« Ces mensonges qui nous lient » – Linwood Barclay – éditions Belfond/Noir, traduit par Renaud Morin (anglais/Canada )

« -Il y a peut-être mis quelqu’un en planque, dit l’homme en écartant prudemment le rideau de la fenêtre qui donnait sur la rue. Quelqu’un qui surveille la maison en ce moment même.

Il prit soin de jeter un coup d’œil à l’extérieur sans se mettre devant la vitre. Il pleuvait. La lumière des réverbères se reflétait dans les flaques. D’un geste nerveux, il passa la main dans ses épais cheveux noirs. Les jolis traits de son visage étaient soudain altérés par l’angoisse. »

Ainsi commence ce roman policier bien ficelé, juste assez complexe dans son intrigue pour accrocher la lectrice. Cette lecture fut un moment de détente. Cet auteur écrit bien ( en tous cas c’est aussi bien traduit ) et arrive à capter l’attention grâce à des personnages bien dessinés. Il y a une pincée d’humour, d’ironie et la trame d’apparence simple est en fait un écheveau complexe, avec des retournements successifs qui surprennent. On se fait balader de suppositions en conjectures, et ma foi, ça marche ! On patauge dans la vie de cet homme qui lui aussi est perdu. Cet homme, c’est Jack.

L’intrigue repose sur un programme de protection des témoins dans lequel va être intégré le père du petit Jack et le livre commence sur le départ du père dans ce processus. Les adieux:

« Au lieu de se retourner, le garçon s’approcha de la porte d’entrée, l’ouvrit sans bruit et sortit en courant sous la pluie. Il rattrapa son père alors que celui-ci s’apprêtait à monter dans la voiture de tête.

-Attends.

Il se jeta à son cou. Son père s’agenouilla, voulut effacer les larmes sur les joues du garçon, mais elles étaient impossibles à distinguer des gouttes de pluie.

-Mon grand, je dois…

-Il faut que tu m’expliques. Il faut que tu m’expliques pourquoi tu ne peux pas leur dire que tu regrettes.

-Regretter ne suffit pas toujours.

-Qu’est-ce que tu as fait?

Le père hésita. L’agente s’était installée à l’avant pour s’abriter de la pluie, mais elle baissa sa vitre pour écouter.

-Tu finiras par l’apprendre. Ton papa n’est pas quelqu’un de bien. Ton papa a tué des gens, mon grand. C’est ce que j’ai fait. J’ai tué des gens. Mes excuses ne suffiront pas.

Il l’étreignit une dernière fois, monta dans la voiture et ferma la portière. Le garçon le regarda à travers la vitre et resta sous la pluie jusqu’à ce que la voiture tourne au coin de la rue. »

Jack, adulte, va devenir écrivain au succès bien moyen jusqu’au jour où à sa grande surprise il est recruté par les U.S. Marshals afin d’écrire des biographies fictives pour les gens comme son père, c’est à dire ceux qui ont dû renoncer à leur identité et leur vie ordinaire. Jack, l’enfant qu’il fut, va passer beaucoup de temps à chercher la vérité sur le départ de son père. C’est le cœur du roman et je n’en dirai rien si ce n’est qu’il va être recruté par Gwen Kaminski, de l’US Marshals Service, dont le chauffeur s’appelle Scorcese ( ! ) Mais Jack va enquêter, chercher, se torturer l’esprit pour essayer de comprendre et avoir des réponses. Il y a là de nombreux retournements de situation, des accidents, des surprises, bref on ne s’ennuie pas. Enfin Jack a aussi la chance d’avoir l’amour de Lana,   journaliste au « Star ». Lana est fine, très tendre avec Jack et sait fort bien faire parler les gens. Elle lui sera un secours, un soutien, une bonne compagne.

L’atout de ce roman est un scénario bien ficelé – ce livre ferait un bon film – , de l’humour bien dosé, de l’émotion aussi, des personnages qui d’un abord ordinaire sont pourtant complexes, les situations s’enchaînent à un rythme qui s’accélère au fil des pages, bref ! J’ai lu un film et je suis persuadée que celui-ci serait vraiment sympa. Jack est un beau personnage, qui a gardé en lui quelque chose de l’enfant qu’il fut, ce qui le rend très attachant. Volontairement je ne dis pas grand chose du cœur de l’intrigue, complexe et pleine de rebondissements, ce serait gâcher !!!

Franchement, j’ai passé un très bon moment avec une lecture facile mais pas simplette. Un bon moment de détente. Et j’attends le film, cette histoire est faite pour ça !

Fin émouvante, les derniers mots du père, écrits sur un papier vert déposé dans le portefeuille de Lana:

« Un bout de papier dépassait du rabat qui contenait les cartes, que je ne me souvenais pas avoir vu auparavant. Il s’agissait d’un papier vert, ligné, et j’ai reconnu le papier du bloc-notes qui se trouvait dans la boite à gants de la voiture de Lana.

Je l’ai lentement déplié. Il y avait un mot manuscrit. Écrit à la hâte. Il avait manifestement griffonné ces lignes puis placé le mot là où il pensait que je finirais par le trouver.  […]

Il m’a fallu un moment pour déchiffrer certains mots tant l’écriture était bâclée.

Mais j’ai fini par comprendre ce qui était écrit:

« Jack,

La période de rémission est terminée. Ça aura duré le temps que ça a duré. Les médecins me donnent deux mois. C’est fini pour moi.  Plus rien à perdre. Si tu trouves ça, j’espère que ça voudra dire qu’on a récupéré Lana. Quelle était la probabilité qu’un pauvre type comme moi engendre un fils comme toi? Je ne pourrais pas être plus fier. Que ta vie soit belle.

Je t’aime.

Papa »

« L’île des âmes » – Piergiorgio PULIXI – éditions Gallmeister, Totem, traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux

L'île des âmes« Prologue

Des cinq policiers affectés à l’enquête sur le meurtre de Dolores Murgia, je suis la seule encore en vie. J’ai perdu quatre collègues, quatre amis. Certains disaient que cette affaire était maudite. Qu’on aurait tous mieux fait de l’oublier, de la classer. À force de creuser, nous avions réveillé sas animas malas, les esprits malfaisants, et la noirceur s’était emparée de nous, l’un après l’autre. Comme une malédiction. »

Voici la Sardaigne. Rude, sauvage, belle aussi…sans compter ses habitants, ceux du cœur de l’île. Voici  Mara Rais, inspectrice en chef et Eva Croce nouvellement arrivée, mutées aux crimes non élucidés à Cagliari. Voici deux  femmes qui vont parvenir, au prix de beaucoup d’efforts, à travailler de concert. Ici, l’auteur je crois , se fait plaisir en vacheries, exemples  :

« À la mer? C’est bien, tu es allée prendre le soleil. Tu as bien fait, parce que sans vouloir te vexer, ton teint cadavérique me soulève le cœur. D’accord, tu viens de la section homicides, mais j’ai l’impression que tu t’es un peu trop identifié au rôle. Déjà que tu as le handicap d’être milanaise, si en plus… »

ou encore:

« – Tu es aussi sympa que l’arrivée des règles un premier jour de vacances à la mer (Rais à Eva) »

Et il leur faudra compter avec toute la rudesse du pays et de ses gens, de ses traditions, de sa mythologie. Le premier chapitre retourne en 1961

« Vallée d’Aratu, montagnes de la Barbagia, Sardaigne, 1961

Le chien flaira l’odeur du sang à des centaines de mètres de distance. L’humidité de la nuit exaltait les parfums du maquis méditerranéen, créant une explosion de fragrances: myrte, ciste, arbousier, genêt, serpolet… Et pourtant, sous le mélanges d’essences typiques des montagnes, charrié par le vent à travers un carreau brisé, la bête décela un effluve âcre sans équivoque, acidulé et ferreux: du sang humain. Elle dressa les oreilles et se campa sur ses pattes à quelques centimètres du lit de l’enfant, émettant un grondement sourd . […] « L’eau pour naître doit se repaître de sang. »

Voici l’ambiance de l’île, hier, et sans tant de changement en 2016, où commence l’enquête, avec nos deux femmes et Moreno Barrali, inspecteur en chef de la Police d’Etat, chez son oncologue. L’homme est malade et n’en a pas pour des années. Avant cela, il accompagnera les deux inspectrices, qui parviendront à s’entendre et à travailler sans trop de heurts.

« Le policier lui tendit une vieille photo en noir et blanc. Prise dans un environnement rural, elle représentait un enfant d’à peine dix ans et un chien.
– Il s’est passé un bon bout de temps, mais c’est moi, là…Le chien s’appelait Angheleddu, un jeune bâtard intelligent et très protecteur avec moi. Le pauvre… C’est un peu difficile, parce que cette histoire-là, à part ma femme, je ne l’ai raconté à personne. J’ai gardé ce secret pour moi pendant trop longtemps, mais c’est bien que tu saches avant que la mémoire m’abandonne…
– Que je sache quoi ? demanda Eva, perplexe.
– Le genre de malédiction que je trimballe.
– Je ne comprends pas…
– Je voulais que tu saches que la nuit du 2 novembre 1961, dans la vallée d’Aratu, en Barbagia, j’ai été le témoin oculaire d’un meurtre rituel, quasi identique à ceux de 1975 et 1986… Et j’ai même vu l’assassin. »

Cette présentation faite : quelle histoire ! L’écriture de cet auteur donne dès le début la sensation qu’un danger imminent est là, tapi dans la montagne rude, sauvage, où règnent encore les mythologies du lieu. Et c’est en effet presque archaïque ( je pourrais enlever le « presque »…), on a du mal à croire que des gens avec ces croyances, traditions, appelez ça comme vous voulez ( civilisation?) puissent encore vivre dans cette île européenne. Mais oui. Je crois à ce que nous décrit ici Piergiorgio Pulixi. Il connait son sujet. Et c’est bien là un formidable décor, cadre, pour une enquête aussi tordue que les protagonistes du meurtre.

« La Barbagia est une île dans l’île. Un royaume à part entière, avec ses lois ataviques, ses codes, ses usages et ses comportements qu’on ne retrouve dans aucune autre région de Sardaigne. Des gens qui n’aiment pas s’immiscer dans les affaires des autres. »

Bref, des meurtres sauvages sont connus sur l’île depuis fort longtemps, et Rais et Croce sont envoyées aux « crimes non élucidés », une sacrée tâche donc, d’autant que travailler ensemble ne leur sera pas facile – caractères bien trempés -, mais cette enquête va les tenir jour et nuit, occupant tout leur esprit. 

Mon post est court, quelques extraits, mais l’auteur nous décrit ici maintenant, une île, des cultes, des traditions, et une famille de paysans qui m’a parue hors du temps, et surtout hors des lois. Des gens chez eux, avec leurs croyances, leur caractère sauvage. On peine à croire que subsistent encore de tels croyances, rites.

Un des personnages des plus attachants, pour moi, est le commissaire Barrali. Je n’ai pas envie d’en dire plus que ça, mais croyez qu’on n’a pas une minute de répit, que la beauté sauvage de l’île est envoûtante, que l’enquête et la vie du commissariat, comme celle des gens de la montagne sont bien complexes, souvent ambigües, parfois conflictuelles. La page du premier chapitre met en exergue un poème de Marcello Fois ( auteur sarde également romancier que j’ai adoré lire , « Les hordes du vent  » par exemple ) .

« A furia di scavare avevamo ris vegliato sas animas malas, gli spiriti malvagi, e il buio ci aveva investiti tutti, uno dopo l’altro. Come una maledizione. »

Je reconnais volontiers que je m’y suis prise à deux fois avant d’arriver à m’immerger dans cette histoire, une vraie enquête de police mais aussi une approche culturelle de cette mythologie sarde, de cette civilisation, une analyse aussi très fine de la psychologie des personnages. Une très belle traduction, qui rend le mystère, la violence qu’elle soit souterraine ou directe, la complexité humaine – car même chez les policiers, les caractères sont ambigus -. Bref, je pense bien relire Piergiorgio Pulixi, rencontré l’an dernier aux Quais du Polar, pour une soirée proposée par les éditions Gallmeister à son lectorat assidu et ce fut un moment passionnant et très agréable.

Ecoutez Piergiorgio vous proposer son roman

« Luxée » – Laurence Provencher, éditions Québec Amérique

Luxée par Provencher« Dans un alignement impeccable, presque militaire, une vingtaine d’élèves suivent Mme Inna, elle-même guidée par le maître d’hôtel. Les petits tannants habituels ne dérogent pas au décorum qu’impose l’établissement. L’habit fait le moine, aussi: les écoliers, d’ordinaire homogènes dans leur uniforme, portent aujourd’hui robes chatoyantes, chemises colorées, pantalons propres et collants. Ils se tiennent les fesses serrées, les oreilles molles.

Cléopâtre s’est retrouvée, elle ne sait trop par quel hasard, tout juste derrière Mme Inna. »

Un roman distrayant à souhait, tant par l’histoire que par l’écriture et les expressions québécoises, qui sans lourdeur font de cette histoire un roman assez original.  Cependant le fond  de cette histoire est grave; Cléopâtre – qui se prénomme en fait Chantal – est une fillette surdouée. Enfin c’est ce qui entame le roman, dans cette école hautement sélective, où s’applique une pédagogie attentive et exigeante, mais néanmoins bienveillante. Cléopâtre, donc, est de cette élite, mais la petite pense qu’elle est double, que sa personnalité lui échappe, et que ce double est sa part savante quand en fait elle est ordinaire et pas plus capable que ça. Une psychologue la suit, mais l’efficacité n’est pas bien évidente. Bref. Chantal souffre quand Cléopâtre endure, elle, une application forcenée à être brillante avec un de mes passages préférés – un peu long – mais qui est caractéristique du ton et de l’écriture, et infiniment triste cette fois, par ce que vit la toute jeune fille dans cette boîte à « surdoués » :

« Voici comment Cléopâtre, son cœur lui tambourinant la cage thoracique, se retrouve maintenant à redouter le début d’Histoire de l’art et pratiques de représentation. Ce cours lui fait pas mal toujours l’effet d’un énergique coup de cuillère de bois en arrière de la tête, bien qu’on ne l’ait jamais frappée sur le crâne avec un tel ustensile. Histoire de l’art et pratiques de représentation donne l’impression à la jeune fille qu’il lui manque dix ans d’études. Tenant pour acquis que les Trente Glorieuses, le romantisme, Marcel Duchamp et son urinoir, la famille nucléaire et les croisades sont des événements ou notions maîtrisés par chaque élève, le professeur leur sert des dates, théories et analyses sans trop d’explications ou de références. Le problème, c’est que personne d’autre que Cléopâtre ne semble s’en formaliser. Les coups d’œil qu’elle dérobe autour d’elle ne lui renvoient que le reflet grinçant de ses propres angoisses. […]

Résultat: sa solitude l’étrangle. Elle ne parle à personne. Elle ne connaît personne. Cléopâtre n’est pas du coin; aucun élève ne l’est vraiment d’ailleurs. » 

Tout ça a ses limites et la suite va montrer comment une mère exigeante bien qu’aimante, affronte une situation qui peu à peu va lui échapper. Et comment une mère, même aimante, peut blesser son enfant.

La maîtresse du « jeu » est Marie, donc, une mère aimante certes, mais hyper protectrice, oh combien maladroite dans sa manière de vouloir protéger sa fille, son ambition de lui donner une image forte d’elle-même. On va assister ici à l’effondrement de ce « château » qu’elle a bâti autour de Cléopâtre, aux conséquences dont je ne dis rien. C’est un roman que personnellement j’ai trouvé plutôt distrayant – la  seconde partie qui voit resurgir la famille de Marie, source de sinon tous mais beaucoup de ses maux est assez amusante, en particulier quand apparait le grand-père de Marie, un sacré vieux, avec des scènes à l’hôpital très drôles. Mensonges, secrets, illusions, tout ceci donne un roman intéressant, décalé, facile à lire, même si on peut envisager cette histoire sous un angle plus psychologique et plus sombre, avec cette « luxation » mentale, sociale aussi, je trouve que c’est surtout une lecture plaisante, facile et pourtant intelligente, qui sans en avoir l’air dénonce les emprises diverses, les traumatismes familiaux, etc etc.

Je n’ai pas bien plus à dire, sinon que j’ai passé un moment intéressant et distrayant ( avec la scène chez le notaire, ou celles où le grand-père est à l’hôpital ). Il n’est pas interdit de rire sur un sujet sérieux, et c’est chose ici réussie ! Invite à réfléchir à l’éducation, à l’attente qu’on met dans nos enfants et au poids que ça peut être pour eux. Mais c’est aussi ici l’amour sincère et maladroit d’une mère pour sa fille. Pour finir ce passage qui dit ce que Marie a voulu pour Cléopâtre, fruit d’un amour vrai qui s’est délité et a fini plutôt mal. Une histoire de famille plutôt moche qu’elle a voulu améliorer. Maladroitement, Marie agit, mais une chose est certaine, elle aime sa fille.. Sur un sujet qui parfois vire au drame, l’autrice nous propose un livre à l’air léger et drôle, j’aime bien cette idée.

« Marie et sa fille avaient déménagé en ville. La jeune mère avait dégoté un emploi bien rémunéré dans l’événementiel. Elle avait inscrit sa fille dans une école primaire privée gérée par une directrice distinguée et « européenne ». Marie s’était promis que personne n’empêcherait sa petite d’atteindre les plus hauts sommets et chaque décision la concernant allait en ce sens. On pouvait lui donner les plus minables coups de pied dans les tibias, soit, mais sa fille, elle, connaîtrait un destin beaucoup plus reluisant que le sien. »

Et c’est ainsi qu’on arrive à cette phrase finale:

« Le serveur quitte la table. Marie sourit à sa fille. Cléopâtre lui renvoie la pareille. Et les deux s’enfoncent encore un peu plus dans leur monde de chimères. »

Ce morceau qui est comme un chemin, celui de la petite Chantal et de sa mère Marie

« La famille Ruck » – Katja Schönherr, éditions ZOE, traduit par Barbara Fontaine ( allemand )

La famille Ruck par Schönherr« Bien qu’elle monte et descende l’escalier de sa maison plusieurs fois par jour depuis plus de quatre-vingts ans, bien qu’elle connaisse cet escalier par cœur, cette fois-ci, en descendant, Inge Ruck a commencé à réfléchir au nombre de marches restantes. Encore cinq ou six? s’est-elle demandé.

Et c’est à ce moment-là qu’elle est tombée. »

Je retrouve avec plaisir la plume affûtée de Katja Schönherr, acide et si proche de l’humanité dont elle parle. Vous souvenez-vous  de « Marta et Arthur »?  Eh bien, cette autrice sévit à nouveau, élargissant le couple à une famille, enfin ce qu’il en reste, ce qui en subsiste, ce qui persévère. Une vieille dame, Inge, veuve de Richard, ses deux fils dont un absent – Jens -, sa petite fille Lissa. La voisine Ulrike, une femme sympathique, serviable, intelligente, et puis il y aura plus tard Lilo l’infirmière.

« Chaque famille a son odeur propre. Même si cela fait des années que sa mère habite la maison toute seule, l’odeur que Carsten a perçue en ouvrant la porte hier, en fin d’après-midi, était encore la même. Celle de toujours. Ce mélange d’Inge, Richard, Jens et Carsten. Âcre, lourd, un peu renfermé et épaissi par la laque d’Inge. L’odeur colle aux tapis et aux murs, elle suinte des plinthes et des joints, de toutes les couvertures, serviettes et vêtements. Et des oreillers, surtout des oreillers. Carsten n’aurait pas été surpris de voir son père descendre soudain l’escalier. »

Avec le même humour assez noir que celui du précédent livre, l’autrice dépeint avec vivacité et ironie les tiraillements intergénérationnels de cette famille Ruck. La vieille mère chute dans les escaliers et c’est une sorte de réaction en chaîne qui se déclenche. Le fils a le devoir d’arriver au plus vite pour aider sa mère et ensuite de trouver des solutions pour qu’il puisse repartir, éventuellement. Il arrive donc avec son ado de fille, Lissa – pour moi, elle est l’œil qui observe, celle qui réfléchit, celle qui sans aucun doute apporte le plus d’affection à la grand-mère, celle qui a le plus de finesse dans l’analyse de sa famille. Elle repeint le banc de sa grand-mère et rêve d’une formation artisanale:

« Lissa est en train de songer à une formation artisanale. D’ébéniste ou de peintre. Ou encore plus fou: de plombière. L’inconvénient, c’est que Sabine serait tout le temps tentée de l’embrigader dans son stupide projet de maison. Mais l’avantage, c’est que ses parents seraient choqués. Certes, autrefois ils regardaient avec elle des albums sur les conducteurs de pelleteuses, les ouvriers du bâtiment, les éboueurs et les maçons – rien que des hommes; les seules femmes présentes dans ces albums étaient des mères et des infirmières. Mais, comme pour tous les parents qui se respectent, ce n’était bien sûr que du folklore enfantin. La dernière chose qu’ils espèrent pour leur fille, c’est qu’elle doive se salir les mains pour gagner sa vie. Pour Sabine et pour son père, c’est pratiquement une évidence que Lissa va faire des études. « 

Quant au second fils, c’est l’homme invisible, sans doute en rupture avec ceux qui furent « les siens ». D’ailleurs la relation d’enfance des frères est égrenée ici et là au fil des pages et on comprend bien que ça a toujours été conflictuel. Sans qu’on sache vraiment pourquoi d’ailleurs. Quelque chose de l’ordre du dominant et du dominé, du fils préféré aussi…

L’histoire est ainsi emplie de ruptures qui redistribuent les cartes de la vie quotidienne d’Inge, de Lissa, de Carsten. L’écriture, assez factuelle prend pourtant un ton un peu acide, un poil moqueur, un rien « méchant ». On n’atteint pas les sommets cruels de « Marta et Arthur », mais on les frise. Et c’est ce que j’aime, à nouveau, chez cette autrice. Cette distance avec ses personnages, et son rapprochement de ceux qui pourraient être ses amis, comme Lissa et Ulrike. 

C’est un peu une tragi-comédie, et comme dans le premier roman de Katja Schönherr, comme une marque de fabrique renouvelée, une capacité à parler des petits dessous pas nets des personnages, de leurs défauts et de leurs faiblesses. Lissa s’en tire haut la main à mon avis, avec son acuité affectueuse mais lucide envers sa famille. Ah! J’oubliais: le chat s’appelle Zorro, et il a le mot de la fin.

La porte d’entrée est à peine entrouverte. Inge prend sa canne et l’ouvre grand. À ce moment-là, Zorro se faufile entre ses jambes pour entrer dans la maison; sa douce fourrure contre son collant. Il n’a jamais fait ça. Zorro est un chat d’extérieur, il n’est encore jamais entré. Sans hésiter un instant, comme s’il s’y connaissait, il monte l’escalier à toute vitesse. Avec le bruit d’une petite balle en caoutchouc qui tombe vers le haut, comme si c’était possible. Marche après marche, douze marches étroites, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap, tap.

Le chat s’arrête en haut de l’escalier. Il se retourne, regarde Inge et miaule. Il l’invite à le suivre. »

Bref, j’ai beaucoup aimé ! Je n’y connais absolument rien en musique allemande, mais j’aime bien cette chanson, et comme j’aime bien finir en musique…voilà ! 

« L’homme qui apporte le bonheur » – Cătălin Dorian Florescu, éditions des Syrtes, traduit par Elisabeth Landes (allemand )

« Le fleuve accueillait les ports en douceur, comme s’il avait su que ce n’étaient pas des morts comme les autres. L’East River, parfois si impétueux, déroulait dans l’aube un vaste ruban de plomb. Il était patient, il ne voulait pas s’ingérer dans les affaires des hommes. Il  n’aurait plus les morts du ghetto ce jour-là, mais il en aurait d’autres. C’était quasiment certain.

Sur les rives de Manhattan i y avait toujours quelqu’un pour s’en remettre à lui: un désespéré, un épuisé, un fou. Ou pour lui en remettre d’autres, victimes d’une agression ou d’un règlement de comptes. Le fleuve n’était pas difficile. Quelques jours plus tard il relâchait les corps et les rejetait à terre, des quais du port affairé au sud à la rive sableuse et aux appontements vermoulus de la BronxRiver. »

Ainsi débute ce beau roman, dense et surprenant. 

Comment l’Amérique, ici New York, et la Roumanie se rencontrent, se rejoignent, du XXème siècle naissant au XXIème siècle encore jeune? Deux voix, celle de Ray et celle d’Elena. L’un nous conte l’histoire de son grand-père et l’autre celle de sa mère, femme de pêcheur du Danube, morte en 1920 dans une léproserie roumaine.  Son arrivée dans cet endroit, glaçant.

 » On l’abandonna là avec sa valise, un matelas, une couverture et un paquet de vivres. Les gendarmes s’étaient refusés à descendre de voiture, et l’ambulancier lui avait expliqué qu’elle devait maintenant se chercher une place dans la léproserie. Qu’un médecin viendrait de temps à autre, examiner et nettoyer les lésions. Amputer si nécessaire des doigts, des orteils, des nez, des mains et des pieds. Leur fournir des pansements et des médicaments. Quelque fois même, un pope viendrait leur apporter de la consolation. pour tout le reste, il fallait qu’elle voie avec les occupants de la léproserie. »

Le grand-père de Ray, c’est le petit vendeur de journaux de l’East Side qu’on rencontre au début du livre, pauvre parmi les pauvres et qui chante si bien. Sa voix lui servira à donner un peu de joie à ses amis, puis plus tard à des femmes dites de petite vertu, des femmes pauvres et qui n’ont rien d’autre que leur corps pour gagner quelques dollars.

Plongée dans la vie quotidienne de femmes qui luttent contre la misère, la maladie, la dureté des temps, et dans la vie d’un enfant misérable mais combattif dans un New York glacé, où toutefois s’exerce une solidarité et où là encore, les femmes endurent des conditions de vie pitoyables. Et c’est ainsi que le gamin va faire un drôle de chemin, par sa voix et par sa résistance à tout.  Ray, son digne descendant:

« J’aime me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, incarner un nouveau personnage. Lorsque j’y parviens vraiment, ça me fait l’effet d’une drogue, comme si j’avais deux, trois, plein de vies. Et si cet autre est une vedette, mes nombreuses vies s’emplissent alors de aie et de grandeur. »

Quant à la mère d’Elena, sa si triste destinée alterne avec celle du petit chanteur marchand de journaux de New York. 

Avec Ray qui veut ressusciter le vaudeville et Elena qui amène à New York les cendres de sa mère défunte pour les jeter dans l’Hudson, nous sommes transportés d’un pays à l’autre, d’une vie à l’autre, d’une histoire à l’autre. Ray et Elena jettent un pont qui nous fait entrer dans une histoire peu ou mal connue, celle des léproseries en Roumanie et celle du monde du spectacle à New York au siècle dernier. 

Elena et Ray, les descendants de deux personnes au parcours incroyable. Elena qui raconte à tanti Maria ce voyage à New York, et Ray qui rencontre Elena et bien sûr son grand-père, chanteur séducteur des ruelles et des bas fonds., et ça nous donne une très belle fin, sensible, forte, imprégnée de sentiments divers, mais pas de tristesse ( je trouve ). Cette histoire est douce, un peu amère, l’auteur ne néglige jamais l’humour, même dans des moments difficiles pour les personnages, un humour parfois acide, mais de l’humour quand même et ça donne une histoire et une œuvre profondément humaines.

Un roman qui se lit comme un roman d’aventure, comme un roman social ( j’ai pensé un peu à Dickens au début ), un roman historique aussi et le tout avec une poésie âpre mais tendre  ( Est-ce possible, ça? Oui, je crois ).

Belle et passionnante lecture fourmillante de vie. Pas une seconde d’ennui.