Questions à Gilles Sebhan, à propos de « Noir diadème »

                                   Entretien avec Gilles Sebhan, à propos « de Noir diadème »

Bonjour Gilles et tout d’abord je vous remercie d’avoir accepté d’échanger avec moi. J’ai lu votre série jusqu’à ce 4ème livre avec toujours un grand plaisir, un grand intérêt et aussi une certaine appréhension. L’univers dans lequel circule le lieutenant Dapper est pour le moins troublant et inquiétant. Mais cela tient bien sûr au sujet :  le meurtre, les enfants, la folie, la filiation et la sexualité. Ici, ce sujet est encore plus prégnant, notamment par l’éveil de Théo qui a grandi et par Dapper lui-même.

J’ai trouvé dans ce roman comme quelque chose qui surgit chez les personnages et les révèle à eux-mêmes, surtout chez Théo et Dapper. Pouvez-vous me dire comment vous faites avancer les personnages de la série, cette progression des états d’esprit, les introspections et les évolutions qui en découlent.

 – Je n’avais rien prémédité en commençant l’écriture de la série, à vrai dire je ne savais pas qu’il s’agirait d’une série, j’avais juste en tête l’image d’un homme qui se retrouve au milieu d’une allée de centre psychiatrique et éprouve une sorte d’épiphanie. A la fin du paragraphe, l’homme était à la recherche de son fils disparu et l’enquête était lancée. Les personnages sont apparus ainsi au fil de l’intrigue, avec une nécessité qui m’échappe. Ensuite j’ai tenté de prolonger le plus loin possible les métamorphoses que les événements faisaient subir à mes personnages. Je voulais que tous soient issus d’un traumatisme d’enfance et je voulais mener le plus loin possible les conséquences de ce traumatisme.

Le sujet des migrants et en particulier ici des jeunes migrants est abordé sous l’angle de l’exploitation humaine et des réseaux mafieux qui prospèrent autour de cette misère. Dites-m’en plus sur ce choix pour ce roman-ci  .

Dans le volume précédent, le centre psychiatrique termine en cendres. Le royaume des insensés, comme je l’appelle, a donc disparu. Il me fallait un nouveau lieu pour Noir diadème, mais je voulais que ce lieu soit un fantôme de lieu, un lieu qui fait le deuil de lui-même, et c’est pourquoi j’ai pensé à ce terrain vague qu’occupe de jeunes migrants. Puisque les adolescents de la série sont désormais sans terre, je trouvais juste de les associer à ces jeunes migrants qui sont en exil , sans papier, perdus dans ce non-lieu. Le trafic d’organes, c’était encore une façon d’accentuer leur morcellement et la déshumanisation à laquelle ils sont soumis par la société.

La place des femmes dans vos romans est intéressante, elles semblent, comment dire…plus saines d’esprit, plus concrètes, plus aptes à prendre des décisions. Et peu nombreuses. Comme Anna et Hélène qui finalement n’atermoient pas longtemps, et puis Marlène, qui même fragile parvient à savoir ce qu’elle veut. Les hommes beaucoup moins. La sexualité et ses troubles avec Théo, et même Dapper, sont plus complexes pour les garçons semble-t-il que pour le couple Anna /Hélène par exemple non ? Comment peut-on interpréter ceci ?

– Il y a une grande solitude des femmes dans cette série, elles sont à la fois fortes, ou disons qu’elles sont traversées par des forces, et désespérées. Quelque chose s’est brisée en elles et elles tentent sans cesse d’échapper au rôle qu’on veut leur assigner. J’ai beaucoup pensé au film The Hours qui met en parallèle la vie de plusieurs femmes, dont l’une est l’écrivaine Virginia Woolf qui finit par se suicider en avançant dans l’eau les poches pleines de pierres et une autre qui ne peut faire autrement que d’abandonner son fils et son mari que pourtant elle aime. On ne peut pas toujours expliquer pourquoi la vie nous plonge dans le désespoir et je voulais montrer, surtout dans le cas d’Anna, le vide qui s’est creusé en elle et que rien ne peut venir combler.

Enfin la folie ici est toujours présente, mais c’est surtout la folie « ordinaire », faite de fantasmes, de peurs, d’interprétations de choses diverses perçues comme des signes. Est-ce que je me trompe en disant que tout est « folie » dans vos livres ?

– Je ne sais pas si tout est folie car la ville dans laquelle se passe la série est elle bien trop sage. Disons plutôt que tous les personnages qui prennent du relief dans Le royaume des insensés ont partie liée avec le désordre mental : des adolescents psychotiques, un enfant traumatisé après son enlèvement, un journaliste qui est victime de somatisations intempestives, oui tout le monde semble secoué par un trouble qui lui fait percevoir le réel autrement. Mais c’est précisément ce qui m’intéresse dans cette folie, qu’elle oblige à regarder autrement le monde. On envisage trop souvent la folie comme une impuissance. C’est une souffrance, sans aucun doute, mais c’est aussi une manière différente, et parfois fascinante, d’envisager les manifestations du monde.

Je vous laisse conclure ?

– Le prochain livre évoquera les conséquences des événements évoqués tout au long de la série. On retrouvera la plupart des personnages mais une quinzaine d’années plus tard, parce que je voulais vraiment concevoir ce cycle comme une plongée dans le temps et j’avais le désir qu’on perçoive sur chaque personnage, surtout les enfants devenus adultes, le passage des années. C’est bien sûr un idéal impossible à atteindre, mais j’ai sans doute rêvé de transposer La recherche du temps perdu dans le cadre du roman noir. Comme dit Proust, on cherche toujours à imiter un chef d’oeuvre. Et cette tentative est toujours un échec. Mais parfois, on rate mieux que d’autres….

Je vous remercie pour cette conclusion prometteuse, et pour avoir bien accepté ces quelques questions.

« Noir diadème » – Gilles Sebhan – Rouergue noir

 » Le fil

Les gyrophares agitaient d’une lueur inquiétante la zone entre le canal et l’arrière d’une usine désaffectée où s’était établi un camp de fortune. Des travaux devaient avoir lieu depuis des années à cet endroit. Une pancarte vantait le centre commercial et les immeubles avec terrasses arborées qui s’érigeraient là. Le projet avait été stoppé net. Était-ce par l’arrivée des migrants ou bien par une quelconque affaire de dessous-de-table impayés? Il semblait que la végétation soit venue recouvrir l’idée même du projet, des feuilles déchiquetées par les oiseaux couvrant de leur pourriture les lettres noires annonçant le merveilleux complexe qui sortirait bientôt de terre. »

Ça a été un vrai grand plaisir de retrouver Dapper dans cette série « Le royaume des insensés ». Je croyais que ce serait une trilogie, mais Gilles Sebhan n’en a pas fini avec ses personnages, oh non ! Et quel bel épisode, peut-être bien mon préféré pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, et je ne sais pas si ça vient de moi, mais j’ai senti une – encore plus- grande aisance dans l’écriture de l’univers de ces romans si sombres et si perturbants. L’impression que Dapper « se lâche », y compris dans son langage; on a le sentiment qu’il devient plus lucide face à tout se qui s’est passé dans sa vie. Sa vie personnelle si imbriquée dans ses enquêtes apparait comme partie prenante d’un tout. Dapper est comme hanté par les êtres qu’il côtoie, victimes ou bourreaux, comme ici, quand il pense que Bauman lui a fait un dernier affront ricanant

« Oui, ce dernier meurtre constituait pour lui un ultime défi, comme si le tueur avait voulu ricaner à la face de Dapper jusqu’après la tombe. Le mettre en instance de comprendre. Le corps lui-même, atrocement martyrisé, faisait penser à une pierre de Rosette retrouvée dans la boue séchée. Dapper se devait de déchiffrer le message que contenait ce jeune corps supplicié. Il y avait une folie à se pencher sur un meurtre. Mais c’est une folie que Dapper n’avait plus le loisir d’éloigner de lui. À présent, elle s’était mise à le contaminer. »

La vie personnelle de Dapper et « sa connaissance du mal » qui le fait briller dans son travail de police, comme il est écrit en 4ème de couverture vont de pair.

Un jeune corps est retrouvé sans vie, tué d’une manière faisant penser aux meurtres du monstre Baumann, mort dans le roman précédent. À une différence près : le cœur a été soigneusement retiré. Le lieu du drame est un chantier abandonné où survivent des migrants et c’est la prostitution qui leur permet de survivre. Évidemment, Dapper prend cette affaire très à cœur, il voudra trouver une sépulture à cet adolescent et lancera  une enquête qui révélera un trafic d’organes.

« Dapper eut un sourire amer. Parce qu’il savait que le garçon était ce cas rare, cette merveille qu’un commanditaire avait appelée de ses vœux comme un joyau rarissime ou un tableau de maître. Le garçon avait été ce joyau et il en était mort. »

On retrouve Marlène, si attachante, et les éléments clé de cette série, Ilyas, Théo, Anna et Hélène, quatre personnes de la vie de Dapper, cette vie qui voit tous les liens se déliter, muter sous l’effet de mises à jour :Théo qui en silence découvre ses pulsions étranges, Anna et Hélène qui, non sans difficultés débutent leur vie commune au grand jour, Ilyas, bouleversant qui attend son adoption par Dapper, qui lui est si attaché, et chez qui ce garçon soulève des sentiments si forts, et encore plus chez Théo.

 » Et puis il y avait Ilyas. Son nom. Aucun autre mot que celui-là, mais qui signifiait à lui seul tout ce que le garçon imaginait du mystère du monde. Son attachement à lui était si intense, affolant, un pu désespéré. De jeunes frères éprouvent cela pour un aîné. Ils leur entourent spontanément le cou  de leurs bras frêles, ne veulent jamais les quitter, refusent qu’on leur attribue une chambre à part. Ce lien n’est pas explicable. Le garçon avec son frère est en présence d’une autre étape de lui-même, il est fasciné par ce futur lui-même qui le regarde depuis l’autre côté du temps. Théo espérait aimer Ilyas de cette manière, il l’espérait en sachant que ce n’était pas le cas. »

J’ai choisi cette fois de ne pas écrire plus sur cette enquête qui va bien au-delà de ça, l’enquête de police, mais comme c’était le cas dans les autres livres l’introspection constante de Dapper, qui, comme vous le lirez, aborde des pans de sa personnalité avec crainte.

« Il finit par se rendre aux toilettes, où il s’aspergea le visage d’eau froide. Il se regarda dans le grand miroir mural et eut du mal à savoir quoi penser de l’homme qu’il avait devant lui. Depuis qu’il avait dû faire face à la disparition de son fils, depuis ce premier jour où il s’était avancé dans l’allée du centre thérapeutique, sentant autour de lui une vibration étrange, il avait changé. À chaque pas qu’il avait fait pour retrouver son fils, il s’était approché d’une certaine vérité sur lui-même. Mais paradoxalement, cette découverte n’avait fait que le rendre étranger à ses propres yeux. C’était un homme qui se sentait désormais fait de cendres. »

La 4ème de couverture fait très bien la présentation du pan policier de ce livre, mais c’est l’autre côté, l’introspection du personnage qui me captive, et qui de mieux placé que l’auteur pour en parler un peu? Alors demain, rendez-vous ici avec Gilles Sebhan.

« Le corps et l’âme » – John Harvey, Rivages/Noir, traduit par Fabienne Duvigneau

« À la lisière du village, la maison était la dernière d’une rangée de petites bâtisses en pierre adossées à des champs qui s’abaissaient en pente douce jusqu’à la mer. Elder ferma soigneusement la porte, remonta le col de son manteau pour se protéger du vent, et après un dernier regard à sa montre, s’éloigna sur le sentier en direction de la pointe. Le ciel traversé de nuages commençait à s’assombrir. Bientôt, à l’approche des falaises, le terrain devint inégal et rocailleux sous ses pieds. Des lapins levés par son passage détalaient tout autour. Plus loin, une barque de pêche se balançait au gré des flots. Des mouettes tournoyaient dans les airs. »

Quel bonheur de retrouver la plume de John Harvey dans ce roman assez bouleversant, écrit un peu comme un requiem. Écriture sobre, précise, une mélancolie certaine et une forme aussi de désabusement sans doute. On retrouve ici le retraité de la police Frank Elder, qui va être tiré de sa maison des Cornouailles par sa fille Katherine, jeune femme mal en point qui a vécu des événements atroces, et peine à s’en remettre.

« Lorsqu’il avait proposé de venir la chercher à la gare en voiture, elle avait répondu que ce n’était pas la peine, elle prendrait le bus. Allongeant le pas, il arriva à temps pour distinguer la lumière des phares qui contournaient la colline; à temps aussi pour la voir descendre et s’avancer vers lui – bottines, veste rembourrée, jean, sac à dos -, souriant, mais avec une hésitation dans les yeux.

-Kate…Je suis content que tu sois là. »

Quand elle tendit les bras pour saisir les siens, il s’efforça de ne pas regarder ses poignets bandés. »

D’autant qu’elle va rencontrer Anthony Winter, un artiste peintre pour lequel elle va poser. Elle entre ainsi dans un univers pas très net de gens dont il me semble qu’ils s’ennuient, ce peintre qui cherche des émotions fortes qui le feraient vibrer et qui n’est au fond qu’un salopard, je ne vois pas de mot plus juste, car il semble qu’il ne se contentait pas de rapports tarifés, mais en écoutant les témoignages de son entourage, cet homme était pervers et manipulateur.

« L’image, énigmatique, floue. Mais qu’est-ce que ça prouvait? Outre la présence du doute. Ce pouvait être Katherine, se dit-elle; comme ce pouvait être l’une des femmes que Winter – ainsi que l’indiquait clairement l’analyse des données contenues dans son téléphone et son ordinateur – payait de temps en temps pour s’envoyer en l’air. Mark Foster travaillait d’arrache-pied, elle le savait, pour tenter d’établir des recoupements entre des sites Internet offrant des services spécialisés que Winter avait visités, des photos de célèbres travailleuses du sexe, et un fouillis de numéros de portable qu’il était en grande partie impossible de remonter. »

John Harvey pose son regard sur un microcosme pas très joli à voir vivre et agir. Quand il verra les toiles sur lesquelles pose sa fille, Elder entrera en rage.

« Le premier tableau la montrait assise au bord d’un lit, penchée en avant, nue, tête inclinée de sorte que son visage était partiellement dissimulé, mais il la reconnaissait malgré tout; sur le deuxième tableau, elle était couchée à plat dos, visage à peine visible et jambes largement écartées, un mince filet de sang s’échappant de son vagin et lui coulant sur la cuisse.

Elder crut qu’il allait vomir.

Il pivota brusquement, faillit heurter l’un des serveurs, s’excusa, et fonça vers la sortie. Des invités de plus en plus nombreux se pressaient dans la galerie, le niveau sonore avait encore grimpé.

Va-t’en. Lâche prise.

Le vigile à l’entrée le regarda d’un œil surpris. « Vous partez déjà?

-Non, je sors prendre un peu l’air. »

Emmenant Elder au secours de sa fille à Londres, John Harvey décrit une ville et sa déconfiture, l’air de rien, mettant en osmose le décor et les gens qui l’animent, la face visible, la face cachée. Sans emphase, sans outrance, toujours dans la bonne mesure et sans dire au lecteur quoi penser, suggérant, toujours.

« En marchant de l’hôtel à la gare, Elder passa devant deux centres commerciaux, dont l’un semblait en partie désaffecté, et deux grands magasins aux vitrines condamnées. Il compta cinq hommes et une femme qui dormaient dehors, trois vendeurs du journal de rue The Big Issue, un joueur de flûte irlandaise, deux mendiants. « 

Aucun personnage ne sonne faux et chacun a ses failles. John Harvey est dans le monde réel, toujours. C’est ce qui rend si attachant Elder, mais aussi l’équipe qui enquête. Des femmes épatantes, comme Alex Hadley, chef de la criminelle très intéressante, on sent là le plaisir qu’a du avoir l’auteur à tracer ce portrait si fin, si humain. John Harvey n’omet jamais la vie telle qu’elle est, il capte les sentiments et les émotions avec délicatesse, finesse et justesse et ce à travers une enquête policière qui reste le cœur du livre. Au meurtre de Winter s’ajoute la sortie de prison d’Adam Keach qui va électriser Elder, une affaire personnelle.

Quant au titre si bien choisi, il parle surtout de Katherine et de son histoire, il parle de souffrance physique et psychique et des nœuds qui en découlent. Katherine, un personnage bouleversant . La relation entre un père et sa fille est ici emplie d’émotion, quand règne l’incompréhension à cause de non-dits, quand pourtant l’amour demeure, indéfectible et qu’on ne sait comment le dire, le montrer… De très belles pages sur ce sujet, la souffrance qui se met entre des êtres qui s’aiment…

Beaucoup de musique – l’amie d’Elder est chanteuse, et notre homme aime le jazz –  et pas mal de référence à Dickens et à Emily Brontë – ce qui me fait aimer encore plus Elder. Et John Harvey. On entend Vicky chanter « Route 66 », je choisis cette version

On rencontre des personnages des livres précédents, policiers ou pas, qui réapparaissent en toute logique, rien d’artificiel. Je n’ai lu que 2 romans de cet auteur et il y a longtemps, mais je vous rassure, on peut parfaitement faire connaissance avec John Harvey et Elder sans avoir lu les autres, ça ne gêne en rien.

C’est le genre de livre qui marie avec brio l’écriture, remarquable, le scénario, intelligent, le suspense, soutenu, le regard sur l’humanité, oscillant entre pessimisme et tendresse. Un vrai plaisir qui me donne envie de lire le reste de cette œuvre. Il nous en faudrait des vies pour arriver à tout lire…

Je ne saurais trop vous recommander ICI le très bel article de Mœurs noires, qui dit plus et mieux que moi – parce qu’il a du tout lire de John Harvey, lui – sur ce très beau roman. Je recommande vivement ! 

Quant à Elder, il aime une œuvre musicale sinistre selon sa fille, mais que j’aime autant que lui. Extrait et fin de ce post bien modeste pour dire tout le bien que je pense de ce roman et de ce romancier. Lacrimosa

« Une évidence trompeuse » – Craig Johnson – Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

« J’essayais de me rappeler combien de fois je m’étais accroupi sur le macadam pour déchiffrer des signes, mais je savais que c’était la première fois que je le faisais à Hulett. Situé dans le coin nord-est des Black Hills dans le Wyoming, Hulett est surtout connu pour être le lieu où se trouve Devils Tower.

Je contemplais l’asphalte, où les petits cailloux brillaient, encore mouillés après l’averse du matin, et soupirai. Avec l’avènement de l’ABS, il était vraiment difficile d’estimer correctement la vitesse d’un véhicule impliqué dans un accident, plus encore par temps de pluie. »

Je n’en rate aucun, Walt Longmire, Henry Standing Bear et l’indispensable Vic sont comme des amis qu’on est content de retrouver. Au fil des livres, j’aime de plus en plus Vic, pas lisse, pas délicate – en apparence – avec sa canine plus longue qui apparait presque comme une menace quand elle sourit. Ce sont ces détails qui font que j’aime lire Craig Johnson, cet humour tendre ou vache ou les deux, la profonde humanité que dégage son écriture, avec un Walt sensible, juste, un vrai bon shérif.

J’ai retrouvé ici avec plaisir ces personnages et cette écriture, alors que l’intrigue elle-même ne m’a pas tellement captivée. Beaucoup de moteurs et de gros engins qui font du bruit, pas mal d’armes à feu, des rassemblements de bikers

« La foule devant le Capt’n Ron’s Rodeo Bar au coin envahissait la rue dans une célébration joyeuse de la loi sur les conteneurs ouverts, qui autorisait la consommation de boissons alcoolisées en plein air pendant la semaine du rassemblement. La fête battait son plein, et les notes de Statesboro Blues des Allman Brothers nous parvenaient par les portes battantes du saloon.

Je me tournai vers l’Ours.

-Deux des Allman Brothers sont morts dans des accidents de moto, qu’est-ce que ça t’inspire?

-Que si tu es un des Allman Brothers, tu ne devrais pas piloter une moto. »

des fachos bas de plafond, sales types et de pauvres imbéciles. Lola est intéressante par contre. Parce qu’elle fut un amour de Henry qui se méfie d’elle comme de la peste, parce qu’elle est ambigüe, et c’est si bien écrit qu’on la tient nous aussi à distance en lisant.

« -Lola, il y a des vies en jeu.

Elle eut un petit rire narquois.

-C’est drôle, parce que c’est exactement ce dont j’essaye de te convaincre depuis deux jours.

Elle accrocha ses pouces dans les passants de son jean et se tourna d’un mouvement plein de coquetterie vers moi.

-Imaginez ma surprise: je suis venue ici à la recherche d’un chevalier rouge revêtu d’une armure étincelante, et tout ce que je trouve, c’est un Watson aux basques de son Sherlock Holmes. Vous n’avez qu’à remettre mon arme là où vous l’avez prise.

Sur cette dernière phrase, elle pivota sur ses talons et alla rejoindre la cohue du bar, les bras levés au-dessus de la tête, claquant des doigts et ondulant tout en chantant sur C.C.Rider de Jerry lee Lewis. »

J’ai préféré d’autres romans de Craig Johnson ( » Little bird » et « Tous les démons sont ici » en tête ) .

Pourtant j’aime tellement les personnages, et malgré une intrigue longue à démêler, un peu éclatée dans tous les sens, j’ai lu avec plaisir ce livre parce que cet écrivain est bourré d’humanité, de tendresse pour ses personnages, drôle dans ces deux cas aussi.

« J’ai reçu un appel il y a environ une demi-heure de la part de Mme Hirsch, qui vit en face, là. Elle a un problème de vessie irritable, et elle a aperçu un grand type en train de marcher sur le toit de ce bâtiment et un autre type qui entrait par la porte de devant.

-Pourtant je croyais que j’avais été vraiment furtif.

-Difficile d’échapper à la vigilance d’une vessie irritable.

-Je vais demander que quelqu’un me brode cette phrase au point de croix et je l’accrocherai sur le mur de mon bureau. »

Un jeune homme – le fils de Lola – est grièvement accidenté et hospitalisé entre le vie et la mort, un rassemblement de motards se prépare à Hulett. . Tout est très mêlé, gang de motards, Lola…et même Henry Standing Bear, l’enquête sera speed et pleine de nœuds. Pleine de bruit et de courses dans des véhicules monstrueux.

Vic est ici championne en tous genres, conduite de véhicules lourds, ball- trap, sans parler de son charme unique et de son verbe fleuri:

« Le sourire de Vic se crispa, et les muscles de sa mâchoire se contractèrent un tout petit peu.

-T’es venu pour me niquer le cerveau, Bob? Parce que si c’est le cas, tu vas finir par te faire niquer toi-même. (D’un grand geste elle désigna l’installation sophistiquée. )

Ce parcours de golf avec un fusil est amusant, mais j’essaye de toucher des salopards qui me tirent dessus depuis que j’ai vingt ans, alors si effectivement tu essayes de me niquer la tête, va te faire niquer, toi, sinon je te niquerai.

Abasourdi, il resta muet un moment, puis, visiblement ne sachant pas quoi faire d’autre, il me regarda. Je souris.

-C’est pas une blague, et ça fait mal.

Il resta encore quelques instants puis, sans dire un mot, partit à grandes enjambées.

-C’était de Hemingway.

Nutter rit.

-N’importe quoi.

-Elle a un T-shirt du département de la police de Philadelphie avec cette phrase écrite dessus, lui dis-je.

Vic sourit.

-J’adore ce T-shirt, c’est un de mes préférés. »

Comme toujours, des références littéraires, ici Sir Arthur Conan Doyle. Si la nature est moins présente – une des raisons pour lesquelles j’ai moins aimé ce livre que d’autres –  on sent l’amour de l’auteur pour son Wyoming, un des éléments constants de ses livres.

Walt Longmire, homme droit. Walt selon Vic, poésie…

« […] Walt; quelle que soit la manière dont tu considères ce que tu fais, que ce soit un boulot, un devoir ou – quand je te regarde en action –  un art, tu y excelles, et de mon point de vue, tu le fais pour de bonnes raisons, toujours. (Elle se planta devant moi .) Tu n’agis pas pour cette femme, ni poussé par une espèce de sens du devoir à la con ou une construction philosophique appelée justice, mais pour ce gamin qui n’a plus les moyens de se défendre. Je te jure, tu es l’enquêteur qui se met au service les laissés-pour-compte. Ceux dont plus personne n’a rien à foutre, tous ces gens qui sont à la marge – c’est pour eux que tu t’engages et c’est pour ça que je t’aime. (Je la regardai fixement.) Cette dernière phrase venait de moi seulement. (Je ne la quittai pas des yeux.) Et si tu ne dis pas ou ne fais pas quelque chose maintenant tout de suite, je vais te mettre un coup de pied dans les couilles. »

Voila, pas le meilleur, mais pour ma part le trio de choc Walt, Vic et Henry me réconforte toujours, et bon…on en a bien besoin ! Musique !

 

« Le manège des erreurs – Une enquête du commissaire Montalbano » – Andrea Camilleri – Fleuve noir , traduit par Serge Quadruppani

« À cinq heures et demie du matin, pas pile mais pas loin alentour, ‘ne mouche, qui semblait depuis longtemps canée, collée à la vitre de la fenêtre, ouvrit tout à coup les ailes, se les nettoya soigneusement en les frottant bien bien puis prit son envol et un peu après vira pour s’en aller se poser sur la table de nuit.

Là, elle resta un moment immobile à bader la situation, puis elle fonça dans la narine gauche de Montalbano qui dormait de bon cœur. »

Retrouver Montalbano, sa Sicile riche en couleurs et son langage tout aussi coloré, c’est tellement bon en ce moment ! Et puis, j’ai trouvé cet opus particulièrement drôle – en commençant avec cette scène de guerre contre la mouche –  et bien rythmé.

« Et comme il n’y a pas de trois sans quatre, règle inventée dans l’instant, il eut la certitude absolue que lui, au tout début de la matinée, il avait tué par erreur une mouche innocente qu’il avait prise pour la coupable.

Avant de sortir, selon son habitude, il se jeta un coup d’œil dans le miroir. Il avait un œil cerclé de bleu, qu’on aurait dit celui d’un clown de cirque, et une oreille enflée.

Tant pis, de toute manière, il ne devait pas participer à un concours de beauté. »

Notre Montalbano est vieillissant, toujours aussi gourmand, fumeur et buveur de whisky mais aussi pris d’accès de mélancolie dont il s’ébroue grâce à la vie trépidante du commissariat de Vigata.

« Voilà, s’arépétait-il: c’tes doutes, c’tes peurs, ils te viennent passque t’es plus tout jeune et que les tracas de l’âge t’ôtent l’assurance et les certitudes de la jeunesse. »

Ce n’est pas tant que les meurtres se multiplient, mais l’équipe est bien bien aux taquets, vive et prompte à se lancer dans une enquête !

Ici, il y a des meurtres, des enlèvements et des mensonges, de fausses pistes et de vraies intuitions, de jolies femmes et des banquiers, des amoureux éconduits et des vengeances. Les portraits sont parfois railleurs et sans indulgence:

« Alessandro Lo Curzio avait la quarantaine à peine passée. Grand, élégant, sportif, parfumé, bronzé, sourire que pour le supporter il fallait des lunettes de soleil.

On le devinait destiné à la brillante carrière de tant de dirigeants d’aujourd’hui: rapide ascension fût-ce en vendant sa mère au plus offrant, arrivée au sommet, très rapide chute en Bourse de la société ou de la banque ou Dieu sait quoi, disparition des dirigeants, réapparition un an plus tard à un poste plus ‘mportant. »

Vigata prend vie avec ces personnages, ici donc banquiers ou employées de banque, commerçants, avocats… et bien sûr nos policiers préférés. Dans cet épisode de belles employées de banque (je précise « belles », parce que c’est ainsi )  sont enlevées puis retrouvées très vite, plus ou moins blessées mais jamais trop, et un vendeur de matériel électronique disparaît. Les deux faits ne semblent pas être en lien et Montalbano va un peu patauger mais grâce à sa ténacité, sa finesse aussi, ainsi qu’à un collectif qui carbure à fond, l’affaire va s’éclaircir. ( chapitre douze, brainstorming d’enfer et grosse avancée dans l’enquête ) . La relation de Montalbano avec le Questeur est toujours aussi tendue, et ici elle sera drôle aussi, mais en attendant, rendez-vous:

« En entrant dans l’antichambre du questeur, il mata sa montre. Neuf heures moins cinq.

-J’ai un rendez-vous avec Mr le Questeur, annonça-t-il à un agent assis derrière une table.

Le type regarda une feuille qu’il avait devant lui.

-Oui, je sais, dottor Montalbano, mais Mr le Questeur est occupé. Si vous voulez bien patienter…

Montalbano s’assit sur un petit canapé qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui de son dentiste.

C’te pinsée, d’un coup et sans raison apparente, lui fit ‘mmédiatement sentir une certaine douleur à la dernière dent de la mâchoire supérieure gauche.

Il la toucha prudemment du bout de la langue. Ça faisait mal, pas à discuter. Il fut pris d’un brusque énervement et commença à s’agiter sur le sofa.

Rin au monde ne l’effrayait comme de devoir s’asseoir sur le fauteuil du dentiste. Seuls les condamnés à mort, quand on les mettait sur la chaise électrique, éprouvaient semblable terreur. »

Ce qui fait tout le charme et ce qui accroche, c’est réellement l’ambiance de ce commissariat et les personnages hauts en couleur, Montalbano mais aussi Fazio, Mimí

« -Mimí, tu ne peux pas imaginer les efforts que me coûtent les paroles que je vais te dire: tu as été vraiment bon et…

-Arrête-toi là, passqu’avec l’effort terrible que tu es en train de faire, tu risques de te choper une hernie. »

et l’inénarrable Catarella –  celui-ci c’est quand même le clou du spectacle ! – , les dialogues épatants, le langage fleuri et imagé, et saluons une fois encore – même s’il m’a fallu plusieurs livres pour en savourer le sel – saluons donc l’épatante traduction de Serge Quadruppani ( il la présente en début de livre, et c’est bien ! Ici, on pinse et on besogne  ! ).

« Catarè, je vais rester ici jusqu’à 3 heures de la nuit. J’attends des coups de fil ‘mportants. Toi, à quelle heure tu débauches?

-À 10 heures, dottori.

-Et qui est-ce qui vient à ta place?

-Intelisano, dottori.

-Quand il arrive, dis-lui qu’avant de prendre son service, il doit me parler.

-Dottori, j’ademande compression et pardonnement, mais moi, Intelisano, j’y dis rin.

Montalbano s’étonna. La fin du monde était proche? Catarella s’arefusait d’exécuter les ordres.

-Catarè, qu’est-ce qui te prend?

-Il me prend qui si vosseigneurie reste ici jusqu’à 3 heures, moi je reste ici jusqu’à 3 heures et si vosseigneurie reste jusqu’à 4 heures, moi je reste ici jusqu’à 4 heures et si vossei…

-C’est bon, c’est bon, l’interrompit le commissaire. »

Montalbano marchant sur la jetée et songeant à sa Livia, tous deux prenant de l’âge, Montalbano se consolant, verre d’alcool, cigarette et petit plat savoureux d’Adelina,

« Vu le fait qu’il n’avait plus rin à faire et qu’il était tard, Montalbano s’en retourna à Marinella.

Pour commencer, il voulut voir ce que lui avait préparé Adelina. Apparemment, la bonne avait lâché la bride à son imagination.

Un plateau de hors-d’œuvre de la mer suffisant pour trois pirsonnes et un grand plat de bouquets géants bouillis, pur concentré de mer, à assaisonner à l’huile, sel et citron.

La soirée était paisible. Il disposa les couverts dans la véranda et se régala. Le tiléphone eut la courtoisie d’attendre, pour sonner, qu’il ait englouti le dernier morceau de crevette.

À cette heure, c’était sûrement Livia.

-Bonsoir, ma chérie, dit-il en se collant le combiné à l’oreille.

-C’est Bonetti-Alderighi.

Putain, Môssieur le Questeur qu’il avait tendrement appelé « chérie »! Il en resta coi. »

ce léger voile de mélancolie chez le commissaire donne au livre une nuance douce, presque tendre, mais la vigueur de l’équipe qui enquête évite que ça aille plus loin. Et tout ça est plein de tonus.

Magnifique opus ! J’en veux encore ! Je termine avec cette belle valse sicilienne.