« La mariée de corail » – Roxane Bouchard, éditions de l’Aube/Noire

La mariée de corail - 1« La robe de mariée

Le bruit mouillé qui réveille Angel Roberts, c’est celui de l’eau qui se déchire sous le poids d’une cage qui tombe. C’est une trappe à homards, elle en est certaine; elle a entendu des milliers de fois l’éclat de la mer qui se fend et se referme sur le piège, ce son chuintant comparable à celui d’un voile qu’on met en lambeaux.

Elle sourit, satisfaite de sa déduction, puis tente d’identifier le martèlement sonore qui l’accompagne. Ça ressemble au claquement qu’émet sa chaîne d’ancre, mais ce n’est pas le cliquetis précis de sa vibration métallique sur le davier. Il faut dire qu’elle n’utilise pas souvent cette chaîne. Ni l’ancre, d’ailleurs. »

Second épisode de cette série qui met en scène le policier Joaquin Moralès ( le précédent :  « Nous étions le sel de la mer » ), qui se trouve ici confronté à la mort d’Angel Roberts, femme peu commune puisqu’elle avait son propre bateau de pêche, Angel la capitaine d’un homardier. C’est dans celui-ci qu’elle sera retrouvée morte et c’est ainsi que Moralès commence une enquête tortueuse. Car ici, en Gaspésie, on ne parle pas trop aux « étrangers » surtout s’ils sont de la police. On règle les choses entre soi, enfin on essaye. Les familles ont une longue histoire autour de la pêche, la première ressource de la région, leur vie est dure surtout depuis que la pêche à la morue a été suspendue et remplacée par la pêche à la crevette.

Jimmy Roberts, interrogé par Moralès, parle de sa sœur Angel:

« Il secoue énergiquement la tête de gauche à droite, joue de nouveau avec son paquet de cigarettes.

« Ma sœur Angel m’a offert de travailler pour elle, y a deux ans, mais j’ai dit non. J’aurais dû y aller, mais la fierté mal, placée, on connaît ça, dans la famille. Sauf que, des fois, j’allais la voir, sur le long de la côte. Je la regardais être capitaine, arrangée avec sa salopette orange pis ses grosses bottes, partir avec ses cages au printemps, le bateau enfoncé dans la mer, pis je mentirais si je disais que je l’enviais pas. Elle partait même dans le gros temps pour montrer qu’elle était autant capable que les gars. Elle s’assoyait à la barre pis elle mettait de la musique reggae dans son bateau.  Du reggae! Elle voulait que ses aides- pêcheurs se sentent en vacances, j’imagine. »

Il secoue encore la tête.

‘J’avais aucune raison de la tuer. Je l’aimais, Angel. Je l’enviais parce qu’elle faisait de bonnes affaires Elle avait du cran, du chien pis de la jugeotte. Tout ce que j’ai pas. C’était ma grande sœur. J’y ai jamais dit, mais je l’admirais. Je suis pas un ange, mais j’y aurais jamais fait de mal. »

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé ce beau personnage de flic, gêné aux entournures par sa rupture avec sa femme. Joaquin va retrouver son fils Sébastien qui le rejoint, lui aussi contrarié par son épouse qui le trompe. C’est une des plus belles parties de ce roman, d’ailleurs, que ces retrouvailles du père et du fils, tous deux maladroits, finalement se connaissant peu et qui vont réellement se découvrir, dans une approche prudente mais pleine de bonne volonté.

« Jeudi 27 septembre

Ils ont veillé tard. Sébastien s’était mis en devoir de montrer à son père les mouvements de danse qui s’accordent avec la musique de Control Machete, mais Joaquin a secoué la tête: les gestes de son fils étaient trop saccadés. On danse pour séduire, c’est connu. Comme les oiseaux. Les oscillations du corps doivent être plus souples, chiquito.

« T’écoutes la musique, mais il faut la prendre; tes mouvements partent des bras et des pieds, mais ils doivent venir du ventre, du centre du corps, et se répandre. »

C’est ainsi qu’à cinquante-deux ans l’enquêteur Joaquin Moralès avait commencé à danser avec son fils. »

Bien sûr, le cœur du roman est l’enquête pour découvrir qui a tué la belle pêcheuse Angel Roberts. C’est aussi là que réside le charme du livre, dans cette Gaspésie qui vit un peu avec ses propres règles. Ainsi on va trouver au cœur de l’intrigue les questions de propriété, en particulier concernant les bateaux de pêche. Et ce sera sur ce sujet qu’il maîtrise peu que Joaquin devra enquêter. Si les personnages sont pittoresques, ils ne tombent pas dans la caricature, et s’ils sont néanmoins retors, quand on n’est pas du cru et qu’ il est bien difficile de défaire les nœuds, il faut au minimum un Joaquin Moralès obstiné pour débrouiller une telle affaire, semée de barrages par ses protagonistes. 

Les histoires de famille, les mensonges, les trahisons, tout ceci sera bien complexe à débrouiller pour Joaquin, captivé et distrait par une vertèbre de la nuque de sa collègue, irrésistible… Roxane Bouchard a un humour fin et délicat. D’un détail elle fait un point qui capte bien l’attention. Je le dis sans hésiter, je trouve ce deuxième volume plus prenant que le précédent. Je le trouve plus abouti dans sa construction, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Je ne finis pas par la dernière phrase, mais par ceci, Bruce Roberts désemparé et en colère:

Au quai

« Le pêcheur lève des yeux sans méfiance, juste emplis de désarroi.

« C’est de l’hostie de misère humaine, tout ça. Les Cyr en voulaient à mon grand-père parce qu’il négociait sur rien au magasin des Hyman, mon père en voulait aux Cyr parce que Firmin m’engageait, les Cyr en voulaient à mon père parce qu’il pêchait dans leur zone, Clément m’en voulait parce qu’il disait que j’avais tué son père, mon père lui en voulait d’avoir marié Angel… Ça finit pus! […]

Regardez-moi aujourd’hui, à raconter encore cette histoire-là. Des fois, je me demande pourquoi je suis devenu pêcheur! On est à la merci de tout le monde: du gouvernement qui décide, des acheteurs qui veulent pas payer, de Cyr qui sont enragés pour une poignée de crevettes, de mon père qui parle depuis quinze ans de sa crisse de morue, des secrets de mon frère qui braconne avec les bandits de Babin, de ma sœur qui s’est tuée. Regardez-moi: j’ai un diplôme en biologie marine, mais je suis endetté comme mes ancêtres, les mains dans la graisse, devant un enquêteur habillé ben propre qui me demande comment la vie m’a sali. »

Si ça, ce n’est pas de la belle littérature… Pour moi, plus fort que le premier.

« Trop humain »- Anne Delaflotte Mehdevi, éditions Buchet-Chastel

Trop humain par Delaflotte Mehdevi« AVE

Suzie étend sa lessive dans le jardin qui donne sur la ruelle derrière, distraite par le manège que mènent une pie et un geai perchés sur le sapin bleu. Sur leur branche, là-haut, le geai a beau se grossir, la pie avance. Un peu inquiète, Suzie va s’en mêler, quand elle distingue la voix de monsieur Peck qui vient de tourner au coin, il vient vers elle.

C’est l’heure de sa promenade, l’homme est ponctuel. »

Un roman plein de charme qui aborde un sujet très intéressant. Qui accompagne le vieux Mr Peck ce jour-là dans sa promenade ? Eh bien c’est son AVE, Tchap.  AVE pour Assistant de Vie Electronique. Tchap est charmant, c’est un humanoïde à visage et corps humain, Tchap est beau ! Et Tchap va faire basculer la vie du paisible, mais un peu mort village de Tharcy. On jase au passage de Tchap, on jase à propos de Mr Peck, mais aussi à propos de Suzie qui passe de plus en plus de temps avec Tchap, trouvant en lui une oreille attentive et sans aucun préjugé.

 » Mais à la fin, c’est à se demander ce qu’on craint, la comparaison? Qui a esclavagisé et esclavagise encore le monde à la première occasion? Qui viole, détruit et pille? Les AVE? Mais le pillage et l’abus, mes enfants, mais c’est à nous qu’il vient comme le goût du miel à l’abeille! Un miel qu’elle produit, et qu’on pille, comme de bien entendu! Toutes ces sociétés fondées sur l’abus, c’est les robots peut-être? Tchap? Un gentleman à côté, je vous dis! Bon, j’arrête là, sinon je vais faire monter ma tension. »

Très intéressant sujet dans l’air du temps mais à Tharcy, avec Suzie et l’oreille attentive de Tchap, on va repartir à rebours du temps. Suzie, cette femme sans âge qui tient le seul café, ex hôtel- restaurant du village, café nommé « Le Bal ». Suzie va trouver en Tchap une écoute – puisqu’il enregistre tout, pour construire sa base de données en quelque sorte-. Le roman, sans négliger l’environnement, intégrant peu à peu des personnages – comme ces jeunes gens qui viennent repeupler un peu le village, rêvant d’une autre vie et d’un autre monde –  le livre donc est prétexte pour Suzie à dire l’histoire de sa famille et plus précisément celle de sa mère à la Libération; les ignominies commises, couvrant de honte, par la suite, ceux qui les commirent . Tchap va devenir pour Suzie une sorte de confident à l’oreille toute neuve, au « jugement » tout neuf aussi, Tchap qui lui sert du « chère Suzie » et nous devient très sympathique par sa vraie capacité d’attention. Mais surtout il pose des questions inédites qui peu à peu amènent Suzie à entrer dans le détail. On lira ainsi l’histoire de cette femme pleine de colère envers certaines personnes, mais qui continue sa vie sans faire de bruit.

« Derrière le comptoir, la vieille essuie les verres. Quelque chose dit à Marius que c’est elle qui se coupe les cheveux. C’est plutôt pas mal, c’est juste que comme les tartes Tatin, ça sent le fait maison.

Elle vient de servir un porto à ce Monsieur Peck. Et rien à « l’autre ». Tchap le marin ne boit pas? C’est en le dévisageant attentivement que Marius comprend. C’est un assistant de vie électronique! Dans ce bled paumé! Ils sont déjà là? C’est pas vrai… »

Un des personnages les plus importants, selon moi, est Marius, ce jeune homme qui quitte l’université où un doublon administratif lui rend la vie impossible – enfin, surtout à la secrétaire de l’établissement –  et Marius est vraiment un chouette garçon qui va s’installer à Tharcy .

« Marius Berthelot en vrai laisse la place à Marius Bertelot en faux. Tout ça pour ça. Un malheureux « h », et muet encore. Ça me fait rire. C’est nerveux. Il veut la place? Qu’il la prenne. La numérisation est à l’administration ce que la guerre est à la politique: son paroxysme. Tu vois, j’en peux plus, maman. C’était la fois de trop. »

Mais Le Bal? Oui, autrefois, une salle adjacente au café était salle de bal pour les gens du village. Vous en saurez plus à la fin de votre lecture. Mais c’est réellement Tchap qui va peu à peu semer un certain mais nécessaire désordre jusqu’à la fin. Moi j’ai aimé ce Tchap, et puis forcément Suzie, une femme forte, qui ne se déstabilise pas aisément, qui ne renonce à rien, pas non plus à sa mémoire des faits qui la blessèrent . La salle de bal ouvre à nouveau ses portes:

« La pièce mesure dans les quinze mètres de long, sept de large. Trois mètres cinquante sous plafond. À intervalles réguliers, six panneaux étroits de papier peint couleur chocolat, barrent verticalement les murs bleu paon. Ces panneaux imitent des piliers, chapeautés « pour de vrai » d’appliques en opaline bleue, qui renvoient la lumière vers le plafond cuivré. Le lustre central , de la même opaline, clignote, crépite, envoie comme un appel, réfléchi sur le parquet de bois noir. Noir fossile. Lac sacré. Suzie, éblouie, est un peu sonnée de se retrouver au seuil de cette pièce dans laquelle elle n’a pas pénétré depuis longtemps. »

Le village sous l’impulsion de cette sorte de « nettoyage » des mémoires, sous le coup de vent frais amené par la jeunesse qualifiée de néorurale, de bobo et même encore parfois hippie ( mais oui mais oui ! )  qui va doucement trouver sa place en amenant du sang neuf, Tharcy, qui en a grand besoin, va sinon renaître au moins vivre encore.

C’est un très joli roman, qui rend justice à une femme, qui recadre également certains préjugés .

Si le fond du livre semble être Tchap et l’intelligence artificielle, la mémoire et ce qu’on en fait en est le cœur, avec ce que livre Suzie peu à peu.

J’ai beaucoup aimé cette lecture aisée, fine, qui bien que parfois vraiment très drôle, garde un fond grave, dans un bel équilibre . Un bon moment de lecture intelligent et jamais ennuyeux. Vous découvrirez avec plaisir la vie de Mr Peck, celle de Suzie, tout ce qui va secouer Tharcy, une jolie écriture, et la mémoire, toujours, en fil conducteur; un beau sujet. Un livre qui plaira à beaucoup. Et cet épilogue de l’autrice, très émouvant:

« Que reste-t-il de cette histoire puisque la mémoire de Suzie est perdue? À moins que les ingénieurs…

Que me reste-t-il à moi, sinon cette fiction, sinon d’avoir considéré le temps d’un roman la tension insoluble qui nous constitue, nous autres, qui vivons un pied sur terre, avides de déchiffrer ce monde physique que nous ne savons pas habiter autrement qu’en fabriquant des outils pour entrer en contact avec lui, le dominer, le façonner, nous arrimer à la réalité, et l’autre pied, ailleurs, un ailleurs fait de représentations, de subjectivité, de fantasmes et d’illusion.

« Pas étonnant que ça marche mal. »

Il me reste le personnage de Suzie, son excentricité, sa lucidité, et d’avoir ressuscité cette salle de bal plongée dans la pénombre, où ma tante, épicière et tenancière du café du village, entreposait ses cagettes de fruits parfumés. Un bal où je n’ai jamais dansé. »

Vous pouvez écouter l’autrice. Elle dit ce que je n’ai pas écrit ici, sans trop dévoiler, et j’aime cette voix:

« Zorrie » – Laird Hunt, éditions Globe, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut ( États-Unis )

Zorrie par Hunt » I

sortant de l’ombre pour entrer au soleil

Zorrie Underwood était connue dans tout le comté pour avoir travaillé dur depuis plus de cinquante ans, aussi fut-elle troublée quand enfin la houe se mit à lui glisser des mains, le couteau à éplucher à lui glisser des doigts, le souffle à s’échapper en bouffées courtes de ses poumons et, au beau milieu de la journée, il lui fallut s’allonger. »

Quel beau roman, quel superbe et émouvant portrait de femme . Je n’ai lu que « Neverhome » de Laird Hunt, et j’ai été ici encore été touchée par cette écriture délicate, qui souvent suggère plus qu’elle n’énonce, avec une douceur et une bienveillance pour les personnages qui font de cette lecture un moment tendre mais aussi plein d’un réalisme bien dosé. C’est ça, ce livre, c’est un équilibre. Et c’est merveilleux à lire.

Zorrie, période de la Grande Dépression, orpheline, en Indiana. Zorrie après avoir été jetée avec tant d’autres sur les routes de la grande Amérique va de petit boulot en petit boulot, puis travaille dans une usine de radium, dont la poussière fait d’elle « une fille qui brille ».

Mais une chose compte plus que tout pour elle, c’est l’Indiana. C’est là qu’elle est née, c’est là qu’elle a vécu avec ses parents, puis avec sa tante, c’est là, et seulement là qu’elle envisage sa vie.

Et c’est cette vie que nous conte Laird Hunt de sa belle écriture attentive et attentionnée, la vie de cette femme qu’on définirait de nos jours de « résiliente ».

Elle est selon moi simplement une âme entière, attachée à ce qu’elle connait, attachée à ses paysages, attachée à sa vie simple. Elle sera faite, cette vie, de travail, d’un quotidien auprès de gens comme elle. Elle cultivera son jardin, dans tous les sens du terme. J’ai aimé Zorrie, comment faire autrement? Mais à l’image de son siècle et de son pays, ce ne sera pas un chemin facile. Dans son village, elle sera en bonne compagnie, l’entraide est de mise, mais parfois, néanmoins, la solitude l’assaillira.

« Elle ferma les yeux et imagina les lumières s’éteignant quand elle était perdue par la pensée  dans sa propre « grotte ». Elle les garda fermés même quand elle commença, insensiblement, à paniquer. Au bout d’un moment, toutefois, il lui sembla que les salles et les couloirs obscurs de son esprit, qui ces derniers temps étaient toujours trop chauds et trop bruyants, commençaient à s’emplir d’une terre meuble et fraîche plongeant tout dans le silence. Il lui apparut alors que c’était le silence et non le chagrin qui les reliait, qui les maintiendrait à jamais reliés, les vivants et les morts: elle, Noah, Harold, Janie, Marie, ses parents, le monde entier peut-être, que ce n’était pas une si mauvaise chose, surtout si de temps à autres il y avait un petit Buddy Holly ou une June Carter Cash  poussant sa chanson avec cœur quelque part à l’arrière-plan. »

C’est le portrait d’une femme plus complexe que le laisse entendre le texte, tout en finesse, en délicatesse, proche du cœur humain loin d’être régulier dans ses battements et ses palpitations. Sous des airs doux un livre ardent. Ardent de ce qui brûle Zorrie et de ce que va changer le XXème siècle naissant.

Je n’écris rien de plus. Ce livre est un bijou sobre, finement et délicatement simple et pour cette raison même rare et  beau. Pour moi, très émouvant. Et très intelligent.

La fin, assez étrange, onirique, mais tout à fait dans la ton du roman. 

« Plus tard, dans l’été, quand le manque d’énergie se changea en souffle court et que le flou bordant son champ de vision se fut mis à gagner le centre, Zorrie se trouva songer à la lettre d’Ellie plus souvent qu’à quoi que ce soit d’autre. Elle s’allongeait sur la banquette, tournait le dos à la pièce, pensait au geste d’ouvrir toutes grandes les portes et regardait le mur blanc. Au bout d’un moment, elle fut stupéfaite de découvrir que les profondeurs qu’elle avait perçues sur les  rives du lac Michigan et attribuées aux eaux vertes de la mer à Scheveningen scintillaient, frémissantes, juste sous ses yeux. Parfois Harold ou Ruby ou Virgil ou Jamie venait s’asseoir au bord du lit, lui mettait une main dans le dos et prononçait son prénom. Mais la plupart du temps, elle restait juste allongée, parfaitement immobile, retournant tout dans sa tête. »

« Devant Dieu et les hommes » – Paul Colize, éditions Hervé Chopin


devant dieu et les hommes« CE JOUR-LÀ

Ici, c’est comme tu attends la mort. La prison, elle te tue. Chaque jour, elle grignote un peu de la vie qui est en toi. Elle t’enlève les choses les plus belles. Tu vois pas plus loin que les murs qui sont autour, tu sens plus la chaleur du soleil sur ta peau, tu sais plus le goût du vin dans ta bouche. Aussi, tu as plus l’odeur de tes enfants. Tu aimerais mettre ta main dans leurs cheveux, mais tes enfants, ils sont plus là. La prison, elle t’enlève tout ça. »

Eh bien très bonne surprise pour moi à cette lecture de Paul Colize, la première, et j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre. Plusieurs qualités ici réunies: l’écriture impeccable, facile à suivre et claire dans ses propos, le sujet et la façon de le traiter. Deux sujets en fait. Bien sûr le procès dont il est question, et les femmes. On a là un propos limpide sur la place faite aux femmes, ici dans la presse – belge en l’occurrence-.

« D’une voix chevrotante, elle lui relata les difficultés auxquelles elle était confrontée; les quolibets de ses confrères, sa prise de notes lacunaire, son état émotionnel, l’insistance d’Henrion, la visite de Bonnet.

-J’en arrive à m’interroger sur mes compétences professionnelles et mes capacités mentales. Suis-je assez solide et qualifiée pour gérer cette situation? Ne ferais-je pas mieux de m’avouer vaincue et de proposer à Wellers de  me décharger de cette mission?

Hortense haussa soudainement le ton.

-Un instant, madame, je vous prends sur une autre ligne.

Un déclic marqua la fin de la conversation.[…]

La voix d’Hortense retentit à nouveau.

-Catherine, tu es là?

-Oui.

-J’ai changé d’endroit, les murs ont des oreilles.

Katarzyna objecta.

-Personne ne nous espionne.

-Peut-être, mais ce que j’ai à te dire doit rester strictement entre nous.

-Je t’écoute.

Hortense s’éclaircit la gorge.

-Je t’interdis d’abandonner. Ce serait la pire erreur de ta vie. Notre avenir est en jeu. »

Le 8 août 1956 a lieu une des plus terribles catastrophes qui marqua la Belgique, l’incendie dans la mine du Bois du Cazier, qui fit plus de 250 morts. S’emparant de cette histoire, Paul Colize écrit celle de deux immigrés italiens qui travaillaient là, et réchappent de l’incendie. Mais leur chef – surnommé le Kapo –  lui, est mort, juste à côté d’eux. Il n’en faut pas plus pour qu’on les arrête, qu’on les emprisonne et enfin qu’on les juge. A charge ça va de soi. Ils parlent au tribunal de leurs conditions de vie et de travail.

« C’est pas seulement l’endroit là où on habitait. Tu avais aussi la mauvaise sécurité dans la mine. Au Bois du Cazier, les poteaux qui tenaient les galeries ils étaient en bois. Si le feu il venait, tu étais sûr de mourir. Tu as aussi le risque avec les éboulements, les coups avec le grisou, l’accident avec les explosifs ou la chute dans le puits. Aussi, c’est la poche d’eau que tu vois pas et qui éclate quand tu creuses avec le marteau-pic. Chaque année, c’est des camarades qui meurent. Si tu as survécu à tout ça, tu sais que tu as plus beaucoup d’années à vivre pourquoi chaque jour, tu abîmes un peu ta santé avec la poussière que tu avales dans les poumons. Quand tu respires ça fait le bruit comme une locomotive. Si tu montes un escalier, tu crois que tu vas évanouir en haut. Alors, tu tousses et tu sais que tu peux pas guérir. »

L’auteur fait ici, lui, son réquisitoire contre une société raciste d’une part et méprisante envers les femmes d’autre part. Le gros plus de ce roman, c’est la finesse de la construction, la grande tendresse qu’on sent chez l’auteur pour ces personnages exploités puis accusés et humiliés, le gros plus c’est la fluidité de la narration, pas une seconde d’ennui, pas un mot de trop, la réussite c’est que tout est lié sans heurt, et que ce roman est lisible à mon sens par un très large public.

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Les valeurs qui y sont mises en avant sont, j’ose l’espérer, celles du plus grand nombre: la tolérance, l’équité, le respect…bon vous me direz qu’on peut rêver, mais quoi qu’il en soit Paul Colize met ici son écriture au service d’un propos humaniste que je ne peux qu’aimer. Il élabore un vrai suspense, pose de vraies questions et relate un procès dans lequel la jeune journaliste, mise à rude épreuve par le machisme ambiant, parviendra à briller par sa ténacité, son intelligence, son courage et ses capacités de compassion. Katarzyna est d’origine polonaise et n’en revient pas quand son supérieur l’envoie au tribunal. Or, ce n’est pas du tout par hasard. Elle suivra le procès des deux mineurs italiens qui n’aimaient pas leur boss – tout comme de nombreux autres mineurs – et qui sont accusés d’avoir profité de la catastrophe pour le tuer.

C’est donc surtout à ce procès que l’on assiste, à la rude bataille que doit mener la jeune femme pour se faire respecter et tenir sa place de journaliste, aux interventions des deux parties, aux propos des accusés. Katarzyna jouera un rôle très important pour la suite, sa finesse et son sens de l’observation vont lui permettre de lever le voile sur la vérité.

Un livre remarquable et intelligent pour parler de sujets graves sans ennui, sans lourdeur et avec beaucoup d’humanité.

Bref, vous l’aurez compris, je lirai d’autres romans de Paul Colize, j’ai vraiment dévoré cette histoire. Je vous conseille vivement ce roman !

« Sa seule épouse » – Peace Adzo Medie, éditions de l’Aube, traduit pas Benoîte Dauvergne ( anglais, Ghana )

Sa seule épouse« Elikem m’épousa par procuration: il ne se présenta pas à notre mariage. La cérémonie eut lieu le troisième jeudi de janvier, dans la cour intérieure de la demeure de mon oncle Pious. Des logements de deux pièces encadraient cet espace rectangulaire, dont un côté était fermé par un portail en bois donnant sur un trottoir animé. Nos proches, tous aussi joyeux les uns que les autres – quoique pour des raisons différentes – , étaient assis face à face sur des chaises en plastique, louées pour l’occasion, qu’on avait soigneusement disposées en rangées d’un bout à l’autre de la cour. « 

Voici un roman plaisant mais aussi – surtout –  un peu amer, ou acide, c’est selon. Afi Tekple, qui vit seule avec sa mère est demandée en mariage par la riche famille d’Elikem Ganyo.

Comme on l’apprend dès le début, l’épousé n’est pas là pour la « cérémonie ». Je précise, car cette cérémonie ne donne pas lieu à un quelconque acte de mariage officiel, administratif. Il se valide par une fête, des accords plus ou moins clairs, quelques « marchandages ». Mais, se demande-t-on, pourquoi Eli épouse -t -elle  Afi ? Il est riche, sa mère n’approuve pas cette union, mais Eli épouse Afi quand même. Alors qu’il est de notoriété publique qu’il a une autre « épouse », dont il a aussi une petite fille.

« Depuis que ma mère m’avait appris qu’on allait me marier à Eli, j’avais l’impression de porter nos deux familles en équilibre sur la tête comme une bassine pleine à ras bord. Il est difficile d’être la clé du bonheur des autres, de leur victoire, l’instrument de légitimation de leurs actes. »

Afi est belle. Oui, mais elle est pauvre. Ce serait donc ici une histoire de Cendrillon. Et derrière le conte, il y a une femme qui va s’émanciper peu à peu, parfois avec peine, harcelée par sa famille qui y cherche des intérêts divers. De son rôle de « victime plus ou moins consentante », Afi va faire une arme, et même s’il faudra du temps, elle parviendra à être maîtresse de son existence.

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Un joli roman qui propose un regard critique mais non sans humour sur une culture différente de la nôtre, une de ces sociétés patriarcales dans lesquelles les femmes se chargent de tout ( les messieurs, eux, palabrent ) mais ne choisissent pas leur vie. Car ce qui est frappant, c’est bien ça dans ce roman. Les femmes remplissent toutes les fonctions, sauf souvent les plus plaisantes. Pourtant le jeune et riche Eli voudra soulager Afi des tâches de la maison; il est d’une nouvelle génération et d’un milieu très aisé. En fait ce sera souvent la famille d’Afi qui sera le grain de sable dans les rouages, quémandeurs et profiteurs.

On lira comment Afi va sortir de ce schéma archaïque et même si elle ne sera jamais  la seule épouse, elle y gagnera en indépendance, et grandement. Je ne raconte que la ligne de fond, les détails de cette mutation, je vous laisse les lire.

Pour résumer, Afi va surtout s’émanciper par son travail, bien plus que par ce mariage.  Afi a maintenant un fils, Selorm, et partage Eli avec Evelyn et moi je me dis qu’Afi peut-être va s’émanciper d’Eli …Enfin j’aimerais bien, même si comme le montrent ces dernières phrases, ce n’est pas tout à fait gagné ! 

 

« Tout ce qui compte, c’est Selorm.

Eli lui rend visite plusieurs fois par semaine. Je n’ai jamais essayé de l’empêcher de le voir. Selon l’accord que nous avons conclu, il

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peut passer aussi souvent qu’il le souhaite, tant que ce n’est pas à l’improviste. Je lui ai également demandé de tenir mon fils à distance de l’autre femme. Evelyn m’a appris qu’elle ne s’était pas réinstallée dans la maison. En effet, tantine aurait ordonné à Yaya d’y emménager afin de s’occuper d’Eli. Comme s’il n’avait pas assez de domestiques à son service! Elle le prend vraiment toujours pour un bébé. En général, ses visites ici sont brèves. Selorm et lui sortent à peine de la chambre ou du jardin. S’ils me prévient suffisamment tôt, j’essaie de trouver quelque chose à faire en ville. Il vaut mieux que je sorte car mon cœur s’emballe encore quand je le vois. Je continue à regretter qu’il ne soit pas venu à notre mariage, qu’il ne m’ait pas passé lui-même la bague au doigt et offert une bible, qu’il ne m’ait pas épousée à l’église, et qu’il n’ait pas voulu de moi comme épouse.

Comme seule épouse. »

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Ce roman aurait pu être triste, mais il ne l’est pas du tout, il est en tension. Sous ses airs tendres, doux et obéissants, Afi grandit, mûrit et trouve la liberté. Je dirais sans hésitation que c’est là un roman féministe, même si Afi a des regrets, elle a trouvé la force et le courage de rompre et j’ai aimé surtout cet aspect du livre !