« Le fleuve accueillait les ports en douceur, comme s’il avait su que ce n’étaient pas des morts comme les autres. L’East River, parfois si impétueux, déroulait dans l’aube un vaste ruban de plomb. Il était patient, il ne voulait pas s’ingérer dans les affaires des hommes. Il n’aurait plus les morts du ghetto ce jour-là, mais il en aurait d’autres. C’était quasiment certain.
Sur les rives de Manhattan i y avait toujours quelqu’un pour s’en remettre à lui: un désespéré, un épuisé, un fou. Ou pour lui en remettre d’autres, victimes d’une agression ou d’un règlement de comptes. Le fleuve n’était pas difficile. Quelques jours plus tard il relâchait les corps et les rejetait à terre, des quais du port affairé au sud à la rive sableuse et aux appontements vermoulus de la BronxRiver. »
Ainsi débute ce beau roman, dense et surprenant.
Comment l’Amérique, ici New York, et la Roumanie se rencontrent, se rejoignent, du XXème siècle naissant au XXIème siècle encore jeune? Deux voix, celle de Ray et celle d’Elena. L’un nous conte l’histoire de son grand-père et l’autre celle de sa mère, femme de pêcheur du Danube, morte en 1920 dans une léproserie roumaine. Son arrivée dans cet endroit, glaçant.
» On l’abandonna là avec sa valise, un matelas, une couverture et un paquet de vivres. Les gendarmes s’étaient refusés à descendre de voiture, et l’ambulancier lui avait expliqué qu’elle devait maintenant se chercher une place dans la léproserie. Qu’un médecin viendrait de temps à autre, examiner et nettoyer les lésions. Amputer si nécessaire des doigts, des orteils, des nez, des mains et des pieds. Leur fournir des pansements et des médicaments. Quelque fois même, un pope viendrait leur apporter de la consolation. pour tout le reste, il fallait qu’elle voie avec les occupants de la léproserie. »
Le grand-père de Ray, c’est le petit vendeur de journaux de l’East Side qu’on rencontre au début du livre, pauvre parmi les pauvres et qui chante si bien. Sa voix lui servira à donner un peu de joie à ses amis, puis plus tard à des femmes dites de petite vertu, des femmes pauvres et qui n’ont rien d’autre que leur corps pour gagner quelques dollars.
Plongée dans la vie quotidienne de femmes qui luttent contre la misère, la maladie, la dureté des temps, et dans la vie d’un enfant misérable mais combattif dans un New York glacé, où toutefois s’exerce une solidarité et où là encore, les femmes endurent des conditions de vie pitoyables. Et c’est ainsi que le gamin va faire un drôle de chemin, par sa voix et par sa résistance à tout. Ray, son digne descendant:
« J’aime me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, incarner un nouveau personnage. Lorsque j’y parviens vraiment, ça me fait l’effet d’une drogue, comme si j’avais deux, trois, plein de vies. Et si cet autre est une vedette, mes nombreuses vies s’emplissent alors de aie et de grandeur. »
Quant à la mère d’Elena, sa si triste destinée alterne avec celle du petit chanteur marchand de journaux de New York.
Avec Ray qui veut ressusciter le vaudeville et Elena qui amène à New York les cendres de sa mère défunte pour les jeter dans l’Hudson, nous sommes transportés d’un pays à l’autre, d’une vie à l’autre, d’une histoire à l’autre. Ray et Elena jettent un pont qui nous fait entrer dans une histoire peu ou mal connue, celle des léproseries en Roumanie et celle du monde du spectacle à New York au siècle dernier.
Elena et Ray, les descendants de deux personnes au parcours incroyable. Elena qui raconte à tanti Maria ce voyage à New York, et Ray qui rencontre Elena et bien sûr son grand-père, chanteur séducteur des ruelles et des bas fonds., et ça nous donne une très belle fin, sensible, forte, imprégnée de sentiments divers, mais pas de tristesse ( je trouve ). Cette histoire est douce, un peu amère, l’auteur ne néglige jamais l’humour, même dans des moments difficiles pour les personnages, un humour parfois acide, mais de l’humour quand même et ça donne une histoire et une œuvre profondément humaines.
Un roman qui se lit comme un roman d’aventure, comme un roman social ( j’ai pensé un peu à Dickens au début ), un roman historique aussi et le tout avec une poésie âpre mais tendre ( Est-ce possible, ça? Oui, je crois ).
Belle et passionnante lecture fourmillante de vie. Pas une seconde d’ennui.


Alors nous voici propulsés à New York en compagnie de Casi, très jeune avocat – 24 ans – d’origine colombienne, vivant là comme toute sa famille. Brillant, brillantissime, il est entouré par tout un tas d’amis, collègues, condamnés gentils et méchants ( là, il faut s’y retrouver, mais toutes ces notions sont un peu floues…). Casi gagne tous ses procès. Il aime la boxe – l’histoire de la boxe et de ses stars occupe ses pensées dans leur errance lors d’attentes ici ou là – , il aime les longues discussions argumentaires qui le plus souvent donnent lieu à des élans philosophiques. Ses amis sont étranges ( un cherche à accomplir le procès parfait, puis le casse parfait ), ses clients sont bizarres, la ville a de drôles de comportements…Tout est inattendu dans cette histoire, et il faut se laisser pénétrer de cette ambiance sans résister, plonger avec Casi et se laisser porter par: les comptes-rendus de procès sous forme de dialogues ( d’un ridicule achevé, surréalistes, désolants, désopilants, enthousiasmants…), l’histoire de la boxe et des boxeurs comme une paraphrase de la vie ( voir les dernières pages ), les débats sur la philosophie et les sciences dont la physique et la génétique ( 
Ce beau pavé pourrait bien être celui de votre été. À lire dans un hamac ou sur une méridienne plutôt que sur la plage. Un peu plus d’un kilo et 716 pages ! Du lourd. Et j’ai vu un film en tournant ces pages ( de fait, il y aura une adaptation au cinéma ).
Il serait stupide d’essayer de résumer quoi que ce soit, stupide de raconter, mais je peux par contre vous dire ce que j’ai aimé dans ce grand roman populaire. Populaire au sens que je donne à ce très joli mot. Un livre pour un très large public, un livre qu’on ne peut pas lâcher, parce que ça avance dans une sorte de flux qui pulse comme le sang dans les veines, ça palpite, ça vibre, ça hurle, ça rit. L’auteur mêle des destins humains à l’histoire de la ville avec brio, verve, et nervosité. Et puis, comble du bonheur pour moi, notre jeune héros, Christmas – « un nom de nègre ! » – a lu, aimé, pris comme compagnon tapi dans son cœur Martin Eden, cet alter ego de Jack London, Martin Eden tapi dans mon cœur, à moi aussi.
Pourquoi voit-on un film en tournant ces pages ? Parce que l’écriture est précise mais sans tout dire, parce que les dialogues sont épatants, l’argot et les blagues sonnent très juste, parce que les personnages surtout sont si attachants ( comme j’aime Sal !), finement dessinés, souvent ambigus, et ils s’impriment sur notre rétine ( pour l’instant, on leur donne le visage qu’on veut; pour moi, je n’ai pu coller un acteur de ma connaissance sur aucun ). Et puis il y a ce décor, ce Lower East Side, sa faune perdue, éperdue, tout ce peuple de la rue, cette misère qui rame à vivre, mais qui sait rire, et danser et chanter… et cogner aussi. Tout y est : les rues, les costumes, en particulier ceux des truands (oh ! les costards en satin violet ! ), les automobiles et la bande-son; « Funny Face » fait un tabac avec Fred et Adele Astaire, le ragtime et les comédies musicales, Irving Berlin et George Gershwin, puis Duke Ellington…
Vous croiserez le grand Sal aux mains toujours noires – vraiment je l’aime celui-ci -, le terrifiant et dément Punisher, le gentil Santo, le bougon Cyril, et une merveilleuse galerie de portraits plus vrais que nature, d’hommes, de femmes, de marmots insolents. Mais tout est bien plus subtil que cette ellipse, bien sûr.
Une belle lecture, sans temps mort, captivante, dépaysante. Bien que très occupée en ce moment, j’ai refusé qu’on me dérange quand je me carrais dans mon fauteuil avec ce bouquin dans les mains.