« Devant Dieu et les hommes » – Paul Colize, éditions Hervé Chopin


devant dieu et les hommes« CE JOUR-LÀ

Ici, c’est comme tu attends la mort. La prison, elle te tue. Chaque jour, elle grignote un peu de la vie qui est en toi. Elle t’enlève les choses les plus belles. Tu vois pas plus loin que les murs qui sont autour, tu sens plus la chaleur du soleil sur ta peau, tu sais plus le goût du vin dans ta bouche. Aussi, tu as plus l’odeur de tes enfants. Tu aimerais mettre ta main dans leurs cheveux, mais tes enfants, ils sont plus là. La prison, elle t’enlève tout ça. »

Eh bien très bonne surprise pour moi à cette lecture de Paul Colize, la première, et j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre. Plusieurs qualités ici réunies: l’écriture impeccable, facile à suivre et claire dans ses propos, le sujet et la façon de le traiter. Deux sujets en fait. Bien sûr le procès dont il est question, et les femmes. On a là un propos limpide sur la place faite aux femmes, ici dans la presse – belge en l’occurrence-.

« D’une voix chevrotante, elle lui relata les difficultés auxquelles elle était confrontée; les quolibets de ses confrères, sa prise de notes lacunaire, son état émotionnel, l’insistance d’Henrion, la visite de Bonnet.

-J’en arrive à m’interroger sur mes compétences professionnelles et mes capacités mentales. Suis-je assez solide et qualifiée pour gérer cette situation? Ne ferais-je pas mieux de m’avouer vaincue et de proposer à Wellers de  me décharger de cette mission?

Hortense haussa soudainement le ton.

-Un instant, madame, je vous prends sur une autre ligne.

Un déclic marqua la fin de la conversation.[…]

La voix d’Hortense retentit à nouveau.

-Catherine, tu es là?

-Oui.

-J’ai changé d’endroit, les murs ont des oreilles.

Katarzyna objecta.

-Personne ne nous espionne.

-Peut-être, mais ce que j’ai à te dire doit rester strictement entre nous.

-Je t’écoute.

Hortense s’éclaircit la gorge.

-Je t’interdis d’abandonner. Ce serait la pire erreur de ta vie. Notre avenir est en jeu. »

Le 8 août 1956 a lieu une des plus terribles catastrophes qui marqua la Belgique, l’incendie dans la mine du Bois du Cazier, qui fit plus de 250 morts. S’emparant de cette histoire, Paul Colize écrit celle de deux immigrés italiens qui travaillaient là, et réchappent de l’incendie. Mais leur chef – surnommé le Kapo –  lui, est mort, juste à côté d’eux. Il n’en faut pas plus pour qu’on les arrête, qu’on les emprisonne et enfin qu’on les juge. A charge ça va de soi. Ils parlent au tribunal de leurs conditions de vie et de travail.

« C’est pas seulement l’endroit là où on habitait. Tu avais aussi la mauvaise sécurité dans la mine. Au Bois du Cazier, les poteaux qui tenaient les galeries ils étaient en bois. Si le feu il venait, tu étais sûr de mourir. Tu as aussi le risque avec les éboulements, les coups avec le grisou, l’accident avec les explosifs ou la chute dans le puits. Aussi, c’est la poche d’eau que tu vois pas et qui éclate quand tu creuses avec le marteau-pic. Chaque année, c’est des camarades qui meurent. Si tu as survécu à tout ça, tu sais que tu as plus beaucoup d’années à vivre pourquoi chaque jour, tu abîmes un peu ta santé avec la poussière que tu avales dans les poumons. Quand tu respires ça fait le bruit comme une locomotive. Si tu montes un escalier, tu crois que tu vas évanouir en haut. Alors, tu tousses et tu sais que tu peux pas guérir. »

L’auteur fait ici, lui, son réquisitoire contre une société raciste d’une part et méprisante envers les femmes d’autre part. Le gros plus de ce roman, c’est la finesse de la construction, la grande tendresse qu’on sent chez l’auteur pour ces personnages exploités puis accusés et humiliés, le gros plus c’est la fluidité de la narration, pas une seconde d’ennui, pas un mot de trop, la réussite c’est que tout est lié sans heurt, et que ce roman est lisible à mon sens par un très large public.

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Les valeurs qui y sont mises en avant sont, j’ose l’espérer, celles du plus grand nombre: la tolérance, l’équité, le respect…bon vous me direz qu’on peut rêver, mais quoi qu’il en soit Paul Colize met ici son écriture au service d’un propos humaniste que je ne peux qu’aimer. Il élabore un vrai suspense, pose de vraies questions et relate un procès dans lequel la jeune journaliste, mise à rude épreuve par le machisme ambiant, parviendra à briller par sa ténacité, son intelligence, son courage et ses capacités de compassion. Katarzyna est d’origine polonaise et n’en revient pas quand son supérieur l’envoie au tribunal. Or, ce n’est pas du tout par hasard. Elle suivra le procès des deux mineurs italiens qui n’aimaient pas leur boss – tout comme de nombreux autres mineurs – et qui sont accusés d’avoir profité de la catastrophe pour le tuer.

C’est donc surtout à ce procès que l’on assiste, à la rude bataille que doit mener la jeune femme pour se faire respecter et tenir sa place de journaliste, aux interventions des deux parties, aux propos des accusés. Katarzyna jouera un rôle très important pour la suite, sa finesse et son sens de l’observation vont lui permettre de lever le voile sur la vérité.

Un livre remarquable et intelligent pour parler de sujets graves sans ennui, sans lourdeur et avec beaucoup d’humanité.

Bref, vous l’aurez compris, je lirai d’autres romans de Paul Colize, j’ai vraiment dévoré cette histoire. Je vous conseille vivement ce roman !