« Allegheny River » – Matthew Neill Null – Albin Michel/Terres d’Amérique, nouvelles traduites par Bruno Boudard

« Quelque chose d’indispensable

 

Threadgill avait été l’un d’entre eux, plus ou moins. Voilà quatre saisons que la Compagnie ne s’était plus aventurée dans cette partie du monde, et ce depuis qu’elle l’avait perdu – lui, le champion de ses commis voyageurs – dans les environs de la Blackwater River, où un paysan l’avait arraché d’un coup de fusil au corps de son épouse. Threadgill avait profité de ce que l’homme introduisait fébrilement une autre cartouche dans la culasse de son arme pour s’enfuir d’une course maladroite par la porte du fond avant de dégringoler le long de la falaise abrupte qui bordait l’arrière de sa bicoque. Sa chute avait été arrêtée par un majestueux épicéa qui l’avait recueilli dans ses bras. »

J’avais adoré « Le miel du lion », un très beau premier roman. Je suis très amatrice de nouvelles, et voici un recueil dans lequel certains textes m’ont absolument emballée et d’autres pas. Un peu inégal, mais néanmoins une grande cohérence du propos. au fil du livre. La première histoire – « Quelque chose d’indispensable » – a de cette cocasserie acidulée que j’avais trouvée dans le roman.

« Cartright jeta un coup d’œil à la caisse qui tressautait sous la bâche. Il dit : « Putain, les gars ! Je serais presque prêt à l’acheter moi-même pour me sortir de cette galère. »

Il s’essuya la figure avec sa cravate. La chaleur du soleil dissipa bientôt le brouillard et l’astre s’éleva dans le ciel.

« Les canassons, j’ai plus chaud que deux rats qui baisent dans une chaussette de laine, j’aime autant vous le dire, se lamenta-t-il.

Il but une autre gorgée. Les mouches à viande offraient leurs dos d’émeraude aux rayons brûlants. « 

J’ai été souvent perturbée, comme dans  « Le couple », une histoire d’une cruauté incroyable dont on parvient à comprendre d’où émane cette violence sans toutefois pouvoir entrer en empathie avec qui que ce soit. Sauf avec le pyrargue. Les lieux sont tristes, à mourir:

« Les stèles penchaient vers l’horizon et chuchotaient des causes de décès archaïques: hydrophobie et mort subite du nourrisson, scarlatine et grippe espagnole. Un obélisque solitaire pointait vers le ciel comme un doigt décharné indiquant le chemin du paradis. Fendues par la glace et l’eau, dévorées par les assauts doux et obstinés du lichen, les pierres tombales avaient grandement besoin d’être réparées. Certains noms avaient été tellement érodés par les intempéries qu’ils étaient maintenant illisibles, qu’ils ne témoigneraient plus jamais, que plus personne ne pourrait les balbutier à voix haute. »

En tous cas comme le dit la quatrième de couverture « …si le monde qui y est décrit peut nous sembler lointain, une chose est certaine : il s’agit bien du nôtre. » En effet, en lisant j’étais dans un monde totalement étrange et étranger, et en même temps tout ce qui fait le mien s’y trouvait aussi. Déstabilisant, dur, cruel, l’univers de ces nouvelles semble parfois très froid. Certains des personnages sont absolument détestables, leurs pratiques, leur façon de vivre, tout est détestable, comme dans  « Ressources naturelles » , sauf les ours: Démonstration du talent de l’auteur avec l’humour noir, la dérision cruelle :

« On appelait cela « le safari du pauvre ». Un jour une femme arriva en voiture avec ses enfants. Elle désirait un instantané de son petit dernier avec un ours; […]. Elle prit le garçon, lui barbouilla la main de miel et le planta devant le véhicule afin que la bête puisse lécher cette gourmandise suave sur ses doigts. Son appareil photo était prêt. Deux ours accoururent en bondissant.

Les services sociaux placèrent les trois autres enfants et le comté condamna par une clôture l’accès au site : la fête était finie. Et l’on raconte que cet endroit a jadis abrité les ours les plus heureux sur terre. Non seulement ils nous offrent leurs bambins, mais ils les trempent d’abord dans le miel.« 

 » La deuxième circonscription ».

« On trouve dans chaque bled une famille similaire aux Mavety, célèbre pas tant par la violence de ses délits que par la régularité métronomique de ceux-ci. Ils jettent leurs ordures dans la nature, chassent le cerf au phare, enseignent à leurs enfants bien portants l’art de  gruger le gouvernement pour toucher des allocations handicapés et celui de duper le plus inflexible des travailleurs sociaux. Il y a toujours une fille enceinte. »Le lumpenprolétariat. Ce sont aussi des électeurs », rappelait mon père. »

Même en regardant à distance leur milieu de vie, une relative pauvreté – tout autant intellectuelle que matérielle – on n’arrive pas à ressentir un poil d’empathie ou de compassion. En tous cas je n’y arrive pas. Mais là encore, c’est la nature non pas hélas la plus forte, mais la plus belle, après les cerfs, les ours, les pyrargues, ce sont les truites, l’eau, la rivière..Dans « Télémétrie »

« Les chaos rocheux, les espaces vides de tout être humain – une solitude qu’un citadin ne pourrait comprendre. Vous avez parfois l’impression de connaître plus intimement les animaux que les hommes. La tête des castors qui trace son sillage en fendant l’onde, les crottes d’ours serties de graines, les cerfs qui se désaltèrent dans l’eau fraîche. La famille de Kathryn vit ici depuis trois siècles. Mais c’est un pays extrêmement misérable et rétrograde, qui n’évoluera peut-être jamais. »

En fait, peu de personnages m’ont été sympathiques, sauf peut-être le père et sa fille, Nedermeyer et Shelly dans « Télémétrie », où finalement les sales types ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Ou encore Sarsen, dans « La lente bascule du temps », qui tiendra sa promesse de ramener ses bottes à Ezekiel de la part de son frère Henry pour un résultat ma foi bien décevant. Une vérité pas très reluisante qui ternit l’éclat de l’histoire, finalement. C’est ma nouvelle préférée, la plus longue, dans laquelle on retrouve le monde des draveurs du roman « Le miel du lion « .

« Henry Gorby avait connu le sort parfait: mourir sur la crête de la rivière, dans la fleur de l’âge, chanté à jamais par les draveurs. Et non vivre ce long et misérable après. Sarsen aurait donné tout ce qu’il possédait pour échanger sa place avec lui Voilà ce qu’il déclara sans aucune honte à Ezekiel et à son épouse. Il n’avait plus guère de souvenirs d’un homme aux cheveux noirs et de sa famille éplorée, avait oublié la suggestion d’Henry de trahir la compagnie en fermant les yeux sur le vol du pouilleux de la rivière, oublié la mule mourante et le maskinongé qui se débattait, oublié qu’il avait laissé Henry se noyer; rien de tout cela, hormis un léger doute qui le travaillait, la sensation que quelque chose clochait dans ce récit. »

Je crois que Matthew Neill Null est meilleur avec un peu de souffle, son talent a besoin d’espace, comme ceux qu’il décrit si bien ici, atteints par l’incurie des hommes, par le pouvoir de l’argent et la ferme certitude que l’homme a tous les droits, ce funeste sentiment de toute puissance. Voici un livre surtout infiniment triste, un sentiment de honte et d’impuissance accompagne cette lecture, sur les ravages qu’infligent les hommes à l’environnement; et  quoi qu’il en soit, c’est le ton général qui fait la cohérence de l’ensemble. C’est impitoyable. Et parfois très très beau:

« Les Dolly Sods sont une toundra perdue, un morceau de Canada égaré quelques deux mille cinq cents kilomètres trop au sud, abandonné là au moment où les glaciers avaient entrepris leur grande migration vers le nord, gribouillant la région de cours d’eau. Chaos rocheux balayés par les vents et trembles tordus, rivières chargées en acide tannique et tourbières envahies de sphaignes, lichen des caribous et lièvres à raquettes. Épicéas en drapeau au tronc noueux. Plantes carnivores: sarracénies et droséras, étranges survivantes du pliocène. Des mouches disparaissent au fond de leur gosier ou subissent l’étreinte instantanée de leurs tentacules gluants. L’été, le paysage est un flamboiement d’azalées et de pieds d’alouettes, mais l’hiver le fige dans le froid et le durcit comme une lame forgée. »

Cette lecture laisse donc un goût amer, bien peu de joie et d’espoir, et une grande colère. En ça, c’est une réussite. Une bonne claque parfois est salutaire.

Plus sur les Dolly Sods  :  ICI

On trouve de jolies vidéos sur cette Virginie Occidentale, mais…rien à voir avec ce que je viens de lire, car ici on a le « background » et ça change le paradis en possible enfer.

« Neiges intérieures »- Anne-Sophie Subilia- Editions Zoé


 » Premier cahier
Courir

Le bruit d’un torrent près des tempes
le bruit du vent dans le cou
je suis seule
pour un moment
j’écris mal et vite
dans ma tête il y a un bourdonnement de corde tendue
je ne comprends pas ce que c’est
si c’est positif ou négatif
peut-être un reste d’excitation.
Pour le moment, rien ne me rassure ici, le paysage m’est hostile.

Je le repousse depuis notre arrivée.
Je vais courir chaque fois que c’est possible.
Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire.
J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme.
Ce n’était pas prévu. »

Très belle et étonnante découverte que cette jeune auteure suisse qui avec beaucoup de poésie et de caractère raconte une aventure humaine collective et

individuelle. Les deux. Et c’est là que ces notions – collectif vs individu – se rencontrent, s’enrichissent ou se repoussent.

« N. dit que pour lui, le seul moment où il peut vraiment se retrouver avec lui-même, c’est la nuit. Le reste du temps on est soumis à nos présences. Il faut aimer ça sinon on est foutus. Alors courir est utile. Si je reste immobile, il se peut que je me retrouve ensevelie sous tout ce qui provient des autres. On vit les uns sur les autres comme dans une navette spatiale. Et le paradoxe, c’est cette immensité dans laquelle nous flottons. »

Voici un livre court mais dont la thématique est passionnante et envisagée sous de nombreux angles, comme une expérimentation. On peut lire ce texte comme un roman d’aventure, oui, ça l’est. Mais il faut y ajouter en son cœur une réflexion intense sur la cohabitation en milieu clos, en milieu étranger, extrême, les notions de « dehors » et de « dedans » dans toutes leurs possibilités, l’idée de solitude, la relation à son corps et à celui des autres, le corps dans toute sa crudité, sa concrétude, il me semble bien que ce soit le terme juste.

« C. me confie qu’elle souffre de ne pas laver ses cheveux.
Ils sentent le rance. Je la comprends, les miens me répugnent.
Elle propose qu’on s’entraide.
Sur le pont elle a tout préparé. Les bassines, la bouilloire, nos serviettes, un flacon de shampoing.
Elle s’occupe de ma tête.
Mes crins ne la rebutent pas, je crois.
Elle verse encore un peu d’eau chaude et continue.
Est-ce qu’on m’a déjà lavé les cheveux gratuitement? Je n’ai pas de souvenir.
Je cache mon émotion, le dos tourné je dis « merci tu fais ça bien ».
Je compresse le reste de la gratitude à l’intérieur, et mes carences affectives, qui me font honte.
Mais elle a dû sentir que j’étais émue, parce qu’elle a dit qu’elle pourrait finir seule si je préférais rentrer me mettre près du poêle.
Maintenant je suis coincée dans ce lien. »

Enfin, notre place dans l’élément naturel, nos interactions avec le monde et ce qui en résulte ou pas. Ici, elle court:

« Enfin la terre.
C’est entre chien et loup qu’on débarque et qu’on s’éparpille.
Rendez-vous dans une heure au zodiac.
Je tangue, petite ivresse terrestre.
La gorge ne se desserre pas tant qu’il me reste de la force dan se corps. Je cours. Il faut parfois des kilomètres. Les hormones arriveront peu à peu, je les fabrique et je les attends, elles savent que je les attends. Elles viennent, les endorphines. Je peux ralentir.
Deux parois de granit se dressent de part et d’autre de mon corps.
Je m’accroupis.
La pierre vibre autour de moi.
Je connais ce bruit. Grincements suraigus, enfouis, typiques des greniers. Chez nous ce sont les chauves-souris. Mais ici?[…]
Le début de la nuit s’accroche à la pierre et des étoiles arrivent.
J’entends les voix des camarades, des paroles qui sautent, des éclats.
Sous la voûte céleste, le plus inquiétant parfois ce sont les humains entre eux.
Et puis de nouveau l’isolement. Les grincements. Le vent dans les fissures.
Il fait bon chaud dans ma combinaison.
Je n’ai plus de motifs de bataille, plus besoin de me montrer victorieuse. Rien ne peut m’atteindre.
J’ai tellement sommeil. »

La magie des paysages a son pendant en hostilité pour l’être humain, qui a ici un impératif : s’adapter et rester humble. Ce livre est profond, et m’a profondément touchée, faisant écho à des sensations et émotions ressenties parfois.

« Cette nuit un morceau de glace a heurté le bateau. Je le note parce que plus nous avancerons, plus nous aurons de la glace. Heureusement il n’y a pas eu de dégâts, mais nous allons devoir veiller à tour de rôle. C’est mon tour. Je n’ai rien dit pour mes doigts. Écrire me fait mal, mais me tient chaud. Et aussi parce que j’ai réfléchi. Je crois que si je devais décrire les aurores boréales, je dirais qu’elles ressemblent à des flammes au ralenti. Leur danse aléatoire me fait penser aux flammes. C’est émouvant, je ne sais pas pourquoi. Sans doute parce que c’est inhabituel, éphémère, et qu’il n’y a pas de geste humain pour décider de les produire. »

J’ai été captivée en lisant ces quatre carnets écrits par une des deux femmes présentes sur Artémis, voilier d’aluminium équipé pour étudier le territoire du cercle polaire arctique, dans un voyage de 40 jours. Elle inventorie les constructions repérées pendant le périple. Avec elle l’autre femme, C., et deux hommes N.et S.; ces quatre-là sont des architectes paysagistes en mission d’étude, et les deux autres sont Z. le capitaine et T. son second.

« Chute de tension
C’est arrivé à C. ce matin.
Nous la portons sur la banquette et nous lui faisons boire du thé sucré.
Elle me sourit, triste.
Après ça je prends mes distances.
C. se sent à part. Elle a besoin d’amitié.
Je n’arrive pas à la lui donner, je sens une résistance difficile à expliquer. J’aimerais la voir encore un peu souffrir et s’enlaidir, qu’ils la châtient. Ça me rassure sur ma propre place dans la communauté.
Aussi je trouverais normal qu’elle se donne la peine de gagner son estime. Comment, je ne sais pas.
Bilan rapide: j’ai envie de cajoler N. et S., qui ne veulent pas et je n’ai pas envie de consoler C., qui le demande.
J’ai mes cruautés.
Ça ne se voit pas, je ne laisse rien transparaître.
Tenir ce journal, c’est mon autre bouclier.
Peut-être qu’un jour je me ferai très mal, je me blesserai.
Ce sera la monnaie de ma pièce.
Je n’arrive pas à être vertueuse.
Les montagnes brillent sous leur demi-cape de neige.
Les montagnes, encore elles.
Elles vont me faire pleurer. »

L’initiale tient à distance et fait très bien ressortir le côté expérimentation scientifique ( qui n’est pas celle menée par les personnages ) de ce récit, évitant une trop forte personnalisation, tout comme il y a peu de détails physiques, plutôt des esquisses. C’est plutôt au caractère qu’on est confronté, que chacun est confronté. À celui des autres, la narratrice au sien propre et tous à celui de l’environnement.

« Ce n’était pas un ancien campement ni une cité lacustre, on pourrait donc penser que la matinée n’a servi à rien. Pourtant je me souviendrai. J’ai noté sa position géographique. Je m’y suis sentie à mon aise. Sans doute une question d’échelle et de reflets. Les joncs dans l’eau miroir. C’était à taille humaine et moins minéral.
Un lieu qui devrait continuer d’exister pour lui-même. Ça m’arrive de penser des choses comme ça, là où c’est le plus beau. Qu’il ne faudrait pas d’habitations, de mémoire, de maladie. Je ne peux pas en parler. Les camarades me gronderaient, je risquerais de baisser dans leur estime. Mais je ne peux pas nier que ces instants me détournent de notre métier de bâtisseurs. »

Louvoyant ainsi au milieu des glaces, en quête d’habitats locaux, entre les icebergs et les eaux, sur les restes de banquise, notre narratrice parfois s’évade et court sur la mousse quand il y en a. Et puis elle fait du pain, elle pétrit quand C. dessine. Elle – je l’appelle « elle » – va progresser en trois cahiers, trouvant de l’assurance sur certaines choses et en perdant sur d’autres, fragilisée, mais vivante, lucide, et surtout extrêmement fine observatrice. Parfois cruelle, parfois démunie dans le jeu collectif et dans sa solitude, celle de sa pensée qu’elle ne partage avec personne. Au quatrième cahier:

« Mon goût de l’indiscipline augmente. Je n’ai plus peur du paysage. Je marche longtemps sans prévenir. Sans plus courir. « 

 

© Anne-Sophie Subilia

© Anne-Sophie Subilia

Elle sait lire les regards, les attitudes corporelles, elle scrute. Mais voit – elle bien et voit-elle juste? Vous savez quoi ? J’aimerais beaucoup savoir comment chacun des autres l’envisage.

« N. ne parle plus depuis hier. Ce n’est pas normal. Il se claquemure dans le silence.On ne peut rien faire, son visage nous chasse. Il passe son temps sur le pont tout seul. Il est celui qui a le plus changé parce qu’il est celui qui s’expose le plus. Sa barbe grimpe sur la moitié de son visage. Ses yeux verts se sont enfoncés au milieu des cernes, des larmes coulent dans les plis de sa peau. Ce sont des yeux d’annonce, asiles de songe et de voyance. Comme certains enfants quand ils se mettent à fixer quelque chose qu’ils sont les seuls à voir. Il se tient à l’étai quand le génois est enroulé, sinon, patatras. Je m’inquiète de sa pâleur, mais je le lui cache. Il a horreur de nos excès de sollicitude. Quand on navigue, il se tient d’une main et laisse l’autre pendre, on dirait que son corps flotte, mais parfois son expression me trouble et me contamine: il semble en état d’absorption comme si la mer allait bientôt l’avaler. La mer c’est ce qu’il aime le plus au monde. Il ne porte aucun masque, il a le visage obscure d’un marin. »

Outre l’aventure de recherche, outre l’aventure humaine, outre la vision de ces contrées glacées mais vivantes, Anne-Sophie Subilia nous offre un livre à mon sens souvent philosophique et d’une grande poésie, dans une très belle écriture qui évoque le souffle court que peut provoquer le froid, l’économie de mouvements que génère l’étroitesse du bateau et la sobriété de parole que crée une grande et longue promiscuité. Elle s’immisce en secret dans les espaces privés des autres à la fin du livre, ici celui de Z. dont je ne vous livre que quelques phrases:

« C’était un kaléidoscope, le monde tenait dans le cabinet. Pas d’alcool, pas de drogue (manifeste ), mais un coffret en chêne sanglé de fer comme écrin des ses ouvrages en papier bible, et du roman qu’il faisait lire à S.
C’était sa chambre d’utopie, son secrétaire. À lui seul, cet espace faisait voler en éclat tout ce que je croyais connaître de Z.
Les objets semblaient habitués à traverser la houle, le capitaine avait vissé, cloué, scellé ce qu’il pouvait aux parois, le reste il le laissait s’embrouiller au-dessus d’un tabouret. En approchant mon nez, je retrouvais cette fragrance de patchouli que j’avais cru déceler chez lui de façon fugitive, comme évadée par-delà l’odeur plus acide du marin. »

Le vocabulaire est soigneusement choisi, rien n’est au hasard. Vraiment splendide. Je suis admirative !

J’ai adoré ce livre qui trotte encore dans mon esprit depuis sa lecture il y a quelques semaines. Je ne savais pas trop par quel bout vous en parler; car c’est un livre de silence aussi.

Très intéressant, CE LIEN

Un texte magnifique à découvrir, un gros coup de cœur ! Demain, Anne-Sophie Subilia répond à quelques questions.

« L’artiste » – Antonin Varenne – La manufacture de livres

« Paris grandit comme une vague nucléaire, poussant ses peurs vers l’extérieur. Elle se dilate, son centre se vide et les plantes du vide, la misère et la révolte, sont sa dernière enceinte. Les barricades, quand elles naissent sur les faubourgs, progressent vers le centre. Comme les ondes d’une bassine. L’écho de la périphérie. Qui ce jour-là soufflait un petit vent frais sur la nuque de la capitale. Un courant d’air humide, venu du nord, chassant au-dessus de Ménilmontant les nuages de la dernière averse. Des haubans de soleil balayaient les rues et les toits de zinc, faisaient briller les vitres des vieilles huisseries, et passèrent un instant sur un ancien immeuble de trois étages aux enduits fissurés. »

J’aurais pu poursuivre cet extrait jusqu’à la fin du roman. On en redemande d’une écriture comme celle-ci, et au-delà du sujet si bien travaillé, complexe, à facettes multiples, l’écriture est absolument merveilleuse. Complexe elle aussi, à plusieurs degrés, riche, belle quoi ! Donc, voici un roman qu’on peut dire « policier » sur sa trame majeure, mais aussi social, mais aussi psychologique…Un roman complet. De l’excellente littérature.

Enfin, c’est un livre qui est la réécriture par son auteur d’un autre paru en octobre 2006, « Le fruit de vos entrailles » ( éditions Toute latitude ) et que je n’ai pas lu; du coup je le regrette, car j’aimerais vraiment savoir ce qui pousse un auteur à retravailler un texte des années plus tard et lire « l’original » me permettrait peut-être d’en savoir plus. Mais c’est en tous cas une démarche intéressante dont j’aimerais connaître la raison.

L’histoire se déroule en 2001, à Paris où sévit un tueur d’artistes, mais la première apparition de Virgile est lors de la défenestration d’une femme avec son enfant dans les bras.

« Le flic se retourna, vit le lieutenant et sortit la queue entre les jambes. Heckmann prit sa place. Vue d’en haut, la terrasse semblait soufflée par une grenade. Il sentit sous ses mains le contact désagréable des gouttes froides, sur le zinc de l’appui de fenêtre, et essuya ses mains sur sa veste. Il ressortit et sur le palier questionna le flic gras du bide.

-Rien, inspecteur, aucune lettre. Elle a pas laissé d’explication. Tout ce qu’on a trouvé, c’est un peu de haschich. Certainement un acte de folie, inspecteur.

-Vous en savez quelque chose, vous, de la folie?

-Ben, ça fait vingt ans que je suis policier, inspecteur.

Vingt ans de carrière faisaient-ils d’un flic un connaisseur ou un fou? Heckmann ne prit pas la peine de relever l’ambiguïté du propos, ni le titre obsolète d’inspecteur que le vieux brigadier lui donnait. »

Un tueur qui s’applique à apporter sa touche personnelle à l’œuvre en cours chez l’artiste en question, qu’il soit peintre, sculpteur ou autre. Et à chaque nouveau meurtre, à chaque nouvelle création peut-on dire, l’horreur va crescendo. Perfectionniste, le tueur surnommé L’artiste – puisqu’il crée à partir du travail et du corps de sa victime sa propre œuvre –  va jusqu’à nettoyer, ranger et laisser à chaque fois son ouvrage dans un lieu propre. Peu après les attentats du 11 septembre, la première victime est Jules, amené sur la scène par une amorce affûtée, acide, décapante :

 » Des deux côtés d’un axe théorique, des intellectuels texans et islamistes repensaient le monde. La justice et la paix n’allaient pas tarder à régner sur Terre. Paris était en fête et comme toujours en province, régnait la morosité. Paris, elle, avait la culture pour égayer ses soirées. Robert Hossein préparait le procès de Ben Laden au palais des Congrès et place du Tertre à Montmartre, des artistes vous tiraient le portrait en trente minutes sur place ou d’après photo. Jules Armand était un de ces artistes que le monde entier nous envie. Il s’appelait en réalité David Kurzeja, mais trouvait le pseudonyme plus vendeur auprès des touristes américains qui voyageaient encore dans le monde laïc. pour cinquante euros seulement, il vous faisait un tableau des jours heureux assez ressemblant. Jules finissait sa journée, estimant qu’elle avait été de merde, avec en poche un traveller’s chèque American Express de cent dollars ( Jules ne rechignait pas à la petite escroquerie touristique ), une avance de trente euros et pour modèle la photo d’une adolescente qui lui avait demandé de ne pas peindre son appareil dentaire. »

C’est l’inspecteur Virgile Heckmann qui est chargé d’enquêter, Virgile qui n’est guère aimé dans son milieu professionnel, dandy médiatique, tiré à quatre épingles, il détonne un peu dans le commissariat.

Et puis il y a Max, ancien détective privé, Maximilien devenu laveur de vitres s’est associé à Laurent Osdez, dont l’entreprise AcroJob est aux couleurs de la Jamaïque tout comme leurs cigarettes en ont le parfum.

« Ils enfilèrent leurs combinaisons de travail – c’était Osdez qui en avait choisi les couleurs, manches rouges, torse jaune et jambes vertes -, puis les baudriers, descendeurs, jumars et mousquetons, toute la clique. Max regarda Laurent.

-Je m’y fais pas à ces combinaisons. Tu sais que la Jamaïque, c’est pas un paradis. C’est un mythe.

-Personne s’en est plaint. Et puis on se souvient de nous, pas vrai? »

Max va être père et vit une angoisse permanente, voire un déni à cette idée. J’ai beaucoup aimé son épouse Hélène, d’un stoïcisme à toute épreuve, touchante et pleine de ressources pour endurer Max et ses angoisses.

Max et Virgile vont se rencontrer, les meurtres vont se succéder, de plus en plus mis en scène dans Paris puis s’en éloignant. Simultanément, Virgile se dégrade, boit trop, se bagarre dans les troquets, tombe amoureux de Julie sans que l’histoire aboutisse, il se néglige et le dandy n’en aura plus l’aspect. Mais entre Max et Virgile surviendra une sorte d’amitié, nouée tout autant par leurs forces que par leurs faiblesses.

On va aussi rencontrer un vieux médecin avorteur mais bien plus que ça qui vit dans une sorte de cloaque malodorant, mais dont le cerveau fonctionne extrêmement bien. Il sera celui avec lequel le nœud va se défaire. Il adresse des lettres à Virgile qui se renseigne sur ce personnage hors du commun.

« […] Parques était soupçonné de trafic de drogues médicales, d’être juif, communiste, anarchiste, libertaire, d’avoir hébergé et caché des membres du FLN, d’avoir été l’un de leurs porteurs de valises, d’être homosexuel, bisexuel, monogame et sataniste.

Il fallut deux heures à Heckmann pour éplucher le dossier. Une fois le tri fait entre fantasmes policiers et réalité, entre ce qui constituait des crimes trente ans plus tôt, devenu légal aujourd’hui, restait un fouineur, un militant, un acharné, un vieux médecin qui avait aujourd’hui quatre-vingt- deux ans et qui écrivait des lettres pour occuper ses vieux jours. »

L’enquête est donc complexe et passionnante, mais ce qui m’a le plus accrochée, c’est l’état de ces personnages en situation de doute, presque d’impuissance. Pour Virgile qui se retrouve mis à nu, pour Max qui croule sous ses faiblesses, Antonin Varenne a tout le talent nécessaire à dépeindre sa défense qui tombe et l’avorteur en son royaume dégoûtant devient accoucheur:

« Max raconta.

Le vieux recousait, le vieux l’écoutait et tirait sur son cigare. Max raconta tout depuis le pompier de Bercy 2 jusqu’à Heckmann, en passant par Hélène et le gamin.

Virgile avait arrêté de s’agiter et dormait pour la première fois depuis longtemps.

La salle de bains: grand prix du festival d’Avoriaz. Max se nettoya un peu, en ressortit rafraîchi, un gros pansement sur la joue et certain cette fois d’avoir trouvé l’origine de l’infection. 

En passant par la cuisine, il révisa son jugement. »

Et puis il y a Paris. Pour celles et ceux qui connaissent Paris, il est simple de situer les lieux. Je préfère presque n’en pas connaître grand chose, parce que le tableau que nous en fait l’auteur maintient à mes yeux tout ce que j’ai pu bâtir en imagination, à partir des lectures, mais aussi du peu que j’ai vu de cette ville, peu, trop brièvement, me contentant d’imaginer ce qu’il y a derrière, plus loin, autour…Paris est un personnage à part entière, la cité est un décor parfait pour l’intrigue qui s’y déroule. Et la fin parfaite, à l’image du reste, la tristesse en plus.

 « Virgile regarde Paris, blotti contre le fer de la grande antenne à rêves. La nuit est orange et froide, l’hiver ne fait qu’empirer. Il se souvient du froid d’une autre nuit. Virgile regarde Paris depuis le premier étage de la tour Eiffel. Des fenêtres s’allument et s’éteignent. Une image stupide, qui le fait pleurer. Le vent traverse sa veste aux couleurs de la Jamaïque.

La Seine glisse sur elle-même, brûle les crêtes de ses remous aux lumières des quais. Virgile essaie de ne penser à rien. Il accomplit son rituel. Sa colère explose, il lance son poing gelé contre le métal. »

 

Je sais, je n’en dis pas grand chose, de cette intrigue; d’ailleurs je ne dis jamais bien plus que ce que j’ai aimé, et ici tout, alors… 

Grand talent d’écriture, bel esprit qui ne manque ni de savoirs de tous genres, ni d’humour ( très important, ça ), ni de flâneries langagières poétiques et philosophiques que j’adore. Qu’il fasse parler les personnages de la vie, d’art, de désobéissance ou de soumission, de courage ou de lâcheté, tout sonne juste Avec des expressions comme « sa solitude débraillée » ou « il ne dépareillait pas avec la clientèle. Il tournait à l’épave, il devenait attachant. », et plein d’autres de ce style Antonin Varenne écrit un roman plein de vigueur et d’émotions, et il sait absolument inoculer à la lectrice que je suis ce que ressentent ses personnages -les envies de meurtre ?…-.

Est-ce que je dois dire plus que simplement j’ai adoré ce livre ?

 

« Le graveur » – Bronwyn Law-Viljoen – éditions Zoé/ Ecrits d’ailleurs, traduit par Elisabeth Gilles

« Décembre 2005

J’ai peur qu’il n’y ait plus rien à dessiner. Voilà des mois maintenant que ce sentiment va et vient, il s’éloigne quand je suis dans l’atelier mais s’approche à pas de loup lorsque je suis dans la maison, au jardin, ou en route pour faire des courses. Parfois, au lieu d’arriver tout doucement, il me saute littéralement dessus dans un mouvement semblable à celui d’une voile qui se déploie soudain sous l’effet d’un vent violent, avec un claquement sec de la toile, et il me fait sursauter. Lorsque cela se produit, j’essaie de penser à des lignes, à des ombres, à la perspective, à des formes, ou je m’efforce de faire apparaître les images entières que je vois lorsque je ferme les yeux. Elles semblent avoir toujours été présentes à mon esprit, complètes, saccadées comme celles d’un film. »

Une lecture à des lieues de ce que j’ai lu précédemment, par une auteure sud-africaine. Chez Zoé, j’avais lu déjà « La voisine », par une femme sud-africaine elle aussi, et j’avais beaucoup aimé.

Surprise, intéressée et séduite par ce roman choral et touchée par ce personnage lunaire, un grand homme mince, maigre même, distrait souvent, et qui vit intérieurement de façon intense. Le récit se déroule sur 40 ans, par bonds en avant ou en arrière et March Halberg, lui, fait du taï -chi en pyjama dans le jardin de sa maison à Johannesburg. Dit comme ça, ça parait drôle; ça ne l’est pas. Mais c’est émouvant. Si ce personnage qui passe le plus clair de son temps dans son atelier de graveur amène un sourire sur les lèvres avec ses étourderies, c’est un sourire plus affectueux et compassionnel qu’autre chose. Car au fil des pages et des voix, on va comprendre qui est March, rêveur peut-être, oui, mais pour moi, c’est un homme empli d’un profond chagrin amoureux, un homme qui vit plus dans son monde que dans le monde. Sa distraction est un retrait, dans cette société encore sous le règne de la ségrégation, March vit dans une résidence fermée, et c’est toute une affaire pour laisser passer Stephen, son jardinier. Sa vie est essentiellement emplie de femmes qui à tour de rôle vont nous apprendre plus sur l’histoire de March. Il y a Ann, sa mère, Théa, une véritable amie mais aussi l’amour inaccompli de sa vie, source de son chagrin, c’est Théa qui va prendre soin de March, veillant sur lui et sur son œuvre, sur lui si distrait, un amour chaste mais intense, infini.

« Mon Dieu, je me comporte comme un adolescent amoureux! Troublé à la pensée de la femme que je connais depuis trente- quatre ans, qui ne me réserve plus aucune surprise mais dont la présence agite la mare quasi stagnante de ma vie comme une grosse pierre qui projette ses éclaboussures. Qui fait lentement remonter à la surface tout ce qui se décompose au fond et finit par former un nuage dense où je me débats en crachotant. Comme si je venais juste de comprendre que je pouvais respirer. »

 

Il y a Helena, galeriste ( j’aime beaucoup Helena et puis Stephen, professeur de lettres exilé du Zimbabwe, et qui sera le jardinier de March et finalement un peu plus que ça, un début d’ami pour cet homme solitaire. Stephen, séparé de son épouse Jestina.

« Je pensais à Jestina aussi, dans notre petite maison, et au feu dans le poêle, qui en ce moment devait brûler au ralenti. J’étais parti si loin d’elle pour me retrouver dans un lieu où j’attendais un seul mot qui changerait ma situation. À quoi en étais-je réduis. La colère me portait un peu et certains jours je l’entretenais comme la flamme d’une chandelle, la protégeais mentalement de la main et la regardais vaciller et crépiter. Mais elle était menaçante aussi et je la maintenais à distance autant que je le pouvais. pour pouvoir continuer et trouver le moyen de rentrer. »

Une autre femme intervient dans l’histoire, c’est Jane, la sœur morte jeune et brutalement, aimée tendrement par son frère.

Donc March est graveur. C’est l’occasion de nombreuses pages merveilleuses sur cet art; j’ai appris beaucoup de choses sur les procédés, mais jamais on n’est là dans la pure description technique, parce que c’est March qui opère et March n’est pas un homme ordinaire. March est un artiste prolifique, qui grave, imprime, grave et imprime encore, cherchant la perfection. Et sa maison est absolument débordante de ces gravures, des épais papiers où l’imaginaire et les obsessions de March s’affichent , une pléthore d’œuvres.

Théa, à la mort de March, va entreprendre le grand tri et le grand référencement de l’œuvre de son cher ami. Elle se fera aider par Helena qui va ainsi entrer avec une certaine stupéfaction dans cette œuvre incalculable, signée ou pas, dans l’univers mental de March et de ses personnages à l’allure de grands oiseaux – comme lui – ses femmes à chapeau, longues, élancées, de toutes ces créatures qui on le comprend ont hanté l’artiste.

« Cela la rongeait, ce sentiment de responsabilité ou peut-être le fait de se sentir obligée de rester dans cette maison vide pour y trier les choses accumulées par quelqu’un d’autre au cours de sa vie. Les promesses faites aux morts.C’était ce qu’elle avait reçu en héritage, elle y faisait face comme un boxeur qui crache son sang mêlé d’eau, refusant de s’effondrer, et elle se demandait s’il se trouvait quelqu’un dans son coin du ring. »

Mais c’est Helena qui devra porter cette œuvre au public; alors elle observe, après la mort de March qu’elle n’a pas connu, l’atelier dans ses moindres détails, elle refait l’histoire de cette somme d’heures, d’années à dessiner, graver, encrer, imprimer. En véritable connaisseuse, elle envisage March à travers son atelier, et ses outils et les traces de son travail:

« March a passé sa vie seul dans l’atelier, sans personne à ses côtés lorsqu’il ôtait une gravure de la presse. Il était artiste et graveur. Je n’avais pas encore regardé ses images de près, j’ignorais donc quel type de graveur il était – minutieux ou indifférent -, ce qui lui importait dans le résultat final, comment il traitait le papier, s’il visait à la reproduction parfaite d’un tirage à l’autre pour une même édition. Ses outils étaient usés mais il en avait pris soin, j’imagine que c’était un signe. »

Bien difficile d’écrire là-dessus. L’écriture est belle, bien rythmée et rend à merveille les ambiances. Dans les retours vers le passé, on assiste à des funérailles, avec Stephen on revient dans le monde réel du contrôle des papiers, des laisser-passer et de l’exil, avec Théa et son tempérament vif, on comprend l’amour que March lui porte sa vie durant…et on comprend quels furent les chagrins de March, on comprend mieux les relations de cet homme aux femmes de sa vie, et le cœur de sa vie, la gravure. Peut-être aussi que Stephen aura été un changement dans la vie de March, buvant le thé et discutant poésie; March semble à ces moments se réveiller de ses brumes, et ce sont de très beaux passages ( chapitre 22 – juillet 2006, Stephen ).

J’insiste tout de même sur l’univers de cet atelier de gravure, impressionnant par son côté très technique, mais par là même le talent de l’auteure à rendre la poésie de ce travail sans nous ennuyer. La technique est alors partie de la magie et personnellement je suis admirative des savoir-faire manuels, artisanaux. En cela ce livre m’a enchantée. 

« Les actes nécessaires à l’apparition de mon dessin n’ont rien d’original. Ils sont répétition, habitude et mémoire corporelle de comment se fait une gravure. Chaque matin, lorsque j’entre à l’atelier, j’en reviens à cette série de petites actions qui m’absorbent. Elles me trahissent rarement. Seul un faux mouvement de la main, un excès d’essuyage ici ou là, ou le fait d’oublier de régler la pression sur le plateau peut conduire à un ratage quelconque mais rien qui ne puisse être arrangé avec un deuxième essai. Je jette une gravure trop pâle, je recommence et, tout en appliquant l’encre sur la plaque, je prends ma respiration et dans cette respiration il y a l’excitation de ce qui va advenir. »

Enchantée par la lumière qui émane de ce livre, la beauté et l’amour de l’art, la délicatesse de l’écriture, la tendresse qu’on perçoit de l’auteure pour ses personnages. Comme le dit la 4ème de couverture, « des pages lumineuses sur l’art de la gravure », mais je dirais aussi que si on sait peu ou rien de cet art et qu’on est un peu curieux on a tout à gagner ici.

Les illustrations ici sont des œuvres et des artistes dont il est question dans le roman.

Ce fut une belle lecture apaisante, douce et poétique.

« Une joie féroce » – Sorj Chalandon – Grasset

« 1.Une vraie connerie

(samedi 21 juillet 2018 )

J’ai imaginé renoncer. La voiture était à l’arrêt. Brigitte au volant, Mélody à sa droite, Assia et moi assises sr la banquette arrière. Je les aurais implorées.S’il vous plaît. On arrête là. On enlève nos lunettes ridicules, nos cheveux synthétiques. Toi, Assia, tu te libères de ton voile. On range nos armes de farces et attrapes. On rentre à la maison. Tout aurait été simple, tranquille. Quatre femmes dans un véhicule mal garé, qui reprendrait sa route après une halte sur le trottoir.

Mais je n’ai rien dit. C’était trop tard. Et puis je voulais être là. »

Voici le 5ème roman de Sorj Chalandon que je lis. Je les ai tous aimés mais celui-ci a pris une couleur toute différente pour moi, car j’ai fait la connaissance de Jeanne.

On la rencontre dans ces premières phrases du livre dans l’action la plus inattendue la concernant, une sorte de folie. Et l’auteur va après ce préambule nous conter ce qui a amené Jeanne à cette situation.

« La jeune femme m’a fait asseoir.

-Quelque chose.

Je me suis demandé ce qu’il y avait après cette chose-là. Mon sein gauche avait quelque chose. J’ai pensé à la mort. La phrase cognait ma tête. Je ne respirais plus. Quelque chose. Une expression misérable, dérisoire, tellement anodine. 

Je n’avais plus de jambes. Plus de ventre. Plus rien. J’étais sans force et sans pensée. Autour de moi, la pièce dansait. »

Jeanne, c’est ma sœur. Je suis sortie de cette lecture bouleversée. Parce que Jeanne, libraire quarantenaire, apparaît quand commence une nouvelle « étape », « épreuve » de sa vie. Jeanne passe un contrôle de routine, une mammographie, et Jeanne ressort de là avec un cancer du sein. Elle en fait un bouton de camélia en son sein

« J’étais en position de combat. Je refusais qu’on me parle mal, qu’on me regarde mal, qu’on m’emmerde. Mon camélia m’obligerait bientôt à tolérer bien d’autres choses, mais ni la morgue, ni le mépris. »

La façon dont en parle Sorj Chalandon est d’une telle justesse, si criante de vérité, que pour une fois et de façon très impudique, je dis que j’ai vécu, comme Jeanne, en 2018 ce qu’elle vit ici. Tout ce qui lui pénètre l’esprit, tout ce que son corps lui dit, son regard qui soudain change sur ce corps, sur les autres, sur le monde. Le dire ici me bouleverse, c’est encore proche et ça perdure. L’auteur garde à Jeanne sa dignité, et face à cette situation, je me suis retrouvée totalement immergée à nouveau dans les premières heures de cette claque.

« Qui êtes-vous, Jeanne, qui allez repartir de mon bureau avec trop d’informations, le ventre noué, la tête lourde, une besace remplie d’ordonnances et sept mois de traitement. Jeanne, qui serez ensuite bombardée de rayons chaque matin pendant trente-trois jours, le torse marqué au feutre indélébile, rouge, noir, tatouée de croix pour que le médecin n’ait pas à recalculer les angles d’attaque. Jeanne, qui prendrez des médicaments pendant cinq ans, qui serez palpée, surveillée, contrôlée, qui vivrez le reste de votre vie avec cette crainte nouvelle. »

Mais il est ici question de l’incroyable talent de Sorj Chalandon, ce talent qui fait que je l’aime, que j’aime le lire, ce talent qui le rend capable de parler si finement de ces situations aptes à l’affectation, sans justement les rendre abusivement pathétiques. Et qu’un homme ait si bien compris ce que ressent une femme face à ce cancer « qui se guérit si bien ! « , c’est impressionnant.

« Vous verrez, m’avait glissé Flavia avec malice, votre cancer, ce sont les autres qui en parleront le mieux.

Mon oncologue avait raison. Ils passaient ma vie à se raconter. »

D’autant que le mari de Jeanne, Matt, est un personnage affreux, lâche, méchant, égotique. Ce couple déjà boiteux après la perte de leur seul jeune enfant né malade va finir en morceaux. Et Jeanne change. Beaucoup. 

« Jamais je n’avais réagi comme ça. Je me sentais à la fois fragile et incassable, invincible et mortelle. le camélia avait tanné ma peau de rousse en cuir épais. Déraciné par le scalpel, il avait arraché un peu de mon cœur. Une brisure. Celle qui ne sert pas à grand-chose. À être polie, convenable, respectable, décente, conforme à ce que Matt et le monde autour attendaient de la petite Jeanne. Le cancer m’avait faite pressée, vivante, rugueuse aussi. Ma priorité était d’arriver au matin suivant. Je ne m’excusais plus. »

Puis Sorj Chalandon rassemble 4 femmes et en fait des héroïnes dignes d’un film d’action, 4 amazones. Jeanne découvrira au fil des jours qui sont ces femmes. Brigitte, atteinte d’un cancer avancé, sa compagne Assia, en bonne santé et enfin la jeune Melody, elle aussi malade d’un cancer. Peu à peu, la libraire totalement « à l’envers » va découvrir outre les traitements, les couloirs de l’hôpital et les effets secondaires, la solidarité, le courage – en elle aussi – le sens du combat, l’environnement gêné, un peu fuyant ou maladroit, la solitude, la décomposition intérieure. Pour dire : c’est à un colvert échevelé qui nage sur un étang dans le parc où elle va s’asseoir qu’elle va s’identifier; j’ai adoré ces scènes-là, et ce colvert qu’elle prénomme Gavroche. Jeanne est magnifique car vraie, juste, aucune caricature, jamais avec cet écrivain.

« Et puis ce prénom: Brigitte. Une vivante parmi les spectres. Assia et Melody, ensuite. Chacune leur page et leurs mots doux. Eva, bien sûr. Notre enfant à toutes. J’avais photocopié et collé sa photo sur une page de gauche. Et aussi le nom de Gavroche. Mon canard boiteux. Mon cabossé, qui écartait les ailes pour imiter le langage des cygnes. Ce désordre de plumes était devenu mon flambeau, mon instinct de vie. »

En faisant de ces femmes des aventurières, Sorj Chalandon m’a fait un immense plaisir. Il leur offre une aventure baroque, improbable, ou comme j’ai pu le lire ici et là « tirée par les cheveux »…Cheveux qu’elles perdent par poignées, alors… Et moi, que cette aventure soit si folle me plaît, me ravit, m’enchante.  Sorj Chalandon fait de ces femmes des combattantes, des insolentes n’ayant rien à perdre, des super-nanas prêtes à tout car : la vie est courte, il faut que ce qui continue soit intense. De belles femmes imparfaites et pour ça authentiques, Brigitte, Assia et Melody. Et puis Jeanne et son général Camélia.

« Je trempais mon pain grillé dans la crème de lait. J’étais prête à recommencer. Ce soir, demain. Une banque, un comptoir d’or, une autre bijouterie. La vision du gardien couché sur le sol me hantait. Homme vaincu, à tout jamais. J’étais face à lui, un jouet dans la main. Et il m’obéissait parce que j’avais dérobé sa puissance. Petite Jeanne, petite femme, petite rien du tout, changée en guerrière par le général Camélia. Moi qui baissais les yeux depuis l’enfance, qui comprimais mon cœur pour ne blesser personne, je tenais un vaincu entre mes mains. Comme si la peur avait changé de camp. »

Le propos est clair et rend à nous toutes qui vivons ça une forme de justice au-delà de la compassion. Les échanges de Jeanne avec les gens qu’elle croise et qui lui parlent m’ont fait me souvenir, j’ai tellement retrouvé mes pensées, mes réactions, ça n’a pas été facile, j’ai quand même pleuré en lisant certains passages qui m’ont serré le ventre.

Alors que l’état de Brigitte se dégrade:

« Alors j’ai éteint la liseuse. J’ai renoncé à la clarté. Je suis entrée dans les ténèbres. Je ne respirais plus, je pleurais. Couchée sur le dos, j’ai étouffé ma détresse avec l’oreiller. Je l’écrasais violemment contre mon visage. Des années d’un chagrin que je tenais captif. La mort de Jules, l’indifférence de Matt, ma solitude en bord de lit. Tous ces mots jamais dits, tous ces cris jamais poussés, toutes ces larmes jamais répandues. Je ne contrôlais plus rien. Je n’avais rien décidé. Mon corps se soulevait. Il geignait comme un petit animal. Je n’arrivais plus à reprendre mon souffle. J’accouchais. Je ne savais pas de quoi mais quelque chose sortait de mon ventre, de mon cœur, de ma vie tout entière. « 

Les pages 283/284… c’est bouleversant, absolument bouleversant.

Voici un livre beau et fort, à mon avis même nécessaire, qui émeut mais réconforte, qui remet à plat quelques idées bien pratiques pour se sentir léger quand on est en bonne santé comme « ça se guérit si bien ! « … Certes, de mieux en mieux et c’est bien et c’est tant mieux ! Mais il n’en reste pas moins que la suite est parfois très lourde, physiquement et psychologiquement, qu’il y a une incompréhension de l’entourage des changements que ça entraîne sur la vision de la vie, de soi, des autres, du monde. Et c’est un changement extrêmement profond.

Je vous invite à lire ce très beau roman; il est juste et profond. Car c’est Sorj Chalandon, et rien n’est écrit au hasard. Coup de cœur et plus encore.

« -Gavroche, j’ai dit en montrant le canard du doigt.

Brigitte a hoché la tête.

-C’est lui?

Oui, c’était lui. Et un peu moi. Et nous toutes, aussi. Il avait pris de l’assurance.Comme les grands cygnes blancs, il se dressait sur ses pattes au milieu du lac, les ailes écartées. Il ne s’envolait pas, il montrait sa force. Et sa faiblesse aussi. Il vivait.

Assia a enveloppé son amie dans une couverture. Et moi avec. Nous étions trois, protégées par le lourd tissu beige. Au loin, le canard prenait ses distances avec les cygnes. Il plongeait la tête dans l’eau, s’ébrouait brusquement, ne se retournait pas.

Il filait seul vers le large. »