« Veniceland » – Olivia Dufour, éditions Boleine

« Bulletin météorologique du mardi 23 mai – ALERTE CANICULE

La vague de chaleur qui s’abat sur l’Italie risque de durer au moins jusqu’à la fin de la semaine. On attend des températures exceptionnelles, dépassant les 40° sur toute la péninsule. La nuit, le thermomètre ne devrait pas descendre en dessous de 28°. Les régions du nord seront particulièrement touchées. L’alerte canicule est déclenchée en Vénétie. »

Ce roman est ainsi rythmé par des bulletins météo, ceux de Venise où se déroule l’histoire.

C’est un roman sur le sur-tourisme et le réchauffement climatique, le premier accélérant le second avec son cortège de conséquences désastreuses . Venise, cette merveille italienne bâtie sur un lieu si fragile déjà, est ici assaillie par tout en même temps: la chaleur intense, les paquebots et la montée des eaux ainsi aggravées, et puis la foule humaine qui se déverse et occupe les lieux où le vénitien ne trouve plus sa place, celle d’habitant de la ville. Ainsi les commerces de la vie quotidienne sont remplacés par des boutiques pour touristes qui y trouvent tout le « folklore » vénitien – les masques entre autres – made in China. A toute heure du jour et de la nuit, les visiteurs mangent, boivent, circulent, font du bruit mais surtout ils consomment et l’argent rentre. Mais l’habitant de Venise, lui, est énervé, contrarié, comme aussi les militants écologistes. La presse:

« IL GAZETTINO

Une septuagénaire jetée à la rue par un promoteur étranger

Un millier de manifestants étaient rassemblés hier pour protester contre l’expulsion de Nina. L’immeuble où se trouve son appartement a été racheté par un promoteur singapourien. Celui-ci a obtenu l’autorisation de la municipalité de le transformer en hôtel. Pour Nina, ce départ forcé est une catastrophe. Cela fait plus de cinquante ans qu’elle vit dans cet appartement. Surtout, elle ne sait pas où elle va être relogée. La pénurie de logements à l’intérieur de Venise devrait la forcer à aller vivre sur la terre ferme. « Nous ne la  laisserons pas à la rue », promet le Père Antonio, bien connu des Vénitiens pur son engagement aux côtés des habitants qui luttent contre les promoteurs. »

Dans Venise sous un soleil de plomb, les partisans du tourisme et ceux de la modération vont se livrer bataille silencieusement. En fait le feu couve, des événements se produisent, inquiétants. Qui a vu Venise sait la beauté du lieu et sa fragilité. J’y suis allée il y a un petit plus de 40 ans et c’était déjà assez fou, la foule partout, mais les paquebots ne créaient pas leurs déferlantes, pas encore.

Ce roman donc est politique, écologiste et met en scène les partis qui s’opposent, avec ceux que je nomme « les faux-jetons », ceux qui doivent jouer sur tous les tableaux et ne pas trop se mouiller dans un sens ou un autre, et puis les autres, les militants qualifiés d’intégristes, et sans aucun doute certains sont plus virulents que d’autres, la presse, qui reste timide, et enfin les Vénitiens, excédés, bougons, mais qui pour une bonne part gagnent de l’argent grâce à cette foule. Le résultat est un problème complexe et une question d’équilibre, entre les intérêts pécuniaires de certains et la volonté de protéger la ville de l’autre. Enfin, je n’oublie pas de très belles pages sur l’art et sur la beauté du monde, et l’inquiétude:

« -Savez- vous pourquoi Venise est la plus belle ville du monde? » interrogea Andréa tandis qu’un serveur approchait un plat de petits fours.

Marco en prit un.

« Parce que la civilisation sublime ici la nature, autant que la nature sublime la civilisation. C’est cela le mystère de Venise. Cette union parfaite de l’eau, du ciel et de la pierre. Elle va mourir ensevelie sous le déséquilibre engendré par la folie humaine, comme la planète et comme l’homme. On ne peut rien contre cela. »

Je n’en dis pas plus, parce qu’il y a un suspense, des questions au fil des pages, des voiles qui se lèvent sur certains « mystères » jusqu’alors inexpliqués. Bien écrit, engagé tout en gardant l’intérêt littéraire. Ce livre se lit facilement et avec plaisir ! Ces quelques mots de la fin:

« Le prêtre jeta un dernier regard à la lagune. Elle n’avait jamais été aussi belle. Alors qu’il se retournait pour se diriger vers l’escalier, un moineau vint se poser sur son épaule, bientôt rejoint par un deuxième, puis un troisième. Antonio s’immobilisa pour ne pas les effaroucher. Il pleurait. »

Et bien sûr, sur la scène de l’opéra de Venise, la Fenice, on entend:

« Le baiser de la Demoiselle, histoire d’une femme décapitée » Kate Foster, éditions Phébus, traduit de l’anglais (Ecosse) par Christel Gaillard-Paris

« CHRISTIAN

Prison de la Toolbooth, Edimbourg, Octobre 1679

« Vous êtes condamnée à la décapitation. Que Dieu ait pitié de votre âme. Préparez-vous en priant.

Entre le tribunal et la prison, les paroles du shérif, aussi pieuses que les cloches de la cathédrale Saint-Gilles, continuent de résonner. Six grands constables du comté me traînent à travers la place, bâton au poing – juste au cas où. Je suis dangereuse, affirment les libelles affichés sur les murs. »

Sous cette couverture bien attirante, se tient une lecture assez …je cherche l’adjectif le plus approprié…noire? grinçante? Je ne sais pas, mais en tous cas, cette plongée dans l’Écosse du XVIIème siècle s’avère prenante, violente, glauque et pour moi, révoltante aussi.

Voici l’histoire d’une jeune femme de bonne famille qui va être séduite par son oncle. Cet homme est une « machine de guerre » concernant la séduction de femmes, quelles qu’elles soient, nobles ou servantes, ladies ou putains, il est insatiable, violent, et personnellement je le trouve odieux et lâche. Lâche parce qu’il use et abuse de son pouvoir de maître avec les femmes en position de faiblesse de classe, et de son charme avec les autres, la principale étant celle qui mourra sous le « baiser de la Demoiselle », à savoir, la lame de la guillottine .

Ceci étant dit, la lady en question va se laisser séduire par son oncle donc. Elle est mariée, mais son époux voyage beaucoup et a peu – pas – de goût pour les jeux sexuels. C’est un homme austère et froid. Quand l’oncle, qui, lui, n’est jamais rassasié, va la mettre dans ses bras, puis dans ses draps – encore que le lit ne soit pas sa piste de jeux favorite, notre jeune épousée frustrée va découvrir le plaisir, la jouissance, ne va pas s’en remettre et sera insatiable, au point de perdre toute pudeur, toute la décence que son rang devrait lui indiquer. Mais fi des protocoles, elle se moque de sa tante, de son époux et perd tout contrôle quand l’oncle la frôle. Je ne vous dis là que peu de choses, parce que de nombreux personnages traversent cette histoire, et le rythme est vif. Des femmes, l’amant – l’oncle – , l’époux souvent absent, et puis ces filles de joie qui prennent ce qu’elles peuvent à la vie. Mais le triste sort de la petite Ginger, celui de Violet, par exemple me touchent plus que celui de Lady Christian. 

Le roman ne s’en tient pas à cela, il est aussi une charge assez féroce contre cette classe sociale « noble ». En effet, si l’oncle est bien heureux de lutiner – voire plus – sa nièce, il fait appel aussi à des femmes « de petite vertu  » , il violente les servantes, de pauvres filles, souvent venues du bordel, soumises à l’autorité du maître qui a ses favorites, Violet en particulier. Violette vient du bordel de Mrs Fiddes, fréquenté par le lord Forrester. On peut dire que l’autrice sait vraiment rendre l’ambiance de ce lieu, « l’esprit » qui y règne – une mère maquerelle à poigne mais qui se montre parfois un peu protectrice, enfin, bon, une posture ambigüe, autres temps, autres mœurs n’est-ce pas…Violette raconte son enfance, le moment où les curés la lâchent financièrement:

« On m’a dit qu’il était temps de trouver un travail et un logement.

J’ai arpenté Édimbourg dans tous les sens. Je jetais des coups d’œil aux vitrines des orfèvres et aux chapeaux à plumes dans les Luckenbooths. Je regardais les dames et les messieurs ouvrir leurs bourses bien remplies de pièces. Et j’comprenais pas comment Dieu avait pu créer un monde où il y avait des riches et des pauvres, ce qui m’a toujours paru injuste. J’ai essayé de trouver du travail auprès des vendeurs de rues, car j’étais douée pour attirer le chaland et surveiller les voleurs, mais personne a voulu de moi. Il s’est avéré que j’me trompais de marchandise; j’avais autre chose à vendre. »

Violette est ma préférée, qui sera finalement quelque peu vengée des violences et humiliations subies. Violette est une véritable héroïne face à Lady Christian, enfant gâtée par la vie. Vous croiserez dans ce livre plusieurs de ces prostituées exploitées chez Mrs Fiddes et j’espère ne pas être la seule à aimer Violette. Je ne vous parle que de ces quelques personnages, mais vous verrez que d’autres figures passent dans cette histoire qui a tout pour bien attraper lectrices et lecteurs.

Tout ça pour dire, donc, que ce roman mêle l’étude de mœurs, l’étude historique et sociale d’un monde où règne l’impunité des puissants et la survie des misérables, un livre à charge de ces mêmes puissants selon mon point de vue. Peut-être aimerez-vous Lady Christian, peut-être pas, peut-être ressentirez-vous de la compassion pour les femmes du bordel de Mrs Fiddes, ou pas. En tous cas, ce roman est bien un regard porté sur les femmes de cet endroit en ce temps, les inégalités et les fatalités, le désir et la violence. En lisant vous verrez que je n’ai pas tout dit. J’ai passé un bon moment, un livre facile à lire et prenant si ce n’est que cette histoire est inspirée d’un fait authentique ( je ne vous dis rien de rien de la fin ). Les notes de l’autrice sont très intéressantes et éclairent bien le roman.

Un lien vers un article intitulé : Fornication et classes sociales en Ecosse, passionnant!

https://www.persee.fr/doc/ranam_0557-6989_1978_num_11_1_1028

« Le Duc »- Matteo MELCHIORRE- éditions Métailié, traduit de l’italien par Anne Echenoz et Serge Quadruppani

« Le dos du dragon

Les corneilles étaient peut-être une dizaine. Elles braillaient. Elles craillaient. Elles voltigeaient. Elles étaient aveuglées, furieuses. Elles tournoyaient dans une mêlée exaspérée, s’acharnant entre elles. Puis soudain elles se séparèrent, fuirent dans des directions opposées et dans le ciel dégagé resta un emmêlement d’ailes, une bagarre confuse qui tournait et tourbillonnait pour finalement, comme atteinte par un coup de fusil, tomber à pic dans le vide. »

Que voici donc un roman merveilleux !  Je l’ai savouré lentement – c’est un gros livre ! – et j’ai pris un immense plaisir à cette histoire italienne. A la fois drôle et poétique, parlant de la vie d’un village de montagne avec ses traditions, ses chefs et ses suiveurs, ceux qui possèdent, ceux qui travaillent, bref, un village, presque comme tant d’autres. Presque seulement parce que ce village a des personnages forts en caractère, une nature de même. Un jeune châtelain de retour en son domaine va sans le vouloir semer la zizanie, lançant cette histoire sur un conflit de forêts, les siennes, et celles de l’autre homme fort du coin, Fastréda. Je vous mets ici un extrait assez long qui à lui seul dépeint fort bien la relation des deux hommes ! C’est sur cette base que tout le livre est bâti, et je le répète, c’est absolument réjouissant et accrocheur, jusqu’au bout. On peut si on le veut « philosopher » sur ce roman, on peut juste se réjouir à chaque page de cette histoire de rivalité, c’est tellement bien écrit !

« Je sentis le charme dangereux du défi faire son chemin dans mes journées. Il me suffisait d’apercevoir la propriété de Fastréda par les fenêtres de la villa pour que je sois saisi du désir de défier ce souverain sournois. Il me suffisait d’entendre prononcer son nom pour que mon sang s’échauffe. Il me suffisait de regarder la Montagne, en direction de mes bois, pour me sentir victime d’une insulte qu’il fallait venger au plus vite. En  outre, chose inédite par rapport aux principes auxquels je m’étais tenu jusqu’ici, il me suffisait de prendre en main les papiers de la boiserie pour qu’une voix lointaine me murmure que j’étais toujours un Cimamonte, et qu’en tant que tel j’étais appelé à défendre ma personne et mes biens des affronts, des insolences et de l’impudence de Fastréda. Fastréda voulait commander? Très bien. Qu’il commande. Qu’il gouverne Vallorgàna. Qu’il règne sur la Montagne. Qu’il agisse en seigneur sur Val Fonda. Mais je ne lui permettrais certainement pas de me piétiner pour maintenir en vie son délirant machin féodal. »

Un jeune aristocrate, héritier d’un manoir quelque peu délabré dans lequel il s’installe, cerné par des forêts dont une part lui appartient. Il veut remonter le domaine, retrouver les archives et l’histoire de sa famille, revenir à la source en quelque sorte de son histoire familiale. C’est sans compter avec Fastréda, jusqu’alors l’homme fort du village, propriétaire de forêts comme notre Duc et c’est sur ce sujet que l’affrontement va commencer: les forêts et leurs limites floues. A quoi va s’ajouter l’amitié – amitié? –  qui se noue entre le Duc et Maria, fille de Fastréda, et vous l’avez compris, c’est bien délicat…y compris pour une raison dont je ne vous dis rien. Mais le chapitre 11, lui, vous en apprendra de bien bonnes.

« Je regardais la villa. Ce n’était qu’un sépulcre nu, une arche vide. Des murs, rien d’autre. Et à mon signal, j’en étais certain, elle s’écroulerait, renversant sa propre histoire et s’enterrant dans ses propres décombres.

Il ne lui restait, véritablement, que moi. Elle me regardait. Elle ne demandait que mon amour et ma présence. Elle ne demandait rien d’autre que ma fidélité: « Reste », dit-elle, « si tu t’en vas, je suis perdue. ».

-Alors, sois perdue, lui dis-je. Meurs. »

La fin? Non, pas tout de suite. Avec un incroyable talent, qui sait mêler le côté dramatique de cette histoire à son aspect frisant parfois le ridicule, dans une sorte de combat silencieux et lancinant, ce jeune auteur écrit là un superbe roman associant la beauté des paysages, la rudesse des âmes locales, la soif de pouvoir, noblesse, amour, histoire, tout ça dans un mouvement qui nous emporte dans les pages sans vouloir s’arrêter. J’ai tour à tour ri, été touchée, j’ai vu les forêts malmenées par les vents, les hommes au café, la fille de Fastréda s’éprendre du Duc. Et puis les incendies, les tempêtes dans les paysages et  les personnages, et puis, forcément il y a les corneilles.

La nature, forte – insoumise? – est ici la plus puissante, c’est elle qui mène le bal des tempêtes, de toutes les tempêtes. Ce sont ici les forêts qui décident en premier lieu de la vie des hommes. Qui doivent finir par se soumettre, par admettre. Je ne suis absolument pas certaine de rendre justice à ce merveilleux roman, un de ceux comme on n’en lit pas très souvent. Un roman d’aventure, d’histoire(s), d’amour, un roman qui fait l’introspection des personnages avec force, vigueur, justesse et un peu de dérision, sans jamais entraver la lecture qui file. Je n’ai pas envie d’écrire plus et de tout raconter, c’est un livre merveilleux, que j’ai savouré tout en voulant le dévorer, un bon gros livre dont on a pas envie de sortir. Premier roman et coup de maître !

Bravo, j’ai a- do- ré !!!!

Une chanson traditionnelle piémontaise:

« Comme une lanterne sur les ruines » – Cécile Schouler, éditions du Panseur

« Chapitre 1

Si je compte jusqu’à trois et que mon ombre est toujours sur le sol, c’est que je suis vivante…Je me récite cette phrase entre deux respirations. Même si je dois aller vite, je prends le temps d’articuler distinctement chaque syllabe dans ma tête; je sais que si je bute ne serait-ce que sur un mot, je devrai tout recommencer. Ça ne plaisante pas les formules magiques, surtout celles qu’on utilise souvent. Moi, je compte dès que la vie devient trop grande. Je dois la réajuster sans cesse avec ces trois chiffres pour me sentir dedans. »

Voici le récit d’une collégienne un peu solitaire. Elle a bien Laetitia, sa copine futile qui aime le shopping, mais elle, elle est « à côté ». Elle, c’est une rêveuse qui lit Prévert. Elle croise régulièrement un jeune homme qui est manifestement et dans tous les sens du terme, à la rue. La rencontre va se faire, improbable, elle et sa vie tranquille, lui…on découvre vite qu’il se drogue, et qu’il utilise son corps pour payer sa dope. Il se vend à des hommes, furtivement, de nuit, il vit ainsi. Enfin si on appelle ça vivre. Elle, rêveuse, idéaliste, elle va bien sûr en tomber amoureuse et décider de le sauver, par son amour qui ne cessera de grandir au fil des jours. C’est cette rencontre qui est là racontée. Pour une histoire pleine de souffrances, de joies brèves mais lumineuses, une sorte de chaos émotionnel et physique plutôt douloureux. La lecture  et Prévert sont un lien entre eux de plus.

« Lire est la seule chose que je fais POUR DE VRAI, la seule chose importante. C’est parce que je n’entendais personne que je me suis mise à écouter les mots. Ils ont de suite su quoi faire. Au milieu des cours de récré et des dimanches pleins d’ennui, ils se sont glissés là où il fallait, dans des creux inconnus, pour les remplir tout entiers. « 

Certaines scènes sont à la limite du soutenable pour peu qu’on soit sensible à la jeunesse perdue – égarée? -. Des pages difficiles à soutenir sans avoir envie de chialer. Et de se dire que laisser ainsi de jeunes gens se perdre, c’est d’une infinie violence et d’une immense tristesse. Se perdre, certes, mais s’aimer par contre…d’un amour fou et sans amarres, qui se nourrit de lui-même et de poésie. Sous l’égide du grand Prévert qui les accompagne dans cette dérive amoureuse. Car c’en est une.

Selon moi il n’y a rien à dévoiler de plus. C’est une histoire d’amour terrible, intense et sauvage. Un amour désespéré. J’en sors assez bouleversée.

Une chanson dans l’histoire, « Maglia », texte de Victor Hugo et la voix de Serge Reggiani:

« Parmi toutes les autres » -Hélène VEYSSIER, éditions Buchet – Chastel

« Tu veux me montrer à quoi ressemble ton chef-d’œuvre. Tu t’assieds à la table. La main en suspens et comme hésitant d’abord au-dessus du papier, de gauche à droite et d’un seul trait chaque fois, tu ébauches la silhouette de trois personnages. Ensuite, t’écartant un peu du dessin pour juger: « Voilà, c’est comme ça », tu as l’air heureux.

Ce court roman raconte la rencontre entre Edgar Degas et une jeune fille de 15 ans, petit rat à l’opéra de Paris qui y gagne chichement sa vie.

De nombreux hommes viennent assister aux ballets, aux entraînements aussi, surtout pour regarder ces petites si charmantes et si jeunes. Bref. Parmi eux, Edgar Degas qui vient « croquer » ces petites danseuses pour ses toiles qu’on connait tous.  C’est la petite Adèle qui sera son sujet de choix, et elle sait qui il est. Et c’est ainsi qu’un jour, elle l’emmènera dans sa modeste chambre, et Degas se sentant ensuite vaguement honteux je suppose, lui laissera un dessin, l’ébauche de « Portrait de famille ».

« Je te dois cela, Edgar Degas, je te dois ma naissance à la culture, à l’art, je te dois la découverte du bonheur d’apprendre. C’est un cadeau immense dont ut ne sauras jamais rien. Pourtant, quand je repense à  nous, c’est aussi de la colère qui me vient, de ton dédain, du sot mépris de certains hommes pour qui n’est pas de leur monde. »

Avec pudeur et une grande délicatesse, l’autrice nous raconte la vie de cette jeune fille, qui se mariera avec le libraire chez lequel elle va chiper des livres. Une vie d’amour avec un homme tendre, une enfant, Sophie. Mais en arrière plan, plane Degas, sa peinture, et ses petites danseuses…et sa famille.

« La famille Bellelli, le même que vous aviez reproduit au crayon dans ma chambre ce jour maintenant lointain…Je m’en souvenais parfaitement, sur la grande feuille que j’avais extraite du carton à dessin de ma cousine, et sur laquelle vous aviez dessiné, il y avait une femme et deux fillettes: trois personnages, c’est tout. Je restais devant le tableau, interdite, émue, étrangement inquiète. »

Oscillant entre une histoire d’amour – peut-on vraiment la nommer ainsi? – et la vie d’une jeune épouse, c’est l’histoire d’Adèle, qui voyant les œuvres de Degas, plus tard, s’interroge sur l’image que le peintre lui renvoie, s’interroge aussi sur la famille de Degas .

Je suis un peu perplexe, non pas sur la qualité du roman, tendre, délicat et qui pose des questions, tout en nous mettant dans l’esprit d’une jeune fille de 15 ans en admiration devant un Degas qui en pas mal de plus. Cette histoire me questionne. Autres temps, autres regards sur le monde et sur les relations hommes-femmes – mais ici, c’est une relation homme-fillette, à peine adolescente…Bref. « Ce beau livre qui conte un amour tu », a quelque chose de dérangeant. Et pour moi de très triste.

Ce qui m’y a plu est la vie que se construit la danseuse, avec son époux libraire et sa fillette, et son intelligence. 

« Enfin, si un jour quelqu’un, quelqu’un qui vous aurait connu, à qui peut-être vous auriez parlé de moi, car il arrive, n’est – ce – pas qu’on évoque des relations insignifiantes, si quelqu’un se souvient de la petite danseuse, alors, qu’il entende en écho l’histoire de votre tableau et la mienne, et qu’ainsi j’existe. »