« L’œil américain – Histoires naturelles du Nouveau Monde » – Pierre Morency – Le Mot et le Reste

couv_livre_3235« L’exubérance

« Écoute! – Je n’entends rien.- Là, dans les sapins, derrière la maison blanche…- C’est un oiseau qui chante? –  Une grive des bois.- En pleine ville? – Oui, une grive des bois en pleine ville, tu te rends compte ! »

Nous sommes restés là, debout sur le trottoir, figés dans le ravissement. Ce premier soir du vrai printemps nous avait, mon voisin et moi, sortis de nos logis, comme tant d’autres du quartier qui processionnaient, en souliers légers, tête nue. »

J’ai lu avec un grand plaisir ce recueil de textes de Pierre Morency, poète et ornithologue québécois et manifestement il a cet « œil américain » qui définit un œil scrutateur, perspicace, et la définition du Larousse de 1866 dit :

20190512_142757« Pop. Avoir l’œil américain, Avoir le coup d’œil perçant, scrutateur ou fascinateur, par allusion, sans doute, à différents personnages de Cooper, Œil-de-Faucon, etc., auxquels l’auteur prête des sens très-développés sous le rapport de l’ouïe et principalement de la vue[2]. »

Voilà pour ce qui est du titre. Pierre Morency est donc un observateur passionné de la nature qui l’entoure, dans les Laurentides et sur les berges du Saint Laurent avec une prédilection pour les zones de marais. Scrutateur et défenseur de cette magie du monde végétal et animal, il parle en homme avisé mais aussi en poète des pissenlits, des chauve-souris, du martinet, du monarque et de tout un monde qu’on perçoit si on sait être attentif et respectueux. Un chapitre m’a vraiment touchée, celui intitulé : »Bon génie à la robe de papier », il commence ainsi:

20190723_165534« Il y a une dizaine d’années, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille d’un genre bien particulier. Parmi les arbustes qui séparent le chalet de la grève, elle se tenait toute droite dans sa robe miel foncé et offrait au vent d’est sa chevelure légère. Depuis, elle a beaucoup grandi. Elle porte maintenant une tunique blanche et sa chevelure, plus nourrie, a la même fluidité quand le vent la traverse. »

Devinez-vous qui est cette jeune fille? Ce chapitre est un de mes préférés.

Ma foi, j’ai l’impression depuis d’être moins ignorante à propos du martinet ou des cigales – dont les espèces sont bien plus nombreuses au Canada qu’en Provence -. Ce qui est très beau ici, c’est la capacité d’émerveillement de l’auteur, son talent à regarder et à dire et puis la simplicité avec laquelle il nous offre tout ce monde des bois, des marais et des villes aussi, le talent à nous raconter cette vie intense, exactement comme on conterait une histoire du monde humain.

porcupine-5499772_640Le porc-épic:

« Mais avant de mourir, le porc-épic a eu le temps de faire bien des choses dans sa vie. Peut-être a-t-il eu le temps d’assurer sa descendance? Je sens qu’en ce moment s’installe en vous un sentiment partagé entre la curiosité et l’inquiétude. Vous vous demandez comment deux pelotes d’épines peuvent réussir à s’unir sans trop d’offenses. Vous allez voir qu’il est toujours possible en ce domaine de faire des merveilles. […] Comment font-ils pour s’accoupler, voilà une question épineuse, n’est-ce pas? »

Intrigant, non? La suite de l’histoire est très jolie !

Le respect et la candeur d’un enfant qui découvre, et il n’y a là rien de péjoratif, bien au contraire, c’est l’œil neuf, toujours apte à deviner, fouiller, percer des instants suspendus durant lesquels on assiste à quelque chose de rarement visible, absorbés que nous sommes par nos propres tâches quotidiennes. 

Pierre Morency nous dit peut-être bien de nous arrêter un peu, de nous poser, et d’ouvrir nos yeux et nos cœurs. En ornithologue, il nous guide dans les plumages et les ramages, mais aussi dans les bruissements, chuchotements, stridences de notre environnement. J’ai trouvé dans ces récits mes souvenirs de gosse, les heures passées au fond des bois, dans les près, au bord du ruisseau du coin, et j’ai gardé tout ça précieusement, avec cette capacité à ne jamais en être blasée. Comme Pierre Morency:

640px-American_Robin_KSC01pp1005« Immanquablement, chaque année, au mois d’avril, j’attends que se manifeste un des plus claironnants parmi les signaux de la bonne saison. Cela se produit généralement le soir, vers six heures. Dans un arbre, près de la maison, en ville, un oiseau se met à chanter. Le Merle d’Amérique vient d’arriver: le printemps peut vraiment s’installer. Ce chant a pris pour moi valeur de libération. Cela aussi, c’est la vie sauvage de la ville. Cela et le pépiement affirmé du moineau, les sifflements grinçants de l’Etourneau sansonnet, le roucoulement du pigeon. »

J’ai lu Pierre Morency comme on écoute parler un ami, et ce fut vraiment très agréable. Je ne mets que quelques phrases, mais si vous êtes comme moi éprise du monde tapi au sein des grands espaces, résistant encore à notre sauvagerie technologique, si vous aimez cette poésie naturaliste, alors lisez ce livre, vous l’aimerez.

Il se termine avec le caribou:

800px-Caribou_au_soleil_en_novembre. » Considérons maintenant la fourrure de ce cervidé nordique. Cette fourrure n’a qu’une seule épaisseur de poils courts, alors que les autres mammifères arctiques ont deux épaisseurs à leur pelage. Et pourtant le caribou peut endurer des froids intenses, comme l’Inuit d’ailleurs, qui se couvrait, il y a encore peu de temps, de vêtements en peau de caribou. Où est donc ce secret? Dans le pelage de l’animal, bien sûr, qui est une merveille de confort. Chaque poil contient d’innombrables cellules remplies d’air. Ces poils, en forme de bâton, sont gonflés au bout extérieur. L’explorateur Fred Brummer nous apprend que le caribou est enveloppé dans une couche d’air chaud captif.[…] En somme, l’espèce humaine seule, parmi les animaux à sang chaud, est privée d’une protection épidermique naturelle contre le froid. »

Une très chouette lecture, oxygénante, intéressante, enrichissante et non sans humour. J’aime !

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Je dédie cet article à Thierry Morel, à qui ce livre devrait beaucoup plaire. 

« Inflorescence » – Raluca Antonescu -éditions La Baconnière

« LE GOUFFRE

Jura, 1911

Elle coupa à travers bois et pressa le pas. Le plateau s’ouvrit brusquement et la lumière crue l’obligea à plisser les yeux. En baissant la tête, elle traversa un champ parsemé de touffes d’herbes jaunies. Agitées par le vent, elles lui firent penser à des crinières. Elle ralentit, essoufflée. Ce n’était plus très loin.

Même à bonne distance, elle crut sentir les relents putrides qui remontaient du trou. Cet endroit était malsain. Le Gouffre du Diable, le nommait les gens, ce n’était pas pour rien. »

Gros gros gros coup de cœur pour ce livre que je n’ai pas pu lâcher. Ce n’est pourtant pas un livre plein d’action ou d’un suspense haletant. C’est un texte d’une grande beauté, plein de vie(s) et d’amour; c’est un livre rattaché aussi à la nature, aux jardins, aux arbres en particulier, et ce beau titre, « Inflorescence  » joue sur cette image de la tige sur laquelle naissent de part en part des fleurs.

Cinq parties, chacune commence sur le Gouffre, avec une image en noir et blanc

Des fleurs, quatre femmes, Aloïse, Vivian, Catherine, Amalia, et je rajoute Suzie et celle qui nous est présentée, au bord du Gouffre, dans le Jura en 1911, Pierrette, la mère d’Aloïse . Cette femme, jeune et déjà mère plusieurs fois, use des plantes pour tenter d’avorter de ce énième bébé qui a germé dans la fertilité de son ventre. Ce Gouffre sert de tombeau aux bêtes mortes dans les fermes, c’est un charnier profond, nauséabond, et source d’histoires, il est la gueule du Diable.

« Étendue sur l’herbe détrempée, elle tremblait de tout son corps. Elle allait être châtiée pour avoir osé demander une faveur au gouffre. La menace d’une punition lui écrasa la poitrine et elle comprit qu’elle ne lui survivrait pas. Elle se précipita à genoux et se signa, encore et encore. Plaquant son visage à terre, elle sentit contre ses lèvres la glaise froide. « Je vous en supplie mon Seigneur, je vous en supplie… »Sa prière portait en elle toute la ferveur dont Pierrette était capable. […] À ce moment- là, la vie en elle palpita, un regain de sang lui monta au visage, un soulagement détendit ses membres et lui procura une légère ivresse. Le Seigneur l’avait entendue, il était de son côté. Elle sentit contre sa joue la caresse divine de brins d’herbe vert amande. Elle en arracha une poignée et la fourra dans sa bouche, les mastiqua à peine, les avala d’un bloc.

Elle se releva, le nez et le front boueux. Forte d’une conviction désespérée, elle se pencha en avant et envoya un gros crachat verdâtre dans la gueule du Diable. »

Ainsi commence donc ce livre qui passe dans les années 10, 20, avec Aloïse et  Suzie dans le Jura, à la Patagonie avec Catherine en 2008, avec Vivian à Genève à la même époque, en passant par les années 60 avec Amalia. Je ne vous dirai rien des liens qui unissent ces femmes, car si on se doute de certaines choses, elles ne s’éclairent qu’à la fin. C’est d’une infinie beauté et d’une grande finesse. On s’attache très fort à ces femmes ( mon attachement le plus grand va à Aloïse )

« Elle cassa la coquille avec les dents. La chair du gland, avec sa texture dense et beige, était fort appétissante. Elle croqua un morceau et le mâcha lentement. Son palais s’emplit d’une amertume piquante et elle recracha plusieurs fois. La bouche ouverte en grand, elle grimaça. L’âpreté des tanins lui rigidifiait la langue. Elle ouvrit en deux un fruit d’églantier et, après avoir enlevé les graines et surtout les poils, le suçota pour chasser le mauvais goût. L’acidité sucrée de la baie lui parut encore plus fabuleuse.[…] »

et même à Amalia qui comme vous le verrez est à mon sens très traumatisée, très fragile au fond, et finalement très touchante. En terrible fée du logis, elle peut sembler quelconque et peu intéressante, et même antipathique mais ce livre est si bon que non, pas du tout, au contraire il faut aller regarder au cœur des fleurs, dans les espaces entre elles, au plus près de l’inflorescence pour en saisir l’architecture et le comportement.

Voici donc des femmes et des jardins. Vivian n’en a pas, mais elle sera invitée dans celui de son beau-père François, un fan du pesticide. Vivian, entre les chiens multicolores d’Ada et le jardin de François:

« Maintenant, dans ma vie, j’ai deux fauteuils. Ma vie sociale s’est rétrécie au point de tenir en équilibre dans ces deux espaces minuscules. Lorsque je me laisse choir dans le fauteuil d’Ada, autour de moi ça grogne, ça feule, ça bave, ça lèche, ça renifle, ça pue. Je m’en extrais avec des traces de terre, de mucus et un nombre inimaginable de poils collés à mes habits. Le fauteuil dans le jardin de mon beau-père grince lorsque je bouge. Ce qui m’oblige à rester le plus immobile possible, le grincement étant comme un rappel de mouvements inutiles. François s’affaire autour de moi. Un tourbillon qui coupe, arrache, cisaille, creuse, tasse, enfonce, redresse, attache. Et moi, à part vaguement observer ses gestes, je ne fais rien. Je suis comme une de ses plantes, une vie immobile qui se laisse agiter par les éléments extérieurs.

L’ennui est un état très confortable. »

Vivian porte un gant perpétuel sur une de ses mains. Son amie Ada est un peu dingue, elle qui teint ses chiens en couleurs vives. Vivian enterre sa mère Amalia au premier chapitre dans lequel elle apparait avec son amie et ses animaux bariolés et qu’elle vient de rompre avec Matt; elle s’interroge sur sa vie

« Une fatigue totale me submerge, je ne bougerai plus de cette position. Voilà, ma mère est morte et enterrée, me dis-je juste avant de fermer les yeux. ».

Catherine est une jardinière, partie suivre Julian en Patagonie, elle s’occupe de serres et s’est donné pour mission de replanter des arbres là où ils ont brûlé. Personnage de « mauvais » caractère, brusque, dure, mais avec elle-même aussi. Une véritable et ardente amoureuse de la nature, elle travaille à lui garder vie. Page 215, chapitre avec l’histoire de la pie et Catherine adolescente, extraordinaire.

« Catherine se souvient d’avoir pleuré longuement le départ de la pie, à la fois de soulagement qu’elle fut épargnée, et de désespoir mordant. Son arrivée tonitruante lui avait démontré à quel point elle se sentait seule et inappropriée. Elle s’était sentie plus proche de cet oiseau qu’elle ne l’avait été d’aucun enfant du lotissement. »

Amalia dont je vous ai déjà dit deux mots, et puis Aloïse et sa boiterie, qu’on suit de son enfance terrible à la vieillesse. Aloïse est la quintessence de l’inflorescence dont il est question, elle est la sommité de la tige. Je n’oublierai pas mademoiselle Suzie, celle qui prendra Aloïse sous son aile, celle qui avec la petite bancale imaginera un jardin, celle dont la petite admire les bottines cirées, celle qui voudra remettre droite et debout cette étrange enfant qui se nourrit de plantes sauvages. Merveilleux personnage, Suzie…Émouvant couple, Suzie et Aloïse.

« Elles recensèrent les plantes qui étaient arrivées. Elles étaient au nombre de deux cent trente-cinq. Avec plusieurs lots de la même espèce. Celles dont elles ne savaient rien, elles décidèrent de les planter à la fin, dans les endroits qui restaient disponibles.

Une pluie diluvienne retarda les plantations pendant deux jours. Elles s’installèrent sur le banc à l’abri de l’auvent et Suzie en profita pour relire à Aloïse des passages de son livre.

L’imitation joue un grand rôle dans les jardins. Mais il ne faut imiter que la nature, ne pas chercher à copier le jardin de son voisin et ne prendre que ce qui va au caractère particulier du lieu. Tu te souviens? Quel est à ton avis le caractère particulier de notre lieu?

-L’eau répondit Aloïse sans hésitation.

-Pourquoi?

-Il y a de l’eau juste en dessous, une source pas très loin de la surface. Il y a des roseaux là-bas, et des endroits qui ne sèchent pas. C’est pour ça qu’il y a le puits.

Mademoiselle regarda Aloïse, d’une façon qui lui fit détourner les yeux. Elle sentit ses joues chauffer.

-Alors on bâtira des îles, murmura Suzie. »

Cet extrait est caractéristique de la double lecture qu’on peut faire de ce livre, qu’on doit faire je pense, dans cette analogie entre la terre et ce qui s’y développe, selon de nombreux facteurs, et la vie de ces femmes. Enfin, je l’ai vraiment perçu comme ça. J’ai omis un mot à propos d’Eveline, la grande sœur d’Aloïse qui partira vivre sa vie, à 17 ans, avec le soldat Émile rencontré au bord du Gouffre, ce gouffre qui après les bêtes mortes se remplit des résidus de la guerre:

« […] Les obus, avec leur forme oblongue, de la taille d’un enfant pour les plus grands, se confondirent avec des corps emmaillotés jetés dans une fosse commune.

Une fois les trois mille tonnes d’obus et de munitions disparues au fond du gouffre, les rails furent démontés en quelques heures. À la va-vite, des grilles furent installées sur tout le pourtour du gouffre. Tout le monde était pressé de quitter cet endroit sinistre. Les camions et la totalité des militaires déguerpirent sans tarder. Éveline les suivit de près.

Après avoir prouvé que la terre possédait la capacité d’avaler les détritus encombrants, le gouffre devint inaccessible. »

Je suis absolument incapable d’en dire plus, il faut vous avancer au bord du gouffre puis au pied de l’inflorescence, et la remonter des yeux pour en saisir la complexité, remonter à la cime, tout en haut de la tige. Tout au long des pages, ce livre nous dit ce que les jardins, de banales plates-bandes aux forêts de Catherine, il nous dit ce qui s’y construit, s’y reconstruit, il nous parle de filiation, de la sève et de la vie, tout autant que de la mort. Avec en fond la menace du gouffre et l’usage qui s’en fera au fil des décennies. J’ai quitté à regret, mais vraiment à regret ces femmes que j’ai toutes aimées. Vivian qui à la fin de l’histoire relance une vie qui vient de se transformer soudain, après une révélation…Et je dois dire que j’aimerais assez savoir ce qui va se passer…mais je doute d’une suite, j’ai ici de quoi rêver et imaginer. C’est parfait.

Vraiment une grande réussite littéraire pour l’histoire, pour les sujets abordés, pour ces femmes, ressenties si proches de moi en les regardant vivre. Pas une seconde d’ennui et de l’émotion tout le temps. Bravo, bravo !

NB: très intéressante bibliographie sur le gouffre de Jardel (dont l’auteure s’est librement inspirée ) et autour de la botanique.

J’écoute Rameau: Les sauvages, Forêts paisibles, extraits des Indes galantes

« Tordre la douleur » – André Bucher – Le Mot et le Reste

« 2015

Un petit soleil souffreteux qui patine et vieillit lui aussi. Depuis le temps qu’il brille. Deux nuages rôdent, ils s’approchent, adoptent la forme des mains sans  parvenir un seul ensemble à l’attraper. Illusion et espoir, l’ombre et la lumière empêtrées dans l’attente d’une solution. Une allégorie de l’ineffable, lancinant théâtre où le chagrin et la douleur jouent à guichets fermés. »

Ma première lecture d’André Bucher, ce fut « Le cabaret des oiseaux », un pur enchantement d’une intense poésie. Ce fut un gros coup de cœur, et j’ai aimé ensuite « Le pays qui vient de loin » et « Pays à vendre ». Ce dernier je lui ai acheté lors d’une dédicace à la Maison de la Presse de St Chély d’Apcher, pour une foire dans le village. Comme lui, j’aime ces régions propices à la poésie, à la contemplation de paysages; il vit dans la vallée du Jabron. Vous trouverez facilement des topos sur son parcours atypique et sur sa vie.

En tous cas, j’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver dans ce court roman ce qui m’a tant plu chez lui, à savoir son talent à parler de la nature ( et j’éviterai de parler de « nature writing », même si on retrouve chez cet écrivain les thèmes de cette veine littéraire américaine, l’échelle et les points de vue diffèrent ), c’est ce que je préfère dans ses livres. Je crois que j’aimerai lire un texte de lui sans présence humaine – s’il en existe un, je suis preneuse  ! -. Néanmoins, André Bucher sait faire de très beaux portraits et ici j’adore Bernie; il est pour moi, humainement, le résultat du chagrin et de l’amour, amour vécu, perdu, chagrin installé mais pansé vaille que vaille par une vie dans les montagnes, entouré de nature; Bernie donne vie aux pages que j’ai préférées.

« Le ciel s’ajourait de rose et le soleil se couchait lentement sur la cime enneigée, criblant de ses ultimes rayons par réflexion les sombres parois du versant opposé. La ligne blanche de l’horizon jaunissait et se voilait peu à peu. En contrebas, dans l’étreinte des gorges, la rivière soulignait de son méandre paresseux les bosquets, de saules, d’aulnes et de trembles. »

Sur fond de manifestation de gilets jaunes, plusieurs vies vont se voir bouleversées. Celles de Sylvain et Solange, frère et sœur qui perdent leur mère Sarah

« Après avoir déposé en hommage un petit chardon pourpre au dos de velours sur son écrin de piquants qu’il épingla comme une broche à une gerbe de fleurs, Sylvain fut enclin à s’allonger auprès de la tombe de Sarah et de lui avouer à quel point il se sentait seul, ne pouvant se résigner à se séparer d’elle. »

celle d’Elodie, responsable de la mort de Sarah, celle d’Edith qui fuit un mari violent, et par rebond, celle de Bernie. La vie de Bernie est déjà cernée de chagrin après la mort de son fils de 42 ans, Thomas, qui entraine la séparation d’avec son épouse Annie.

Souvenir de Thomas, enfant.

« Bernie avait hissé son gamin sur ses épaules et imitant le cri du hibou, il faisait mine de s’envoler. La lune se pavanait, son disque argenté oscillait doucement, elle tournoyait telle une toupie à la parade. Thomas, survolté, battait des mains, allongeant ses petits bras pour la toucher pendant que des centaines d’étoiles somnolentes et paresseuses striaient le ciel de leurs providentielles flèches de lumière et cris silencieux. »

Bernie s’installe dans les hauteurs des Alpes- de- Haute -Provence, amoureux de la forêt et des arbres qu’il entretient avec amour et passion, se sentant là entouré de bras amis .

Tous ces personnages vont interagir de près ou de loin, jusqu’à une fin lumineuse et réconfortante. Une fin qui laisse se dégager l’horizon des personnages, une autre vie, un autre lieu et d’autres espoirs.

Il en faut, du réconfort, car l’histoire se déroule en hiver, l’auteur évite ainsi l’image prévisible de la Haute Provence en été, la présentant plutôt dans sa réalité nue et crue de la mauvaise saison .

« Le lendemain, six décembre, Bernie ne risquait pas d’en oublier la date, des tourbillons cernèrent en continu puis disloquèrent l’énorme masse épandue dont des lambeaux blafards se détachaient en claquant pire que des draps suspendus à un étendoir.

La pluie vint s’en mêler durant deux jours sans discontinuer, lestant la couche neigeuse d’un poids tel que les chênes, les érables et peupliers, encore pourvus de leur frondaison, ne purent le supporter. Le vent en embuscade s’offrit une ultime apparition, parachevant le travail.

Bernie, très affecté, inventoria les dégâts. La forêt ravagée, des centaines d’arbres déracinés, scalpés, mutilés sur pied, qu’il conviendrait hélas d’abattre.

Il révisa son jugement, les arbres également étaient capables de souffrir. »

Et puis ça met en phase le décor et les humeurs des personnages, touchés par le chagrin, le deuil, la colère, le désir de vengeance, mais aussi la soif d’amour et de réconfort. Bernie sait donner de la compassion et de l’amitié autant aux êtres qu’aux arbres en souffrance, c’est en cela qu’il est mon préféré. Il offre un répit, une attention désintéressée. J’aime Bernie. Il fait à lui seul de ce livre un livre plein d’amour.

C’est un très beau livre, rugueux parfois et en même temps très sensuel, André Bucher traite ses personnages avec respect, tendresse et tient à distance les malfaisants d’une plume ferme sans haine stérile.

Lecture qui enveloppe la lectrice, ça se lit d’une traite. Et au risque de me répéter: j’aime Bernie. Je termine comme le livre avec Élodie:

« Dehors, un océan laiteux cernait le garage. De la terrasse, elle distinguait au loin le village engoncé sous son manteau blanc. Un animal cloué au sol et empêché de bondir. Tout autour, les montagnes, ces belles endormies et le ciel couleur de cendres, sa chape de plomb refermée sur leur sommeil. Parfois sur la route, entre les congères, l’ombre fantôme d’une voiture, vite engloutie par le silence.

Elle huma l’air et son odeur singulière. Les fruits en coton de la neige se répandaient à nouveau sur la plaine comme un doux duvet sur une blessure. »

Vous trouverez ci-dessous dans les commentaires une interview d’André Bucher, partagée avec moi par Benoit

coup de coeur pour un artiste : Patrick Dougherty

Notre thème du mois d’Octobre étant les arbres, je voulais vous parler de cet artiste que j’ai découvert cet été en Bretagne, lors d’une exposition au domaine de Trévarez, dans le Finistère. C’est un artiste de land art, c’est à dire qui utilise la nature comme matériau, comme toile de fond, et dont souvent l’oeuvre, éphémère, disparait par le travail des éléments, tout simplement. L’exposition ne comptait qu’une oeuvre, cette tortue de saule, mais il faut savoir qu’il a fallu un mois pour la faire naître, après un an de repèrages et de préparation : choisir la plantation où sera prise la matière première, choisir l’endroit précis où elle sera bâtie, puis lancer un appel à toutes celles et ceux que l’aventure intéresse, car il faut des bras pour une telle création ! Mais accompagnant l’oeuvre elle-même, une salle située dans les anciennes écuries du château proposait des photos géantes des oeuvres de Dougherty dans le monde entier, d’autres prises chaque jour de la construction de celle-ci  et aussi une vidéo montrant le travail que ça représente.

 http://youtu.be/VGtegBXVIeU

 http://youtu.be/zMmQEVD4UhU                                       La tortue

http://youtu.be/foEokiZFmi8

Franchement, si on a  gardé son âmed’enfant, on rêve devant ce que l’on peut appeler des cabanes magiques…

Je joins à cet article des photos prises sur les lieux, avec des textes qui expliquent la démarche de cet artiste; il raconte que petit, il aimait jouer avec des bouts de bois, construire avec, et il regardait les nids d’oiseaux, les édifications des castors…

En tous cas, voir ceci m’a remplie de bonheur. Cette tortue de saule  ( dont on voit que de jeunes pousses ont pris racines ! ) restera là jusqu’à sa mort naturelle je trouve ça beau.

 

Et voici le lien vers le site de Patrick Dougherty. Cliquez sur le menu « installations » pour voir les oeuvres.

http://www.stickwork.net/news.php