Entretien avec Valentine Imhof, à propos de « Zippo » – Rouergue noir

ZIPPO, Valentine IMHOF, octobre 2019

Bonjour Valentine. C’est peu de dire que j’attendais impatiemment ce second roman, après l’énorme coup de foudre pour « Par les rafales » et Alex, cette femme déchirée et déchirante. C’était un roman plein de colère et de chagrin, plein de poésie et d’ombre.
Voici « ZIPPO », et je suis toujours aussi épatée par votre talent, qui ici s’affirme dans un roman très différent, dans lequel l’humour se taille une jolie place; on peut dire que c’est un roman policier au sens strict ( bien que vous ne vous en teniez pas qu’à ça ) . Il y a une enquête, des cadavres, des suspects et des flics. Et quels flics ! 

– J’ai entamé l’écriture de Zippo deux semaines après avoir conclu « Par les rafales » et je pense qu’il fallait à la fois que je m’ébroue de cette première histoire, et que je comble, d’une certaine manière, l’absence soudaine d’Alex, Bernd, Anton avec lesquels je venais de partager deux mois bien denses… Par ailleurs, l’écriture était devenue pour moi une activité quotidienne, et cette routine matinale a très vite commencé à me manquer. C’est le 14 février, jour de la Saint-Valentin, qu’a été débuté ce qui allait devenir « Zippo », avec pas grand-chose, deux-trois éléments jetés à la va-vite, destinés à me canaliser sans toutefois m’entraver. Puisque c’était la fête des amoureux, je me suis dit que j’allais écrire une histoire d’amour, mais pas un truc sirupeux, ni convenu. Ça a été la première décision «consciente», même si, après tout, je n’ai fait que réagir avec opportunisme à une date du calendrier, à quelques pubs entendues dans la journée, et à une nécessité, celle de me distraire en me lançant dans une nouvelle histoire…

Et puis, comme pour le précédent, c’est une image qui a surgi, celle d’un couple marchant dans la nuit, l’homme qui donne du feu à la femme, la flamme du briquet qui s’approche du visage et danse, dédoublée, dans le regard. Et scelle entre les deux quelque chose de définitif. Le choix du zippo m’a paru évident, car à la différence d’un briquet ordinaire, comme un Bic en plastique, le zippo ce sont des sons, le clic caractéristique, le frottement de la molette sur la pierre, celui de la flamme qui ne s’éteint que lorsqu’on l’étouffe en refermant le capot et c’est aussi un bel objet, sensuel, qui tient bien dans la main, dont le métal poli et les coins arrondis font qu’on le caresse machinalement (là, ce sont mes souvenirs qui ont parlé, et même si je ne fume plus, j’ai conservé plusieurs zippo)… J’ai enfin décidé, dans la foulée, que l’intrigue serait concentrée dans le Midwest, dans une grande ville, et Milwaukee, moins balisée que Chicago, m’offrait un terrain de jeu et d’exploration, a priori, intéressant. À ce moment-là, il ne m’est pas venu à l’esprit que j’écrivais un roman, ni un roman policier. Les personnages n’existaient qu’à l’état de pronoms, un « il », une « elle », un deuxième « il », et comme lorsque j’ai écrit « Par les Rafales », j’ai découvert peu à peu qui ils étaient, en les retrouvant chaque matin, à heure fixe, en les regardant faire, en les écoutant, curieuse de savoir où ils allaient bien pouvoir m’emmener. Je n’avais rien anticipé, ni le contexte policier, ni les meurtres, ni l’enquête.  J’ai suivi tout ça un peu comme on suit une série, à raison d’un chapitre par jour, avec étonnement, avec impatience et aussi avec la satisfaction – en tant que lectrice – de ne pas lire une resucée de l’histoire précédente. Je m’ennuierais dans le ressassement, il fallait que ça tranche (puisque mon souhait de départ était de me « débarrasser » de « Par les Rafales », de passer à autre chose).

Alors au lieu de poser des questions, je vous propose de vous exprimer sur quelques mots/idées « phares » de ce roman assez tordu.
Le feu, au cœur du livre avec une explosion, des ZIPPO, la soudure, la brûlure.
Le sexe et le bondage à Milwaukee et ailleurs.
Le corps, la douleur et le plaisir.                                                                                  La fantaisie, le ridicule, le second degré.

– Ces séries de mots sont tellement liées et fondues dans cette histoire – elles en forment la substance – qu’il me paraît difficile de les commenter séparément et de prendre les mots un par un. Le feu y est central, fondamental, omniprésent. Il y apparaît, sous formes diverses, aux sens propre, métaphorique, mythologique, alchimique.… Il est, par excellence, l’élément qui allie la beauté et le danger. Il fascine et captive, il permet de créer, de détruire, il est énergie brute, il réchauffe, il purifie, il cuit, il dompte le métal, il nourrit le langage de l’amour, le langage du sexe, etc. Dans ce roman, l’explosion initiale est une sorte de « big bang » : du magma a émergé un personnage qui est ce feu, dans toutes ses dimensions, tantôt couvant, tantôt dévorant. Il était difficile d’envisager avec un type pareil une histoire tiédasse, qui ne soit pas incarnée, au sens premier du terme, c’est-à-dire avec de la chair, des corps, qui éprouvent l’un par l’autre, l’un pour l’autre, à la fois de la douleur et du plaisir (dont la relation dialectique complexe dépasse la simple opposition, comme c’est le cas aussi pour la soumission/domination).

Avec ce roman très hot et très hard, vous développez encore votre talent d’écriture dans un autre registre, explorant des cerveaux perturbés et des mécanismes effroyables, le tout en parvenant à me faire rire – oui, je parle pour moi – très souvent.

– Les scènes drôles se sont insérées d’elles-mêmes. Et c’est aussi un roman référentiel dans lequel je joue avec certains topoï du polar et certains éléments de la pop-culture américaine… C’est une forme d’hommage, parodique à l’occasion (et quand on parle de degré, qu’il soit premier ou second, la chaleur n’est jamais très loin 😉 )
L’humour, dans ce roman, est effectivement assez marqué et j’ai souvent ri en l’écrivant. Dans le précédent, Kelly McLeisch était la seule à être un peu rigolote. Ici, je me suis beaucoup amusée, et dans les dialogues, et avec certains des personnages qui sont plus caricaturaux, presque bouffons, et offrent des contrepoints, des respirations, des ruptures, dans une intrigue qui peut paraître, comme vous le dites, plutôt hard, douloureuse…

Mais que sera le prochain ? Je n’ai pas l’ombre d’un doute que vous saurez encore me tenir captivée entre vos pages .

– Le prochain est encore un sacré chantier dans lequel j’avance au jugé, comme pour les précédents… C’est un peu comme un jeu de mikado, un empilement aléatoire, dans lequel les baguettes sont toutes en équilibre les unes sur les autres… J’en suis au stade où j’essaie de comprendre l’enchevêtrement, les liens qui unissent les personnages (dont certains sont déjà pas mal dessinés), les événements auxquels ils prennent part (empruntés à la grande Histoire, durant les quarante premières années du XXe siècle) et qui, souvent, les saisissent au dépourvu, les bousculent, et provoquent des réactions rarement prévisibles. Oui, je suis vraiment en train de jouer avec tout ça, sans aucune idée de ce que ça va produire.

Merci Valentine d’avoir amicalement accepté mon invitation à ce petit entretien.

-Merci Simone pour cette invitation qui est une occasion agréable de réfléchir, rétrospectivement, à ce que je fais, d’essayer d’entrevoir, même un tout petit peu, le mystère de l’écriture, qui demeure pour moi une sacrée énigme…

Cette vidéo est un merci, un hommage, un clin d’œil à Valentine ( pas de confusion avec le groupe My bloody Valentine dans le fond sonore du roman ) 

 

« Zippo » – Valentine Imhof – éditions du Rouergue/Rouergue noir

« Extrait du prologue:

« Horizon vacillant. Horizon vertical. Horizon disparu. De plein fouet. Douze tonnes tête la première qui se fracassent. La surface dure de l’océan comme un blindage impénétrable. Une plaque de titane qui ondule, tempête, fulmine. Explosion à l’impact. Déflagration assourdissante. La carlingue pulvérisée. Les hommes et les morceaux de métal déchiquetés fusent et retombent en pluie drue. »

Début du premier chapitre:

« Le clic de son Zippo. Il pourrait le reconnaître entre mille. Dans une cacophonie de bruits parasites. Dans le vacarme assourdissant de l’usine d’embouteillage. Dans la confusion brutale d’une fin du monde. Ce son unique quand il l’ouvre du pouce avant d’en faire rouler la molette, et le claquement sec du capot sur charnière qui étouffe abruptement la flamme. Ce double-clic à répétition remplit sa tête et estompe toutes les conversations qui saturent le bar. »

Bienvenue dans une histoire très très très tordue, très très très « hot », un roman très différent du merveilleux « Par les rafales », mais avec le même talent pour embarquer la lectrice dans un univers qui peu à peu va glisser de la « simple » enquête policière à quelque chose de bien plus complexe. Franchement, Valentine Imhof est à l’aise avec le noir. Mais avant d’aller plus loin, je tiens à dire que j’ai aussi beaucoup ri (un talent de plus de cette auteure) lors de dialogues au bureau de la police, avec des personnages en arrière- plan mais tout de même importants. Ces flics un peu bourrins qui se rêvent dans les petits papiers du supérieur, voire au FBI et qui vont créer à leur insu des interférences dans les plans des autres. Vous allez rencontrer Bronsky et D’Anneto, ici en enquête de terrain, c’est le chapitre 25, je ne vous en mets qu’un petit bout, mais c’est un morceau de choix du roman : 

« – Tu vas voir, c’est pas la même atmosphère qu’hier, au Silk Exotic ! Pas le même standing, pas le même cadre. Ça non, tu peux me croire ! On descend carrément d’une étoile, voire de deux…Oui, deux, facile ! […]

Maintenant que Bronsky a de nouveau les yeux en face des trous, il comprend ce que D’Anneto voulait dire avec ses étoiles. Cette boîte doit être un mouroir pour strip-teaseuses, un trou pour putes de réforme, trop fatiguées, plus assez jeunes, trop esquintées pour pouvoir alpaguer des clients dans la rue, en pleine lumière, ou même la nuit, à la lueur d’un lampadaire. […] »

Bronsky en posture d’auto-défense :

 » Et cette mission, c’est un coup à se choper une maladie vénérienne sans même baiser, rien qu’en respirant.

Cette pensée fait naître chez lui une soudaine panique. Il pince les lèvres et se couvre le nez, la main en coupe, à la manière d’un masque. Un réflexe, pour ne pas respirer l’air qui lui paraît tout à coup saturé de bacilles, de tréponèmes et de virus. Un vivier tiède à herpès et à syphilis, une boîte de Petri géante où incubent des gonocoques et des hépatites A,B,C,Z…Il chancelle. Il est sur le point de ressortir. Pour aller attendre dans la voiture. Mais D’Anneto l’attrape par le bras et lui fait un clin d’œil, le regard allumé, tout en souriant aux trois pétasses qui commencent à se frotter à lui.

-T’as pas l’air bien, Bronsky ! On va seulement boire un coup et discuter un petit peu avec les filles. C’est le genre à s’y connaître en escarpins à talons pointus. »

 

Évidemment le fond de l’histoire est tragique et pervers. Il y a là deux histoires d’amour, de passion, contrariées par la mort et la folie. Deux histoires incandescentes. Contrairement au personnage d’Alex dans le roman précédent, ici, on ne s’attache à personne, on observe, on écoute, on regarde – horrifié – . On est tenu à distance en tous cas, j’ai été juste observatrice de ces gens aux mœurs étranges, pour moi totalement hermétiques à ma compréhension, à savoir les adeptes du bondage, les friands de douleur, les avides de sensations extrêmes et dangereuses. Moi, perso, je déteste souffrir !

« L’arrêt de la séance, enfin, et les deux lignes rougies, vipérines, dévorantes, où semblent battre deux pouls. Il s’est penché sur elle, a léché ses brûlures, savourant chacune de ses ondulations sur sa langue, puis il s’est levé, et a quitté la pièce sans un mot. Bruit des clefs dans les verrous, multiples, vibrations sourdes de la chape métallique qui condamne le sous-sol. La lumière qui faiblit et s’éteint. »

Mais ce n’est ici pas si simple. Au départ, des corps de jeunes femmes calcinés sont retrouvés. Des jeunes femmes qui furent de jolies blondes et qui sont retrouvées à l’état de charbon.

« Elle sombre dans un vertige encore plus noir quand elle pose les yeux sur le corps allongé sur la table de dissection. La boîte crânienne noircie, le bustier en latex fondu, greffé à la peau calcinée. Une paire d’escarpins effilés, à hauts talons métalliques, semble observer la scène, perchée sur un comptoir en inox. 

Elle se sent défaillir. Un demi-tour rapide. Elle ressort dans le couloir. Sans entendre la remarque amusée d’Aaron qui la traite de chochotte et lui lance autre chose à propos des chaussures. »

Deux enquêteurs sont sur l’affaire, Peter « Casanova » MacNamara et Mia Larström. Deux fortes personnalités. Qui ne s’aiment pas beaucoup. Peter est un mâle alpha pédant et assez désagréable et Mia une belle blonde qui fut dans les Marines, sûre d’elle, plutôt « froide » – un mot assez incongru au demeurant dans cette histoire – et qui renvoie MacNamara dans les cordes à ses tentatives de drague grossière.

Il s’avérera que Peter sera le seul pour qui j’ai ressenti un peu d’empathie, quant à Mia, elle ne finira pas de vous surprendre. Sans parler de Ted le forgeron.

L’enquête fera surgir les liens profondément cachés entre les personnages, on est baladé un bon moment, on soupçonne, on suppute, et enfin on décide qu’il va bien falloir attendre le final pour en avoir le cœur net. Une vraie réussite dans le scénario, une écriture riche au service de relations humaines complexes, un don pour les dialogues percutants et un talent incroyable pour nous pousser à deux mains dans un univers bien étrange. Comme ces scènes de forge:

« Les coups secs et obstinés éclatent et rebondissent d’un mur à l’autre, saturent la pièce d’une trame sonore intriquée, assourdissante, l’enferment dans une nasse de bruit qui remplit tout et qui l’enserre. Les vibrations des tubes d’acier pénètrent les fibres de ses muscles. Il entre en communion avec le métal, le fait parler à travers lui à la manière d’un oracle, sent l’exaltation qui le gagne peu à peu et imprime son rythme à l’étrange liturgie dont il est à la fois le célébrant et le dieu. Lorsqu’il arrête enfin, le son continue à voleter, palpitant, dans l’atelier et dans son crâne. »

Comme les gens adeptes de ces soirées bondage, masqués de caoutchouc noir, chacun avance à couvert, seuls Bronsky et D’Anneto sont cash et sans aucun secret louche. Ils sont un peu bêtes et du coup un peu moins antipathiques que les autres. 

Le livre est donc fait de feu – beaucoup – et parle du corps, de ce qu’il peut endurer de plein gré ou de force, le corps et ses limites, les traumas profonds qui rendent fou, et puis le sexe. Une certaine forme de l’amour qui mêle tout ça, feu, corps, sexe; douleur et plaisir.

« Dès qu’elle entrait chez lui et ajustait son masque, elle l’appelait Prometheus.[…] La communication verbale était alors limitée à la possibilité de prononcer des mots d’alarme qu’elle n’articulait jamais.

Même quand il a introduit le feu.

Les premières piqûres de la cire bouillante sur son ventre lui ont arraché un cri. Réflexe, court, évaporé sitôt sorti. Son corps a répondu en se cabrant. Un spasme, une réaction de tous les nerfs. La douleur vive de la brûlure s’est dissipée, elle aussi, rapidement. Ses yeux étaient bandés et elle respirait doucement dans l’attente, ou plutôt le désir attentif, que cela se reproduise, intensément concentrée sur cette anticipation. »

Des protagonistes traumatisés, comme Peter ou Ted –  mais qui est Ted ?  -…

« Non, il n’a pas toujours été Ted le handicapé de la tête, Ted le demeuré, à qui on demande de compter jusqu’à six, douze, ou vingt-quatre, pour encartonner des bouteilles dans des packs et des caisses. Un putain de neuneu qui connaît par cœur sa table de six, et dont on vient constamment vérifier le travail, pour être sûr, au cas où…

Avant, il pouvait bosser douze heures d’affilée, sept jours sur sept pendant un mois. Non- stop. Et puis il avait le mois suivant pour se reconstituer, flamber avec les potes, baiser des filles sexy dans des palaces autour du monde. « 

…qui s’affrontent sans se connaître mais en se supposant et d’autres franchement comiques, Valentine Imhof qui prend soin de ne pas nous laisser plongés dans les flammes de l’enfer trop longtemps en nous cuisinant à petit feu !

Bon, j’ai adoré cette lecture, voilà ! Pour l’univers que j’ai découvert – le bondage à Milwaukee, exotique… -, pour les gros moments de rire franc que j’ai eu, comme des soupapes pour libérer la pression du reste, noir, très noir comme du charbon, pour la grande qualité de l’écriture et du style. Je suis donc enflammée   par ce deuxième roman de Valentine Imhof !

« Le regard ardent qu’il pose sur elle la réchauffe et l’apaise. Il frotte en allers-retours calmes ou impatients le Zippo sur sa cuisse, et le clic-clic rythmique, mélopée hypnotique, remplit le silence, l’appelle, la protège, la berce.

Elle va bientôt s’endormir et le rejoindre dans sa nuit incandescente. Elle ferme les yeux, traverse l’opacité noire du masque, contemple son visage. Il est radieux. Elle lui sourit. »

Demain, quelques questions à Valentine.