué ma mère? demanda quelqu’un en elle, tout haut.

-Non, répondit son père.

-Mais elle est morte », dit quelqu’un en elle.

Le regard qu’il lui lança était la seule réponse dont elle avait besoin, mais il  le dit quand même.

« Oui, Polly, je suis désolé… »

La chose à l’intérieur d’elle sortit sous la forme d’un cri de guerre. Elle attrapa la poignée de la portière. Elle ouvrit. Elle regarda le gravier sur la route, brouillé par la vitesse. Elle sauta. »

À ce propos, je trouve la couverture assez exceptionnelle, dérangeante bien sûr à cause du gros calibre dans la menotte ; si on regarde bien le visage de la fillette il est saisissant par son côté « rien à perdre », déterminé, buté et triste; bref j’adore cette couverture. Je ne suis pas certaine que « triste » soit le bon adjectif pourtant 

« Elle avait beau avoir les épaules voûtées d’une loser et cacher son visage derrière ses cheveux, cette fille avait des yeux de tueuse. […]. Polly ne faisait de mal à personne, sauf à la peau autour de ses ongles et à la chair de ses lèvres, qu’elle rongeait au sang. Alors les yeux de tueuse, Polly s’en foutait pas mal. En tous cas jusqu’au jour où elle sortit par la porte principale du collège de Fontana et resta plantée là, à regarder son père dans les yeux.

Des yeux de tueur, pour le coup. Ils étaient d’un bleu passé, exactement comme les siens, mais avec quelque chose sous la surface qui fit battre la chamade au cœur de Polly. Plus tard elle apprendrait que les yeux ne reflètent pas seulement ce qu’ils voient, mais aussi ce qu’ils ont déjà vu. »

Les premières phrases du livre vous sembleront violentes, et oui bien sûr il y a de la violence dans ce livre, et même beaucoup, mais ce qui va se dérouler ici est beaucoup plus profond que juste ça, beaucoup plus sensible, et je n’hésite pas à le dire beaucoup plus sentimental, je dis sentimental, oui. Si simplement, comme ça:

« Ça lui faisait mal de le regarder. Une vraie douleur au centre de sa poitrine. Les battements de son cœur semblaient dire : sauve-le, sauve-le, sauve-le, sauve-le.[…]

Polly nettoyait les plaies de son père. C’était une bonne infirmière. Elle avait déjà fait ça.

« C’est fini, dit-elle en enduisant de pommade une entaille qui zébrait son torse . On peut t’emmener à l’hôpital.

-Pas tout de suite. Si je me fais attraper maintenant, je suis mort dans pas longtemps. Ce Boxer m’avait l’air réglo, mais pas  non plus le genre à payer sa dette à un mort. Il faut que je reste caché jusqu’à ce que Craig Hollington soit mort.

-S’il te plaît, dit Polly. S’il te plaît. Je veux pas que tu meures.

-Occupe-toi de moi. C’est toi la plus douée.

-Et ensuite, est-ce qu’on ira à Perdido ?

-Et ensuite, Perdido. »

Polly ne connait presque pas son père et un jour le voit arriver alors qu’ Avis et son nouveau mari viennent d’être tués. Nate vient chercher sa fille à la sortie de l’école, première fois:

« Elle resta là sans bouger, paralysée par la peur.

Peut-être n’aurait-elle même pas besoin de hurler ou d’appeler au secours. N’importe lequel des adultes présents pouvait voir que quelque chose n’allait pas. Son père n’avait pas l’air à sa place ici, au milieu des autres parents, qui avaient tous des corps mous de parents et des yeux doux de parents. Lui, il avait le visage taillé dans le roc et des tatouages sur tout le corps, du genre de ceux que les garçons de sa classe dessinaient au dos de leurs cahiers, des dragons, des aigles, des hommes armés de haches. Ses muscles paraissaient si gros, si dessinés, qu’on aurait cru qu’il n’avait plus de peau, comme si ses tatouages étaient gravés à même le muscle. »

En tous cas moi ce livre m’a prise aux tripes; écrit en chapitres courts dont le titre indique les lieux et le personnage au centre de l’épisode, j’aurais pu le finir en deux heures, mais j’ai pris mon temps parce que c’est dur et ça secoue fort côté sentiments, parce qu’on s’attache et qu’on craint la fin, et puis parce que c’est bon évidemment et on fait durer.

Prison de Pelican Bay

« Il trouva le mari d’Avis la tête fracassée, face contre le lit, en caleçon, comme s’ils l’avaient chopé dans son sommeil. Il remarqua le ruban adhésif collé aux fenêtres et une machine à bruit blanc : c’était la chambre de quelqu’un qui dort le jour. Il se rappela alors que le type faisait le troisième quart à l’usine de batteries.

Ils avaient dû le buter en premier. Avis était morte en se battant, sur le sol, son couteau de cuisine à la main. Son corps tordu, son visage tourné de côté, découvrant l’étoile tatouée sur son cou : Nate savait qu’il n’oublierait jamais tout ça. »

Nate va embarquer la petite qu’il connait donc si peu et tromper la mort en mettant au point un plan pour sauver leurs deux vies, sans oublier de dévaliser les réserves d’argent de La Force Aryenne afin de ne manquer de rien quand ils auront atteint Perdido pour y couler des jours tranquilles.

« Elle jouait avec l’ours. Il posa une patte en visière au-dessus de ses yeux et bougea la tête comme pour dire: je monte la garde. À l’affût des éclairs bleus tatoués. »

Il l’emmène d’abord chez la grosse Carla:

« La femme qui était derrière le comptoir devait avoir le même âge que son père, ou dix ans de plus. Son père l’avait appelée la grosse Carla. Ça lui allait comme un gant. Elle était grosse de partout, depuis ses seins qui débordaient d’un tee-shirt de motard jusqu’à ses bras tout ronds, en passant par ses grands yeux marron et ses cheveux crêpés. »

Puis commence une cavale haletante, sanglante, avec des rencontres d’individus plus louches les uns que les autres, parmi eux des policiers, des bons – Park – 

« Park roula jusqu’à la maison de Carla à une vitesse de flic. Les phares des voitures en face projetaient des formes bizarres dans ses yeux. Parmi ces formes, il vit la petite fille. Celle qui l’avait appelé. Celle qu’il avait laissée tomber.

Il l’avait loupée. Il ne la louperait plus.

Park arriva en trombe devant l’immeuble. Il écrasa la pédale de frein, les pneus crissèrent. Il laissa sa voiture sur l’emplacement réservé aux pompiers, à la je-vous-emmerde-je-suis-flic. Il grimpa deux par deux les marches jusqu’à l’appartement de Carla. Bam bam bam contre la porte, à la je-vous-emmerde-je-suis-flic. »

et des mauvais – Jimmy, Houser – et ceci constitue le cœur de l’action et l’intrigue.

On retrouve l’inévitable univers de la meth, des fabricants aux trafiquants aux consommateurs, avec une faune interlope pas très rassurante et étroitement tenue par la Force Aryenne.

« Quand vous vous retrouvez dans les collines qui surplombent Los Angeles, le monde est sens dessus dessous. Au-dessous de vous, le ciel nocturne est une terre noire; en bas, les millions de lumières de la ville scintillent comme un bol rempli d’étoiles. Qu’ils soient arrivés dans un monde sens dessus dessous paraissait normal à Polly. Elle-même était sens dessus dessous. »

Mais pour moi ce qui commence c’est avant tout une rencontre et une histoire d’amour entre Nate et Polly, et c’est je crois ce qui fait la différence de ce livre, ce qui en est la profondeur, la force, ce qui le remplit d’émotions puissantes ( pour faire court j’ai pleuré). Nate est une force de la nature selon l’expression consacrée, et Polly n’est certainement pas une gamine très commune. Le personnage de Nate est hanté par le souvenir de son frère Nick qui fut celui qui le forma « au métier » de braqueur, de tueur. Parce que oui, c’est ce qu’est Nate, il n’est pas en prison pour rien…Je le concède Nate n’est pas un enfant de chœur, mais pour autant j’affirme qu’il reste un homme sensible, sa rencontre avec Polly va mettre ce cœur au jour, et ça ira très loin.

Vous aurez compris que le troisième personnage est l’ours, double de Polly qui ne la lâche jamais, un vieil ours borgne en peluche avec lequel elle bavarde silencieusement. Il parle pour elle, elle s’exprime à travers lui, il fait des gestes, des mimiques, parfois c’est ce qu’elle pense vraiment, parfois ça sert à conjurer la peur ou à la crier, et bien sûr cet ours sans nom la console et la rassure. On pourrait dire que c’est un objet transitionnel même si à 11 ans ça peut sembler étrange, mais plutôt que de jargonner psy, je dirai plus simplement que cet ours, qui se révèle très important, très utile et dont Polly ne peut se passer, cet ours est Polly.

« Elle fit semblant de donner une grosse part de chili à l’ours. Avec ses pattes, l’ours éloigna un pet de ses fesses. Il gloussa en silence. Son père rigola entre deux bouchées de son propre chiliburger. Polly et lui rigolèrent ensemble, et c’était comme entendre une chanson qu’elle n’avait pas entendue depuis longtemps. »

Rencontre de Scubby – goûteur- avec Polly et son ours:

« Toc-toc-toc.[…]

Scubby se dirigea vers la porte. Il colla son œil sur le judas.

Un ours en peluche borgne le regardait fixement.

Psychose amphétaminique. L’excès de dope ajouté à l’adrénaline avait transformé son cerveau en une tablette de chocolat fondu.

Il se remit devant le judas. Il trouva un angle différent. Il regarda le plus loin possible. Il vit que l’ours était dans un sac à dos, dont sa tête dépassait. Il vit le haut du visage de la personne portant le sac à dos. Une fille avec des yeux à la Kurt Cobain et des cheveux rouge cerise.

Pour la cavale, la fillette se coupera les cheveux et les teindra en rouge cerise, et au fil du récit, pour l’aider, pour qu’elle puisse se défendre, son père va lui apprendre comment étrangler quelqu’un  -…-, comment prendre le dessus en toutes circonstances; elle va se muscler, elle va lutter avec Nate, et ce qui est très bien montré c’est que le père va s’attendrir quand Polly va s’endurcir. C’est une gosse qui fait plus que son âge, sans doute plus mûre qu’il ne le faudrait à 11 ans; moi Polly m’a totalement bouleversée, Nate aussi à sa façon, de voir ce père en devenir, et leur vie à deux – trois –  à laquelle vient se greffer Charlotte dont Nate est tombée amoureux… Cette histoire toute violente qu’elle soit est magnifique où chacun se révèle sous un jour nouveau, inattendu, et ceci fait vaciller l’action constamment sans pourtant la mettre en péril.

« Quand ils se retrouvaient seuls tous les deux, son père n’arrêtait pas de parler. Il racontait des histoires de famille. Il lui parla de son frère Nick, qui savait rouler à moto sur une seule roue, qui en taule avait assommé un type en  huit secondes. Elle lui raconta son combat avec le chien. Il applaudit. Il prit son visage entre ses mains rugueuses et dit qu’il était fier, et son œil unique se mouilla, comme les yeux de Polly.

Ils parlèrent de Perdido. De ce qu’il y feraient. Polly bronzerait au soleil. Son père deviendrait un grand pêcheur. L’ours apprendrait le surf. »

Le livre se remplit d’amour au fil des pages, un amour à la vie à la mort, assez désespéré car il se bâtit sur la peur, sur la nécessaire solidarité et sur un instinct de survie, survie qui apparaît essentielle à présent que Nate et Polly se sont découverts, tout ça écrit d’une façon remarquable. Bien sûr, le scénario ne suffit pas, à ça s’ajoutent des élans poétiques, une écriture qui se module en rythme, en nervosité ou en douceur, magnifique, c’est un très très beau et très bon livre. Le rythme variant au fil de la course poursuite, on sort parfois essoufflé et le cœur battant de certains passages. Ce livre compte 266 pages, c’est court et ce format est parfaitement adapté à l’histoire.

J’ai vraiment adoré cette lecture. Beaucoup d’action, mais aussi beaucoup de scènes d’échanges entre Nate et Polly, si bien écrits qu’on se sent comme posté là à les observer s’apprivoisant et s’aimant, y compris quand ils luttent, quand ils s’opposent. Et pour tous les autres, peinture parfaite d’un milieu, je vous assure que vous serez saisi, empoigné avec force. En écrivant, en relisant, ça me produit encore le même effet, puissant et bouleversant.

On entend « You dropped a bomb on me « 

J’allais oublier :

« Elles remontaient la colline dans la nuit, et la lune leur dévoilait le tracé de la piste qui sinuait jusqu’au sommet. La cahute formait une masse noire contre le ciel. Au-dessus, Vénus scintillait.

La planète d’où je viens.

Il était dans cette cahute. Polly le savait. Elle sortit avant même que Charlotte ait coupé le contact. En bondissant hors de la voiture, elle serra l’ours fort contre elle.

Je viens de Vénus. »

Gros coup de cœur, un de plus pour ce début d’année qui me comble.

« Ses yeux bleus » – Lisa Hågensen – Actes Sud/actes noirs, traduit par Rémi Cassaigne

« En m’engageant sur le chemin qui menait chez Olofsson, j’ai vite décidé de ne pas garer la voiture en évidence devant la maison – je m’apprêtais quand même à la cambrioler. Helge avait bien ouvert un chemin dans les bois avec ses machines, non ? Oui, il était là. Bossu et boueux, certes, mais je m’y suis quand même risquée, pour arrêter la voiture après un coude. Revenue sur le chemin de gravier, je me suis retournée: ma voiture était invisible. J’ai continué à descendre jusqu’à la maison et j’ai regardé alentour avant de gravir le perron. »

Premier tome d’une trilogie par cette auteure suédoise. La 4ème de couverture dépeint l’héroïne comme une « sorte de délicieux croisement entre Bridget Jones et Hercule Poirot », et c’est bien vu. Lecture facile et plaisante, souvent assez drôle, parfaite pour un moment de détente. On entre directement dans le vif du sujet – j’aime assez ça – et on ne dénouera le sac de nœuds qu’à la toute fin après de nombreuses péripéties, déconvenues, frayeurs et découvertes macabres.

Raili Rydell, bibliothécaire quarantenaire vient en vacances d’été dans un chalet au bord d’un lac. Olofsson est son voisin, homme taiseux mais serviable et surtout plein d’histoires étranges sur l’endroit et ses habitants. Ses paroles sont souvent vagues, mais Raili comprend qu’un enfant du couple voisin a disparu sans que personne ne s’en inquiète, y compris les parents…Raili est sceptique jusqu’au jour où Olofsson est retrouvé noyé. Raili peut dire adieu à ses vacances réparatrices ( aussi, si elle n’était pas si curieuse ! ):

« Le but des vacances, c’est de se reposer. En tous cas, c’est mon avis. Je suis absolument contre l’idée de chercher sans cesse de nouvelles activités, se développer, voir de nouveaux endroits et se stresser à tourner en rond comme un lapin Duracell. Autrement dit, six semaines dans un petit chalet en pleine cambrousse me convenaient parfaitement. Cependant, ça aurait été encore plus parfait sans cette migraine carabinée. »

Je ne dis rien de plus si ce n’est que nous embarquons pour une enquête tragi-comique – enfin comique c’est mon point de vue ! – dans laquelle rôde Satan lui-même, des personnages étranges, qui disent des choses étranges, qui ont soudain un regard effrayant, bleu de glace et la voix qui change, etc…. La nature, la forêt et le lac prennent un visage inquiétant. Sans compter les cachets aux effets secondaires déplorables, des champignons et des amis douteux et une baisse de moral considérable chez Raili:

« Le chagrin est égoïste. Je l’avais déjà compris à la mort de ma mère.J’avais trente ans, elle cinquante-cinq. Égoïste, oui: j’écris même mon âge avant le sien. Mais c’est à moi qu’elle manque. Elle, elle est morte. Rien ne lui manque. Je pense. Personne ne sait comment c’est d’être mort. J’imagine ça comme un sommeil profond. Comme celui dont le réveil nous tire quand il sonne aux petites heures et qu’on ne demande qu’à se retourner dans le lit et se rendormir. Disparaître dans la nuit. Si c’est ça, c’est bon d’être mort. »

Cet extrait, je vais vous sembler cynique, me fait sourire…Mais j’aime bien l’état d’esprit de Raili.

Dans le récit s’incruste le XVIIème siècle et ses chasses aux sorcières, on en comprendra le sens au cours du récit de Raili:

« Novembre, an de grâce 1670

Elle était une épouse de Satan, une chance qu’il s’en soit aperçu. Maintenant, cela ne dépendait plus de lui. La commission de lutte contre la sorcellerie allait s’en occuper.

Des mois de tourment l’attendaient, il serait rongé par le doute et l’angoisse, mais n’en savait  rien encore. À la fin, cependant, il aurait la certitude de ne pas avoir agi injustement. il mourrait avec la conscience tranquille, le bon pasteur. »

En cette année 1670, on assistera à un accouchement terrifiant, digne d’un bon vieux film d’horreur; et pourtant – si vous le lisez vous me direz si ça vient de moi, trop terre-à-terre, incrédule et oui, cynique – mais ça m’a plutôt bien amusée.

En fait, je pense qu’il y a un peu cette intention d’amuser de l’auteure, qui la plupart du temps en pleine situation dramatique, dangereuse ou délicate glisse LE détail hyper réaliste qui démystifie; parce que Raili est bibliothécaire, pas détective, et quand elle s’improvise dans ce rôle, elle n’a pas tous les outils ou pas les bons ! Et puis pourtant elle résout l’affaire, notre quarantenaire maladroite et éclaire un long pan de l’histoire de ces lieux et des gens qui s’y trouvent..

Je dirais pour conclure que ce livre m’a bien distraite et ça fait du bien, d’autant que ce n’est jamais ni idiot, ni totalement impossible, bien écrit ( j’oublie de dire que Raili a un langage parfois assez fleuri, j’aime !) . La suite au prochain épisode  

« Ah, au fait, mon chalet est à vendre. Sur le site hemnet.se. Il suffit de saisir Lövaren, si vous êtes intéressé. »

« L’amour et autres blessures » – Jordan Harper – Actes Sud/ actes noirs, traduit par Clément Baude

Second livre prêté par le même ami – j’en ai de la chance ! – qui a partagé avec moi le merveilleux roman de Paul Lynch, et voici ici un recueil de nouvelles comme on en lit rarement; en même temps, je pense que ça se prend à petites doses, comme des shots d’alcool fort. Ça secoue, ça brûle, ça tord l’estomac, et ça sonne comme un coup de poing…Des shots car certaines nouvelles ne font que quelques pages comme « Plan C », qui m’a été donnée comme « lecture test » pour voir un peu de quoi il retournait dans ce très noir recueil, savoir si je saisissais l’humour – oui, l’humour –  absolument noir de l’auteur, si je ne m’évanouissais pas, bref, j’ai passé le test avec succès et j’ai donc tout lu ! Quinze nouvelles avec une ligne thématique : ici pas de héros en rédemption, mais clairement des personnages acculés dans une situation d’urgence qui les contraint à réagir sans tergiverser, des gens aussi qui ont choisi leur côté, celui des durs, des criminels, le clan des mauvais contre le droit  – mais pour le leur – , contre la justice – sauf la leur – , contre la loi – mais pas celle de leur milieu -. Alors c’est violent, ça baigne même souvent dans le sang et en lisant d’où viennent ces personnages on comprend  – pour certains, pas tous loin de là – comment ils en sont arrivés à ce stade d’indifférence à la douleur, à celle reçue et à celle donnée.

« Ma mère m’a percé les oreilles quand j’avais quatre ans. Elle a sorti un glaçon du congélateur et l’a cassé en deux avec sa molaire. Elle en a fait un sandwich, avec mon lobe gauche en guise de viande. Elle a maintenu les glaçons comme ça pendant un moment, jusqu’à ce que mon lobe s’engourdisse, plein d’une douleur sourde. Ensuite, dans sa main droite elle a pris une aiguille et , dans la gauche, le bout d’une pomme de terre qu’elle a collé derrière mon oreille. Elle a poussé l’aiguille à travers mon lobe gelé, jusqu’à la pomme de terre, et j’ai hurlé quand l’aiguille a trouvé le centre du lobe, où les nerfs n’étaient pas endormis et où la douleur l’a emporté sur le froid.

Le jour où je rencontre Mark, j’ai dix-sept ans et je suis toujours aussi pleine d’une douleur froide, toujours aussi engourdie. » –  « Toute la vie »

On est ici souvent dans les Ozarks dont la réputation n’est plus à faire pour ce qui est des gros dégénérés, des pauvres tordus et tarés racistes, ce n’est pas moi qui le dit, c’est Goth :

« Voilà ce que ça veut dire de s’appeler Goth: ça veut dire que mon père était un bel enfoiré d’Aryen, voilà. Mais ce n’est pas parce que je porte le nom d’une bande de barbares blancs que je suis né super blanc. Ici, dans les Ozarks, les gens étant pour l’essentiel  aussi blancs qu’un crâne d’albinos, on déteste les nègres et les juifs – on pourrait aussi bien haïr les Martiens. De toute façon, il y a de quoi détester des tas de connards qui sont blancs comme des culs. Évidemment, si vous ne pouvez pas vous empêcher d’aller en prison, comme mon vieux, vous risquez de croiser un peu plus de Noirs. »« Ils n’auraient jamais dû l’appeler Mad Dog »

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, pour la fin en particulier…Non, je ne vous la donne pas, mais elle résume très bien l’idée générale du livre.

Le « héros » enchaîne des actions pour se tirer d’un mauvais pas – d’une catastrophe – qui le mènent à des limites qu’il franchit allègrement. Parce que les barrières morales sont à terre, que seule règne la loi du plus fort, celle du survivant.

Et l’amour, alors ? Eh bien oui, l’amour éclaboussé du sang de la vengeance et de la punition, l’amour tout le temps contrarié, trahi et pas qu’un peu, comme dans « Cheveux roux, cuir noir »– plus une affaire de sexe qu’une histoire d’amour d’ailleurs – dans « Beaux débris » où l’amour naît et est assassiné, un crime qui génère une vengeance impitoyable et sans états d’âme, l’amour tué encore dans les 3 pages de « L’amour et autres blessures » – assez bouleversante -, un semblant d’amour qui se termine en arrangement qui finit plutôt mal, dans « C’est comme faire de la mobylette », puis l’amour moribond avec Tommy et Nikki dans « Toujours soif »:

« Une passion brûlante. Ils avaient vécu férocement, bu férocement, baisé férocement, gueulé férocement. Lui avait besoin de feu d’artifice, pour la chaleur. Tout le reste lui semblait froid. Mais comme toujours,les choses avaient changé. Il s’était mis à boire plus, et seul. Ils s’étaient mis à s’engueuler plus, à baiser moins. Elle lui avait prêté de l’argent quand les affaires avec Lambert avaient ralenti. Il ne l’avait jamais remboursée. Ni lui ni elle n’avait jamais formulé la chose: il était sur la pente descendante, elle sur la pente montante. Tout le reste n’était que blabla. Et leur histoire s’était terminée. »

Un cocu furieux dans « Ton plus grand moment », état d’esprit :

« Ta première pensée est de la faire sortir de là pour la dézinguer, réduire sa tête en bouillie avec une pierre, une racine d’arbre, quelque chose de vieux et de rugueux. L’éclater, la broyer, la rendre toute lisse et ruisselante de sang. »

qui finit mal (en fait, rien ne finit bien dans ces histoires, mais l’humour est bien là ) :

« Quelle falope ! Quelle falope !  Quelle falope ! »

La plus belle est pour la fin, « Johnny Cash est mort » – comment ça la plus belle ?  Eh bien oui, c’est dur, ça saigne, c’est totalement amoral, il n’empêche: c’est beau – un vieux flic en retraite qui a mal au genou et qui veut rendre justice à Mandy, sa petite-fille, victime d’un viol impuni. Que fait Johnny Cash ici ? C’est ce qu’écoute John Hendrix, notre vieil homme vengeur

« J’ai garé le camion à côté de sa voiture et j’ai arrêté Don’t Take Your Guns To Town en plein milieu de la chanson. Mon petit-fils me dit que les jeunes de son âge écoutent Johnny Cash, mais pour eux ce n’est qu’un type déguisé. Ils ne ressentent pas sa musique au fond de leurs os. Et en plus, il est mort. »

Et… ça se finit très mal.

Étrange sentiment sur ce livre. Il a fallu que je l’ouvre une seconde fois, que je relise les pages que j’avais marquées, que j’écrive et que les sensations se creusent plus profondément pour que j’en ressente la qualité, la force, et pour que finalement je me dise que c’est unique et formidable.

Petite réflexion sur le terme « Coup de cœur » : il y a pour moi deux types de coups de cœur; ceux qui arrivent spontanément avec des émotions immédiates, et puis il y a les livres qui mûrissent, dont les mots, les phrases montent lentement à la conscience, à l’esprit et au cœur et plus encore aux tripes et en fait y laissent des traces durables. Dans ce second cas – j’en ai discuté avec une amie à propos des films – on a tendance à repousser l’idée qu’on a aimé énormément  – « non, ce n’est pas un coup de cœur » –  mais si, c’est juste que quelque chose nous a atteint et que ça nous dérange, ça doit être un truc comme le cerveau reptilien où se niche l’instinct de survie, une idée que ce cerveau archaïque se réveille au contact de ces personnages et de leurs actes…Je ne sais pas, je dis peut-être des âneries, mais tout ça pour vous dire que finalement ce livre est un coup de cœur du second genre ( et je ne dis pas ça pour faire plaisir à l’ami prêteur) c’est un constat. Relisant à l’instant « Johnny Cash est mort », c’est sûr, j’ai aimé  – énormément aimé – ce livre.

« Plan C », petit extrait:

« Merde. Merde. Merde. Je tiens parole et bam, la fille tombe. Je dirige le flingue vers le dos du vieux, bang,bang, à côté, et puis clic,clic. Chargeur vide. »

Et bien sûr, Johnny Cash

Pfffff !!!!!…..mais quand même…

Vous savez ce qu’est l’ennui ? Eh bien j’y patauge ces derniers jours avec des lectures sur lesquelles je m’entête et j’ai bien tort !

Je n’en donnerai même pas les titres, ça n’en vaut pas la peine…Le seul roman auquel j’ai trouvé un peu d’intérêt est

emergency-911« EMERGENCY 911 »

de Ryan David Jahn, collection Actes Noirs chez Actes Sud, traduit de l’américain par Simon Baril.

Extrait significatif :

« En Amérique, on se construit à partir de rien, on part de zéro pour s’élever, sinon c’est comme si on n’existait même pas. Ne comptez pas vous inscrire dans la continuité de ceux qui vous ont précédé : il n’y a pas d’avant dans cette contrée. Mais c’est Burroughs qui avait raison : l’Amérique n’est pas un jeune pays. L’Amérique est vieille, sale, mauvaise. Elle était là depuis des millions d’années, à attendre, silencieuse ; elle était la terre des bêtes qui ne connaissaient que le langage de la chasse et de la violence, et elle attendait ; depuis une éternité elle était mauvaise, dangereuse, et elle attendait. »

Je sais que certains lecteurs ont trouvé ce roman trop violent; pour moi, ce n’est pas gênant tant que cette violence est justifiée par le lieu, le temps et les protagonistes…et ici c’est le cas. Un bon polar, même si j’ai lu des choses nettement supérieures dans ce genre noir ( « Pike » !), mais qui tient en haleine, et bien écrit.

Et au moins j’ai eu envie de le terminer…

« Pourquoi vous croyez qu’on a une peau ? C’est bien pour cacher ce qu’il y a en dessous: ce qui est moche. Enlevez la peau et qu’est-ce qui reste ? Rien avec quoi vous auriez envie de taper la conversation. »