« Rocca a jeté un œil sur les deux modestes fenêtres illuminées de son foyer et il a soupiré de devoir abandonner derrière lui la tiédeur du réveil pour patauger dans la neige. Il la détestait. Il y en avait une telle couche qu’il ne pouvait pas la piétiner. Des flocons lourdauds tombaient encore mais avec réticence et sans logique, comme si l’air trop froid ne les laissait pas libres de leurs élans. Le ciel prenait la forme d’une immense goutte glacée. Rocca a remonté le col de sa veste, expiré avec force sur le côté pour désencombrer ses narines. »
Une lecture très émouvante, à la fois tendre et violente. Rocca, Dino Roccasecca, immigré italien, vient d’obtenir un permis de séjour de longue durée, et travaille, avec sérieux et passion aussi, dans une entreprise où il assemble des caméras. Il aime son travail, ce qui l’aide aussi à supporter le fait que la mère de son fils Ivo est morte à la suite de son accouchement.
Un jour survient une femme blonde, qui descend – ou plutôt qui en est éjectée brutalement – d’une auto . Voici Màša:
« Rocca ne devait jamais oublier, même si par la suite sa vie avec Màša avait servi de correctif à sa première impression, le sentiment qu’il avait assisté à la chute d’un ange dans cette longue avenue, avec de la poudre neigeuse voletant autour d’eux et au loin le fracas des bourrasques s’entrechoquant aux croisements.
-On m’a jetée. »
La vie de Dino avec Màša va ainsi commencer, et de cette union naîtra Jana, une enfant pas comme les autres, très proche de son frère mais bien moins « sage » que lui. Intrépide, elle l’entraînera dans les montagnes, dans les forêts, elle n’aime que ça et rêve de vivre en pleine nature. Jana, de deux ans plus jeune que son frère va être à l’origine de toute une suite d’événements perturbateurs. Et par ce biais, l’auteur, avec une grande délicatesse et beaucoup de pudeur aussi, parle d’un temps peu glorieux pour la Suisse sur le traitement des enfants « hors des clous » (pour parler avec délicatesse car Jana le mérite ).
C’est donc aussi l’histoire de Jana, fille libre et turbulente, fille indocile et intelligente. Cette histoire sera dramatique dans ce pays rigoureux, voire violent , sévère, sans indulgence pour les jeunes filles libres. Je pourrais vous raconter les escapades de Jana et Ivo, au lien si fort, vous parler d’Ivo, et de Rocca, ce père démuni, qui verra son emploi vaciller à cause des évolutions techniques et technologiques. Ses enfants jouent avec des rebuts de mouvements Colibri défectueux:
« Ivo et Jana, douze et dix ans, avaient reçu de leur mère un sac de jute rempli de mouvements Colibri jetés au rebut à cause de légers défauts de fabrication. Ils mesuraient deux centimètres sur deux et pesaient dix grammes. Un cylindre hérissé de goupilles tournait sur un axe parallèlement à un peigne, soulevait de lamelles de métal qui vibraient. Ces mécaniques lilliputiennes parfaitement audibles à plusieurs mètres de distance étaient insérées dans de petites boîtes en bois peintes et illustrées, avec une clé de remontage pour tendre le ressort. »
Mais ce livre, au caractère très unique, vaut par sa narration, douce pour ses personnages, et très concrète pour une réalité si dure. Rocca, emploi perdu est plus qu’émouvant. C’est une des qualités de ce court roman: ne laisser personne dans l’ombre, chaque personnage a une place essentielle, les caractère sont pleins de finesse, c’est vraiment très très fort. On sent l’amour émerger de cette famille, monter en surface, avec des émotions très vives, quelles qu’elles soient, une vie de famille agitée de vaguelettes puis d’une lame de fond. Le lien entre Ivo et sa sœur est magnifique, si fort, si tendre, et par moments totalement désespéré face au monde réel. Ivo prend toute sa place vers la fin du roman, il est un très beau personnage, vraiment. Et si cette fin est triste, elle échappe au désespoir grâce à lui.
« Ivo a vu son père pour la dernière fois un dimanche matin dans la cuisine, le visage couperosé, les joues colorées et un regard plein d’incompréhension. Le vent mauvais de la crise avait aussi soufflé dans les montagnes du Jura. Les ingénieurs avaient pourtant longtemps affiché leur optimisme: la qualité supérieure de modèles uniques, le soin maniaque apporté au façonnage de la plus modeste pièce de leurs caméras, devaient s’imposer face aux appareils japonais ou américains moins chers et moins fiables. Mais il avait fallu se rendre à l’évidence: la perfection n’était qu’un détail accessoire dans la vie économique. »
J’ai été littéralement envahie émotionnellement par cette histoire, dans laquelle on comprend comment un système peut détruire, et comment l’amour peut sauver. Je l’ai lu d’une traite, sous le charme triste et pourtant beau, puissant de cette histoire.
Volontairement, je ne propose aucun extrait parlant de Jana, elle est le cœur de cette histoire tendre et brutale et puis triste et lumineuse. Forte émotionnellement, un livre intelligent et sensible. Coup de cœur.
« En ce printemps, Stockholm peine à se réveiller de sa léthargie hivernale. Les oiseaux n’ont pas encore fait leur réapparition, encore moins les fleurs et les papillons, les arbres ont conservé leur nudité et on dirait même que les jours ont du mal à s’allonger après un hiver aussi rude que celui qui s’est abattu sur ces terres bénies du septentrion. »
Mais quel livre !!!
D’abord: une construction peu commune, pas linéaire, pleine de sauts dans des temps et des lieux différents, et puis un sujet qui à mon sens n’a jamais été traité de cette manière. L’autrice – oh merci à elle ! – avec une écriture remarquable, un ton d’une intelligence rare , sans jamais renoncer à un humour ironique, voire railleur parfois, l’autrice a fait ici un tour de force littéraire. Elle allie l’histoire – l’Histoire – avec une pensée féministe joyeuse, moqueuse aussi, obstinée, affirmée avec force, elle ne renonce à rien avec des personnages de femmes de haute volée, et des hommes « glorieux », comme ici Descartes – mais dépassés comme à la fin du roman le directeur de thèse de la tenace, têtue et si attachante Inès – . Mais avant la jeune et rebelle Inès, c’est elle que l’on rencontre:
« La silhouette accoudée au parapet du pont est une personne triste. Ou, si l’on préfère, c’est une personne, et en plus elle est triste. Voilà tout ce que l’on peut dire d’elle. En dehors du fait, bien sûr, qu’elle porte une cape en laine noire qui descend jusqu’aux chevilles et une capuche bien enfoncée sur la tête. Comme un moine, exactement pareil. Et, cependant, n’importe quel observateur attentif devinerait qu’il ne s’agit pas d’un moine: les vêtements n’expriment pas la pauvreté, le regard est trop rebelle pour accepter la moindre obéissance, et, enfin, il vaut mieux écarter le sujet de la chasteté, en ces temps où les impudiques de la vie exemplaire abondent, tout comme les personnes vertueuses faméliques. […] Car la silhouette qui contemplait le flux triste des eaux n’est pas un homme, mais une femme, jeune, et surtout ce n’est pas une silhouette quelconque, c’est la reine de Suède en personne. Que peut-elle faire là-bas seule? Et à ces heures? Serait- elle folle?…Sûrement, elle doit être folle. Elle s’appelle Christine. »
Cet extrait du tout début du roman annonce déjà la couleur, le ton; c’est vif et ne manque pas déjà d’une pointe d’ironie. Si je pense qu’il serait vraiment vain de résumer cette histoire, il est utile d’en noter tout ce qui en fait le piquant, la liberté, l’humour et la finesse qui mêle réalité historique – la venue de Descartes à la cour de Christine de Suède, Descartes ayant une liaison avec une servante, Hélène, dont il aura une fille qui mourra très tôt – et le romanesque ébouriffant de cette plume vive, ironique, savante aussi de Teresa Moure. Ah mais comme j’ai aimé lire cette histoire ! Et comme j’ai aimé Hélène, la « sorcière », si merveilleuse, intelligente, savante aussi. Hélène, qui a écrit un livre: « Le livre des femmes », je vous mets ici un extrait un peu long, la fin du chapitre (page 24 ), celui qui clôt l’ouvrage d’Hélène ( et au chapitre 34, on apprend ce qui arriva à Hélène ) :
« Et aux bigots, j’aimerais également leur demander de mettre en pratique leurs histoires, car si mourir et vivre est entre les seules mains de Dieu, administrer au malade un remède ou un autre ne peut donc contrevenir à la volonté divine, qui est suprême et qui agit bien au-delà de notre humble intervention de guérisseuses. Au contraire, si Dieu nous laisse avec ce corps du côté de la vie sans le faire passer de l’autre, c’est sûrement pour que nous en fassions quelque chose, et certainement pas pour qu’on se perde en vains scrupules à savoir s’il est bon ou non d’appliquer tel ou tel remède. Pour ma part, j’épuise toutes mes ressources avant de m’avouer vaincue, et je ne me suis jamais sentie salie d’avoir eu recours à une recette de sorcière. Mais tout cela n’attend sans doute pas de réponse, chacun se fait son opinion. Et puis, je ne peux faire aucune promesse: j’ai vu quelqu’un que je chérissais quitter ce monde malgré tout mon art pour retenir ce corps de ce côté de la vie, rien n’y a fait. Alors, embellissez-vous, soignez-vous, remettez-vous de vos toux et larmes, amendez ce qui est amendable et profitez de ce que chaque journée vous apporte, car l’autre, l’obscure, l’innommable, vous attend impatiemment et arrivera, c’est certain, sans que recette ni potion ni laxatif puissent voussoustraire à sa venue. Et maintenant, adieu. »
Le roman est divisé en 4 parties, la 1ère dans laquelle l’axe est Christine de Suède, la seconde où Hélène Jans a la vedette, puis la 3ème, « Elles dont on parle tant » avec une correspondance entre Hélène et Christine, puis Inès qui apparait au coin d’un chapitre, et enfin la 4ème, Inès sacrée tête de pioche, qui ne démordra jamais de la pensée qui occupe sa thèse, Inès qui sort plein de choses d’une malle gardée au grenier de sa famille. Inès qui tient tête à un directeur de thèse retors, et de très mauvaise foi ( il faut le dire ) ; Inès, brillante et obstinée, tellement sympathique et attachante ! Inès défend Christine dans un échange avec Miguel, son directeur de thèse:
« – Pourquoi, au lieu de faire une thèse, ne fais-tu pas un un film à suspense?
-Tu sais aussi bien que moi que je tiens là quelque chose.
-Mais oui, bien sûr! Supposons que Descartes ait été assassiné par les grammairiens qui le détestaient à cause de son énorme influence sur la reine…Mais qu’est-ce que cela a à voir avec son œuvre?
-Je sais bien…Avec ce qu’il écrit dans le Discours ou dans ses Méditations, rien, bien évidemment…Mais que penses-tu de la façon dont on raconte l’Histoire? Christine était une grande reine avant qu’il n’apparaisse dans sa vie. Son intervention la fait passer dans l’Histoire simplement comme une femme qui a été influencée par un philosophe ultra-catholique. Et si les choses s’étaient passées autrement, pas telles qu’elles sont rapportées? Il aurait pu devenir le favori de Christine, le premier philosophe roi, ou tout au moins l’amant, et roi d’une certaine manière, comme ont régné tant de courtisanes-au cours de l’Histoire… »
Au fil du livre, les vies de ces femmes exceptionnelles s’enchevêtrent, se tissent, entre les poèmes d’Inès, les maximes de Christine, les recettes d’Hélène, chacune construit cette œuvre magistrale, véritable ode aux femmes libres de tous les temps. Bref, vous comprendrez que j’ai adoré ce livre tenu par ces trois personnages et la ribambelles d’autres, dont Descartes.
Une idée de qui est Christine:
« Pour faire bref, on peut dire que Christine profite du fait qu’une reine est aussi, après tout, une femme comme les autres. Enfin, non, pas tout à fait, car Christine s’est fait la promesse de ne jamais avoir d’enfants, pour ne pas les rater, pour ne pas leur manquer, pour ne pas les oublier, ne pas les affronter, ne pas les renier, pour ne pas leur faire ce que sa mère lui a fait, à elle, le jour où elle décida de ne pas lui ouvrir son cœur pour partager son secret. »
J’y ai tout aimé, la construction, la base historique et philosophique, l’écriture si vivante, si joyeuse aussi, si obstinée dans son propos, cette ténacité joyeuse qui mène ces femmes à tenir tête aux dominants. Et puis le courage, bien sûr, de cette bande de « sorcières », la volonté de résister de chacune de ces trois femmes, dans leurs choix, leurs convictions, leurs affections aussi. Finir ce roman exceptionnel avec Inès, c’est affirmer que les siècles peuvent passer, il y en aura toujours, de ces « sorcières » combattives et têtues, ne renonçant jamais… Et il s’agit bien là d’une ode aux femmes, d’un éloge admiratif et convaincu à Christine, Hélène et Inès, à toutes celles que nous ne connaissons pas du passé, mais aussi à toutes celles d’ici et d’aujourd’hui. Extrait du dernier chapitre, la parole d’Inès:
« Moi, Inès Andrade, j’ai composé cette histoire pour qui aura envie de la lire. Pour la tisser, j’ai sélectionné des fragments de vie que le coffre familial m’a révélés, pas des vies entières, seulement des bouts, que je n’ai pas reproduits dans leur totalité, seulement dans la mesure où ils pouvaient permettre de marquer le fil qu’ont suivi toutes celles qui sont passées avant moi, comme un travail manuel, une espèce de patchwork. Tout le temps que j’écrivais, je me suis rendue compte que je récupérais la mémoire de ces femmes invisibles qui m’avaient précédée et, mue par leur esprit, j’ai parfois inventé, exploré l’anecdote, me suis laissé emporter par les fumées de l’imagination.[…]. En écrivant, j’ai voué à l’échec mon projet. Je ne serai jamais docteure en philosophie, […] »
Si ses personnages sont des sorcières, Teresa Moure en est une aussi, elle est une magicienne de haute volée. J’ai lu peu de livres comme celui-ci, aussi original, fin, drôle, érudit sans être pédant, pertinent et qui tout en tenant un propos très sérieux arrive à amener le sourire, le rire, et quelque chose de lumineux et d’exaltant, quelque chose qui remonte le moral. Vraiment, ce serait dommage de rater cette lecture. En tous cas, je crois bien, moi , que je vais le relire. Inès enfin:
« Comme je dois gagner ma vie, je viens de demander un prêt. Je vais ouvrir une herboristerie et faire en sorte que le parfum d’Hélène se répande de par le monde, voyons si nous arrivons à balayer définitivement cette odeur de chair brûlée qui nous poursuit encore depuis sa mort. Je demanderai à qui lira ces lignes de ne pas me faire le reproche d’avoir eu la folie, l’arrogance ou l’orgueil présomptueux d’avoir critiqué, alors que je suis une femme, des auteurs aussi subtils que ceux que je mentionne et rechigné à faire l’éloge des grandes œuvres de ces penseurs consacrés. Quiconque lira cela devra prendre en considération que ces grands auteurs ont osé diffamer et censurer abondamment le sexe féminin sans exception, et pour autant leurs œuvres ne sont ni entachées ni accusées d’être le produit du ressentiment. »
Ce roman est un livre à ne pas manquer, il est impossible à résumer, il est riche, vif, extrêmement vivant par le style de l’écriture, et puis voilà: un propos intelligent, pertinent et impertinent. Pour moi, à lire absolument.
C’était jour de paie pour les vachers des plaines. Au bord du lit, Eleanor Dwight remontait son bas le long d’une jambe brune. La chambre sentait encore le mauvais tabac que l’homme de la veille n’avait pas cessé de chiquer. Il n’avait pas cessé, hormis pour cracher un jet noir dans le bassin avant de se vider plus bas, les yeux écarquillés de stupeur. »
Ainsi commence ce premier roman stupéfiant de maîtrise, un livre que je n’ai pas lâché.
L’autrice raconte, à travers plusieurs personnages, une histoire qui si elle est connue à travers déjà de nombreux romans ou films, prend ici une nouvelle approche et beaucoup de force, une grande amplitude. Voici déroulée la grande conquête de l’Ouest, les cow-boys et « Indiens » de notre enfance. Mais aussi on entre dans les saloons où travaillent les femmes de petite vertu, avec les hommes brutaux, rudes, sales – pas toujours – , mais quand même qui viennent s’y abreuver et y soulager leurs désirs ou leurs besoins. La vie quotidienne est décrite ici avec finesse, précision, et un brin d’humour et de dérision:
« Quand Morgan Bell revenait de la forge, charbonneux et fourbu, sa femme Bessie préparait un baquet d’eau si chaude que toute peine s’évaporait dans l’instant. Elle le lavait au crin, toute sa peau sombre s’embrasait. Alors il sortait du baquet, dressé par un désir mordant, et Bessie signifiait son refus par un claquement de langue. Le temps du baquet n’était pas le temps du lit. Le temps du lit sonnait une fois par mois. Tout acte et toute pensée avaient une place bien définie. Elle l’enveloppait d’un linge, le séchait dans un ordre invariable, avec des gestes identiques et réglés non par une habitude, mais une volonté de suivre les mêmes rituels, car les rituels tenaient le monde fragile des hommes, tout comme les barrages retiennent les eaux.
Bessie se mit en tête de lui apprendre les manières. »
On croise aussi beaucoup et surtout les orpailleurs acharnés, obsédés, délabrés par leur quête folle. Puis on assiste à l’extermination perverse des peuples autochtones, on voit ce qu’est être noir de peau dans cette Amérique naissante, et puis aussi ce qu’est être une femme. Celles comme Eleanor Dwight, par exemple, une prostituée qui est pour moi un axe de ce livre. Un personnage magnifique que cette femme aux allures de reine, c’est ainsi que je l’ai vue. Les hommes sont à ses genoux et viennent pour elle dans ce saloon. Mais pas que pour son bien, car la vie de prostituée, même pour Eleanor, reste un servage ignoble.
« C’était jour de peine pour les filles de joie.
De sa chambre, Eleanor pouvait entendre Monroe. Quand l’homme de loi entrait dans l’établissement, une houle imperceptible agitait la salle, l’atmosphère changeait de tessiture et se chargeait d’une tension, d’une fausse placidité. L’homme était craint, non qu’il soit brutal, mais lorsqu’il parlait, il retenait sa voix comme on empêche une bête prête à mordre, d’une chaîne dont on ne connaissait ni la longueur ni la solidité. Il maîtrisait sa voix comme il tenait d’une main les cheveux d’Eleanor, lorsqu’il était là-haut, pour qu’elle se plie à son désir, cette main qui laissait toujours un billet repassé à l’amidon sur la table, presque vierge et craquant sous les doigts. »
C’est un roman bruissant de voix qui s’affrontent ou se rencontrent. C’est un roman qui m’a portée dans les Grandes Plaines et je le reconnais, j’ai été surtout fascinée par Eleanor, qui ressurgit à plusieurs moments. Ce roman incroyable, fait de vies minuscules, douloureuses, violentes, des vies qui cherchent à se faire une place sur ce nouveau territoire, d’autres qui y sont depuis longtemps et cherchent à y survivre, ce roman est une sorte de kaléidoscope fascinant. Dans le livre en 13 chapitres, il y a « Kinta », que j’ai lu auparavant, offert en service de presse. Et Kinta est une de ces femmes qui brise les conventions, puisqu’elle méprise son époux et tombe amoureuse d’une homme blanc.
Ce livre est une très très grande réussite, j’ai été très impressionnée par la maîtrise de l’autrice, par sa force d’écriture, qui donne sur un sujet mille fois traité un roman absolument unique, puissant, captivant. Oui, j’en suis vraiment bluffée.
« En posant le pied sur le nouveau continent, le père Nathaniel fut assailli par les mouches. Le port grouillait de nuées, excitées par l’odeur du poisson et d’urine des marins venus dépenser leur solde dans les tripots. Ce territoire n’avait rien de nouveau. Certes, il faisait plus chaud que dans son pays natal et l’on ne portait pas les mêmes vêtements. Certes, la langue y était étrange, comme si plusieurs dialectes avaient été cousus ensemble, comme ces carrés de laine dépareillés qui, assemblés, forment des couvertures. Certes, les baraques n’avaient rien de semblable avec les petites maisons de pierre à peine plus hautes que les murets des enclos à moutons, et les visages étaient tous dissemblables, grimaçants, étrangers. Mais la nature humaine, cette nature divisée de l’intérieur, était toujours la même, quels que soient la région, le pays, le continent. Invariable dans ses petitesses, persistante dans ses bas appétits, elle apportait, où qu’elle aille, la marque indélébile de sa perte. »
La quatrième de couverture, pour une fois, propose un panorama du récit sans en dévoiler le contenu. Bref, vous l’aurez compris, énorme coup de cœur. Je pense aller voir l’éditeur tout près de chez moi, et j’espère m’entretenir avec Bénédicte Dupré La Tour.
Quoi qu’il en soit: un livre absolument remarquable, bravo !
McCoy arrivait à la hauteur de Wilson Street lorsqu’il commença à entendre le bruit. Des gens criaient. Des chevaux de la police faisaient claquer leurs sabots sur la chaussée. Des véhicules klaxonnaient. Puis un slogan monta, doucement au début. Il s’intensifia à mesure que McCoy se rapprochait du tribunal, jusqu’à devenir parfaitement net.
PENDEZ-LES! PENDEZ- LES, PENDEZ-LES ! »
Alors pour moi, ce Joli mois de mai est aussi un des meilleurs de cette série, en tous cas, celui que je préfère. Je ne sais pas comment en parler sans gâcher quoi que ce soit. Alors je vais focaliser sur les personnages majeurs, à savoir McCoy bien sûr, Wattie son collègue, Dessie Caine, Paul Cooper…mais tous ici, policiers, truands, petites mains chargées des sales boulots…en fait tous sont ici mis en scène dans une affaire sordide, mais bon, c’est bien toujours le cas dans cette série qui permet à l’auteur de faire avancer ses personnages dans leur boulot, mais aussi dans leur vie personnelle. Pour autant qu’ils en aient une, en tous cas concernant McCoy, elle se réduit à bien peu, sa vie personnelle…Et puis Glasgow, humide, vieille, sombre. Et pauvre. Les Models, logements pour des hommes en bout de course:
« Il y avait des immeubles comme celui-ci partout dans Glasgow. Les « Models », les appelait-on, abréviation de « Model Lodging Houses ». Y logeaient des hommes seuls qui n’avaient nulle part où aller. Le père de McCoy y avait vécu, et McCoy lui-même y avait passé tout son temps lorsqu’il était patrouilleur. Bagarres d’ivrognes, vols d’espèces, des hommes retrouvés morts dans leur lit quand le réveil sonnait le matin, une main encore serrée sur une bouteille à moitié vide, leurs affaires rassemblées dans un sac en plastique sous le lit. »
Alors il y a l’alcool, bière et whisky sont ici de première nécessité, de premier réconfort. Même McCoy fait fi de son copain l’ulcère pour une pinte.
Sur une dizaine de jours, McCoy – et son ulcère – vont faire face à des crimes atroces, ce qui n’arrange ni l’un ni l’autre – . Imbriqués les uns aux autres, mêlant des milieux différents, bref, rien de plat, rien de clair, rien de bon. Et rien de simple non plus. Toujours la même tristesse devant des meurtres odieux:
« Il détestait regarder les photos des scènes de crime, voir les gens réduits à ce qu’ils étaient au moment de leur mort. Étalés au sol, les membres tordus dans tous les sens, des touffes d’herbe dans les cheveux, à moitié dénudés. L’indignité de la mort offerte à la vue de tous. Et toujours le même regard dans leurs yeux. Une sorte de résignation face à leur sort. Cette victime-là ne faisait pas exception.
La fille portait un imperméable léger, une robe à paillettes, des bottines à talons compensés, l’une à son pied, l’autre dans l’herbe à côté d’elle. Elle avait les cheveux courts, un peu comme Mia Farrow dans « Rosemary’s baby ». On voyait encore qu’elle était belle si on faisait abstraction des lividités cadavériques et des marques violacées autour de son cou. »
Le regard que porte McCoy sur ces corps sans vie, amochés, glacés est malgré des années de police toujours le même, plein de désarroi comme de colère, plein d’empathie et d’écœurement. McCoy n’oublie jamais d’où il vient et c’est ce qui en fait un flic « à part ».
On retrouve inévitablement le maudit « ami » de jeunesse, Cooper et ici, son fils en bien mauvaise posture. Toujours hanté par son père, McCoy continue sa route de flic, sous les ordres de Murray, fatigué mais toujours là, et en duo avec Wattie – que j’adore ! -. Murray face à une poignée de flics inconséquents:
« Murray hocha la tête. Même au fond de la salle, McCoy vit ses oreilles rougir. Il savait ce que ça voulait dire. Explosion imminente. Mais là, c’était pire. Murray était trop en colère pour crier.
-Vous déshonorez la police, tous les trois. Tirez-vous avant que je fasse quelque chose que je ne devrais pas. Inutile de revenir demain. Vous êtes virés. Et si vous êtes encore dans ce commissariat quand j’aurai terminé ce briefing, je ne serai aps tenu responsable de ce que je ferai.
La salle était silencieuse, tous attendaient, sur le qui-vive.
Puis Murray explosa:
– Vous êtes sourds? Tirez-vous, j’ai dit! »
Un salon de coiffure a été incendié, alors que s’y trouvaient la coiffeuse et ses clientes…Un crime atroce qui met tout le monde en émoi. Le roman raconte la traque des coupables et quand McCoy tire un fil qui l’amène à son vieux Cooper, et surtout à son fils, on se dit que ça va être, comme toujours avec ce lien entre les deux hommes, une affaire compliquée.
D’une grande violence, cet épisode est aussi celui au plus proche des êtres humains, qu’ils soient des criminels, des bandits, des femmes, de ces policiers sur le fil tout comme ceux qui restent droit dans le rang, de tous les habitants de cette ville. J’aime toujours autant McCoy et Wattie. Même Murray finit par être sympathique, tout ronchon, tout insatisfait, il est quand même le pilier, même en n’ayant pas la plus grande place dans le roman. Il y a tant de choses dans ce roman que je m’arrête là, mais vraiment je vous en conseille vraiment la lecture, même si vous n’avez pas lu les précédents ( mais ça, c’est quand même dommage). Un dernier extrait, à propos de l’ulcère de McCoy, de ses fantômes que seul l’alcool exorcise – un peu -:
« Il redescendit, salua le jeune au crâne rasé et sortit dans l’air frais. Il dévissa le bouchon de la bouteille et but au goulot. Son estomac pouvait aller se faire foutre. Tout pouvait aller se faire foutre ce soir. Il avait besoin de whisky pour cesser de penser à son père. Pour cesser de penser à lui-même à treize ans, se déshabillant pour Dirty Ally. Pour oublier la livre qu’Ally lui avait mise dans la main après avoir pris les photos.
Il avala une autre gorgée, repartit vers la voiture. Il voyait Wattie assis au volant, en train de fourrer des chips dans sa bouche. Il se dit soudain qu’il allait fondre en larmes, simplement s’asseoir par terre et tout lâcher. Il n’était aps sûr d’être capable de repousser le passé ce soir-là. Il but à nouveau et se força à continuer de marcher. il décida de demander à Wattie si la proposition de passer la nuit chez lui tenait toujours. Il savait qu’il ne fallait surtout pas qu’il reste seul ce soir-là. »
Si ce passage ne vous fait pas monter les larmes, où au moins la chair de poule, je n’y comprends rien. McCoy est bouleversant, simplement bouleversant face à son passé, son enfance, sa sordide histoire. Et vous verrez que dans ce livre-là, des comptes vont se régler. Vous trouverez aussi peut-être mon post un peu léger, mais en l’occurrence, plus ça va et plus je trouve inutile d’en dire plus. Dire « c’est celui que je préfère » doit suffire, en tous cas pour cette fois. Et voilà, j’en ai fini. Cette série est un régal, on attend juin. Fera-t-il un jour beau à Glasgow? En tous cas, ce « joli » mois de mai est à ne pas manquer, il m’a beaucoup touchée. Une grande réussite et un moment de lecture bourré d’émotions. Gros coup de cœur. Les dernières phrases de ce superbe bouquin:
« -Vous êtes vraiment con, McCoy, soupira Wattie.
-T’arrêtes pas de me le dire.
McCoy fouilla dans sa poche, sortit les clefs de voiture.
« Frances m’éveilla par un baiser dans le noir. Nous dormions nus et, comme je faisais glisser paresseusement ma main le long de son dos satiné avant de m’attarder sur ses hanches pleines, elle se retourna brusquement et murmura: « Touie, pose ta main ici. »
Touie, c’est le petit nom que donne Fran à Toussaint Marcus Moore, son mari et amour. Tous deux ont la peau noire – et je le précise parce que l’aventure que va vivre Touie dans ce roman le ramènera parfois à sa couleur de peau et à ce qu’elle évoque à certains – Touie, lui, travaille pour la Poste. Il fut détective et cette histoire va le remettre dans ce costume qu’il n’aime pas, ou plus. Fran lui annonce qu’elle attend un enfant. Il va donc falloir plus d’argent, et c’est ainsi qu’il acceptera une mission au Mexique, bien à reculons, mais il ira.
« À la seule pensée de reprendre une activité de détective, de fouiller dans lespoubelles d’autres êtres humains, je me sentais minable. J’appelai la poste, dis au répartiteur que je ne me sentais pas bien et lui demandais si je pouvais prendre mon après-midi à partir de treize heures.
« Pas de problème, Touie. J’ai compris que t’étais à côté de tes pompes ce matin. Une soirée trop arrosée? »
Je n’étais jamais venu aux nouveaux bureaux de Ted et je me sentais déplacé avec mon pantalon et mon coupe-vent usés, plus sales que jamais après les livraisons de paquets. Sur sa porte, on lisait simplement Agence Ted Bailey, en lettres de taille modeste, sans indication qu’il s’agissait d’une boîte de privé. la réceptionniste rousse coquette était aussi voyante que le mobilier moderne et les quelques tableaux contemporains sur les murs. »
La femme d’un journaliste pense que son époux a été assassiné par le célèbre torero El Indio, à cause de ses articles critiques sur cette star locale de la tauromachie. Celui-ci est en effet soupçonné de tricher et notre détective doit faire tomber le masque. La cliente, Grace, est herpétologue et notre détective, ça lui fait froid dans le dos. Mais c’est un homme calme, réfléchi, très fin aussi dans l’approche psychologique de ses rencontres.
Je découvre là un auteur dont j’ai tout aimé. Son histoire, ses engagements, son écriture, sa bienveillance avec les personnages féminins. Autant vous dire que ce roman est un coup de cœur, parce que cet écrivain ( je vous mets plus bas la présentation de l’éditeur ) est assez différent des auteurs de roman noir de cette époque. Il met en scène un personnage doux, calme, qui préfère éviter la violence. Qui est fin observateur. Et qui décrypte son environnement avec beaucoup d’intelligence. En mission au Mexique, il y rencontrera les mêmes préjugés envers sa peau noire qu’à New York, on lui donnera les mêmes noms insultants, qu’il traite sans un froncement de sourcil…ou presque.
J’ai trouvé l’enquête presque secondaire dans ses détails, tant j’ai aimé observer cet homme. Sa relation aux femmes – je n’hésite pas une seconde à dire que le détective est féministe ( je sais que ça en énerve pas mal, je m’en fiche ), mais oui, féministe car respectueux, compréhensif, tolérant, patient et gentil – j’aime ce mot – en toutes circonstances avec les femmes. Même avec la terrible Janis, qui n’est pas de tout repos, mais quel beau personnage, elle aussi ! Grace, regard sceptique sur Janis et l’affection que lui porte Touie:
« Elle me fixa longuement, alluma une nouvelle cigarette, ses mains tremblaient.
-Toussaint, vous m’intriguez. Comment Janis peut-elle compter autant à vos yeux? Qu’était-elle sinon une petite cul-terreuse stupide et alcoolique?
-Écoutez bien, Grace, j’ai réfléchi à cette question plus longtemps que vous ne pouvez l’imaginer. C’est vrai, Janis était tout ce que vous venez de dire, mais elle était aussi un être humain, honnête à sa façon. Et Franck Bane était un arnaqueur brasseur de vent, mais je ne sais pas trop ce qui l’avait poussé dans cette voie, et, quoi qu’il ait fait, il n’a jamais lésé quiconque. Et puis, je vais avoir un gosse, je ne suis pas certain de le désirer, mais ça ne change rien au fait que je vais l’avoir. Pour le bien de mon gosse, je veux débarrasser la terre de gens comme Cuzo, qui, pour de l’argent vite gagné, tuent sans pitié ceux qui se trouvent sur leur chemin. »
De Mexico à Acapulco, on suit cet homme pacifique (autant que faire se peut ) qui réglera l’affaire aussi vite que possible, parce qu’il a hâte de rentrer chez lui, près de son épouse adorée, à laquelle il pense tout le temps. Car quant à se faire traiter de « négro », autant que ce soit chez lui. Cet aspect du livre est important, qui dénote un engagement militant, contre le racisme et contre le sexisme.
Fin du torero, selon Toussaint:
« Je me disais que Cuzo lui aussi avait dû être heureux, sinon il aurait fui l’arène ou essayé de toréer sans prendre de risques. Mais il avait revêtu l’habit d’un surhomme et désormais les gens ne connaîtraient jamais la vérité. El Indio, l’ancien esclave, avait trouvé la mort en héros populaire au lieu de finir comme un imposteur, une sorte de pantin national.
Moi-même je préférais ce sale type dans l’habit d’un héros. »
Un énorme coup de cœur pour cette enthousiasmante découverte. Tout y est remarquable, l’histoire, le ton, l’écriture et évidemment la traduction qui rend si bien le caractère des personnages. Chapeau !!! Et MERCI Aurélie !