« Une joie féroce » – Sorj Chalandon – Grasset

« 1.Une vraie connerie

(samedi 21 juillet 2018 )

J’ai imaginé renoncer. La voiture était à l’arrêt. Brigitte au volant, Mélody à sa droite, Assia et moi assises sr la banquette arrière. Je les aurais implorées.S’il vous plaît. On arrête là. On enlève nos lunettes ridicules, nos cheveux synthétiques. Toi, Assia, tu te libères de ton voile. On range nos armes de farces et attrapes. On rentre à la maison. Tout aurait été simple, tranquille. Quatre femmes dans un véhicule mal garé, qui reprendrait sa route après une halte sur le trottoir.

Mais je n’ai rien dit. C’était trop tard. Et puis je voulais être là. »

Voici le 5ème roman de Sorj Chalandon que je lis. Je les ai tous aimés mais celui-ci a pris une couleur toute différente pour moi, car j’ai fait la connaissance de Jeanne.

On la rencontre dans ces premières phrases du livre dans l’action la plus inattendue la concernant, une sorte de folie. Et l’auteur va après ce préambule nous conter ce qui a amené Jeanne à cette situation.

« La jeune femme m’a fait asseoir.

-Quelque chose.

Je me suis demandé ce qu’il y avait après cette chose-là. Mon sein gauche avait quelque chose. J’ai pensé à la mort. La phrase cognait ma tête. Je ne respirais plus. Quelque chose. Une expression misérable, dérisoire, tellement anodine. 

Je n’avais plus de jambes. Plus de ventre. Plus rien. J’étais sans force et sans pensée. Autour de moi, la pièce dansait. »

Jeanne, c’est ma sœur. Je suis sortie de cette lecture bouleversée. Parce que Jeanne, libraire quarantenaire, apparaît quand commence une nouvelle « étape », « épreuve » de sa vie. Jeanne passe un contrôle de routine, une mammographie, et Jeanne ressort de là avec un cancer du sein. Elle en fait un bouton de camélia en son sein

« J’étais en position de combat. Je refusais qu’on me parle mal, qu’on me regarde mal, qu’on m’emmerde. Mon camélia m’obligerait bientôt à tolérer bien d’autres choses, mais ni la morgue, ni le mépris. »

La façon dont en parle Sorj Chalandon est d’une telle justesse, si criante de vérité, que pour une fois et de façon très impudique, je dis que j’ai vécu, comme Jeanne, en 2018 ce qu’elle vit ici. Tout ce qui lui pénètre l’esprit, tout ce que son corps lui dit, son regard qui soudain change sur ce corps, sur les autres, sur le monde. Le dire ici me bouleverse, c’est encore proche et ça perdure. L’auteur garde à Jeanne sa dignité, et face à cette situation, je me suis retrouvée totalement immergée à nouveau dans les premières heures de cette claque.

« Qui êtes-vous, Jeanne, qui allez repartir de mon bureau avec trop d’informations, le ventre noué, la tête lourde, une besace remplie d’ordonnances et sept mois de traitement. Jeanne, qui serez ensuite bombardée de rayons chaque matin pendant trente-trois jours, le torse marqué au feutre indélébile, rouge, noir, tatouée de croix pour que le médecin n’ait pas à recalculer les angles d’attaque. Jeanne, qui prendrez des médicaments pendant cinq ans, qui serez palpée, surveillée, contrôlée, qui vivrez le reste de votre vie avec cette crainte nouvelle. »

Mais il est ici question de l’incroyable talent de Sorj Chalandon, ce talent qui fait que je l’aime, que j’aime le lire, ce talent qui le rend capable de parler si finement de ces situations aptes à l’affectation, sans justement les rendre abusivement pathétiques. Et qu’un homme ait si bien compris ce que ressent une femme face à ce cancer « qui se guérit si bien ! « , c’est impressionnant.

« Vous verrez, m’avait glissé Flavia avec malice, votre cancer, ce sont les autres qui en parleront le mieux.

Mon oncologue avait raison. Ils passaient ma vie à se raconter. »

D’autant que le mari de Jeanne, Matt, est un personnage affreux, lâche, méchant, égotique. Ce couple déjà boiteux après la perte de leur seul jeune enfant né malade va finir en morceaux. Et Jeanne change. Beaucoup. 

« Jamais je n’avais réagi comme ça. Je me sentais à la fois fragile et incassable, invincible et mortelle. le camélia avait tanné ma peau de rousse en cuir épais. Déraciné par le scalpel, il avait arraché un peu de mon cœur. Une brisure. Celle qui ne sert pas à grand-chose. À être polie, convenable, respectable, décente, conforme à ce que Matt et le monde autour attendaient de la petite Jeanne. Le cancer m’avait faite pressée, vivante, rugueuse aussi. Ma priorité était d’arriver au matin suivant. Je ne m’excusais plus. »

Puis Sorj Chalandon rassemble 4 femmes et en fait des héroïnes dignes d’un film d’action, 4 amazones. Jeanne découvrira au fil des jours qui sont ces femmes. Brigitte, atteinte d’un cancer avancé, sa compagne Assia, en bonne santé et enfin la jeune Melody, elle aussi malade d’un cancer. Peu à peu, la libraire totalement « à l’envers » va découvrir outre les traitements, les couloirs de l’hôpital et les effets secondaires, la solidarité, le courage – en elle aussi – le sens du combat, l’environnement gêné, un peu fuyant ou maladroit, la solitude, la décomposition intérieure. Pour dire : c’est à un colvert échevelé qui nage sur un étang dans le parc où elle va s’asseoir qu’elle va s’identifier; j’ai adoré ces scènes-là, et ce colvert qu’elle prénomme Gavroche. Jeanne est magnifique car vraie, juste, aucune caricature, jamais avec cet écrivain.

« Et puis ce prénom: Brigitte. Une vivante parmi les spectres. Assia et Melody, ensuite. Chacune leur page et leurs mots doux. Eva, bien sûr. Notre enfant à toutes. J’avais photocopié et collé sa photo sur une page de gauche. Et aussi le nom de Gavroche. Mon canard boiteux. Mon cabossé, qui écartait les ailes pour imiter le langage des cygnes. Ce désordre de plumes était devenu mon flambeau, mon instinct de vie. »

En faisant de ces femmes des aventurières, Sorj Chalandon m’a fait un immense plaisir. Il leur offre une aventure baroque, improbable, ou comme j’ai pu le lire ici et là « tirée par les cheveux »…Cheveux qu’elles perdent par poignées, alors… Et moi, que cette aventure soit si folle me plaît, me ravit, m’enchante.  Sorj Chalandon fait de ces femmes des combattantes, des insolentes n’ayant rien à perdre, des super-nanas prêtes à tout car : la vie est courte, il faut que ce qui continue soit intense. De belles femmes imparfaites et pour ça authentiques, Brigitte, Assia et Melody. Et puis Jeanne et son général Camélia.

« Je trempais mon pain grillé dans la crème de lait. J’étais prête à recommencer. Ce soir, demain. Une banque, un comptoir d’or, une autre bijouterie. La vision du gardien couché sur le sol me hantait. Homme vaincu, à tout jamais. J’étais face à lui, un jouet dans la main. Et il m’obéissait parce que j’avais dérobé sa puissance. Petite Jeanne, petite femme, petite rien du tout, changée en guerrière par le général Camélia. Moi qui baissais les yeux depuis l’enfance, qui comprimais mon cœur pour ne blesser personne, je tenais un vaincu entre mes mains. Comme si la peur avait changé de camp. »

Le propos est clair et rend à nous toutes qui vivons ça une forme de justice au-delà de la compassion. Les échanges de Jeanne avec les gens qu’elle croise et qui lui parlent m’ont fait me souvenir, j’ai tellement retrouvé mes pensées, mes réactions, ça n’a pas été facile, j’ai quand même pleuré en lisant certains passages qui m’ont serré le ventre.

Alors que l’état de Brigitte se dégrade:

« Alors j’ai éteint la liseuse. J’ai renoncé à la clarté. Je suis entrée dans les ténèbres. Je ne respirais plus, je pleurais. Couchée sur le dos, j’ai étouffé ma détresse avec l’oreiller. Je l’écrasais violemment contre mon visage. Des années d’un chagrin que je tenais captif. La mort de Jules, l’indifférence de Matt, ma solitude en bord de lit. Tous ces mots jamais dits, tous ces cris jamais poussés, toutes ces larmes jamais répandues. Je ne contrôlais plus rien. Je n’avais rien décidé. Mon corps se soulevait. Il geignait comme un petit animal. Je n’arrivais plus à reprendre mon souffle. J’accouchais. Je ne savais pas de quoi mais quelque chose sortait de mon ventre, de mon cœur, de ma vie tout entière. « 

Les pages 283/284… c’est bouleversant, absolument bouleversant.

Voici un livre beau et fort, à mon avis même nécessaire, qui émeut mais réconforte, qui remet à plat quelques idées bien pratiques pour se sentir léger quand on est en bonne santé comme « ça se guérit si bien ! « … Certes, de mieux en mieux et c’est bien et c’est tant mieux ! Mais il n’en reste pas moins que la suite est parfois très lourde, physiquement et psychologiquement, qu’il y a une incompréhension de l’entourage des changements que ça entraîne sur la vision de la vie, de soi, des autres, du monde. Et c’est un changement extrêmement profond.

Je vous invite à lire ce très beau roman; il est juste et profond. Car c’est Sorj Chalandon, et rien n’est écrit au hasard. Coup de cœur et plus encore.

« -Gavroche, j’ai dit en montrant le canard du doigt.

Brigitte a hoché la tête.

-C’est lui?

Oui, c’était lui. Et un peu moi. Et nous toutes, aussi. Il avait pris de l’assurance.Comme les grands cygnes blancs, il se dressait sur ses pattes au milieu du lac, les ailes écartées. Il ne s’envolait pas, il montrait sa force. Et sa faiblesse aussi. Il vivait.

Assia a enveloppé son amie dans une couverture. Et moi avec. Nous étions trois, protégées par le lourd tissu beige. Au loin, le canard prenait ses distances avec les cygnes. Il plongeait la tête dans l’eau, s’ébrouait brusquement, ne se retournait pas.

Il filait seul vers le large. »

 

« Profession du père » – Sorj Chalandon, éditions Grasset

chalandonEh bien, pour le moment, jamais déçue par les romans de Sorj Chalandon. Celui-ci est peut-être le plus poignant de ceux que j’ai lus, une lecture très forte, très émouvante voire parfois éprouvante. C’est une histoire effrayante aussi. D’autant que c’est en filigrane l’histoire du petit Sorj, alias Émile, et de ses parents; sa mère, femme éteinte et soumise, son père, violent et surtout mythomane. Mais ça, Émile l’ignore, son père, héros aimé et craint tout à la fois, l’a inclus dans son délire. Histoire d’un enfant rejeté, victime de la folie paternelle. Allez : j’ai pleuré. Vous le savez, moi et les histoires d’enfance…

Il est très difficile de parler de ce roman, mais j’y ai retrouvé l’écriture sobre, claire de Chalandon, des sentiments où chacun peut se retrouver, parfois douloureusement. Son père l’a surnommé Picasso, parce qu’Émile dessine, peint – autant dire une activité vaine pour le père – mais c’est ce qui le sauvera et lui permettra de vivre. Plus on avance dans le récit et plus on plaint cet adolescent, manipulé, malmené; jusqu’au terrible déchirement, à l’âge adulte, alors qu’il a trouvé l’amour en une sorte de cocon aimant et doux. 

Ce livre, pour moi, aurait du être sur la liste des Goncourt. Parce qu’il a toutes les qualités qui font un grand roman. Parce que c’est bien un « objet romanesque » comme le dit Chalandon, pour un personnage authentique, mais qui ne vit que hors de la réalité. C’est l’histoire d’une folie et de multiples souffrances, l’histoire d’une prison.

gun-801836__180Et « profession du père », c’est la question sur la feuille de renseignements qu’Émile doit remplir à sa rentrée au collège…

« Mon père disait qu’il avait été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une église pentecôtiste américaine et conseiller personnel du Général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer De Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider.

Je n’avais pas le choix.

C’était un ordre.

J’étais fier.

Mais j’avais peur aussi…

Á 13 ans, c’est drôlement lourd, un pistolet. »

J’ai adoré ce bouquin, vraiment, pour la sincérité sobre et mesurée, pour la capacité à se dire à travers une histoire. Parfois on rit, pour l’invraisemblance des délires de ce père, et la totale crédulité de son fils, qui veut que ce soit vrai et que son père soit un héros à la vie palpitante et aventureuse. Mais j’avoue que de mon côté, j’ai plus frémi d’horreur que souri. Parce que nom d’un chien, quelle ambiance dans ce logement qui sent le renfermé, la solitude, le chagrin, qui est traversé de tensions violentes, électriques, comme si un drame pouvait survenir à chaque instant – et parfois il survient – , quel univers étriqué et terrifiant pour un enfant ! Alors on ne s’étonne pas qu’il se laisse emmener dans le monde secret du père. Pour oublier si possible les coups, les humiliations subies, l’absence d’amour; le lecteur reste là avec sa compassion pour cet adolescent manipulé, et on se dit qu’il faut être très fort pour revenir de tout ça. La fin du roman est totalement bouleversante:

« Monsieur Choulans ? a interrogé le psychiatre.

J’ai regardé ma mère, inquiète pour elle, pour son mari, pour moi.

-Désolé, Maman.

Et puis j’ai raconté. Les coups, les mensonges, l’Algérie, Ted, les lettres anonymes, la peur. J’ai raconté l’angoisse d’un enfant. J’ai raconté l’armoire, la maison de correction. J’ai raconté le pistolet, le béret, Biglioni. J’ai raconté ma mère en épouvante et son fils en effroi. »

et puis voilà, je vous conseille ce livre, moi j’ai vraiment trouvé ça superbe et d’en parler j’en suis encore très émue. Un livre qui prend aux tripes, d’une sincérité remarquable et à l’écriture parfaite, pour moi à ne pas manquer. 

Á lire  ( mais aussi articles du Point ):

http://culturebox.francetvinfo.fr/la-rentree-litteraire-2015/profession-du-pere-le-roman-dune-folie-familiale-par-sorj-chalandon-226889

Et à écouter

http://www.youtube.com/watch?v=yB6nxtYLHvQ