« À la suite de la publication par un révérend anglais, en 1857, d’un livre évoquant tout ce qu’il était possible de trouver sur une plage, des milliers de gens se lancèrent à la recherche de coquillages. Buccins, saint-jacques, conques spiralées et autres couteaux. Ils nettoyaient ces maisons vides jusqu’à ce qu’elles brillent comme de la céramique. C’était autant de souvenirs de la mer en carbonate de calcium dans lesquels les amants voyaient des bouts de leur histoire particulière et que les enfants conservaient dans des coffres avec leurs billes, leurs bilboquets et leurs petits canons en bois. Des années plus tard, on trouverait au milieu d’immenses vitrines de musées des scarabées numérotés, des mâchoires de requin, des oiseaux tropicaux aux ailes déployées et aux yeux de verre, la classification obsessionnelle du monde naturel. Des gorilles mourraient en Afrique pour être remontés et exposés à New York. Personne ne verrait ni les coutures ni les clous. »
C’est ici un extrait certes assez long, le premier paragraphe de ce livre très difficile à partager. Ce début n’annonce pas vraiment le propos majeur de ce livre compliqué à chroniquer pour moi. A savoir un pan de l’histoire du Brésil dans les années 80 après l’assassinat d’un député et à travers une famille. La narratrice est la fille de cette famille, passionnée de taxidermie – elle est aux anges en trouvant des os. À la station-service:
« »Fais voir un peu ce que tu as dans les mains, là ». J’ai serré plus fort parce que je me suis dit que tout devait lui appartenir, les pompes à essence, le boui-boui graisseux, les femmes toutes nues, le petit fémur. Il a souri. « C’est un os de moufette, ça. » a-t-il dit, puis il a repris son travail sur le vélo.
Moufette. À mon retour à la maison, j’irais ranger l’os dans une boîte à chaussures avec mes autres trésors, parmi lesquels un bout de carapace de tatou, quatre graines de kapokier, quelques pignes de pin et mes dents de lait. Ma mère n’aimait pas du tout cette collection. »
C’est ici le temps d’après les attentats, d’après les assassinats, des temps qui imprègnent encore profondément la société brésilienne. Bien que la dictature soit passée, des traces persistent, et celles-ci affleurent à travers cette famille, celle de Cecilia. Elle, elle est partie, a quitté le Brésil, mais revient quand elle apprend au téléphone que son père est à l’hôpital. Des pages très belles sur la vie de famille, au temps de l’insouciance. Mon article sera court, parce que comme plutôt rarement je trouve ce livre très difficile soit à résumer, soit à décortiquer. C’est une atmosphère parfois pesante qui imprègne les pages, ce sont parfois des pans de lumière, grâce à Cécilia, sa fraîcheur, son goût pour la taxidermie – c’est étrange, non, ce goût-là…? -, son intelligence sensible, sa finesse d’analyse des vies qui l’entourent. Sa relation avec son frère, avec son ami aussi. Cécilia est la lumière de ce livre au fond sombre et pessimiste – enfin je trouve, moi, que le ton est pessimiste. Il n’en reste pas moins que c’est un livre très intéressant, très prenant, avec quelque chose qui pousse à tourner les pages. Il y a là beaucoup d’amour aussi, entre les membres de cette famille un peu décalée, mais beaucoup de choses tues, parce qu’il y a la presse – le père est député – , les bruits qui courent, les infamies politiques et journalistiques. Enfin, il y a les éveils sexuels, les résurgences, les retenues qui cèdent, les révélations si difficiles à assumer parfois. Ce livre en fait est très riche parlant de la société brésilienne, d’une famille, de la sexualité, des frustrations, et de ce qui apaise. C’est très beau, en fait. Quand Vinicius se confie à sa sœur:
« Ciça, pendant ces mois-là je me regardais dans la glace et je me disais: « Je suis pédé. » C’était le moment le plus difficile de ma journée. Mon cœur battait plus vite, j’avais envie de me faire du mal, je sentais la culpabilité en travers de ma gorge qui m’empêchait de respirer. Les pédés fiers de la génération suivant ne comprennent pas comment on pouvait éprouver ce sentiment qui, parfois, oui, était de la haine de soi. Il n’y avait pas d’arc-en-ciel, Ciça, rien que des coups à prendre. Des coups à prendre et la peur panique de mourir du sida. »
Voilà. Je ne peux rien en dire d’autre. Certains livres sont » indicibles », on en saisit toute la richesse seulement en les lisant. Celui-ci est un de ceux-là.
J’ai beaucoup aimé pour le ton, l’ambiance, les questions qu’on se pose et pour Cécilia, attachante entre tous. Pour les questionnements de toutes sortes qui jaillissent chez les personnages, le père député étant très intéressant et ambivalent. Un livre d’une grande richesse. Tous mes passages préférés sont ceux en compagnie de Çiça et de ses osselets .
Considérez que je ne vous ai livré ici qu’une infime part de tout ce que recèle ce roman. Je termine avec cette phrase, citation extraite du livre de Martin Nastassja : »Croire aux fauves » éditions Verticales, 2019
« Les ours ne supportent pas de regarder les yeux des humains, parce qu’ils y voient le reflet de leur propre âme. Un ours qui croise le regard d’un homme cherchera toujours à effacer ce qu’il y voit. C’est pour ça qu’il attaque, s’il voit tes yeux, inévitablement. «
Vinicius écoute The Cure, mais moi, je préfère quant à la musique et le Brésil, ce morceau:



Effectivement, le goût pour la taxidermie est un peu surprenant… Cette écriture semble envoûtante et me voilà très tentée d’autant que j’ai très peu lu de romans brésiliens. Ce sera l’occasion de découvrir cette littérature sans aucun doute très riche.
Oui parfois on ne sait comment rendre compte d’un livre notamment quand il est riche en ‘entrées ‘. Mais tu parles bien de sa ‘musique’.
Ce livre est très riche en thèmes, politique, histoire, la famille et ses liens ou désunions, le Brésil, la taxidermie. Parfois on aime beaucoup, mais on ne sait pas bien rendre compte, c’est comme ça.