« L’été de Katya » – Trevanian -Gallmeister/collection Noire, traduction Emmanuèle de Lesseps, révisée par Marc Boulet

« Salies -les-Bains, août 1938

Tous les écrivains qui ont décrit le dernier été précédant la Grande Guerre ont cru devoir commenter la perfection inhabituelle de la saison : les jours sans fin aux ciels d’un bleu ardent traversés d’indolents nuages de beau temps, les longues soirées lavande rafraîchies de brise douce, les petits matins chantants jaunis de rayons obliques. D’Italie en Écosse, de Berlin à mes basses vallées natales des Basses -Pyrénées, l’Europe entière jouissait d’un temps exceptionnellement clair et délicieux. Ce fut la dernière chose qu’elle eut en commun pendant quatre terribles années – hormis la boue et l’angoisse, la haine et la mort de cette guerre qui marqua la frontière entre le XIXe et le XXe siècle, entre l’Âge de la Grâce et l’Ère de l’Efficacité. »

Je n’ai lu de Trevanian, avant ce livre-ci, que le superbe « The main », que j’avais vraiment aimé pour son écriture, ses personnages plutôt sombres, l’ambiance, la demie-teinte en tout, vraiment un très très beau livre. J’ai retrouvé ici la beauté de l’écriture pour une histoire qui débute comme une histoire d’amour romantique de la Belle-Époque et  va se terminer en drame.

Trevanian nous transporte au pays basque ( où il a vécu )  et met à la plume le jeune docteur Jean-Marc Montjean qui va épauler le Dr Hippolyte Gros dans sa clinique. Le jeune homme ici nous relate cet été à l’aube de la Grande Guerre durant lequel il va rencontrer Katya Tréville ainsi que son frère jumeau le cynique Paul et leur père, un vieil historien aimable et éperdu d’amour pour le Moyen-Âge.

« Je vais trop vite dans mon histoire, j’anticipe. Sincèrement. Sauf que la vie n’est ni linéaire ni ordonnée. Et il existe un lien direct entre mes élans passionnés de ce long et délicieux été et mon désir de mourir cet automne-là. Ce lien s’appelle Katya.

Katya… »

Le début est tout en langueur dans cet été lumineux, l’amour naissant de Jean-Marc pour Katya, fille originale et peu soucieuse de conventions, s’affirme vite passionné alors qu’il pressent pourtant déjà un mystère dans les yeux de la belle. Et loin de faire du sirupeux, l’auteur, excellent, glisse de l’ironie, un peu de raillerie qui rend tout ceci moins ordinaire.

« Malgré mon entraînement solitaire à répéter des conversations idéales et à fourbir mes répliques jusqu’à ce qu’elles ruissellent d’esprit et de profondeur,  je ne trouvai rien d’amusant à dire. Elle, pour sa part, ne semblait pas rechercher la discussion. Elle offrait son visage au soleil en y prenant un plaisir évident. À deux reprises, elle se tourna vers moi pour me gratifier d’un sourire généreux et impersonnel. Elle se laissait caresser par la chaleur du soleil et la brise créée par le cabriolet en mouvement, et c’était à ce moment de pure délectation qu’elle souriait. J’étais inclus dans ce sourire, tel un élément agréable et anonyme du décor. »

Deux personnages sont particulièrement intéressants pour moi; d’une part le docteur Gros, laid, très laid, mais gourmand des joies de la chair qu’il assouvit avec entrain et constance car il séduit par sa bonne humeur et son esprit. J’ai beaucoup aimé cet homme, toujours un bon mot à la bouche, viveur, noceur, fidèle pilier de la terrasse du café, mais profondément humain, bon et perspicace.

« C’est plus que vital, c’est une question de plaisir, confia-t-il en m’offrant un cognac que je refusai. |…]En temps normal, rien ne me ferait plus plaisir que de vous laisser batifoler librement à vos distractions, de vous décharger des fardeaux professionnels.Malheureusement, il y a quelques années, j’ai fait le vœu solennel d’abjurer toute velléité de gaspiller les opportunités sexuelles qui croiseraient mon chemin. Voyez en moi une victime de l’honneur, dans l’impossibilité de rompre un serment. « 

Ensuite Paul, le méchant de l’histoire en apparence; il boit beaucoup, Paul, et il en devient vite très désagréable. Mais son cynisme et sa cruauté, ce qu’il dit alors font pressentir le pire. Et c’est à partir de ces sautes d’humeur que Jean-Marc va commencer à s’interroger sur cette famille Tréville qui fait jaser au village. Quel obscur secret cachent-ils ? Pourquoi ces va-et-vient entre Paris et leur maison basque ? 

Les Tréville et le jeune docteur vont se rendre à une fête d’origine très ancienne – très belles pages que la description de cette fête à Alos – à la suite de laquelle, alors qu’ils se préparent à repartir à Paris assez précipitamment, la vérité va exploser au nez de Jean-Marc. Il ne serait pas charitable pour vous, lecteurs à venir, que j’en dise plus, mais c’est une bien sombre histoire, qui commence tout en romantisme, chaleur estivale, belle nature et amour naissant et se termine dans le drame absolu, comme éclate la guerre. La figure de Katya se métamorphose et donne une toute autre version de l’histoire des Tréville. Je crois que oui, c’est bien le docteur Gros mon personnage préféré bien qu’un peu marginal, sa présence bienveillante sera l’aile protectrice pour le jeune médecin qui sortira très affecté de cet été basque. Un petit mot aussi du père Tréville, ce vieux médiéviste aimable et oublieux de presque tout sauf de ses milliers de notes et de livres amoncelés dans son bureau, – avec un système de rangement que j’ai beaucoup aimé ! – et dont la conversation toujours revient à ce Moyen -Âge qu’il défend et aime. Comme il a aimé sa défunte épouse, une très belle femme à qui les jumeaux ressemblent de façon troublante.

« Méfiez-vous de l’attrait des sciences pures. Elles ne sont pures que comme le sont les vieilles nonnes – desséchées, sans passion. Non, non. Tenez-vous-en aux études humanistes. Si la vérité est plus difficile à établir et les preuves plus fragiles, on y trouve le souffle de l’homme vivant. »

Si ce roman ne m’a pas autant transportée que le fit « The main », c’est néanmoins un très beau livre, je reste admirative de l’écriture de cet auteur très spécial, cet auteur américain qui écrit ici à la façon d’un écrivain français de la fin du XIXème siècle, avec quand même une liberté de ton moins datée ! – on se rend compte d’ailleurs à quel point les lieux où se déroulent une histoire en donnent les nuances, peut-être autant que l’époque- . Ici, il y a également l’ombre puissante, lourde de la guerre, qui plane et circule dans les conversations de café ou de rue et dans les esprits.

« Je repensai à cette guerre imminente qui, la veille au café, était le sujet de conversation de tous. En attendant de se faire mutiler à cause de la stupidité et de l’arrogance de vieux politiciens, les jeunes appelés allaient-ils rire et blaguer et s’échanger de cordiales platitudes, comme dans les romans populaires ? La jeunesse de France était-elle si crédule? »

Un livre bucolique, romantique et mélancolique, une belle et lucide réflexion sur l’amour, mais aussi un livre cruel où la psychologie et les débuts de la psychiatrie sont abordés, et enfin un bel hommage au pays basque, resplendissant sous le soleil d’été, comme Katya. L’auteur termine par une touche très noire  :

« Envoi

Je me rappelle avoir dit à Katya que les Basques sont des gens qui n’oublient jamais. Jamais.

Durant toutes ces années où j’ai exercé la médecine, le hasard mit un jour entre mes mains un violeur légèrement blessé.

Il ne survécut pas aux soins que je lui prodiguai. »

« The Main » de Trevanian – éditions Gallmeister, collection Noire, traduit par Robert Bré

9782351780695_1_75Un vrai bonheur, un beau livre, une écriture qui si elle demande quelques pages pour s’ouvrir au lecteur, devient vite fascinante, un peu hypnotique même.

Claude LaPointe, flic à la limite de tout – la loi, les règles, la société, sa vie…-  est un de ces personnages au caractère ambigu à souhait, et qui devient très vite très attachant par son humanité bourrue, la tristesse profonde qu’on sent percer sous la carapace. Un peu cliché, direz-vous? Que non, pas sous la plume de Trevanian qui sait manier tout ça avec finesse et intelligence, qui en fait un être complexe et surprenant. 

Un meurtre au couteau est commis dans une ruelle mal famée sur La Main , autre nom du Boulevard St Laurent à Montréal, années 70. Le lieutenant LaPointe, connu de tous, est de ces flics de quartier toujours sur le terrain, un homme de la rue, qui la connait, la vit, la renifle, avec une intuition hors norme et un sens de la justice qu’il s’est élaboré au fil du temps, à sa façon qui ne convient pas trop à la hiérarchie, mais le rend fascinant aux yeux des « Joan  » ( chez nous on dirait « les bleus » ). Chargé de montrer le travail à un de ces Joan, Guttmann, l’enquête va avancer vers une fin pour le moins inattendue, au gré des rencontres avec les « robineux » ( clochards ), les prostituées, les escrocs à la petite semaine, les nouveaux immigrants et tout le petit peuple de la Main. Le flic contribue depuis des années à l’équilibre parfois précaire qui règne. L’auteur, habile tant dans les dialogues que dans les descriptions, capte tout ce monde en fin observateur.

« Elle dit avoir quinze ou seize ans, mais son visage est sans âge.C’est l’ovale impassible d’une enfant terriblement attardée et son expression immuable est celle d’un paisible vacuum sur lequel apparaît, de temps en temps, une vaguelette de doute et d’incompréhension. »

J’ai adoré dans ce livre cet univers populaire, les bistrots grecs, italiens RueNDame_mou chinois, les serveuses de bar vulgaires aux cuissardes de plastique rouge et décolletés de folie, mais bonnes filles, la relation qui se noue entre LaPointe et Guttmann, malgré leurs différences culturelles et sociales, et puis, ce grand et inconsolable chagrin qui emplit LaPointe tout entier, jusqu’à lui attaquer le cœur.

Certains passages, quand l’homme se prend à faire défiler ses souvenirs, les soirs de grande fatigue, relisant éternellement Zola ( son préféré est « L’assommoir » ), sont réellement très beaux, pleins de mélancolie et de douceur.

« L’odeur de moisi dans la salle à manger…et le lourd et entêtant parfum des fleurs. Et Grand-papa. Grand-papa… Chaque fois qu’une image ou un bruit de la Main réveille sa mémoire et le ramène à l’époque de son grand-père, il hésite avant de plonger dans ces souvenirs douloureux. De toute sa famille, c’est Grand-papa qu’il aimait le plus…celui qui lui était le plus nécessaire. Mais il n’avait pas pu lui donner le baiser d’adieu. Il n’avait même pas pu pleurer. »

Trevanian a su créer une atmosphère très intemporelle. Si certains indices comme les vêtements ou les voitures datent l’histoire, on se sent le plus souvent dans un espace hors du temps, circonscrit dans ce quartier pauvre, misérable même, mais où existe une communauté et une forme de solidarité; scènes de jeu de cartes, discussions de bar, tournée matinale à l’heure où s’ouvrent les rideaux de fer…J’ai aimé tout cela, malgré le temps poisseux, humide, froid, morne, aux rares rayons de lumière. Une chape qui pèse sur la ville comme pèse le chagrin sur LaPointe.

Encore une fois, un roman qualifié de policier m’apparaît aussi intéressant pour son écriture, son ambiance, les réflexions qu’il induit, que pour l’enquête elle-même, qui sert ici de fil conducteur pour présenter des figures humaines singulières, éléments d’une communauté tout aussi singulière et riche.

Trevanian est un écrivain mystérieux, dont on suppose qu’il est mort en 2005 et je vous invite à lire cette note de l’éditeur ( Gallmeister, toujours au top de mes préférés ) qui le présente. Je salue aussi la grande qualité de la traduction de Robert Bré, qui a su restituer parfaitement cette atmosphère très particulière.

Un vrai coup de coeur, parce qu’enfin un roman digne de ce nom, histoire très sensible servie par une écriture magnifique, une réussite et enfin un grand plaisir de lecture. 

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