Entretien avec Valentine Imhof, à propos de « Zippo » – Rouergue noir

ZIPPO, Valentine IMHOF, octobre 2019

Bonjour Valentine. C’est peu de dire que j’attendais impatiemment ce second roman, après l’énorme coup de foudre pour « Par les rafales » et Alex, cette femme déchirée et déchirante. C’était un roman plein de colère et de chagrin, plein de poésie et d’ombre.
Voici « ZIPPO », et je suis toujours aussi épatée par votre talent, qui ici s’affirme dans un roman très différent, dans lequel l’humour se taille une jolie place; on peut dire que c’est un roman policier au sens strict ( bien que vous ne vous en teniez pas qu’à ça ) . Il y a une enquête, des cadavres, des suspects et des flics. Et quels flics ! 

– J’ai entamé l’écriture de Zippo deux semaines après avoir conclu « Par les rafales » et je pense qu’il fallait à la fois que je m’ébroue de cette première histoire, et que je comble, d’une certaine manière, l’absence soudaine d’Alex, Bernd, Anton avec lesquels je venais de partager deux mois bien denses… Par ailleurs, l’écriture était devenue pour moi une activité quotidienne, et cette routine matinale a très vite commencé à me manquer. C’est le 14 février, jour de la Saint-Valentin, qu’a été débuté ce qui allait devenir « Zippo », avec pas grand-chose, deux-trois éléments jetés à la va-vite, destinés à me canaliser sans toutefois m’entraver. Puisque c’était la fête des amoureux, je me suis dit que j’allais écrire une histoire d’amour, mais pas un truc sirupeux, ni convenu. Ça a été la première décision «consciente», même si, après tout, je n’ai fait que réagir avec opportunisme à une date du calendrier, à quelques pubs entendues dans la journée, et à une nécessité, celle de me distraire en me lançant dans une nouvelle histoire…

Et puis, comme pour le précédent, c’est une image qui a surgi, celle d’un couple marchant dans la nuit, l’homme qui donne du feu à la femme, la flamme du briquet qui s’approche du visage et danse, dédoublée, dans le regard. Et scelle entre les deux quelque chose de définitif. Le choix du zippo m’a paru évident, car à la différence d’un briquet ordinaire, comme un Bic en plastique, le zippo ce sont des sons, le clic caractéristique, le frottement de la molette sur la pierre, celui de la flamme qui ne s’éteint que lorsqu’on l’étouffe en refermant le capot et c’est aussi un bel objet, sensuel, qui tient bien dans la main, dont le métal poli et les coins arrondis font qu’on le caresse machinalement (là, ce sont mes souvenirs qui ont parlé, et même si je ne fume plus, j’ai conservé plusieurs zippo)… J’ai enfin décidé, dans la foulée, que l’intrigue serait concentrée dans le Midwest, dans une grande ville, et Milwaukee, moins balisée que Chicago, m’offrait un terrain de jeu et d’exploration, a priori, intéressant. À ce moment-là, il ne m’est pas venu à l’esprit que j’écrivais un roman, ni un roman policier. Les personnages n’existaient qu’à l’état de pronoms, un « il », une « elle », un deuxième « il », et comme lorsque j’ai écrit « Par les Rafales », j’ai découvert peu à peu qui ils étaient, en les retrouvant chaque matin, à heure fixe, en les regardant faire, en les écoutant, curieuse de savoir où ils allaient bien pouvoir m’emmener. Je n’avais rien anticipé, ni le contexte policier, ni les meurtres, ni l’enquête.  J’ai suivi tout ça un peu comme on suit une série, à raison d’un chapitre par jour, avec étonnement, avec impatience et aussi avec la satisfaction – en tant que lectrice – de ne pas lire une resucée de l’histoire précédente. Je m’ennuierais dans le ressassement, il fallait que ça tranche (puisque mon souhait de départ était de me « débarrasser » de « Par les Rafales », de passer à autre chose).

Alors au lieu de poser des questions, je vous propose de vous exprimer sur quelques mots/idées « phares » de ce roman assez tordu.
Le feu, au cœur du livre avec une explosion, des ZIPPO, la soudure, la brûlure.
Le sexe et le bondage à Milwaukee et ailleurs.
Le corps, la douleur et le plaisir.                                                                                  La fantaisie, le ridicule, le second degré.

– Ces séries de mots sont tellement liées et fondues dans cette histoire – elles en forment la substance – qu’il me paraît difficile de les commenter séparément et de prendre les mots un par un. Le feu y est central, fondamental, omniprésent. Il y apparaît, sous formes diverses, aux sens propre, métaphorique, mythologique, alchimique.… Il est, par excellence, l’élément qui allie la beauté et le danger. Il fascine et captive, il permet de créer, de détruire, il est énergie brute, il réchauffe, il purifie, il cuit, il dompte le métal, il nourrit le langage de l’amour, le langage du sexe, etc. Dans ce roman, l’explosion initiale est une sorte de « big bang » : du magma a émergé un personnage qui est ce feu, dans toutes ses dimensions, tantôt couvant, tantôt dévorant. Il était difficile d’envisager avec un type pareil une histoire tiédasse, qui ne soit pas incarnée, au sens premier du terme, c’est-à-dire avec de la chair, des corps, qui éprouvent l’un par l’autre, l’un pour l’autre, à la fois de la douleur et du plaisir (dont la relation dialectique complexe dépasse la simple opposition, comme c’est le cas aussi pour la soumission/domination).

Avec ce roman très hot et très hard, vous développez encore votre talent d’écriture dans un autre registre, explorant des cerveaux perturbés et des mécanismes effroyables, le tout en parvenant à me faire rire – oui, je parle pour moi – très souvent.

– Les scènes drôles se sont insérées d’elles-mêmes. Et c’est aussi un roman référentiel dans lequel je joue avec certains topoï du polar et certains éléments de la pop-culture américaine… C’est une forme d’hommage, parodique à l’occasion (et quand on parle de degré, qu’il soit premier ou second, la chaleur n’est jamais très loin 😉 )
L’humour, dans ce roman, est effectivement assez marqué et j’ai souvent ri en l’écrivant. Dans le précédent, Kelly McLeisch était la seule à être un peu rigolote. Ici, je me suis beaucoup amusée, et dans les dialogues, et avec certains des personnages qui sont plus caricaturaux, presque bouffons, et offrent des contrepoints, des respirations, des ruptures, dans une intrigue qui peut paraître, comme vous le dites, plutôt hard, douloureuse…

Mais que sera le prochain ? Je n’ai pas l’ombre d’un doute que vous saurez encore me tenir captivée entre vos pages .

– Le prochain est encore un sacré chantier dans lequel j’avance au jugé, comme pour les précédents… C’est un peu comme un jeu de mikado, un empilement aléatoire, dans lequel les baguettes sont toutes en équilibre les unes sur les autres… J’en suis au stade où j’essaie de comprendre l’enchevêtrement, les liens qui unissent les personnages (dont certains sont déjà pas mal dessinés), les événements auxquels ils prennent part (empruntés à la grande Histoire, durant les quarante premières années du XXe siècle) et qui, souvent, les saisissent au dépourvu, les bousculent, et provoquent des réactions rarement prévisibles. Oui, je suis vraiment en train de jouer avec tout ça, sans aucune idée de ce que ça va produire.

Merci Valentine d’avoir amicalement accepté mon invitation à ce petit entretien.

-Merci Simone pour cette invitation qui est une occasion agréable de réfléchir, rétrospectivement, à ce que je fais, d’essayer d’entrevoir, même un tout petit peu, le mystère de l’écriture, qui demeure pour moi une sacrée énigme…

Cette vidéo est un merci, un hommage, un clin d’œil à Valentine ( pas de confusion avec le groupe My bloody Valentine dans le fond sonore du roman ) 

 

Quelques questions à Alexandre Civico, à propos de « Atmore Alabama  » – Actes sud/Actes Noirs

Alexandre Civico, je souhaite vous remercier tout d’abord d’avoir accepté cette petite conversation avec une lectrice. J’avoue n’avoir pas lu vos deux premiers romans édités aux éditions Rivages, « La terre sous les ongles » en 2015 et « La peau, l’écorce » en 2017. Je ne peux donc pas comparer avec ce que vous avez écrit précédemment.

Je vous découvre avec « Atmore , Alabama » qui vient de paraître chez Actes Noirs et je suis sortie de cette lecture d’un après-midi très impressionnée, très touchée aussi, et sans hésiter votre livre est pour le moment parmi ce que j’ai lu de meilleur à mon sens et à mon goût depuis le lancement de cette rentrée littéraire.

Voici ce qui m’est venu à l’esprit en lisant.

– Le premier point fort et remarquable est sans hésitation l’écriture. En effet, avec un livre de 144 pages vous racontez une histoire entière mais aussi vous posez un décor, des caractères, une atmosphère avec une précision extrême . Il y a un dépouillement de votre écriture et paradoxalement une grande richesse des émotions générées en lisant. Il me semble que ce langage sobre est lié bien sûr au caractère du personnage narrateur, néanmoins tout le livre est ainsi, les autres personnages sont eux aussi économes de mots, point de bavardage; c’est ce que j’appelle parfois un livre silencieux, alors que le « brouhaha » est partout chez les personnages principaux, dans leur corps et dans leur esprit. Leurs sentiments s’expriment autrement ( la boxe par exemple ). Pouvez-vous me parler de ce travail sur l’écriture : vocabulaire, images comme « le museau » de la locomotive ou le ciel « infesté » d’étoiles, le ton d’Eve aussi, son esprit vif et son sens de la répartie, et surtout comment vous atteignez à des phrases aussi parfaites que celle que j’ai relevée :

« Toi et moi, nous sommes des rois sans paupières, seule la douleur nous préserve de la mélancolie. »

C’est une phrase pure et terrible, qui me remue profondément.

– Merci chère Simone de m’offrir cet espace et de me permettre d’expliquer un peu plus avant mon travail et mon propos.

Mon écriture se construit sur l’ellipse. Je pense fondamentalement qu’un texte doit laisser la place au lecteur, lui permettre de faire son « travail de lecture ». Aussi, rester dans l’esquisse des situations, n’exprimer les sentiments de mes personnages que par leurs agissements me semble essentiel. J’ai tendance à penser que l’on est ce que l’on fait (sans doute beaucoup trop lu Sartre à l’adolescence) et que « révéler » la psychologie des personnages n’a pas d’intérêt particulier. C’est sans doute ce qui donne une forme de sécheresse à ma façon d’écrire.

Ensuite, j’ai en effet un goût pour l’image, pour une certaine poésie cruelle et c’est certainement le produit d’un fantasme d’écrivain, celui de parler directement au ventre. J’aimerais que le lecteur ressente « physiquement » ce que je tente d’exprimer, comme une forme de synesthésie (là encore, les lectures adolescentes ont dû polluer un peu mon esprit). La manière dont cette écriture se forme, en revanche, reste un mystère pour moi. Je me laisse porter par les phrases qui viennent sans, souvent, que j’aie besoin de les appeler. Ce sont ces phrases qui ont construit, par exemple, le personnage d’Eve et non le contraire.

– Parlez-moi du choix de ce binôme Eve et le narrateur qui partagent leurs errances, duo pas si improbable qu’il peut sembler – ils aiment la littérature et les mots , les verbes ! – parfois tendre et assez ambigu jusqu’à la fin

– Le binôme que forment Eve et le narrateur n’était pas prémédité. Eve, au départ, devait simplement permettre à mon personnage d’exprimer sa douleur, de la faire ressentir. Evidemment, le choix de cette jeune femme qui renvoie le narrateur à son histoire, était volontaire. Eve serait le miroir de son drame. Mais elle a pris peu à peu son autonomie, elle a commencé à s’exprimer, justement à travers ces phrases qui affluaient. Elle a donc pris une place bien plus importante que ce que j’avais prévu au départ. Dans le fond, Eve est devenue peu à peu ma voix à moi. En quelque sorte, pour reprendre la vieille antienne flaubertienne, Eve, c’est moi.

 

« Regarde,  la triste humanité qui danse sur des tessons de bouteille. Elle ne peut s’arrêter, sinon elle ressent la douleur. Nous, nous avons simplement arrêté de danser, dit Eve. »

– Pour finir, et inévitablement, parlez-moi de votre Amérique, celle que vous nous dépeignez ici et particulièrement de l’Alabama – qui n’a déjà pas une réputation reluisante – . J’ai perçu la fête qui se déroule dans le temps de l’histoire comme une image symbolique forte de cette Amérique « en toc », si clinquante pour cacher sa misère , ses misères . Si brutale pour la même raison. Qu’en pensez-vous?

-Atmore Alabama n’aurait pas pu s’écrire sans ce voyage que j’ai effectué là-bas. J’ai su, en rentrant, que la ville en elle-même deviendrait un personnage à part entière du roman. Je ne prétends parler que de l’Amérique que j’ai vue, une partie infinitésimale de ce pays-continent et de sa diversité, mais cela a été un véritable choc. Notre « pratique » de l’Amérique, toute la culture de masse que nous en recevons, nous fait croire à une relative proximité. Or, en me rendant sur place, j’ai vu que ce qui nous sépare est bien plus important que ce que j’imaginais. Ce n’est pas la violence qui m’a frappée, mais plutôt une satisfaction, un désir de se raccrocher à un mode que vie quoi qu’il en coûte. La misère est là, bien présente, visible, mais elle ne paraît rien remettre en question. Je n’ai fait que « frôler » les habitants de cette ville, en dire des choses définitives serait malhonnête. En revanche, j’ai vu des gens très fermés sur eux-même, sur la «communauté » , comme si le monde se réduisait aux quelques dizaines de kilomètres carrés du comté d’Escambia et qu’on ne voulait absolument pas savoir ce qui se passe ailleurs. D’une certaine façon, j’ai « compris » pourquoi ces gens votent comme ils votent, pensent comme ils pensent. Ils ne sont pas des salauds, je ne veux pas les montrer comme cela, mais simplement, leur monde se réduit à quelques enjambées.

 

« Ce sont des enfants, m’avait dit Eve un jour. Pourquoi crois-tu que les lumières de la ville sont toujours allumées? Ils ont peur du noir. Dans l’obscurité, ils ne sont rien, ils s’évanouissent. Ils ont peur de ce qu’ils ne verront pas. »

Alexandre, encore merci d’avoir accepté de me répondre, de m’avoir accordé un peu de temps. Je souhaite une longue vie à ce livre beau et puissant et une longue suite à votre travail d’auteur.

Et avec Willy DeVille, on entend aussi Johnny Cash

 

« Les ardents » – Nadine Ribault – Le Mot et le Reste

« L’hiver avait détérioré le château de Gisphild. Les hommes du hameau avaient donc été appelés, ainsi que ceux des villages environnants, pour en consolider les palissades. Soumis aux vents marins, à l’humidité des longs automnes, aux gels d’hiver sans fin, à la moisissure qui en suçait les parois de bois, les pieux et les pentes, à l’enfer redoutable d’attaques régulières, le château menaçait de crouler, réduit à rien de plus, sur sa motte, qu’à la chair et aux os d’une femme solitaire qui, dans son donjon, retranchée, faisait régner à ce point sa loi qu’elle décidait de la vie de chacun et menait au-delà de l’épouvante ce qu’il est d’usage d’appeler le pouvoir. »

Magnifique, parfaite amorce pour ce roman qui m’a vraiment fait voyager dans le temps et dans ces Flandres maritimes que je ne connais pas. Plein d’une poésie tout à la fois délicate et cruelle, voici l’histoire d’Isentraud en son château de Gisphild à la fin du XIème siècle, dans les Flandres maritimes. Elle mène d’une poigne de fer sans pitié son domaine, ses sujets et la vie de son fils Arbogast.

Ce livre se démarque beaucoup de ce que je lis depuis un bon moment. Et ça a été un incroyable plaisir que cette écriture comme de la dentelle, riche et fluide en même temps et si fine dans son propos. Sous forme de conte ou de fable, Nadine Ribault, nous dépeignant à sa manière que je trouve unique le monde d’hier, démontre avec force que rien ne change réellement. Que les relations humaines sont immuables, que le genre humain est ainsi fait, plein de forces contraires.

Il n’est pas facile de parler de cette histoire toute brodée d’une poésie délicate, parfois drôle ( avec le personnage d’Inis qui a un côté « venu de l’antique » ) et parle pourtant d’un monde dur, agonisant sous la violence d’Isentraud et sous le mal des ardents. La moisissure, le froid, l’humidité rongent les palissades, mais le feu de la maladie ronge, lui, les esprits et les corps.

« Quand, surgissant de l’inconnu et du mystère, l’étrangère était apparue au château, qu’elle était descendue du chariot qui l’amenait, pour se retrouver face à Isentraud, ses sourcils, ses longs cheveux noirs  et sa peau pâle dénonçant ses origines romaines, le sang d’Isentraud n’avait fait qu’un tour. Les yeux plissés, le visage implacable, elle avait décoché les flèches du refus le plus viscéralement haineux qui se pût concevoir d’une telle union. « 

Je n’entrerai pas dans le détail, c’est une histoire à lire, chapitre après chapitre au long des trois parties. Il y a un décor, somptueusement peint, décrit avec des couleurs, des odeurs, des sensations au bruit de la mer et du vent. Les lieux, les paysages ont une extrême importance pour l’atmosphère, en particulier pour cet hiver assassin de la seconde partie, cet hiver qui va faire trembler sur ses bases la rude Isentraud et son fief. L’auteure maîtrise à la perfection l’art de placer le lecteur, la lectrice, dans ce décor, on le voit, on sent le froid ou la brise, on perçoit les lumières, et on perçoit aussi le danger, la menace; c’est de la magie pure !

« D’un pas incertain, percevant de plus en plus le froid appuyé contre sa poitrine essoufflée, il marchait et son corps semblait s’allonger, se déformer, puis se rétrécir, rapetisser et se tasser. La lumière qui régnait là s’ébattait de toutes parts et le garçon était convaincu d’avancer vers l’extrémité de ce royaume de blancheur glaciale aux allures de banquise.

-Ah ! murmura-t-il. Comme voici remuées mes entrailles et les cheveux me dressent sur la tête, pire qu’à avoir vu des fantômes. Et plus de voix pour crier cette fois. Voici les portes de l’au-delà.

De temps à autre, une trouée se faisait et, brusquement, une colline céleste apparut au-dessus de laquelle étaient suspendus deux oiseaux tels deux sourcils noirs dans un visage qu’emmuraient les arêtes des arbres. Inis tressaillit et s’arrêta net, tremblant des pieds à la tête. C’était l’île aux ajoncs, méconnaissable. Et là, devant l’île qui ne ressemblait plus à une île, un corps était couché. »

Il y a un mariage, celui d’Arbogast avec la belle Goda ramenée d’une autre contrée. Sous l’influence de sa mère, qui déteste cette brune étrangère, Arbogast, soumis, se mettra à détester sa femme et la condamnera à un isolement qu’elle va transformer pour survivre en une sorte d’ascèse au service des plus pauvres. Superbe femme que Goda, qui incarne si bien l’exclusion et la résistance.

« Quand il visitait son épouse, Arbogast, auquel sa mère avait donné des ordres indiscutables, voyait sa résistance et que le pain et l’eau qu’on lui donnait la nourrissait presque aussi bien qu’un festin. Le silence régnait. Arbogast s’asseyait. Goda se rasseyait à son tour derrière sa broderie et reprenait le fil de laine qu’elle tirait précédemment. Son visage était blême. elle baissait ses paupières violettes.

-Tu nourris les gueux, reprochait le seigneur de Gisphild. Nous les détestons. si tu les nourris en dehors des jours d’aumône, ils viendront chaque fois plus nombreux. Je te défends de le faire. À Gisphild, on apporte le fruit de son labeur. Personne ne vient la main tendue. »

Parmi les autres personnages, outre l’ami d’Arbogast, Bruny, comme tous au service d’Isentraud

« -Ah ! Bruny ! s’exclamait Arbogast avant d’aller prendre du repos pour mieux combattre le lendemain. Si tu savais les sempiternels cauchemars que je fais où les fauves ont tôt-fait de déglutir ma chair ! Ton amitié seule, au réveil, me rassure. »

il y a Inis le chevrier, une sorte de faune, léger, railleur, coquin et malin.

« Inis le chevrier était là, à l’exacte démarcation des deux espaces, rigide, telle une statue d’albâtre au sommet d’un escalier, assis sur une grosse pierre, sur la peau de chèvre qui ne quittait que rarement ses épaules et dont les petits sabots durs roulaient à intervalles réguliers sous l’effet de la brise printanière. […] Le garçon avait une étrange allure, ainsi perché, ses jambes ne touchant plus terre, à croire que, gardien du globe graniteux qui venait de tomber de la nuit, le faune s’interrogeait pour trouver le moyen, par quelque mélodie subtile, de rendre à ce dernier un mouvement singulier. Assurément l’arrivée du chevalier avait figé le garçon qui s’apprêtait à jouer du pipeau. »

Le jeune chevrier un peu plus loin s’en donne à cœur joie avec les chambrières

« Hou !  Le beau petit lapin qu’on a levé là ! « 

Et il y a la belle Abrielle qui attrapera de son regard sombre le cœur de Bruny, sans renoncer à sa tâche.

« De sire Bruny, on avait toujours dit qu’il était un superbe aventurier, bien entraîné, beau comme le soleil, vaillant, valeureux, rapide, redouté et fervent, ayant un courage de fer; et d’Abrielle, que l’on couvrait de fleurs les traces de ses pas, lui dédiant des vers, l’invitant à danser pour les fêtes de mai, que jamais, d’œil mortel, on n’avait contemplé une si belle créature, son corps ayant tout du feu qui, de loin, vous transportait d’ébahissement, vous attirait et de près, vous brûlait la cervelle, qu’une fois entre les mains d’un homme, il enflammait les entrailles de ce dernier. Abrielle, disait-on, était une enchanteresse aussi bien qu’une fieffée sorcière. »

Sa tâche est de soigner Baudime d’abord, puis tous les malades. Baudime est un des premiers ardents, Baudime l’ermite, le sage qui peignait des enluminures dans un grand scriptorium

« […] Je savais faire des pourpres extraits des plus beaux murex qui fussent, des filigranes de vermillon, des initiales magnifiques, mais je m’ennuyais des petites gens qui, mourant sous les pieds des grands, éclaboussaient la terre d’un plus sombre abécédaire. « Ah ! leur ai-je dit à tous, je ne toucherai plus un livre et n’y peindrai plus une lettrine, entendez-vous, car au fond de ces écoles, voyez-vous, on nous fait ignorants ». »

Baudime le révolté qui en de très belles pages raconte l’histoire d’Abrielle et la sienne à Bruny, énonçant avec une force rare des vérités qui dix siècles plus tard sont toujours vraies.

« Enfin, de retour à Gisphild, j’ai contracté le mal des Ardents. J’ai vu la première tache du Diable sur mes doigts et elle s’est étendue, noire, brûlante et puante. Je ne sentais plus le bout de mes membres et j’entendais des voix. La chaleur me cuisait la chair. ma peau a commencé à partir en lambeaux. Enfin j’ai perdu ces doigts- là.

-Où veux-tu en venir? interrompit Bruny.

-À ceci : ce ne sont pas nos idéaux qui doivent voler en éclats, ce sont les têtes des bourreaux.

Bruny se leva pour partir

-En ce domaine, poursuivit le vieil homme, on n’a que mépris pour autrui, on ne se soucie de rien d’autre que de pouvoir, de guerre et de refuser l’asile à l’étrangère. On laisse mourir à petit feu. On fait mine de rien. On bafoue la justice. On parle avec deux bouches. On enferme. On torture. Et tout ne se passe pas comme il faudrait. Dévisager Isentraud, c’est en crever. »

Ce mal, c’est l’ergotisme qui provoque des douleurs brûlantes comme le feu et une gangrène des membres. Par la voix de cet homme, l’auteure expose avec beaucoup d’intelligence son propos tellement contemporain. 

La seconde partie du roman est un hiver ainsi dépeint:

« Un vent lugubre hurlait et de longues cordelles de brouillard couchaient, nuit et jour, dans les fossés, au pied du château. Cet hiver prenait l’allure d’une fin et transperçait les êtres de sa violence tandis que la mer, à ce point grondante, luttant du pied de ses vagues contre le gel qui la voulait prendre, donnait l’impression que, sous peu, elle bondirait par-dessus les dunes et viendrait se blottir dans la lande, croyant ainsi échapper au froid. »

Mais le grand froid était partout, visiteur de mauvais aloi. »

Le mal des ardents, insidieusement, silencieusement, gagne le domaine d’Isentraud. Il commence en sourdine d’abord, puis de façon plus apparente, et le combat contre ce fléau est une extraordinaire allégorie. 

Grande histoire dans laquelle l’amour, l’amitié sont mis à l’épreuve, mais parviennent à résister sur la base chancelante de temps sombres et violents. Grands portraits de femmes puissantes, l’une en cruauté et goût de la toute puissance et du pouvoir, les deux autres en persévérance, patience, obstination, pleines de compassion et de tendresse…Goda et Abrielle, la brune et la blonde, amies envers et contre tout, ces deux femmes arrivent à mener un combat qu’on sait, hélas, en partie perdu d’avance, mais apportent  aux ardents qu’elles soignent un réconfort bienveillant et obstiné. Elles sont les figures qui illuminent cette histoire, comme Inis, mais lui est plutôt commentateur qu’acteur, il apparaît par moments, comme une ponctuation.

Dans une ambiance décrivant en même temps la décadence, la pourriture et la profonde humanité de Goda et Abrielle, porteuses d’amour, et de générosité, résistantes, ce roman est construit parfaitement en une boucle qui se referme en beauté, sur des pages sublimes.

« -Inis, dit Abrielle, c’en est fait. Bientôt, à Gisphild, resteront la terre, la mer, les arbres, les oiseaux et le faucon songeur planant au-dessus des ruines. Amour est un tyran cruel, dit-on ! Et j’ai connu l’homme le plus parfait du monde. Il est entré à l’intérieur de mon cœur. Mort ou vif, il y occupe toute la place, il n’en sortira jamais et nul autre n’y entrera. »

Mon article est je le sais incomplet, imparfait pour ce roman si beau. Je n’ai certes pas le talent de Nadine Ribault, mais en tous cas, j’espère vous amener à lire ce livre. Quoi qu’il en soit, c’est un gros coup de cœur pour cette rentrée. L’écriture est d’une beauté et d’une précision qui font de ce livre une lecture envoûtante, pleine de personnalité et extrêmement riche en sujets de réflexions sur notre monde. J’espère que les quelques extraits que je partage vous porteront vers ce roman si fort, si beau et pertinent.

Demain, je vous propose un entretien que Nadine Ribault a eu la gentillesse de m’accorder, qui a donné lieu à des échanges vraiment passionnants. Une magnifique découverte littéraire et humaine.

« Un silence brutal » – Ron Rash – Gallimard/La Noire, traduit par Isabelle Reinharez

« Alors que le soleil colore encore la montagne, des êtres aux ailes de cuir noir tournoient déjà à faible hauteur. Les premières lucioles clignotent, indolentes. Au-delà de cette prairie des cigales s’emballent et ralentissent comme autant de machines à coudre. Tout le reste paré pour la nuit, hormis la nuit elle-même. Je regarde l’ultime lueur s’élever au-dessus de la rase campagne. Au sol des ombres suintent et s’épaississent. Des arbres en cercle forment des rives. La prairie se mue en étang qui s’emplit, à la surface des dizaines de suzanne-aux-yeux-noirs. »

 

Ron Rash, toujours parfait. Ce livre commence avec un court préambule, une descente dans la grotte de Lascaux, subtile métaphore sur les profondeurs, ce qui s’y cache, ce qui en resurgit, et sur la créativité que génère la nature quand on y est en phase, quand elle nourrit, enchante et effraie aussi. Le propos est plein de finesse et on le comprend mieux au fil des pages. Ne pas négliger la phrase en exergue extraite du livre   « Le chant du monde » de Jean Giono, auteur qu’admire Ron Rash. Car rien n’est hasard ici, la construction à plusieurs voix et l’avancée dans le récit, tout est au millimètre sans qu’on s’en aperçoive. Travail d’orfèvre.

Becky aux enfants en visite au parc:

« Je parie qu’il y a autre chose que vous ne savez pas. Que des jaguars et des perroquets vivaient autrefois dans ces montagnes. Presque tout le monde pense que les perroquets ont disparu il y a plus d’un siècle, mais moi je connais un monsieur, et lui il dit qu’il en a vu en 1944. Du coup, j’ai envie de croire qu’il en reste quelques-uns par ici, pas vous ? »

Les enfants firent signe que oui.

Je leur montre un nid de colibri vide, leur permets de toucher une carapace de tortue boîte , d’autres petites bricoles. enfin nous remontons au-delà du pont pour aller nous asseoir sur la berge. »

On se souvient déjà de l’évocation des perroquets dans « Une terre d’ombre ».

Tout ce livre est ainsi plein de nuances, de pensées en filigranes, plein de touches délicates, répétées, qui amènent à percevoir le fond très riche du propos. On a le sentiment que Ron Rash, auteur de plusieurs recueils de poésie dans son pays, tend inexorablement à cette vocation première de poète, dans ce livre plus que jamais à travers le personnage de Becky. Becky qui aime, protège, transmet son savoir aux enfants et aux visiteurs dans le parc régional de Locust Creek. Becky qui défend le vieux Gerald malgré les accusations qui pèsent sur lui.

« Bientôt Gerald et moi serons assis sur sa galerie, une bassine en fer-blanc tambourinant au fur et à mesure qu’y tomberont les haricots effilés. Tu n’as pas davantage de famille que moi, m’avait-il lancé quand je lui avais appris que mes parents étaient morts et que j’étais fille unique. Il m’avait parlé de son fils, de sa femme et de sa sœur, tous disparus avant lui malgré leur plus jeune âge. J’en ai assez d’être oublié ici-bas, avait-il avoué un jour, les yeux embués de larmes.

Mais oublié jamais vous ne le serez par moi. Jamais par moi. Jamais. »

Et puis il y a Les, une fois encore dans l’œuvre de Ron Rash, ce shérif un peu las, mais surtout brave homme plein de compréhension et de compassion ( on se rappelle des shérifs de « Un pied au paradis » et de « Serena » ).

L’intrigue est construite sur la découverte de truites empoisonnées dans le parc et de Gerald, qui incarne la génération respectueuse de la nature, accusé par Tucker. Lui appartient à la génération du monde des affaires et de l’argent et il gère le parc en pensant avant tout à l’argent qui entre dans les caisses grâce au tourisme, en particulier les pêcheurs. Becky va soutenir Gerald bec et ongles, Les va jouer le modérateur, bref, il y a bien une enquête qui est surtout prétexte à nous offrir des pages merveilleuses sur la beauté de la nature à travers les yeux de Becky qui souvent va écrire dans le calme des lieux. De la poésie dans laquelle Becky invente un vocabulaire:

« le nid du colibri au bord de la prairie – un dé de paille

les ailes du colibri – vitrail animé dans un soudain scintillement

de soleil

des fleurs des champs oscillent dans leur florabondance

les ailes de papyrus grinçantes de la sauterelle »

Je dois dire que ma perception de cette lecture a été forcément influencée par les deux conférences avec Ron Rash que j’ai écoutées, car j’ai lu le roman après. Et j’ai bien retrouvé les colères de l’homme face au traitement que les hommes de pouvoir – économique, industriel – infligent à leur environnement, mais aussi face à la pauvreté grandissante de certaines régions, comme ces Appalaches délaissées par ce qui existe de pouvoirs publics, écoles, services postaux, sociaux  ou médicaux et fatalement emploi. Ceci entraînant cela, la jeunesse rencontre la meth, une sorte d’atroce fatalité. J’ai lu un grand nombre de livres traitant de ce fléau. Je dois dire que la rencontre de Les accompagné de ses adjoints Jarvis et Barry avec Robin, Greer et le bébé vous balance un sacré direct à l’estomac dont comme Barry, on a du mal à se remettre.

« Le pire, c’était de trouver un enfant sur les lieux. On arrivait souvent près de la maison ou du mobil-home sans rien savoir. Et puis on repérait un jouet ou un petit pot de bébé, et on avait les tripes nouées. Des trucs qui en temps normal sont associés au bonheur, comme un nounours ou une tétine, devenaient d’aussi mauvais augure que des phares brillants au fond d’un lac. »

Je dirais aussi que le passage du prêche du pasteur Waldrop est un morceau d’anthologie – où l’on voit que Ron Rash a, en plus de tout le reste, le sens de l’humour – tant ce sermon est drôle.

Court passage, le début du sermon:

« Et Pierre il était là, avec le Christ tout-puissant juste devant lui. Lui, le gars qu’on appelle toujours la pierre de l’Église et qui pataugeait sans plus de grâce qu’une mule à trois pattes. Pensez donc. Le même Pierre qu’avait vu les paralytiques filer au petit trot sans un faux pas, des aveugles les yeux baignés de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Pierre, il avait assisté à tout ça. Ses propres yeux avaient vu les morts tourniller pour se sortir de leur linceul comme le papillon de nuit se débarrasse de son cocon. Avez-vous déjà assisté à ce spectacle-là dans vos bois et dans vos champs, mes frères et mes sœurs? Moi, oui. C’était l’après-midi et le cocon j’ai cru que c’était rien qu’une merde de renard. »

Enfin on retrouve ici cette écriture profondément sensible et poétique, mais aussi pleine de vigueur et d’élan. J’ai écouté l’homme parler de sa grand-mère (ici, c’est celle de Becky), des heures qu’il passait chez elle à apprendre le nom des plantes, des fleurs, des insectes, à se poster pour regarder en silence la faune, et on comprend bien son affection pour Giono. Il y a une foule de choses dans ce roman, une foule d’actions et de déroulements tendres mais cruels et violents aussi, comme un reflet assez fidèle de la vie de ces personnages au cœur des Appalaches.

Le tout étroitement encastré dans le décor.

« Un champ fauché apparaît, les chaumes blonds noircis par un vol d’étourneaux. Sur mon passage, le champ semble s’élever dans les airs, jeter un coup d’œil pour voir ce qu’il a en-dessous, puis reprendre sa place.[…] La volée décolle à nouveau et cette fois continue à monter, un tourbillon qui s’amenuise comme aspiré par un tuyau, puis le déploiement d’un rythme brusquement relâché, qui se charge en entité alors qu’elle se plisse et se déplisse, descend au fil de l’air tel un drap claquant au vent.[…] Que pourrait y voir un enfant? Un tapis volant soudain devenu réalité? Des bancs de poissons nageant dans l’air? La volée vire à l’ouest et disparaît. »

J’ai eu le privilège d’écouter Ron Rash échanger avec le grand James Sallis, avec lequel il partage comme le dit si justement Wollanup chez Nyctalopes une grande humanité ( les deux sont poètes avant d’être romanciers ). J’ai aimé Becky et beaucoup Les, shérif amateur d’art et personnage essentiel à la communauté, intelligent, sensible et compréhensif ; peut-être bien incarnent-ils deux facettes d’un même personnage qui aime l’art et la nature, qui est apte à la révolte comme apte à la tendresse, une part traumatisée et l’autre solide…je me suis assez retrouvée dans les aspirations de ces deux êtres qui s’aiment de loin.

Chez Gerald par Becky:

« Tandis que s’éteint l’ultime clarté du soir, un bouleau blanc scintille tel un diapason frappé. Je laisse le vélo à la maison forestière et traverse la prairie. J’ai besoin de sentir la terre ferme. L’air est frais, pas froid, mais Gerald prépare une flambée. Comme toujours il y a dans l’âtre une bûche de pommier. À cause de ses jolies couleurs quand elle brûle, dit-il. Il dispose le bois d’allumage te le papier journal avec autant de soin que s’il nouait une mouche de pêche à la truite, puis il gratte une allumette. Sous les chenets le spore du bois aux pointes rouges s’épanouit. Le feu ruisselle autour des brindilles, enfle et se rassemble, s’élève en tourbillons tandis que les étincelles crépitent, éclaboussent lentement la pierre du foyer.

Sur le bois de pommier poussent des plumes rougejaunevert et le perroquet disparu semble jouer le phénix au milieu des flammes. Les paumes de Gerald s’ouvrent comme pour bénir le feu, ou peut-être pour que le feu le bénisse. Combien de milliers d’années contenues dans ce geste, sa promesse de lumière, de chaleur et de prompt repos. »

Ce roman est à placer parmi les meilleurs livres – et je les ai tous lus, romans et nouvelles – de cet écrivain qui pour moi est un des plus brillants représentants de la littérature américaine contemporaine.

« Et peut-être pour la dernière fois, je pris la roue de Mist Creek Valley, pas jusqu’au bout mais assez longtemps pour réveiller des souvenirs. J’allumais la radio, une station de vieux tubes country. Johnny Cash chantait la dure expérience des champs de coton en Arkansas. Il y avait dans sa voix une douleur que toute la renommée et les richesses qu’il avait acquises n’avaient jamais pu guérir. Son frère était mort lorsqu’ils étaient enfants et, pour une raison quelconque, on l’avait poussé à se sentir coupable. »

Et moi, j’ai choisi cette chanson :

Avant de finir sur les réflexions de Les, départ à la retraite:

« C’est ce qu’on ressent tous à l’approche de la retraite, me dis-je pour me rassurer. C’est un changement, et n’importe quel changement peut être angoissant parce qu’on perd pied. Puis je réfléchis à ce que je ne ferais pas – plus de visites pour informer de braves gens qu’une catastrophe était arrivée à une être cher. Plus jamais je n’aurais à entrer dans une maison où l’on fabriquait de la meth et où un enfant inhalait du poison. Non, m’ennuyer de temps en temps, ce serait parfait. »

Beau travail de traduction pour un roman parfait.

 

« Sous la grande roue » – Selva Almada – Métailié/bibliothèque hispano-américaine, traduit par Laura Alcoba

« La grande roue est vide, désormais, pourtant les sièges se balancent toujours légèrement. ce doit être l’air du petit matin.

Pájaro Tamai est au sol, sur le dos, et il a l’impression que la grande roue continue de tourner. mais c’est impossible car on n’entend pas de musique. Il n’entend rien du tout: sa tête est remplie d’un bruit blanc. Blanc comme le ciel – il ne l’a jamais vu comme ça – sur lequel se découpe un bout de machine, rien qu’un petit morceau, flou. C’est tout ce que sa vue parvient à saisir.

Il plisse les yeux pour voir si la roue va enfin cesser de tourner. mais c’est pire encore : soudain, c’est la vertige, à présent ce n’est plus seulement la grande roue qui tourne mais ce qui l’entoure. »

Belle découverte que cette jeune auteure argentine.

Deux adolescents gisent sur le sol boueux de la fête foraine. Blessés au couteau tous les deux, et attendant sous le ciel blanc. Attendant quoi ? Sont-ils encore vivants, inconscients, déjà morts ?

« La nuit va tomber sur toi, Pájaro. C’est ce qu’il pense, et en même temps il sourit à moitié. Car quelle nuit pourrait s’annoncer avec un ciel aussi blanc? Par « nuit », il veut dire autre chose, bien entendu. Il doit maintenir son cerveau en activité jusqu’à l’arrivée des secours. Il ne voit pas comment se tirer d’affaire. Il doit projeter des souvenirs sur ce ciel blanc qui ressemble tellement à l’écran du cinéma Cervantès, puis s’accrocher à eux.

Allez, Pájaro, allez, souviens-toi de quelque chose. »

Voilà tout l’art qu’a développé ici Selva Almada, en un roman où j’ai retrouvé avec un grand bonheur tout ce que j’aime de la littérature sud-américaine, une part d’imaginaire, de fantasques caractères masculins, sanguins, machos, buveurs, dragueurs et surtout bagarreurs, et puis un peu bêtes aussi de tous ces excès. Les personnages féminins, essentiellement épouses et mères, sont quant à elles beaucoup plus fines, plus posées, plus responsables et essentielles à l’équilibre.

Marciano Miranda et Pajarito Tamai, nés à quelques heures d’intervalle, voisins dans la même bourgade vont être aussi les meilleurs amis du monde jusqu’à ce qu’un grain de sable se mette dans les rouages, un nouvel élève dans la classe qui va les séparer, physiquement d’abord, puis affectivement.

Les pères des garçons sont des ennemis jurés qui sans cesse s’envoient des coups bas. Et bien sûr tout ça finira mal. Selva Almada brosse ici un portrait sans concessions de la virilité poussée à ses extrêmes les plus stupides; parce qu’au fond, rien de sérieux n’oppose les deux pères qui se livrent un combat de coqs, comme vont le faire leurs fils respectifs après avoir été les meilleurs amis du monde.

« Même si leur séparation se fit, d’une certaine manière, d’un commun accord, l’un et l’autre éprouvaient au fond une forme de ressentiment. Pajarito aussi sentait que son ami l’avait délaissé.

C’étaient bien les rejetons de leurs pères; les chiens ne font pas des chats, comme on dit. Ce petit ressentiment devint peu à peu une pierre dans le cœur de chacun. Et lorsque arrivèrent les vacances d’hiver, ceux qui avaient été des amis inséparables jusqu’à l’été précédent étaient devenus désormais des ennemis irréconciliables. »

C’est la construction du livre qui est absolument remarquable. Par le reste de vie de chacun des garçons blessés, l’auteure raconte à tour de rôle l’existence de ces deux familles, mêlant le délire onirique à la réalité. Chacun revoit son père, là, tout à côté, ne sachant si c’est réel, s’ils sont eux et leurs pères encore en vie ou déjà morts, sous ce ciel blanc étrange, sous cette grande roue dont les sièges ne font plus qu’osciller comme la vie dans leurs veines.

Remarquable histoire, pleine de vie et de fureur, d’abord l’enfance des garçons, avec tout ce que ça comporte de vie de bandes, de jeux de rue, de bravades. Et de craintes aussi, crainte du père pour Pajarito, enfant battu, on le sait vite.

« Un jour, il sera grand et il foutra son poing dans la gueule de son père et de quiconque osera lui dire, comme à l’instant, devant le musée, qu’il est comme Tamai. Un jour, son corps cessera d’être trop petit pour toute cette rage qu’il sent en lui depuis qu’il est doté de mémoire. »

L’assassinat de Miranda aussi, qui marque un tournant dans l’histoire. Les mères sont dignes et sensées, toutes les deux, qui tentent vainement de faciliter l’amitié des deux garçons quand les pères l’interdisent, vaillantes, pleines de sang-froid. Histoire de ces deux jeunes hommes, de l’adolescence fiévreuse qui arrive, de la jeunesse qui se pointe avec l’alcool, les sorties en boîtes de nuit, les hôtels miteux ou les toilettes de bars pour le sexe urgent, en quête d’une identité, sexuelle essentiellement, la norme étant celle qu’on sait, tout ce qui s’en écarte étant considéré comme impossible dans cette société machiste; on ne lâche pas ce livre.

J’ai vraiment aimé ce roman d’un bout à l’autre, très bien construit, écrit, avec des personnages qui même se comportant de façon stupide, violente, inconséquente, ne sont pas totalement détestables, ils sont des gens au fond assez ordinaires avec leurs sentiments et leurs préjugés face à la réalité qui se présente à eux et avec laquelle il faut bien qu’ils se confrontent, les ramenant à leur simple condition précaire d’êtres humains. Un récit parfait de bout en bout, cette fin:

« -C’est un problème entre eux. On n’a pas à s’en mêler pour l’instant – il le leur a dit de manière tellement claire qu’ils se sont immédiatement calmés. Luján et la petite bande de Miranda attendaient également, légèrement en arrière.

-Alors comme ça tu baises mon frère, sale pédé.

Et tout a commencé à coups de poing.Dès qu’ils se sot touchés, leurs corps se sont reconnus. Encore une fois, l’odeur du sang de l’autre sur ses doigts; l’odeur de l’ennemi, de nouveau, si semblable à le leur.[…]Tout a commencé là, puis les coups de feu sont venus, on s’est mis à courir, à crier, tout était hors de contrôle.

Tous deux ont fini dans la boue, à quelques mètres de distance l’un de l’autre. Les yeux ouverts, rivés sur le ciel. Tout blanc. Tout rouge. Tout blanc. »

Lecture continue parce que ça coule tout seul – ferait un très beau film, je pense – on est sous la grande roue auprès de Pajarito et Marciano, à genoux dans la boue et les yeux levés vers le ciel blanc du purgatoire. 

« Quel gâchis, putain !dit-il, et, avec le pied il écrase et enterre son mégot. »

La musique, c’est la cumbia:

Une grande réussite !