« Le murmure des hakapiks » – Roxane Bouchard, éditions de l’Aube noire

Image de la première de couverture« L’escouade

La lame tranche la chair en lanières fines, puis en petits morceaux. À demi gelée, la viande est facile à découper. À l’aide du couteau, Tony McMurray la glisse dans un cul-de-poule en inox. Sur le plan de travail, la longe de loup marin a laissé une coulure de sang carmin foncé, presque noir. Il l’essuie, mais le liquide fuit devant le linge, se fraie un passage jusqu’au rebord du comptoir. Une goutte tombe et éclate en étoile sur la pointe de son soulier. »

Un grand plaisir de lecture avec cette troisième aventure de l’inspecteur Joaquin Moralès et de Simone Lord. Roxane Bouchard nous embarque sur un chalutier pour une chasse au phoque, appelé loup gris, et je sais que ça en fait frémir pas mal… Oui, sans doute, car ici, il ne s’agit pas de pêche traditionnelle, mais bien de grosse pêche, et les scènes  des remontées de filets ne sont pas enthousiasmantes. Il faut laisser parler les pêcheurs, écouter, mais ici l’équipage du bateau est plus que douteux. Aussi Simone Lord ( et la vertèbre si émouvante de sa nuque ), embarque comme observatrice , et ça ne fait vraiment pas plaisir à l’équipage, qui compte des hommes hostiles, et dangereux.  Un des très beaux passages du roman, Joaquin, déprimé par son divorce, l’alliance:

« Il y a des matins, rares, où un homme retire un bijou et c’est trente-deux ans de vie qu’il dépose sur le bois verni de la table de cuisine.

Quatre mois plus tôt, Joaquin Moralès avait sorti de la baie de Gaspé le corps d’une pêcheuse qui, en robe de mariée, avait passé trois jours sous l’eau. Son vêtement avait été sali, ses yeux mangés par les puces de mer, son visage mutilé par les crabes et les poissons d’automne. Il s’était penché sur la femme et l’avait interpellée par son prénom, comme si elle pouvait répondre non seulement aux questions concernant l’enquête, mais aussi à ses interrogations douloureuses relatives à l’amour. Quand il avait fermé le dossier, il avait compris que c’était la fin de son propre mariage qu’il avait aperçue dans cette image sordide du cadavre de la jeune mariée et, de retour chez lui, à Caplan, il était allé frapper à la porte de Maître Chiasson. »

Parallèlement, Joaquin, déprimé par son divorce, s’engage dans un groupe de randonnée de fond auquel, à son grand dam se joint la psychologue Nadine Lauzon. Celle-ci s’avérera très utile, plus tard. Mais pour l’instant, Joaquin n’est pas réjoui de sa présence.

L’aventure – car c’en est une – se déroule en Gaspésie, aux Iles de la Madeleine, plus précisément à Cap-aux -Meules.

Voici les protagonistes, le décor, l’objet de cette « aventure », et je trouve que ce 3ème livre est celui qui m’a le plus tenue en haleine. L’ambiance du huis-clos dans ce chalutier monte lentement en tension, les hommes à bord sont au minimum inquiétants, et au pire très effrayants. Ainsi Tony McMurray, à mon sens le pire de tous, ignoble, vicieux, pervers, violent, un vrai sale type. D’autant qu’il va s’en prendre à Simone, cette femme vraiment courageuse pour se coltiner ce voyage; c’est elle l’héroïne majeure de ce livre. Et je ne dévoile pas trop de cette histoire pour ne pas gâcher. C’est mieux d’avoir lu les précédents en partie et surtout pour l’histoire tendre qui flotte entre Joaquin et Simone, sans jamais s’avancer plus (et ça, c’est très fortiche et malin de la part de Roxane Bouchard ! ), cette histoire qui tient à une petite vertèbre cervicale qui tétanise Joaquin chaque fois qu’il la voit.  Simone et la peur, sur le bateau, face à des hommes sourdement – ou pas- menaçants, face aux émotions que déclenche Joaquin en elle, face à un univers masculin en équilibre instable, elle, une femme :

« Elle ferme les yeux. Le bateau la brasse violemment. Elle s’agrippe au comptoir qui longe la lunette avant.

Joaquin parlait de son aïeule avec un léger accent, sa voix contenant ces inflexions délicates qui n’appartiennent qu’à  la nostalgie. À un moment, il s’était rapproché d’elle. Simone s’était immobilisée. Elle avait retenu son souffle, croyant qu’il allait l’embrasser.

Certaines secondes de la vie semblent ainsi figées, dans la mémoire ou dans le corps. La seconde où Untel a perdu le contrôle de son véhicule, la seconde où cette voisine s’est fracturé la nuque en tombant dans  l’escalier, la seconde où elle est entrée dans ce bureau et a vu son amant la tromper avec la stagiaire, la seconde où elle a appuyé la pointe de son couteau contre la carotide d’un homme qui voulait la violer. Des secondes qui fissurent les certitudes. »

Cette histoire d’amour latente, ne reposant que sur des gestes, des regards, quelques mots et une nuque sensuelle, c’est une très belle idée. 

Je ne vous dirai rien de plus et surtout pas dans quel état j’ai été à la fin de l’histoire. Mais une très très belle et touchante lecture qui en même temps nous montre ce monde si viril et dur de la chasse au phoque, un univers d’hommes pour certains violents et malhonnêtes. Une tension très bien tenue, dans le sang des phoques, la sueur des hommes, la peur palpable de Simone. Un savant mélange donc pour un roman très prenant que je n’ai pas lâché. Bravo ! La fin du roman, hommage à Gabriel Garcia -Marquez Le Très Grand ( ça c’est ma note à moi ):

Cent ans de solitude par Garcia Marquez« Je n’ai pas appris à aimer. Ni à la vitesse d’une balle de base-ball, ni dans la durée des alliances. »

Avant de partir, Joaquin a retiré l’origami du roman de Garcia-Marquez. Il a déployé les ailes de l’oiseau de papier, qu’il a déposé près de la fenêtre, face au large, dans sa chambre d’amis.

« Ça doit être bon de se sentir amoureux, en apesanteur de la solitude et de la colère. »

En bas de la colline, la baie glacée s’est emplie de phoques du Groenland qui, dans un peu plus d’une semaine, mettront bas. Moralès ne se laisse pas berner par cette tranquille splendeur: la Gaspésie est un pays sans trêve. Il plisse les yeux, enfile ses lunettes noires.

« J’aimerais ça, Joaquin, m’asseoir à ta table.

Simone »

Bon…Clairement, je ne pouvais pas éviter cette chanson – que j’aime bien –  mais je vous épargne l’image du hakapik et de son usage

« Joli mois de Mai » – Alan Parks, Rivages/Noir, traduit par Olivier Deparis ( anglais/ Ecosse )

Joli mois de mai par Parks« 20 mai 1974

McCoy arrivait à la hauteur de Wilson Street lorsqu’il commença à entendre le bruit. Des gens criaient. Des chevaux de la police faisaient claquer leurs sabots sur la chaussée. Des véhicules klaxonnaient. Puis un slogan monta, doucement au début. Il s’intensifia à mesure que McCoy se rapprochait du tribunal, jusqu’à devenir parfaitement net.

PENDEZ-LES! PENDEZ- LES, PENDEZ-LES ! »

Alors pour moi, ce Joli mois de mai est aussi un des meilleurs de cette série, en tous cas, celui que je préfère. Je ne sais pas comment en parler sans gâcher quoi que ce soit. Alors je vais focaliser sur les personnages majeurs, à savoir McCoy bien sûr, Wattie son collègue, Dessie Caine, Paul Cooper…mais tous ici, policiers, truands, petites mains chargées des sales boulots…en fait tous sont ici mis en scène dans une affaire sordide, mais bon, c’est bien toujours le cas dans cette série qui permet à l’auteur de faire avancer ses personnages dans leur boulot, mais aussi dans leur vie personnelle. Pour autant qu’ils en aient une, en tous cas concernant McCoy, elle se réduit à bien peu, sa vie personnelle…Et puis Glasgow, humide, vieille, sombre. Et pauvre. Les Models, logements pour des hommes en bout de course:

« Il y avait des immeubles comme celui-ci partout dans Glasgow. Les « Models », les appelait-on, abréviation de « Model Lodging Houses ». Y logeaient des hommes seuls qui n’avaient nulle part où aller. Le père de McCoy y avait vécu, et McCoy lui-même y avait passé tout son temps  lorsqu’il était patrouilleur. Bagarres d’ivrognes, vols d’espèces, des hommes retrouvés morts dans leur lit quand le réveil sonnait le matin, une main encore serrée sur une bouteille à moitié vide, leurs affaires rassemblées dans un sac en plastique sous le lit. »

Alors il y a l’alcool, bière et whisky sont ici de première nécessité, de premier réconfort. Même McCoy fait fi de son copain l’ulcère pour une pinte.

Sur une dizaine de jours, McCoy – et son ulcère – vont faire face à des crimes atroces, ce qui n’arrange ni l’un ni l’autre – . Imbriqués les uns aux autres, mêlant des milieux différents, bref, rien de plat, rien de clair, rien de bon. Et rien de simple non plus. Toujours la même tristesse devant des meurtres odieux:

« Il détestait regarder les photos des scènes de crime, voir les gens réduits à ce qu’ils étaient au moment de leur mort. Étalés au sol, les membres tordus dans tous les sens, des touffes d’herbe dans les cheveux, à moitié dénudés. L’indignité de la mort offerte à la vue de tous. Et toujours le même regard dans leurs yeux. Une sorte de résignation face à leur sort. Cette victime-là ne faisait pas exception.

La fille portait un imperméable léger, une robe à paillettes, des bottines à talons compensés, l’une à son pied, l’autre dans l’herbe à côté d’elle. Elle avait les cheveux courts, un peu comme Mia Farrow dans « Rosemary’s baby ». On voyait encore qu’elle était belle si on faisait abstraction des lividités cadavériques et des marques violacées autour de son cou. »

Le regard que porte McCoy sur ces corps sans vie, amochés, glacés est malgré des années de police toujours le même, plein de désarroi comme de colère, plein d’empathie et d’écœurement. McCoy n’oublie jamais d’où il vient et c’est ce qui en fait un flic « à part ».

On retrouve inévitablement le maudit « ami » de jeunesse, Cooper et ici, son fils en bien mauvaise posture. Toujours hanté par son père, McCoy continue sa route de flic, sous les ordres de Murray, fatigué mais toujours là, et en duo avec Wattie – que j’adore ! -. Murray face à une poignée de flics inconséquents:

« Murray hocha la tête. Même au fond de la salle, McCoy vit ses oreilles rougir. Il savait ce que ça voulait dire. Explosion imminente. Mais là, c’était pire. Murray était trop en colère pour crier.

-Vous déshonorez la police, tous les trois. Tirez-vous avant que je fasse quelque chose que je ne devrais pas. Inutile de revenir demain. Vous êtes virés. Et si vous êtes encore dans ce commissariat quand j’aurai terminé ce briefing, je ne serai aps tenu responsable de ce que je ferai.

La salle était silencieuse, tous attendaient, sur le qui-vive.

Puis Murray explosa:

– Vous êtes sourds? Tirez-vous, j’ai dit! »

Un salon de coiffure a été incendié, alors que s’y trouvaient la coiffeuse et ses clientes…Un crime atroce qui met tout le monde en émoi. Le roman raconte la traque des coupables et quand McCoy tire un fil qui l’amène à son vieux Cooper, et surtout à son fils, on se dit que ça va être, comme toujours avec ce lien entre les deux hommes, une affaire compliquée.

D’une grande violence, cet épisode est aussi celui au plus proche des êtres humains, qu’ils soient des criminels, des bandits, des femmes, de ces policiers sur le fil tout comme ceux  qui restent droit dans le rang, de tous les habitants de cette ville. J’aime toujours autant McCoy et Wattie. Même Murray finit par être sympathique, tout ronchon, tout insatisfait, il est quand même le pilier, même en n’ayant pas la plus grande place dans le roman. Il y a tant de choses dans ce roman que je m’arrête là, mais vraiment je vous en conseille vraiment la lecture, même si vous n’avez pas lu les précédents ( mais ça, c’est quand même dommage). Un dernier extrait, à propos de l’ulcère de McCoy, de ses fantômes que seul l’alcool exorcise – un peu -:

« Il redescendit, salua le jeune au crâne rasé et sortit dans l’air frais. Il dévissa le bouchon de la bouteille et but au goulot. Son estomac pouvait aller se faire foutre. Tout pouvait aller se faire foutre ce soir. Il avait besoin de whisky pour cesser de penser à son père. Pour cesser de penser à lui-même à treize ans, se déshabillant pour Dirty Ally. Pour oublier la livre qu’Ally lui avait mise dans la main après avoir pris les photos.

Il avala une autre gorgée, repartit vers la voiture. Il voyait Wattie assis au volant, en train de fourrer des chips dans sa bouche. Il se dit soudain qu’il allait fondre en larmes, simplement s’asseoir par terre et tout lâcher. Il n’était aps sûr d’être capable de repousser le passé ce soir-là. Il but à nouveau et se força à continuer de marcher. il décida de demander à Wattie si la proposition de passer la nuit chez lui tenait toujours. Il savait qu’il ne fallait surtout pas qu’il reste seul ce soir-là. »

Si ce passage ne vous fait pas monter les larmes, où au moins la chair de poule, je n’y comprends rien. McCoy est bouleversant, simplement bouleversant face à son passé, son enfance, sa sordide histoire. Et vous verrez que dans ce livre-là, des comptes vont se régler. Vous trouverez aussi peut-être mon post un peu léger, mais en l’occurrence, plus ça va et plus je trouve inutile d’en dire plus. Dire « c’est celui que je préfère » doit suffire, en tous cas pour cette fois. Et voilà, j’en ai fini. Cette série est un régal, on attend juin. Fera-t-il un jour beau à Glasgow? En tous cas, ce « joli » mois de mai est à ne pas manquer, il m’a beaucoup touchée. Une grande réussite et un moment de lecture bourré d’émotions. Gros coup de cœur. Les dernières phrases de ce superbe bouquin:

« -Vous êtes vraiment con, McCoy, soupira Wattie.

-T’arrêtes pas de me le dire.

McCoy fouilla dans sa poche, sortit les clefs de voiture.

-C’est toi qui conduis ou c’est moi? »

Deux textes courts: « Nuit torride en ville » et « Kinta, une histoire de terres promises

Deux textes courts: « Nuit torride en ville » et « Kinta »

– « Nuit torride en ville » -Trevanian, éditions Gallmeister Totem, traduit de l’américain par Fabienne Gondrand.

« Il n’y avait que trois passagers dans le bus en provenance du centre -ville: un homme, une femme et un clochard. »

Une nouvelle terrible ( fascicule offert par les libraires aux Quais du Polar ), dans la nuit torride d’une ville américaine. La rencontre d’un homme et d’une jeune femme. Rencontre qui elle aussi se finira torride et plus que ça.., bien que rien ne se présente sous ces auspices. L’homme, jeune, est entreprenant, la jeune fille, pas très jolie, très timide, va peu à peu se laisser amadouer. Un café, une conversation, elle l’emmène chez elle, il ne sait où dormir. Ils parlent, puis…Ce sont 44 pages où il fait très chaud, où on étouffe en ville, 44 pages tellement bien menées jusqu’au final…J’ai peu lu de Trevanian, il se révèle ici absolument diaboliquement noir.

« Il rebroussa lentement chemin en direction du centre – ville, les mains au fond des poches. Il irait sur la place du marché et il embaucherait comme journalier, après quoi il irait retirer son balluchon à la gare routière et mettrait le cap sur la gare de triage pour monter dans un wagon de marchandise. Peut-être pour la côte Ouest, cette fois-ci.

Au-dessus de la ville, les premières teintes laiteuses de l’aube commençaient à diluer le fond du ciel, et l’air matinal emplissait déjà les narines d’une odeur de renfermé et de poussière.

Une nouvelle journée caniculaire s’annonçait. »


-« Kinta – Une histoire des terres promises » –   Bénédicte Dupré La Tour, éditions du Panseur

« Elle assemblait les peaux par des lanières en boyau. Plus rien n’irriguait ce cuir. Les parasites avaient abandonné depuis longtemps les peaux tannées pour trouver d’autres territoires vivants à coloniser. Elles pesaient sur les genoux de Kinta, inertes et musquées, avec une lourdeur bienveillante, la promesse de passer un hiver sans geler. »

Livre cadeau pour les cinq ans des éditions du Panseur. 

Très beau texte, qui nous raconte Kinta, mariée avec un homme qu’elle n’aime pas, enceinte. La vie de Kinta est ébauchée, ainsi le fait que la tente lui appartient, et qu’elle va rejeter le père de son enfant, la sensualité très présente, les odeurs, les sensations tactiles. La place majeure de la grand-mère, l’échappée en forêt et une rencontre qui changera la vie et le cœur de Kinta. 

« Elle se souvint du chemin de la cabane. Elle se souvint de l’odeur de l’homme blanc. Il était là, à tanner des peaux, comme une femme: aucun guerrier ne s’y serait abaissé.

L’homme-bête était assis sur une bille de bois, à gratter les chairs des fourrures graisseuses. À son approche, il leva la tête et lui sourit. Il s’y prenait mal pour dépecer les bêtes. Ses gestes étaient grossiers, il allait trop vite sans honorer les animaux tombés sous ses coups. »

Un texte à rebours des préjugés, une histoire d’amour bouleversante. Beau cadeau que ce petit texte.

« Les morts de Beauraing » – François Weerts, édition Rouergue noir

Les morts de Beauraing par Weerts« Avant l’oraison

Dernier étage d’un parking bruxellois. Sur le toit du bâtiment. Une berline de fabrication récente stationne, moteur coupé. L’intérieur sent le neuf mais cette odeur synthétique est supplantée par une autre. Écœurante. Celle du sang. Le tissu du fauteuil du conducteur en est imbibé. Tous les garagistes l’admettront, aucun nettoyage n’en viendra à bout. Il faudra se résigner à jeter le siège. L’accoudoir aussi. Et le tapis en fausse laine. Le volant, on devrait pouvoir le récupérer à condition de ne pas lésiner sur le détergent. Quant aux trous ronds, percés dans la malle arrière par deux projectiles au diamètre de 5,2 mm, ils ne devraient pas poser de problème. Un peu de mastic et un jet de peinture suffiront à rendre son aspect originel à la carrosserie. »

Ainsi débute ce roman touffu par l’abondance de personnages, mais on a ici une situation complexe, qui met en scène plusieurs groupes et factions, il faut que les enquêteurs, policiers et journalistes interviennent pour saisir le fond des faits et le fil des événements. Que se passe-t-il dans cette ville de Bruxelles qui après des attentats terrifiants se retrouve en ébullition, dangereuse, brûlante…La communauté catholique a été victime d’une attaque qui tua abondamment jeunes et vieux. Bien sûr, est accusé un groupe de jeunes musulmans de retour d’une terre de djihad . Deux journalistes vont se lancer dans l’enquête, bientôt assistés par une militaire, Ingrid, dont le fils adoptif originaire du Congo et petit voyou, a disparu; on sait qu’il s’est « acoquiné  » avec des catholiques ultra qui se disent être des « croisés ». Ajouter à ça les difficultés « internes » à la Belgique entre Wallons et Flamands et les dissensions identitaires de tous bords, et on a ce résultat explosif décrit ici brillamment.

Conversation avec un chauffeur de taxi aux propos racistes:

« Mon chauffeur réfléchit.

-Ouais, vous avez pas tort…D’ailleurs, leur couper le bras, je ne suis pas sûr que ça suffirait. La tête serait peut-être mieux, non? Et les délinquants sexuels, on la leur sectionnerait? Vous en pensez quoi?

-Et si on les crucifiait, carrément? A l’ancienne? Avec des clous et tout le saint tremblement? Ou une bonne vieille roue? Et l’écartèlement, faudrait pas l’oublier…

-C’est parce que je suis Polonais que vous me parlez comme ça?

Sa nationalité, ses clients ne pouvaient l’ignorer: il avait installé sur son tableau de bord une sorte d’autel aux jumeaux Kaczynski, avec leur photo, un drapeau du pays et un crucifix phosphorescent du meilleur goût. Et au-dessus de la boîte à gants trônait une effigie de Jean-Paul II, dans un encadrement en plastique rose Barbie.

Je ne répondis pas. J’en avais ma claque des proclamations militantes et des déclarations belliqueuses. Je venais de subir celles du ministre de l’Intérieur lors de sa conférence de presse solennelle d’après attentat. »

C’est une enquête extrêmement complexe qui commence alors, où les extrémismes de tous bords sont mis en scène ainsi que des électrons libres, hors des clous de toute règle.

J’avoue que j’ai été un peu perdue à certains moments. C’est très bien écrit mais extrêmement dense et il faut prendre son temps pour saisir les fils que l’auteur nous tend peu à peu, les personnages, enquêteurs, sont eux aussi déstabilisés et mettront du temps à dénouer le réseau complexe des « belligérants » ( ce mot s’adapte assez bien au sujet ), enfin plus ou moins tant c’est un sac de nœuds. Cet aspect du livre d’ailleurs est intéressant puisqu’il rend parfaitement l’effet énorme désordre ( pour rester polie) de Bruxelles . C’est très bien écrit, comme je le dit plus haut, c’est foisonnant mais ça procède de l’efficacité dans le portrait défoncé de Bruxelles à feu et à sang. Émeutes et loi martiale, Bruxelles sous la coupe d’une violence déchaînée. Réseau ultra islamiste et réseau ultra catholique, c’est réellement un très bon sujet, traité ici avec force, menant à réfléchir, à mon sens, au poids des factions religieuses dans une société civile et prétendument laïque. Aux jeux d’influence, car, il ne faut pas se cacher la face, la religion est alors prétexte à assouvir une soif de pouvoir, et à mon avis rien d’autre. Oubliant au passage et sans difficulté semble-t-il ce qu’originellement ( non? ) elle prône.

Quant à moi, j’ai trouvé le sujet passionnant, surtout grâce à son traitement brillant. Sacrée construction, à l’image des faits décrits, alternant des phases lentes qui préparent les explosions de tous genres et ces explosions avec foules, fumées, tirs, désordres en tous genres.

Sujet brûlant. Et le mot de la fin:

« Le signal d’un message me sortit de mes réflexions. Je le lus rapidement sur mon téléphone. Il provenait de l’hôpital où j’avais rendu visite à la jeune amputée quelques jours plus tôt. On me prévenait que la victime avait succombé à ses blessures. Et que le père s’était donné la mort dans la chambre de sa fille. Le dégoût de la Belgique vint me frapper par surprise. Ce pays, où une fausse unanimité régnait, capable de refouler toutes les infamies commises ces dernières semaines,  capable aussi d’oublier sans remords le meurtre d’un roi pour célébrer l’arrivée d’une reine, ne pouvait plus être le mien. L’attentat avait creusé deux tombes de plus. Isabelle était morte. Ma mère et mon père étaient morts. Et la ville qui m’avait vu vieillir était morte, elle aussi. »

Une chanson:

« Malgré toute ma rage » – Jérémy Fel, éditions Rivages

Amazon.fr - Malgré toute ma rage - Fel, Jérémy - Livres« J’irradie au cœur d’une grosse bulle sombre.

Le monde qui bruisse et s’étire à l’extérieur de la cave est comme en attente, ne nous concerne plus, un monde où cette salope étendue à mes pieds n’aura bientôt plus aucune place.

Effacée par mon unique volonté.

Seul son cadavre rentrera en France.

Le pouvoir que j’ai entre les mains me brûle déjà les doigts, ce pouvoir qui jusqu’à présent n’était que fantasme. Légèrement ivre, je savoure, encore sous l’influence de la colère à peine apaisée, chaque seconde de cet instant de grâce.

Je garde la lampe torche braquée sur son visage déformé par les coups pour mieux déceler ce qui se joue de façon éphémère dans ses grands yeux de poupée. »

Je n’avais jamais lu Jérémy Fel. Chose faite avec ce roman glaçant, dur et cruel. Une histoire faite de jalousie, de haine, de rancune, une histoire d’une grande violence. 

Quatre jeunes filles en vacances, deux sont cousines, Thaïs et Manon; Juliette et Chloé se sont connues au collège et sont devenues amies de Thaïs et Manon au lycée. Juliette est la seule issue d’un milieu modeste, elle vit dans un logement social. Juliette me touche, sensible ( elle sera bouleversée en apprenant au téléphone le décès de son arrière grand-mère ) et tellement différente des autres.

« Juliette me rejoint une demi-heure plus tard, en larmes, le visage défait. La voix secouée de sanglots, elle m’annonce que sa mère vient de l’appeler pour lui apprendre la mort de son arrière- grand-mère. […]. Juliette hoquette et nous balance bêtement qu’elle veut rentrer en France. Je lui explique que son arrière-grand-mère préférerait au contraire qu’elle profite de ses vacances du mieux possible et se change les idées. Elle ne se rend pas compte du prix que ça coûterait à ses parents s’ils devaient lui payer un billet à la dernière minute. »

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Manon est la fille d’un éditeur parisien qui mène grand train, cet homme adore sa fille et beaucoup moins Arthur son fils, plus proche de sa mère Béatrice; Béatrice, femme trompée qui fait appel à de jeunes hommes payants pour combler ses manques. 

Chaque personnage va prendre la parole et peu à peu le réseau de l’histoire va se tisser. Le monde de l’édition incarné par Raphaël – et sa sœur jumelle Florence – est  ici décrit  parisien, bourgeois, et prétentieux. Raphaël est particulièrement détestable. Le chapitre où Wayde, le flic du Cap, raconte sa vie, sa femme, sa dérive, et l’enquête, est du même acabit. Alcool, grosse lassitude et violence. Mais l’enquête avant tout.

« La jeune Thaïs me demande ce qui s’est passé, et où Manon a été retrouvée. je tente de peser chaque mot, mais je ne peux leur cacher la vérité.

Un nuage d’orage a obscurci la pièce, l’air s’est raréfié. Personne n’a la force de parler. La sidération l’emporte.

Je brise le silence en leur demandant l’heure à laquelle atterrit l’avion des parents de Manon, la note dans mon carnet. A priori, ils ne savent encore rien. leur arrivée au pays signera pour eux la fin de tout espoir. Si j’en avais le pouvoir, je les maintiendrais dans le ciel le plus longtemps possible. »

Ces liens familiaux pour la plupart peu empreints d’affection – et encore moins d’amour –  sont parfaits pour une trame romanesque tissée avec de longs temps sous tension où on se demande ce qui va sortir de cette ambiance pesante. Qui sera pris au piège, qui trouvera grâce aux yeux des lectrices et lecteurs ?… C’est une histoire horrifique et sa grande victoire est de ne nous pas faire haïr totalement le personnage qui mène le sinistre bal de la vengeance…Car c’est de ça dont il s’agit.

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Au début on se dit qu’elles ont pas mal de chance, ces petites bourgeoises qui vont passer leurs vacances au Cap, dans une grande villa avec piscine, assez d’argent pour avoir une auto, sortir dans les boîtes, boire, manger, danser, prendre aussi quelques substances illicites et même  la compagnie d’Albert qui  leur tient lieu de chaperon. Les quatre filles n’ont cependant pas des caractères identiques, pas forcément les mêmes attentes de ce voyage. Ainsi, Manon, elle, est passionnée de photo et c’est équipée de son appareil qu’elle se promène avec ses amies. Manon aime son frère Arthur:

« De toutes mes photos, une de mes préférées est celle que j’ai prise de lui quand il était assis torse nu sur son lit face à la fenêtre ouverte, en train de chantonner sur un air de guitare. À chaque fois que je la regarde, j’entends à nouveau la mélodie qu’il jouait cet après-midi – là, celui de « Famous blue raincoat », de Leonard Cohen, la chanson favorite de notre mère, dont il lui a offert sa version le soir de son dernier anniversaire. »

Thaïs, définie comme la plus jolie, aime les boîtes et les excès, quant à Juliette et Chloé, elles suivent le mouvement.

Les filles vont partir visiter la ville et traverser le township où elles auront quelques accrocs avec la population locale, mais tout va sembler rentrer dans l’ordre. 

A Paris, quelques jours plus tard, Raphaël reçoit un coup de fil qui l’informe que sa fille a disparu. Manon, peut-être le seul être qu’aime cet homme. 

C’est là que commence vraiment le roman, les chapitres précédents posant les lieux, les décors, les caractères et surtout installant une forte tension souterraine qui nous dit que quelque chose d’épouvantable va se dérouler. Et ce sera le cas, et on apprendra, bribe après bribe de quoi, de qui il s’agit. La fin du roman est la voix de Thaïs. Et le déroulé de cette histoire monstrueuse trouve là son apothéose.

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Ce roman m’a mise très mal à l’aise; j’ai une vieille habitude des romans noirs, la violence en littérature ne me pose que rarement problème. Ici, c’est un malaise constant que j’ai ressenti. Ce qui en soi est peut-être une réussite. J’ai été perturbée par la froideur du récit. Je suis restée à distance des personnages. C’est sans doute une réussite encore de l’auteur qui évite les bons sentiments- pour le moins ! –  faisant en sorte que nous n’en ressentions pas non plus. Une lecture sous très haute tension et sans autre sensation qu’une forme d’anxiété, voire d’angoisse. Un livre qui me laisse perplexe quand même. Thaïs, en bombe humaine, est complexe à souhait. 

Sans aucun doute une prouesse d’écriture pour un livre impitoyable. Mais une lecture difficile pour moi à cause de tant de froideur je crois. J’ai bien aimé Manon, Arthur, Juliette – vous me direz, les gentils…ben oui ! – quant à Thaïs, le long récit qu’elle livre à la fin, bien que terrible, ne suffit pas à me faire ressentir quelque compassion. Je suppose que c’est le but de l’auteur, comme de nous faire ressentir une intense antipathie pour le petit monde bourgeois parisien, gangrené jusqu’à la moëlle.

Jérémy Fel, on le sent, a déroulé ici un sombre récit, où la colère, la jalousie, l’indifférence aussi tiennent les rênes. Des bulles d’amour se glissent parfois dans l’histoire, mais vous connaissez la chanson: « les histoires d’amour finissent mal en général. »

Je partage un peu des mots de remerciements de Jeremy Fel, en fin de livre, ses propos que je trouve lucides sur son travail. Je crois qu’il a réussi ce que lui, écrivain, voulait faire. Et c’est ce qui compte.

« […] Aux lecteurs et aux lectrices qui me feront encore le plaisir de se plonger dans mon cerveau légèrement malade.

À cette personne qui un jour m’a mis un livre entre les mains.

À l’imaginaire. À la joie de créer. À la nécessité de bousculer et de provoquer. À la liberté impérieuse d’écrire, cette nécessité.

Et que nous soit toujours donnée la possibilité de composer des histoires, et de les lire. »

Et une autre chanson dans le livre: