Plus que demain dimanche pour une exposition absolument magnifique !

IMG_1455Avant toute chose, je m’excuse auprès des artistes de la qualité des photos, je suis mal équipée, je n’ai pas pu éviter les prises électriques, ou les reflets des grandes fenêtres, ça ne rend pas grâce à leurs œuvres, mais ici tous les liens pour mes lecteurs pour visiter les sites de chacune et chacun.

Aujourd’hui, visite de cette exposition au Château d’Ars, un enchantement, tant pour le lieu que pour les artistes présents, à découvrir absolument. Je vous mets les liens vers leurs sites respectifs.
Pour la sculpture d’Estelle Reverchon, élégante et vivante, comme cette femme qui se perpétue dans son ombre.
Pour les extraordinaires aquarelles de Léon Sojac et les encres de Chine sublimes de Raphaëlle Gonin 
Pour les peintures sur bois d’Aurelle Richard à l’ambiance mélancolique et raffinée.
Pour les lumineux pastels de Jacques Perrodin, et une galerie de portraits exceptionnels
Et enfin les textes de Catherine de Guiran.

IMG_1431J’ai tout aimé, et trouvé une grande virtuosité en particulier dans les encres de Chine de Raphaëlle Gonin ( j’ai un faible pour le noir et blanc ), qui dialoguent tendrement avec les aquarelle de Léon Sojac, touchantes. Plein les yeux !
Allez-y demain si vous pouvez, un beau moment dans un décor exceptionnel.
On ne regrettera que la brièveté de l’exposition dans le temps, ça mériterait bien au moins une semaine de plus !

https://goo.gl/photos/Gt3EXtzvP1yGhTEL6

Bientôt un livre, mais en attendant…

« Ce qui a vraiment un sens dans l’art, c’est la joie.  Vous n’avez pas besoin de comprendre. Ce que vous voyez vous rend heureux ? Tout est là . »
Constantin Brancusi

Spéciale dédicace à  mes plus fidèles amis blogueurs, et plus particulièrement à CultURIEUSE et Kali, un peu de beauté dans un monde de brutes

http://www.brucerileyfilm.com/

« Hérétiques » de Leonardo Padura – Métailié, traduit par Elena Zayas

heretiques-padura Je termine à l’instant un grand livre, dense, exigeant et prenant…Leonardo Padura est parmi les auteurs que j’aime depuis le premier livre lu, sans déception depuis, et le voici de retour avec un véritable monument, dans lequel il déploie tout son talent de narrateur, d’architecte des mots et des histoires, avec une fascinante capacité à construire une intrigue complexe qu’on ne peut pas lâcher, et dont on sort quelque peu sonné. Ceci explique le temps dont j’ai eu besoin pour ces 600 pages. Étourdissant voyage entre les siècles et les lieux, de Cracovie à Cuba en 1939, à Cuba en 2009, puis à Amsterdam en 1643, avant de revenir à Cuba…Un triptyque magistral.

Tout au long de ce roman qui mêle l’histoire tragique du peuple juif à celle de Cuba ( de Batista à Castro via la Révolution jusqu’à aujourd’hui…), il n’est qu’un sujet, qu’un fil conducteur qui depuis toujours anime l’homme : la liberté, le désir et le besoin de liberté, la manière d’y accéder, et les drames qui découlent du manque de cette liberté.

« Car il est possible que même Dieu soit mort, en supposant qu’Il ait existé, et si on a aussi la certitude que tant de messies sont finalement devenus des manipulateurs, tout ce qui te reste, la seule chose qui en réalité t’appartient, c’est ta liberté de choix. Pour vendre un tableau ou le donner à un musée. Pour être du nombre ou ne plus en être. Pour croire ou ne pas croire. Et même pour vivre ou pour mourir. »

havana-222462_1280Cette phrase termine l’épilogue du roman, où j’ai retrouvé avec jubilation Mario Conde, l’ex-flic bibliophile, maintenant vieilli, toujours épris de Tamara, son amour de jeunesse, et surtout toujours entouré, de près ou de loin, par sa tribu d’amis  – j’aime tout particulièrement tous les passages consacrés à ces soirées débordantes d’amitié, d’amour, arrosées de rhum et nourries des plats savoureux de Josefina.

« […]: un gigot de porc rôti, une marmite de moros y cristianos tout brillants de l’huile parfumée des olives toscanes, des yuccas dépravés, ouverts comme le désir avec leurs entrailles humides d’une marinade d’oranges amères, d’ail et d’oignon, et une salade fleurie aux couleurs vives. Ils laissèrent pour la fin les bouteilles de vin, les bières, le rhum et même une bouteille de soda – une seule, au citron, comme l’aimait Josefina – car ce n’était pas le jour pour boire ce genre de boissons gériatriques, comme le fit remarquer le Flaco. »

StLouisHavanaL’histoire commence avec l’arrivée à Cuba en 1939 du paquebot St Louis, et l’attente, sur le quai, de Daniel, petit garçon confié à son oncle Joseph, qui espère en voir descendre ses parents et sa sœur Judith, en vain…Un autre sort que la vie cubaine attend les 937 passagers, juifs allemands…En 2007, Mario Condé est chargé par Elias Kaminsky, fils de Daniel, de retrouver rembrandtune petite toile, supposée de Rembrandt, appartenant à la famille et réapparue dans une vente aux enchères à Londres. L’enquête de Conde, hors de tout circuit officiel va nous faire remonter le temps et nous emmener de la touffeur de La Havane au rude hiver d’Amsterdam en 1643, dans la maison de Rembrandt, dans son atelier, avec ses élèves…Ce sont ces pages qui m’ont pris le plus de temps; immersion dans la pensée et la religion judaïques, dans l’histoire de ces Juifs ayant fui Cracovie pour échapper à un massacre, bien installés dans cette ville d’Amsterdam. Elias Ambrosius ne rêve que d’une chose : peindre…Mais la religion des siens le lui interdit. Soutenu par son grand-père tant aimé et son professeur, il va braver l’interdit. C’est la partie la plus dense, et aussi celle qui m’a le plus impressionnée, parce que Padura écrit là dans un style très différent, la description d’Amsterdam, du maître Rembrandt, de la diaspora juive, c’est riche, approfondi, j’ai appris beaucoup, rencontré Spinoza au passage…un véritable bonheur mais qui m’a demandé une grande concentration.

VROOM_Hendrick_Cornelisz_The_Harbour_in_Amsterdam_mEt là encore, la liberté :

« Vous avez changé ma vie, Maître. Et pas seulement parce que vous m’avez appris à peindre […]vous m’avez appris qu’être un homme libre c’est plus que vivre dans un lieu où on proclame la liberté. vous m’avez appris qu’être libre, c’est une bataille qu’il faut livrer tous les jours, contre tous les pouvoirs, contre toutes les peurs. »

rembrandt-harmenszoon-van-rijn-67621_1280Les conversations de Rembrandt avec son jeune élève juif sont absolument admirables, qu’elles traitent de la peinture, de l’art plus généralement, de foi ou de philosophie, c’est profond, fouillé, magnifique, quoi…

La dernière partie, dans La havane d’aujourd’hui, avec sa jeunesse désabusée qui s’invente sa liberté à travers des groupes, Emos, Mikis et autres et des pratiques douloureuses…Conde recherche Judy – Judith, étrange personne qu’il découvre peu à peu…Et par laquelle il va boucler le cycle de cette histoire bouleversante.

« Il la reconnut au premier regard. […]: les lèvres, les ongles et les orbites noircis, les anneaux argentés dans l’oreille visible et le nez, les cheveux rigides tombant comme une aile d’oiseau de mauvais augure sur la moitié du visage, rendaient son image inoubliable, du moins pour un homme de Néandertal comme le Conde. »

Le propos de l’auteur est clair et on sent bien chez lui la désillusion, l’impuissance face à la misère, à la corruption, à la désespérance. Le seul refuge reste l’amour et l’amitié, un peu de rhum.

« Dans un pays qui devenait, jour après jour, un enclos entouré de très hautes palissades où, selon une étrange pratique, beaucoup de coqs se battaient entre eux, chacun essayant de prendre quelque chose à l’autre et s’assurant qu’on ne lui prendrait rien à lui. » 

Havanna_Street_in_blue_2_mToutefois, quand on le retrouve dans les rues de La Havane, entouré des siens, de ses souvenirs et lieux familiers, l’humour salvateur est de retour : 

« Tu sais pas lire ? Allez, quinze pesos, paie d’abord, dit le bistrotier, et, sans bouger sa lourde fesse, il attendit que le distingué client mette les billets sur le comptoir. Après les avoir pris, comptés et rangés dans la vieille caisse enregistreuse, il lui lança enfin les cigarettes puis se mit à verser le rhum dans un verre d’une propreté qui parut plus douteuse à Conde qu’à un marxiste orthodoxe, en théorie prêt à douter de tout, ou plutôt de tous. »

Ou au lendemain de la fête d’anniversaire de Tamara ( 52 ans ) – qui donne lieu à un petit discours de Carlos le Flaco, absolument émouvant, splendide ode à l’amitié – les effets du rhum haïtien: 

« Le réveil fut des plus terribles, comme Conde le méritait : le sang battait dans ses tempes, sa nuque était brûlante, son crâne opprimait perfidement sa bouillie encéphalique. Il ne se risqua pas à palper la zone du foie par crainte que le viscère ne se soit échappé, lassé des abus. »

256px-Leonardo-padura-ffm001Alors, je sors enchantée de cette lecture, difficile certes, mais enrichissante par les thèmes de réflexion qu’elle aborde, écrite avec brio; je regrette vraiment de ne pas avoir pu assister à la rencontre avec Leonardo Padura qui a eu lieu à Lyon à la librairie « Passages »

Voici ce que Leonardo Padura dit de son livre.

 

 

Photo : Dontworry (Travail personnel) [CC-BY-SA-3.0 

(http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D, via Wikimedia Commons

En tous cas, un coup de cœur pour ce livre ambitieux qui démontre que Padura ne dort pas sur ses lauriers et sait prendre  des risques. Il a raison , il en a les moyens.

Lectures à voix haute, avec l’association Les Amis du Vieux Thoissey et de son Canton

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 » Karitas sans titre  » de Kristin Marja Baldursdottir – Editions Gaïa ( traduit par Henry K. Albansson )

       Coup de coeur pour un  très beau roman. Décidément, l’arrivée chez nous de la littérature islandaise nous ouvre de nouveaux horizons. J’avais déjà parlé de Jon Kalman Stefansson, de Ava Audur Olafsdottir, et voici le premier roman traduit en français de Kristin Marja Baldursdottir : un grand bonheur de lecture !

Je vous livre la 4ème de couverture :  » Karitas grandit avec sa mère et ses frères et soeurs dans une modeste ferme d’un fjord dans l’Ouest de l’Islande. Le père, comme beaucoup de courageux marins, est disparu en mer. En 1915, la mère décide de partir pour le Nord et d’offrir à ses 6 enfants des études. Défi insensé pour l’époque. Tous vont devoir travailler dur, et se montrer à la hauteur d’une ténacité maternelle sans faille.

Karitas s’occupera longtemps du foyer et du petit dernier avant d’aller avec les femmes se brûler les mains à saler le hareng. Mais au fond d’elle-même, elle se sent une âme d’artiste et dessine comme son père  lui avait appris. Karitas rêve d’une tout autre vie. Et n’aura de cesse de chercher le chaos, dans la peinture comme dans la vie. Mais comment se consacrer à l’art quand le plus bel homme d’Islande n’arrête pas de lui faire des enfants ? « 

Ce livre est d’abord remarquable par sa construction. L’auteur entame chaque chapitre par quelques paragraphes qui sont des carnets de croquis. En quelques phrases, elle nous livre le regard que porte Karitas sur ce qui l’entoure : paysages, scènes de vie, instants d’intimité entraperçus,…Puis l’histoire se déroule, mêlant peintures de la vie rude de ces femmes souvent seules quand les hommes sont en mer, comme le salage des harengs qui les brûle jusqu’à l’os,  la préparation des réserves pour le long et sombre hiver arctique, le tricot et la couture pour vêtir tout le monde…Ainsi le livre nous décrit ce qu’était la vie dans ce pays de 1915 à 1939, dans des paysages époustouflants et sauvages. Et un portrait social, où l’on constate que quelles que soient les rancunes, les inimitiés, les préjugés portés sur autrui, la solidarité est une règle de vie à laquelle personne ne déroge.

Ensuite , on découvre une culture qui bien que rigoureusement chrétienne, a gardé ses mythes et ses légendes. La Montagne des elfes regarde le village, et on fait attention en passant par là, pour ne pas déranger le petit peuple !   

Mais avant tout, ce sont des vies de femmes racontées avec une humanité bouleversante. Karitas, belle et fougueuse, que la vie va rudoyer plus que de raison et qui rôdera souvent au bord de la folie.Sa mère, qui malgré sa pauvreté et les regards surpris des autres, travaillera tant et tant pour que ses enfants, garçons ET filles fassent des études. Et toutes les autres, dures à la tâche, qui jamais ne se plaignent et trouvent toujours sujet de satisfaction, toutes ces femmes courageuses et admirables …

En lisant ces lignes, on regarde, on voit vraiment une magistrale fresque, qui toujours à travers l’oeil d’artiste de Karitas émeut et émerveille.

Voici un extrait de ces carnets de croquis :

« Karitas

Sans titre, 1915

dessin au crayon

 

          Le soleil matinal colore le fjord et la ville.
Lumière étrange sur la vallée et la mer. Pâle
et nimbée de brume au petit matin, éclatante de couleurs          
et enjouée à la mi-journée, profonde et
paisible au crépuscule.
La montagne de l’autre côté du fjord change de
parure plusieurs fois par jour comme une femme riche,
en robe du matin bleu ciel, robe du jour
bleu marine, robe du soir mauve.
Lorsque je suis arrivée ce printemps, elle avait
un chapeau blanc sur la tête.
Je suis assise sur le bidon de lait dans la pente
et regarde la montagne et le fjord.
Fais tourner ma tête, extasiée et euphorique,
pour imprimer cette immensité dans mon esprit
afin que je puisse la garder et la rappeler à moi les soirs
où l’étroitesse du grenier m’enserre dans son étau.
Je vois alors la femme avec le chapeau.
Elle se tient plus bas dans la pente, me tourne le
dos, l’herbe lui arrive jusqu’aux genoux et caresse
sa souple jupe de velours.
Elle tient une palette dans sa main gauche, celle
de droite s’agite rapidement au-dessus d’un                                                              
tableau posé devant elle sur trois longs piquets.
Femme peignant un tableau.
Un tableau matinal du fjord et de la ville
dans la lumière dorée du soleil.
Reproduction parfaite, photographie en couleurs.
Dans sa main, un fin pinceau met de la vie dans les nuages,
c’est comme s’ils bougeaient sur le tableau
et un souffle d’air apporte une étrange odeur,
on dirait qu’elle émane des nuages.
Elle ne me voit pas, dans la pente, sur le bidon de lait.
Elle tousse alors dans la quiétude du matin.
Je sursaute, me lève à la hâte, vais m’en retourner à la maison
mais ma jupe est prise dans mes pieds.
Je la tire brusquement et le bidon de lait
ivre de liberté, se précipite vers le bas de la pente.
Dévale en roulant, s’ouvre et laisse échapper un
petit ruisseau blanc qui serpente joyeusement
au milieu des brins d’herbe. « 

Interview de Kristin Marja Baldursdottir

  http://www.toutelislande.fr/KristinBaldursdottir.html

et le site d’où est extrait l’interview, pour en savoir plus sur l’Islande  , très bien fait, je trouve…

http://www.toutelislande.fr/

Pour finir, je dirais que ce livre est à mon avis pour un large public, mêlant reconstitution sociale, humaine et historique avec le destin d’une belle et touchante figure romanesque, une grande héroïne passionnée. J’attends avec impatience de découvrir quelle sera sa destinée, puisque la suite vient de paraître chez le même éditeur : « Chaos sur la toile » .