« Un silence brutal » – Ron Rash – Gallimard/La Noire, traduit par Isabelle Reinharez

« Alors que le soleil colore encore la montagne, des êtres aux ailes de cuir noir tournoient déjà à faible hauteur. Les premières lucioles clignotent, indolentes. Au-delà de cette prairie des cigales s’emballent et ralentissent comme autant de machines à coudre. Tout le reste paré pour la nuit, hormis la nuit elle-même. Je regarde l’ultime lueur s’élever au-dessus de la rase campagne. Au sol des ombres suintent et s’épaississent. Des arbres en cercle forment des rives. La prairie se mue en étang qui s’emplit, à la surface des dizaines de suzanne-aux-yeux-noirs. »

 

Ron Rash, toujours parfait. Ce livre commence avec un court préambule, une descente dans la grotte de Lascaux, subtile métaphore sur les profondeurs, ce qui s’y cache, ce qui en resurgit, et sur la créativité que génère la nature quand on y est en phase, quand elle nourrit, enchante et effraie aussi. Le propos est plein de finesse et on le comprend mieux au fil des pages. Ne pas négliger la phrase en exergue extraite du livre   « Le chant du monde » de Jean Giono, auteur qu’admire Ron Rash. Car rien n’est hasard ici, la construction à plusieurs voix et l’avancée dans le récit, tout est au millimètre sans qu’on s’en aperçoive. Travail d’orfèvre.

Becky aux enfants en visite au parc:

« Je parie qu’il y a autre chose que vous ne savez pas. Que des jaguars et des perroquets vivaient autrefois dans ces montagnes. Presque tout le monde pense que les perroquets ont disparu il y a plus d’un siècle, mais moi je connais un monsieur, et lui il dit qu’il en a vu en 1944. Du coup, j’ai envie de croire qu’il en reste quelques-uns par ici, pas vous ? »

Les enfants firent signe que oui.

Je leur montre un nid de colibri vide, leur permets de toucher une carapace de tortue boîte , d’autres petites bricoles. enfin nous remontons au-delà du pont pour aller nous asseoir sur la berge. »

On se souvient déjà de l’évocation des perroquets dans « Une terre d’ombre ».

Tout ce livre est ainsi plein de nuances, de pensées en filigranes, plein de touches délicates, répétées, qui amènent à percevoir le fond très riche du propos. On a le sentiment que Ron Rash, auteur de plusieurs recueils de poésie dans son pays, tend inexorablement à cette vocation première de poète, dans ce livre plus que jamais à travers le personnage de Becky. Becky qui aime, protège, transmet son savoir aux enfants et aux visiteurs dans le parc régional de Locust Creek. Becky qui défend le vieux Gerald malgré les accusations qui pèsent sur lui.

« Bientôt Gerald et moi serons assis sur sa galerie, une bassine en fer-blanc tambourinant au fur et à mesure qu’y tomberont les haricots effilés. Tu n’as pas davantage de famille que moi, m’avait-il lancé quand je lui avais appris que mes parents étaient morts et que j’étais fille unique. Il m’avait parlé de son fils, de sa femme et de sa sœur, tous disparus avant lui malgré leur plus jeune âge. J’en ai assez d’être oublié ici-bas, avait-il avoué un jour, les yeux embués de larmes.

Mais oublié jamais vous ne le serez par moi. Jamais par moi. Jamais. »

Et puis il y a Les, une fois encore dans l’œuvre de Ron Rash, ce shérif un peu las, mais surtout brave homme plein de compréhension et de compassion ( on se rappelle des shérifs de « Un pied au paradis » et de « Serena » ).

L’intrigue est construite sur la découverte de truites empoisonnées dans le parc et de Gerald, qui incarne la génération respectueuse de la nature, accusé par Tucker. Lui appartient à la génération du monde des affaires et de l’argent et il gère le parc en pensant avant tout à l’argent qui entre dans les caisses grâce au tourisme, en particulier les pêcheurs. Becky va soutenir Gerald bec et ongles, Les va jouer le modérateur, bref, il y a bien une enquête qui est surtout prétexte à nous offrir des pages merveilleuses sur la beauté de la nature à travers les yeux de Becky qui souvent va écrire dans le calme des lieux. De la poésie dans laquelle Becky invente un vocabulaire:

« le nid du colibri au bord de la prairie – un dé de paille

les ailes du colibri – vitrail animé dans un soudain scintillement

de soleil

des fleurs des champs oscillent dans leur florabondance

les ailes de papyrus grinçantes de la sauterelle »

Je dois dire que ma perception de cette lecture a été forcément influencée par les deux conférences avec Ron Rash que j’ai écoutées, car j’ai lu le roman après. Et j’ai bien retrouvé les colères de l’homme face au traitement que les hommes de pouvoir – économique, industriel – infligent à leur environnement, mais aussi face à la pauvreté grandissante de certaines régions, comme ces Appalaches délaissées par ce qui existe de pouvoirs publics, écoles, services postaux, sociaux  ou médicaux et fatalement emploi. Ceci entraînant cela, la jeunesse rencontre la meth, une sorte d’atroce fatalité. J’ai lu un grand nombre de livres traitant de ce fléau. Je dois dire que la rencontre de Les accompagné de ses adjoints Jarvis et Barry avec Robin, Greer et le bébé vous balance un sacré direct à l’estomac dont comme Barry, on a du mal à se remettre.

« Le pire, c’était de trouver un enfant sur les lieux. On arrivait souvent près de la maison ou du mobil-home sans rien savoir. Et puis on repérait un jouet ou un petit pot de bébé, et on avait les tripes nouées. Des trucs qui en temps normal sont associés au bonheur, comme un nounours ou une tétine, devenaient d’aussi mauvais augure que des phares brillants au fond d’un lac. »

Je dirais aussi que le passage du prêche du pasteur Waldrop est un morceau d’anthologie – où l’on voit que Ron Rash a, en plus de tout le reste, le sens de l’humour – tant ce sermon est drôle.

Court passage, le début du sermon:

« Et Pierre il était là, avec le Christ tout-puissant juste devant lui. Lui, le gars qu’on appelle toujours la pierre de l’Église et qui pataugeait sans plus de grâce qu’une mule à trois pattes. Pensez donc. Le même Pierre qu’avait vu les paralytiques filer au petit trot sans un faux pas, des aveugles les yeux baignés de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Pierre, il avait assisté à tout ça. Ses propres yeux avaient vu les morts tourniller pour se sortir de leur linceul comme le papillon de nuit se débarrasse de son cocon. Avez-vous déjà assisté à ce spectacle-là dans vos bois et dans vos champs, mes frères et mes sœurs? Moi, oui. C’était l’après-midi et le cocon j’ai cru que c’était rien qu’une merde de renard. »

Enfin on retrouve ici cette écriture profondément sensible et poétique, mais aussi pleine de vigueur et d’élan. J’ai écouté l’homme parler de sa grand-mère (ici, c’est celle de Becky), des heures qu’il passait chez elle à apprendre le nom des plantes, des fleurs, des insectes, à se poster pour regarder en silence la faune, et on comprend bien son affection pour Giono. Il y a une foule de choses dans ce roman, une foule d’actions et de déroulements tendres mais cruels et violents aussi, comme un reflet assez fidèle de la vie de ces personnages au cœur des Appalaches.

Le tout étroitement encastré dans le décor.

« Un champ fauché apparaît, les chaumes blonds noircis par un vol d’étourneaux. Sur mon passage, le champ semble s’élever dans les airs, jeter un coup d’œil pour voir ce qu’il a en-dessous, puis reprendre sa place.[…] La volée décolle à nouveau et cette fois continue à monter, un tourbillon qui s’amenuise comme aspiré par un tuyau, puis le déploiement d’un rythme brusquement relâché, qui se charge en entité alors qu’elle se plisse et se déplisse, descend au fil de l’air tel un drap claquant au vent.[…] Que pourrait y voir un enfant? Un tapis volant soudain devenu réalité? Des bancs de poissons nageant dans l’air? La volée vire à l’ouest et disparaît. »

J’ai eu le privilège d’écouter Ron Rash échanger avec le grand James Sallis, avec lequel il partage comme le dit si justement Wollanup chez Nyctalopes une grande humanité ( les deux sont poètes avant d’être romanciers ). J’ai aimé Becky et beaucoup Les, shérif amateur d’art et personnage essentiel à la communauté, intelligent, sensible et compréhensif ; peut-être bien incarnent-ils deux facettes d’un même personnage qui aime l’art et la nature, qui est apte à la révolte comme apte à la tendresse, une part traumatisée et l’autre solide…je me suis assez retrouvée dans les aspirations de ces deux êtres qui s’aiment de loin.

Chez Gerald par Becky:

« Tandis que s’éteint l’ultime clarté du soir, un bouleau blanc scintille tel un diapason frappé. Je laisse le vélo à la maison forestière et traverse la prairie. J’ai besoin de sentir la terre ferme. L’air est frais, pas froid, mais Gerald prépare une flambée. Comme toujours il y a dans l’âtre une bûche de pommier. À cause de ses jolies couleurs quand elle brûle, dit-il. Il dispose le bois d’allumage te le papier journal avec autant de soin que s’il nouait une mouche de pêche à la truite, puis il gratte une allumette. Sous les chenets le spore du bois aux pointes rouges s’épanouit. Le feu ruisselle autour des brindilles, enfle et se rassemble, s’élève en tourbillons tandis que les étincelles crépitent, éclaboussent lentement la pierre du foyer.

Sur le bois de pommier poussent des plumes rougejaunevert et le perroquet disparu semble jouer le phénix au milieu des flammes. Les paumes de Gerald s’ouvrent comme pour bénir le feu, ou peut-être pour que le feu le bénisse. Combien de milliers d’années contenues dans ce geste, sa promesse de lumière, de chaleur et de prompt repos. »

Ce roman est à placer parmi les meilleurs livres – et je les ai tous lus, romans et nouvelles – de cet écrivain qui pour moi est un des plus brillants représentants de la littérature américaine contemporaine.

« Et peut-être pour la dernière fois, je pris la roue de Mist Creek Valley, pas jusqu’au bout mais assez longtemps pour réveiller des souvenirs. J’allumais la radio, une station de vieux tubes country. Johnny Cash chantait la dure expérience des champs de coton en Arkansas. Il y avait dans sa voix une douleur que toute la renommée et les richesses qu’il avait acquises n’avaient jamais pu guérir. Son frère était mort lorsqu’ils étaient enfants et, pour une raison quelconque, on l’avait poussé à se sentir coupable. »

Et moi, j’ai choisi cette chanson :

Avant de finir sur les réflexions de Les, départ à la retraite:

« C’est ce qu’on ressent tous à l’approche de la retraite, me dis-je pour me rassurer. C’est un changement, et n’importe quel changement peut être angoissant parce qu’on perd pied. Puis je réfléchis à ce que je ne ferais pas – plus de visites pour informer de braves gens qu’une catastrophe était arrivée à une être cher. Plus jamais je n’aurais à entrer dans une maison où l’on fabriquait de la meth et où un enfant inhalait du poison. Non, m’ennuyer de temps en temps, ce serait parfait. »

Beau travail de traduction pour un roman parfait.

 

« Par le vent pleuré » – Ron Rash – Seuil, traduit par Isabelle Reinharez

« Elle attend. Chaque printemps les fortes pluies arrivent, et la rivière monte, et son cours s’accélère, et la berge se désagrège toujours davantage, brunissant l’onde de son limon, mettant au jour une nouvelle couche de terre sombre. Des décennies passent. Elle est patiente, dans sa coquille de bâche bleue. Chaque printemps l’eau clapote plus près, décolore les racines, dégage les pierres, érafle et polit. Elle attend, et un jour apparaît dans la berge un lambeau de bleu, puis plus de bleu encore. »

En quelques mots, Ron Rash accroche nos yeux, notre attention et notre curiosité, et me voici plongée dans le sixième roman de cet américain que personnellement je tiens pour une des plus belles plumes de ces dernières décennies. Créant un suspense immédiat comme toujours avec finesse et poésie, dans un coin de bâche bleue Ron Rash nous apporte la trame du roman. Comme souvent assez court, à peine plus de 200 pages, ce roman est l’histoire de deux frères qui s’aiment, c’est l’histoire d’une fille qu’on dirait perdue, une belle fille délurée et plutôt maline qui va jouer et perdre.

Tandis que les deux frères pêchent, ils l’aperçoivent dans l’eau à moitié cachée par les branches, avec son bikini vert, sirène aguicheuse:

« Elle a nagé dans l’eau peuplée d’ombres à côté de la saillie rocheuse, nous a fait un clin d’œil, puis s’est laissée couler lentement. Tandis que sa tête disparaissait, la longue chevelure rousse s’est déployée en éventail à la surface. Puis, telle une fleur nocturne qui se referme, elle s’est rassemblée avant de disparaître. »

Tout commence durant l’été 1969, le Summer of love, avec deux garçons, Eugene le plus jeune qui est le narrateur et son grand frère Bill. Ils n’ont plus que leur mère veuve soumise à son beau-père, un méchant bonhomme, mais riche chirurgien qui promet de financer les études de ses petits-fils et de subvenir aux besoins du foyer. Impossible de s’en défaire, de gagner une once de liberté pour la mère, sous pression constante.

Bill est promis à une carrière de médecin comme le veut son aïeul mais Eugene lui, aime la littérature et l’écriture, sa mère le comprend et l’encourage, elle aime la littérature, elle aime l’auteur préféré de son fils, Thomas Wolfe.

« Ma mère m’a amené ici un dimanche, quand j’avais quinze ans, après que j’avais lu « L’ange exilé » pour la première fois. Elle avait adoré ce roman, dont elle avait appris des paragraphes entiers par cœur, et, bien sûr, m’avait donné le prénom du héros du livre. »

D’ailleurs, si vous vous demandez pourquoi ce titre, « par le vent pleuré », c’est une phrase tirée d’un texte de Thomas Wolfe, auteur oublié sur l’œuvre duquel Eugene veut rédiger son mémoire,:

« Je m’engage dans North Market Street pour passer devant la maison de Thomas Wolfe. J’avais prévu de rédiger mon mémoire sur Wolfe. Ma directrice de maîtrise m’en a dissuadé. « Wolfe est quasiment oublié de nos jours » a-t-elle objecté, ce qui me semblait une raison de plus pour le faire, afin qu’il ne soit pas oublié, ou seulement, comme l’avait écrit Wolfe lui-même, « par le vent pleuré ». »

Quoi qu’il en soit, cet été 1969, avec la jeune Ligeia venue de Floride comme une sirène au fil de l’eau, va s’enclencher une suite d’événements qui vont bouleverser la vie d’Eugene et de Bill, détériorer leur relation aimante de frères.

Les lignes droites tracées par le grand-père, les projets, les vies des garçons, en particulier celle d’Eugene, tout sera remis en question car Ligeia disparaît et une enquête se met en marche, longue, laborieuse, sans issue, mais semant le doute et le soupçon dans les esprits.

Construit en un va-et-vient entre le moment des faits et le présent, ce très beau livre met en scène deux hommes confrontés à leur passé, à leurs secrets et à leurs mensonges, mais aussi à leur amour fraternel tenace et finalement plus fort que tout. J’ai particulièrement aimé la façon dont Ron Rash dépeint la chute d’Eugene dans l’alcoolisme, lui, le garçon voué à un brillant avenir dans la littérature, emporté par Ligeia et ses frasques va sombrer pour n’avoir plus comme compagnes que ses bouteilles d’alcool.

Sans jamais porter de jugement, l’auteur trace des portraits à grands traits, laissant émerger l’essentiel des personnages. Eugene alcoolique est rongé par la culpabilité envers sa fille Sarah, Bill lui est devenu médecin, il mène ce qu’on appelle une vie « rangée » avec sa femme, il semble que les projets du terrible grand-père aient abouti.

Le grand talent de Ron Rash parvient à maintenir l’interrogation jusqu’à la fin, et surtout sait rendre  ces personnages vrais, absolument crédibles et profondément humains, nos semblables.

Beaucoup de musique dans ce roman dans lequel Eugene découvre le mouvement hippie, le sexe, la drogue  – l’alcool – le rock’nroll et l’amour libre dans les bras de Ligeia. J’ai du choisir; 1969 c’est Woodstock et c’est Jefferson Airplane

« Le chant de la Tamassee » – Ron Rash – Seuil, traduit par Isabelle Rheinharez

rashAprès un recueil de nouvelles éblouissant, « Incandescences », les éditions du Seuil nous offrent ce roman de Ron Rash paru en 2004 aux USA. Où l’on comprend définitivement que cet écrivain est un des meilleurs de son temps, aussi fin sur les sujets qu’il est intelligent sur la forme.

La Tamassee a été classée « rivière sauvage » après une lutte virulente des écologistes locaux. Au cours d’un pique-nique familial, la jeune Ruth joue dans le courant, voulant poser un pied dans chaque état dont la rivière trace la frontière, Géorgie et Caroline du Sud. Elle se noie et son corps reste coincé près d’une chute.

Le sujet écologique ici va opposer ceux touchés par la perte, le deuil, qui veulent faire un barrage pour dégager le corps de la fillette et lui donner une sépulture, et ceux qui pensent que cette rivière doit garder ce qu’elle a pris, ainsi Luke, défenseur acharné de la Tamassee sauvage:

« Je n’ai pas de fille, a-t-il dit, d’une voix qui n’était plus belliqueuse mais presque tendre. Pourtant, si j’en avais une, qu’elle était morte et que je savais que rien ne lui rendrait la vie, je ne vois pas de meilleur endroit que la Tamassee où je voudrais que son corps repose. Je voudrais qu’elle soit là où elle ferait partie de quelque chose de pur, de bon, d’immuable, ce qui nous reste de plus proche du paradis. Dites-moi où, sur cette planète, il y a un endroit plus beau et plus serein. Indiquez-moi un lieu plus sacré, Mr Brennon, parce que je n’en connais pas. »

qdp rashUne lutte féroce va s’engager entre les deux camps, révélant tous les intérêts particuliers en jeu, bien peu vertueux et bien peu compassionnels, et ce sous l’oeil obscène des médias. Mais si l’argument écologiste est fort, Ron Rash n’écarte pas l’homme de cet environnement. Par la voix de la narratrice, Maggie Glenn native de cet endroit, journaliste et photographe, il évoque une fois de plus ce que ressentent les habitants de ces montagnes. Lors de son passage et de la rencontre à Lyon avec Ron Rash, il a parlé assez longuement de l’influence de la montagne sur le caractère des populations. Ici, il en est encore question:

« Tu es une vagabonde, m’avait dit tante Margaret. C’est la façon que tu as de regarder les montagnes: tu veux savoir ce qu’il y a derrière. Et tant que tu ne le sauras pas, tu ne seras jamais franchement satisfaite. »

Maggie est la voix et le regard de l’auteur. Déchirée entre deux amours et de ce fait entre les deux « camps », revenant près de la Tamassee et de ces montagnes dont elle s’est éloignée, elle effectue en même temps un bilan sur son histoire personnelle. La rivière sauvage encadrée de montagnes se présente alors comme une puissante métaphore. La mort, la perte et le deuil sont évoqués avec finesse, délicatesse. Ron Rash est un homme élégant qui sobrement mais sensiblement dit les sentiments humains.

« Après la mort, tout dans une maison semble vaguement transformé – la couleur d’un vase, la longueur d’un lit, le poids d’un verre sorti du placard. Peu importe le nombre de stores qu’on relève et de lampes qu’on allume, la lumière est plus pâle. Les ombres qui, comme des toiles d’araignées, tapissent les encoignures prennent de l’ampleur et s’épaississent. Les pendules sont un peu plus bruyantes, le silence qui sépare les secondes est plus long. La maison elle-même paraît être de guingois, comme si les fondations avaient été étalonnées en fonction du poids et des déplacements du défunt. »

georgia-78957_1280Ron Rash est impressionnant dans sa façon de tendre les nerfs du lecteur, en douceur d’abord, en prenant son temps, puis d’un coup comme on bande un arc de le mettre sous pression. J’ai lu ce livre d’une traite et la dernière partie m’a agrippée. C’est un roman court, mais rien n’y manque, les personnages finement tracés, les paysages sous nos yeux, les odeurs de la nature, le bruit de l’eau tumultueuse…C’est d’une force incroyable, avec un suspense fébrile; en tous cas, c’est l’effet que ça a produit chez moi.

J’ai pensé à « Serena », qui sur le thème écologique était absolument superbe, montrant l’immuabilité des vices humains que sont l’appât du gain, le mépris de l’intérêt général  et le désir de puissance.

En fait, comme me le disait une amie il y a quelques jours, Ron Rash, c’est de la tragédie antique, et elle a raison.

Je ne peux que vous conseiller ce livre, comme tous les autres de cet écrivain pour moi majeur dans les multiples et immenses paysages littéraires que nous propose l’étonnante Amérique.

« Incandescences » – Ron Rash – Seuil, traduit par Isabelle Reinharez

ron rashUne lecture éblouissante. Voici le recueil de douze nouvelles de Ron Rash, un condensé du grand talent de cet écrivain dont j’ai lu tous les romans.

Attaque en règle dès la première nouvelle, « Les temps difficiles », un récit qui vous saisit au creux de l’estomac comme un poing serré, et final tout aussi puissant avec « Lincolnites ». Ces histoires ont en commun des êtres dépossédés, que ce soit de terres, de personnes chères, de raison, de racines, d’amour et d’attention et pour certains : de tout.

La première et la dernière nouvelle ont des femmes pour héroïnes, des femmes confrontées à une menace, et qui vont faire face, chacune à sa façon.

Lewis_Hine,_Bertha,_six_year_old_oyster_shucker,_Port_Royal,_South_Carolina,_1912

Lewis Hine, Bertha, six year old oyster shucker, Port-Royal, South Carolina, 1912

Les époques varient, de la guerre de Sécession à nos jours, périodes de guerre, périodes de crise. Misère, drogue, chômage. Ici on croise une femme qui n’a plus pour se raccrocher à la vie qu’une curieuse histoire de jaguar, car tout le reste, tout ce qu’elle aimait lui a été enlevé, cette histoire de jaguar devient un ancrage au monde; étrange et triste nouvelle, dans laquelle on retrouve brièvement les nuées colorées de perruches de « Une terre d’ombre ». Plusieurs des nouvelles montrent des personnes en train de glisser vers la folie.

L’écriture est sobre, sombre, poétique. Il est assez difficile d’en sortir, je me suis sentie comme hypnotisée par ces tableaux pathétiques, où parfois affleure une tendresse pudique chez ces déshérités. Ron Rash décrit ainsi mieux que personne ce monde rural, oui, mais surtout et tout bonnement ce que sont des hommes et des femmes confrontés à la difficulté de vivre ou survivre (et parfois c’est la même chose). Chacun met au point ses combines, ses arrangements avec sa conscience, ses roues de secours, chacun bâtit ses refuges, édifie ses défenses. Et ça fonctionne, ou pas…Ici, ça ne marche pas très bien et Ron Rash nous confie là un recueil triste et désespéré que personnellement je trouve absolument magnifique. Un livre noir, c’est certain, servi par une écriture remarquable, qui confirme s’il est encore besoin le talent de Ron Rash.

Pour la noirceur, extrait de « Waiting for the end of the world » :

« […] ce soir alors que mon regard passe sur les épaves humaines peuplant La Dernière Chance. Un type a la tête posée sur une table, les yeux fermés, du vomi s’écoule de sa bouche. Un autre retire ses fausses dents et les referme sur l’oreille d’une nana assise à la table d’à côté. Une femme immense en survêtement violet pleure pendant qu’une autre l’engueule. Et ce que je pense, c’est qu’il est peut-être temps d’interrompre toute reproduction humaine. Que Dieu ou l’évolution ou ce qui a pu nous mettre sur terre reprenne tout de zéro, parce que  là ça ne marche pas. »

Et la bande-son, par Elvis Costello

 

« Une terre d’ombre » de Ron Rash – Seuil , traduit par Isabelle Reinharez

ron rash Depuis qu’il est sorti en librairie, tout ou presque a été dit ou écrit sur ce nouvel opus de Ron Rash : un magnifique roman, un auteur au mieux de sa plume. Tout ce qui fait de lui un grand écrivain est là, présent : finesse de trait dans le dessin des personnages, profondeur des nuances dans la peinture des paysages et de l’âme humaine, sensibilité pudique, intelligence des propos…et toujours une poésie délicate.

J’ai aimé plus que tout autre le personnage de Laurel, la prétendue sorcière parce qu’elle est marquée d’une tache violette à l’épaule, et pour cela mise à l’écart.

« Mais mourir, même si c’était dès aujourd’hui, ce n’était pas le pire. Être seule dans le vallon, comme l’hiver précédent, voilà ce qui serait le pire. Morte et encore de ce monde, c’était pire que morte et sous terre. Morte et sous terre vous donnait au moins l’espérance du paradis. »

L’histoire se déroule à l’approche de le fin de la Grande Guerre. Hank, le frère de Laurel, est rentré il y a peu, un bras en moins, et l’arrivée dans sa ferme d’un homme muet, mais qui joue à merveille de sa flûte en argent et n’a pas peur du travail, va lui être une aide inespérée. C’est Laurel qui l’a trouvé et secouru dans les bois où il gisait en piteux état.

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Pour moi, ce livre est avant tout une histoire d’amour entre deux êtres rejetés; sur fond de réflexion sur le goût de la guerre qui gangrène le monde, et sur la stupidité des hommes face à la différence, l’auteur décrit avec mesure ce temps qui va rapprocher forcément Laurel et Walter.  J’ai aussi beaucoup aimé les gestes quotidiens de Laurel , l’obscurité du vallon, et les perroquets que voit Laurel un beau jour, espèce prétendue disparue et de toute beauté, que son père achèvera à coups de fusil…Les oiseaux pleins de couleurs sont ici métaphoriques car :

 » Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu’il n’y avait pas d’endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge. Un lieu maudit, aussi, pensait la plupart des habitants du comté, maudit bien avant que le père de Laurel n’achète ces terres. Les Cherokee avaient évité ce vallon, et dans la première famille blanche à s’y être installée tout le monde était mort de la varicelle. »

Il est donc dans l’ordre du lieu que ces oiseaux colorés y meurent.

tiger-217136_640« Et puis un jour, en plein midi, les quelques minutes où juste assez de lumière filtrait, permettant aux perroquets d’apercevoir le verger et ses fruits volés, la volée vira et revint, assez bas pour que Laurel entende pousser des « oui oui oui » tandis qu’ils se regroupaient au-dessus du verger et commençaient à descendre en tourbillonnant. Un par un les oiseaux habillèrent les branches de vert, d’orange et de jaune. […] On aurait dit que leurs corps s’étaient soudés et avaient emporté tout le vallon vers le ciel, en plein soleil.[…]Le fusil tremblotait entre les bras maigres de son père. Quand le coup était parti, la volée s’était épanouie dans les airs.[…] Quand Laurel s’était ruée dans le verger et avait supplié son père de ne plus tirer, sa mère l’avait attrapée par le bras en disant qu’il le fallait bien. »

Inexorablement, dans un suspense désespérant, on pressent la fin tragique, on voudrait bien l’empêcher, mais les dés sont jetés sur le sombre vallon. Comme dans « Serena » –  livre que j’ai vraiment trouvé extraordinaire – Ron Rash nous amène à ses fins avec une rare habileté, nous tient en haleine parce qu’on voudrait y croire, à ce bel amour, à des jours meilleurs pour Laurel…Quel talent, vraiment !

Alors si ce n’est déjà fait, lisez ce très beau livre, mais aussi les autres. Ron Rash est vraiment un des meilleurs de sa génération ( à mon avis ! ) , par son écriture, par les thèmes qu’il aborde et dont il parle tellement bien, un auteur intelligent et subtil que j’aime et qui une fois de plus non seulement ne m’a pas déçue, mais m’a enthousiasmée.