« Tableau noir du malheur » – Jérémy Bouquin – éditions du Caïman/Romans Noirs

Tableau noir du malheur par Bouquin-Tais-toi!

Y chouine le gosse, Gary. Saloperie de gamin, onze ans…On ne croirait pas, comme cela. Quand on le voit, on lui donnerait le Bon Dieu sans confession. Et pourtant, ce môme, c’est le Diable. Oui, le Diable! La pire des saloperies.

-Ta gueule! qu’elle en crache, ta gueule!

Céline tente de faire le vide dans sa tête, mais faut qu’il continue de sangloter, cette saleté de mioche:

-Tais-toi!

Le gosse est ceinturé à l’avant, place du passager, celle du mort. Les mains liées par du chatterton, ce ruban adhésif brun épais, celui qu’elle a trouvé ce matin, posé sur la table. Ça fait deux semaines qu’il traînait dans la cuisine. »

J’ai rencontré Jérémy Bouquin aux QDP cette année, et j’ai échangé avec lui, moment sympathique et intéressant. Et puis j’ai acheté et lu ce roman d’une noirceur intense. D’autant plus que le sujet abordé, l’école et la vie quotidienne d’une enseignante est brûlant d’actualité. Céline arrive pour un nouveau poste, une classe de CM, une nouvelle ville, une nouvelle maison. Avec le deuil de son mari Jean-Louis, Ghislain son fils adolescent et le chien. Elle veut prendre un nouveau départ et puis remplir cette mission d’enseigner ici, dans ce quartier populaire des Murailles. Remplir sa fonction éducative, c’est ce qu’elle a choisi et elle y croit. Enfin, elle y croit encore. État des lieux :

« Un quartier niché au cœur d’une ville qui ne compte pas moins de vingt mille habitants entassés dans des immeubles, pour les trois quarts insalubres. Une école modeste, oubliée on va dire. Une école et ses onze classes, une par niveau, près d’une trentaine d’élèves par classe.

Les parents font tout pour ne pas venir là!

Les enseignants aussi.

On ne tombe jamais là par hasard, lance un des collègues de Céline, qui éclate de rire. C’est un des plus anciens de l’école.

L’inspection avait bien pensé fermer l’école. »

Malgré cela, on comprend dès le début qu’elle est dépassée par tout ce qu’elle a à faire pour son installation, avec son fils, un gentil gamin qui regarde sa mère avec appréhension.

Le roman commence habilement par la fin, puis le déroulé de l’histoire va nous emmener dans le calvaire de Céline, qui, malgré des collègues assez sympas, va se trouver confrontée à une classe qui n’est absolument pas au niveau, et un élève: Gary. Gary va lui déclarer une guerre impitoyable et peu à peu, on va assister à la dérive de cette jeune femme, à sa détresse, à sa solitude.

« Céline est rincée. Elle ramasse les feuilles restées dans le coin. Elle va aligner certaines chaises derrière les tables, regarde un moment dans la cour. Un bus se gare en face de la grille, dans la montée. Les parents attendent, des assistantes maternelles aussi. Les autres gosses sont accompagnés par les enseignants, elle a loupé son coup. Débordée, fatiguée…Une classe pas facile, on l’avait prévenue.

Elle termine de ramasser les copies, les corrige dans la foulée.

Elle ouvre sa trousse: sa clé USB, celle du projecteur. »

suburbs-1223206_640

L’écriture de Jérémy Bouquin sait parfaitement nous emmener dans cette chute si triste, si violente, si inéluctable, tout comme cette écriture sait parler de ce quartier d’où viennent les élèves de Céline . C’est parfois par le regard des autres instituteurs que Céline apprend qui sont ces enfants, ces élèves qui pour certains s’en sortent, d’autres pas. C’est l’abandon qui caractérise ces lieux, et là, reste l’école qui prend de plein fouet tout ce que cet abandon génère de colère, de misère, et de violence. Céline va tout tenter pour sa classe, pour de faibles résultats; quant à Gary, il sera l’axe de la dérive. Quand Céline reçoit les parents, ceux qui osent venir, ceux qui ont envie tout de même de voir qui enseigne à leur gosse, qui s’en occupe, c’est sans lourdeur et de manière très juste que l’auteur décrit ces rencontres. Comme il peint  sans fard le déclin de Céline, sa chute vers la dépression, commencée à la mort de son mari et les actes ultimes dont elle devient capable. Tout commence avec l’alcool:

Elle avait failli sombrer ce soir de juillet. Pour oublier. Alors qu’elle s’était trouvée un jour à acheter deux bouteilles de whisky de l’île de Skye et une de Gin, elle avait oublié sa carte bleue chez elle. Déjà éméchée, trois jours seulement après l’enterrement de Jean-Louis, elle cherchait son portefeuille dans son sac à main, devant la fille de la caisse, elle était livide. Ses bouteilles, son pack, même pas de viande, de fruits ou légumes…rien à manger, juste à boire. »

drink-6366583_640

Jérémy Bouquin dit lui-même qu’il « se consacre à la description très subjective de cette vie de tous les jours qui tourne en vrille », et il le fait bien, et il a raison de le faire. Je rajoute qu’il est un graphomane acharné, qu’il écrit tout le temps, des textes courts ou pas, et est aussi vidéaste, scénariste de BD, animateur radio. Et j’en passe.

Pour moi, à part vous dire de lire ce livre et d’autres de Jrmy ( parce que moi, j’ai l’intention d’en lire d’autres), je vous laisse entrer dans l’enfer quotidien de Céline. Pour laquelle je ressens une compassion profonde. Voilà, je n’ai rien raconté, mais vous pouvez vous aussi entrer dans la vie de cette femme, et dans  celle de l’étrange Gary. Oui, ça pique un peu, mais c’est salutaire.

P.S.: j’ai choisi le mot « instituteur », parce que c’est celui que j’employais gamine. Pas pire que d’autres. 

« D’allumettes et d’écailles » – Berta Marsé – Christian Bourgois éditeur, traduit par Jean-Marie Saint-Lu ( Espagne )

D'allumettes et d'écailles par MarséI -« YÉSI OU DÉSI

a) Choisir un décor et b) situer le ou les protagonistes dans une scène du quotidien, et, sans plus attendre, c), lever le rideau.

J’ai dû relire l’énoncé plusieurs fois pour le comprendre. Il faut dire que je ne suis pas au mieux de ma forme, que mon traitement m’abrutit un peu et que ça fait trop longtemps que je n’ai pas mis mon cerveau à l’épreuve, que je ne lis pas, que je ne fais pas de mots croisés, que je ne pense pas. Et j’ajoute que si je me suis inscrite à l’atelier d’écriture créative, c’est uniquement parce que c’est ce qu’on attendait de moi. »

Le début de ce livre original, tant par le propos que par l’écriture, temporellement se situe à la presque fin de l’histoire. Dési nous parle depuis une prison pour femmes/ filles.

C’est une histoire terrible que nous livre cette autrice espagnole, qui a auparavant publié un recueil de nouvelles. J’ai là rencontré un texte plein de caractère – dans lequel on peut retrouver la manière du cinéma espagnol aussi, je trouve, dans la manière de « traiter » les personnages  – .

Article court, parce que ce serait enlever tout ce qui fait l’intérêt du livre de raconter quoi que ce soit de plus profond que les faits.

IMG_4134Dési (Désirée) et Yési (Jessica qui a préféré le Y) ont le même âge, leurs parents sont proches et vivent dans le même quartier de Barcelone, la mère de Dési tient une mercerie. Les deux filles ont fréquenté la même école. Yési est brillante quand Dési ne dépasse pas la norme et il y a une sorte de rivalité muette entre elles. Yési est musicienne, lit beaucoup, est bonne en tout, est donc souvent agaçante en tout. Voici un extrait assez long, mais qui est au cœur du sujet. La jalousie.

« À moi aussi Yési me faisait un peu envie, mais je serrais les dents et me contentais de la saluer d’un coup de menton, sans montrer (au grand jamais ) d’intérêt pour rien de ce qu’elle pouvait faire ou dire. Chaque fois que Yési voulait me communiquer quelque chose, je le savais déjà, parce que ma mère me l’avait dit.

Savais-je qu’elle avait été choisie pour une publicité de? Je le savais. Savais-je qu’elle participait aux championnats de? Je le savais. Savais-je que? Je le savais.

Je savais tout, et elle n’avait rien à dire.

Voilà comment je me défendais, voilà comment je la punissais. Injuste? Nul ne le sait mieux que moi, parce que si ce n’était pas de sa faute si Yési Lugano était aussi parfaite, ce n’était pas la mienne non plus. Le moment était venu de mettre à l’épreuve le très fameux instinct d’adaptation et, ce qui était le plus difficile, de s’y fier. Et le mien me recommandait de feindre une indifférence obstinée. »

On ne peut pas dire n’est-ce pas qu’elles soient vraiment amies, mais camarades peut-être…Yési âgée de 15 ans est enlevée après un concert et réapparaitra 5 ans plus tard, ravagée. Dési sera sollicitée pour expliquer ce qui est arrivé à Yési, mais… Rien ne sortira de mon clavier pour dire quoi que ce soit. Juste ça:

« Et pourtant jamais nous ne fûmes amies pour de vrai. Si solides et abondantes que soient les raisons qui disaient le contraire, moi, secrètement, j’en avais la certitude unique, absolue, indiscutable.

Jamais nous ne fûmes comme les deux doigts de la main. Doigt et écharde, à la rigueur… »

Je pense qu’il est impossible de raconter l’histoire sans rompre la tension qui fait la force du livre, qui se lit comme un polar. On va en prison, on observe des femmes et des jeunes filles, souvent en atelier d’écriture, et dans des confrontations qui s’arrêtent en limite. On est sur le fil jusqu’à la fin; fin qu’on peut avoir envisagée, mais pas vraiment, pas comme elle nous est livrée. Ecriture remarquable tant pour la vie du quartier de Barcelone où vivent les deux familles que pour les souvenirs des deux jeunes filles, racontés par bribes par Dési. La construction non linéaire est un jeu habile pour semer le trouble. La réapparition soudaine de Yési sera sans plus d’explication que sa disparition, jusqu’à la fin, remarquable et glaçante. Au final, voici un livre très addictif, sous tension, très très noir et passionnant.

Dési aime Amy Winehouse et pleure sa mort.

« Les femmes du North End » – Katherena Vermette – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Hélène Fournier

51VfBe-O+fL._SX195_« La Brèche est un terrain vague situé juste à l’ouest de McPhillips Street. Un champ étroit, d’une largeur équivalant à quatre parcelles, qui interrompt de part et d’autre les rangées de maisons très rapprochées et traverse toutes les avenues de Selkirk à Leila, à la lisière de North End. Certains ne lui donnent pas de nom et n’y pensent probablement jamais. Je ne lui en avais jamais donné non plus, je savais juste que cet endroit existait. Mais quand ma Stella s’est installée à proximité, elle l’a baptisé « la Brèche », ne serait-ce que dans sa tête. Personne ne lui avait indiqué d’autre nom et, curieusement, elle pensait qu’elle devait lui en trouver un. »

Stella vit ici, dans cette Brèche, quartier pauvre où vit une communauté autochtone. Stella est une des neuf femmes qui vont ici raconter une histoire, neuf histoires qui s’imbriquent sur plusieurs générations neuf femmes et un homme. Une histoire de violence à laquelle ces femmes tenaces, fières, ces femmes qui malgré leurs douleurs seront toujours présentes les unes pour les autres, seront parfois moins vigilantes, parfois céderont à des vices, mais s’épauleront. Je vous mets ci-dessous l’arbre généalogique, que j’ai suivi attentivement pour bien comprendre ce qui les unissait toutes.

20220525_132346

Ce que voit Stella dans le premier chapitre, alors qu’elle s’est levée parce que son bébé pleure, ce que voit Stella, figée derrière la fenêtre, est le point de départ d’une enquête menée par deux policiers, dont le plus jeune est métis – c’est l’homme de l’histoire – . Stella berce son petit qui pleure, il fait froid dehors, il fait sombre, elle ne sort pas, mais appelle la police. Elle assiste à une agression qui s’avère être un viol . Elle le sait, elle l’a compris et elle finira par le dire, elle finira par comprendre aussi qui sont les coupables et à le concevoir bien que ça lui soit odieux.

L’enquête va commencer, révélant au fil des pages tout ce qui unit ces femmes, tout ce qui les différencie, et surtout l’histoire de cette communauté autochtone de North End, à Winnipeg, au Canada. Chacune au fil des chapitres va nous raconter son histoire, on va passer d’une génération à une autre, d’une époque à une autre, et on saisira le fil qui lie toutes ces vies. J’ai beaucoup aimé ces femmes, de Kookom l’arrière grand-mère, si âgée, si ridée, mais si vive d’esprit, aux adolescentes pleines de rêves et d’envies, et au fond fragiles, en passant par les grand-mères, mères, les liens entre toutes plus ou moins soutenus, parfois distendus. Une chose est sûre: la solidarité s’exerce en cas de coup dur. C’est une histoire tragique racontée ici. Je pense en particulier à Phoenix, que vous découvrirez bien assez tôt. Phoenix, qui n’appartient pas à cette grande famille, soulève des sentiments ambivalents, de répulsion mais aussi de pitié. 

640px-Fall08main

Avoir choisi une communauté autochtone pour raconter cette histoire de femmes, bien sûr,  rend les choses encore plus percutantes car ce sont clairement des vies avec deux handicaps. Sur ce sujet, Tommy le jeune policier, métis, est intéressant, qui jamais ne sait clairement de quel côté il se situe. Rejeté malgré son emploi dans la police par les Blancs, pas reconnu par ceux qu’il considère comme les siens il est un nœud dans cette enquête.

« Ce travail ne correspond pas à ses attentes. Tommy se voyait défoncer des portes et pensait qu’il serait toujours dans l’action. À l’école, on lui avait parlé de police de proximité, ce qui signifiait, en gros, qu’il était censé être gentil et tisser des liens avec la population, mais ce n’est pas non plus ce qu’il fait. Il se borne le plus souvent à prendre des notes et à rédiger des rapports, sans jamais y repenser par la suite. ou bien il y repense mais sans agir. Les incidents deviennent des comptes rendus, de simples mots sur un écran. Puis les fichiers informatiques deviennent des numéros et sont classés. »

Il y a bien à travers toutes ces vies une intrigue que les deux policiers parviendront à résoudre, en découvrant l’horreur du crime qui a été commis sur Emily. Je serais bien incapable de nommer entre toutes celle que je préfère, non, elles sont toutes des combattantes, qui peinent avec les hommes, souvent absents, et qui se débrouillent très bien seules, ou plutôt, en s’aidant les unes les autres. Une belle solidarité. Pour supporter la vie dans cette Brèche, ce North End, deux noms si parlants !

C’est un roman qui traite de la résilience, mais aussi de la résistance et de l’amour. La résistance et la solidarité:

« Un ancien m’a dit un jour que nos langues n’ont jamais eu la notion du temps, que le passé, le présent et le futur adviennent tous ensemble. Je crois que c’est ce qui se passe pour moi maintenant, j’adviens à tous les temps. Je crois que c’est aussi la raison pour laquelle tu ne me lâches pas, parce que je suis encore en train d’advenir.

Aucun de nous ne lâche jamais vraiment. Personne ne nous a montré comment faire. Ni pourquoi le faire. »

A lire pour ces belles rencontres – l’humour n’est pas absent de ce livre qui par ailleurs ne larmoie jamais ni ne donne de leçons- pour la saine réflexion qu’un tel texte peut soulever. Un livre hommage aux femmes et à ces communautés poussées aux marges des villes.

Je repense au dernier très beau roman de Louise Erdrich, « Celui qui veille », qui sur un autre mode et une histoire biographique, parle aussi avec affection et justesse des femmes autochtones.

Katherena Vermette nous offre ici un premier roman abouti, fort et engagé. Un très beau moment de lecture.

 

« Héroïne » – Tristan Saule- Le Quartanier éditeur/ Parallèle noir

6243468698eac« Le samu, bonsoir.

Au bout du fil, une voix féminine, brisée, tremblante.

-Il faut venir. Il faut venir.

-Dites-nous ce qui se passe, madame, dit la permanentière. Comment vous appelez-vous?

Il y a un souffle dans le combiné. Le vent peut-être. Ou alors la respiration vaine de la femme.

-C’est moi, dit-elle. Je suis rentrée dedans. Je l’ai tuée. Elle bouge plus.

-Où êtes-vous madame? »

Comme j’ai aimé ce livre ! Noir à souhait, dans le sens le plus large qu’on donne à ce qualificatif. Ce court roman, court mais parfaitement bouclé n’est peut-être pas fait pour les jours de bourdon. Nous voici dans la ville de Monzelle, avec ses quartiers  populaires, ses dealers, et son hôpital où sévit l’épidémie de Covid qui commence juste son travail de maladie, de mort et d’isolement. Sans oublier les victimes de tout le reste.

Je ne savais pas qu’il y avait un volume précédent de Tristan Saule ( quel joli pseudo… ), titré « Mathilde ne dit rien ». Regroupés sous le titre général de « Chroniques de la place Carrée », un livre par an est annoncé. Je vais évidemment lire le premier, et je ne raterai pas les suivants, tellement j’ai aimé d’une part la façon d’écrire, la construction et l’abord des personnages.

640px-Grands-ensemblesOn commence avec la colline et les dealers, Tonio, Ahmed, et Le Manouche, Lounès et Mokhtar et Salim. Puis arrive Laura. Sans aucun doute et en ce qui me concerne le personnage le plus émouvant. Laura est infirmière et ce soir-là, c’est une autre Laura qui arrive sur une civière. Ambiance Urgences, lumières blafardes, odeurs, stress, bruit des roues des brancards, voix sous les masques qui tentent de rassurer, où qui disent l’urgence, hâte organisée que seul un hôpital peut contenir. Laura qui garde la tête froide autant que possible, devant cette situation où elle avance à tâtons, dans l’inconnu, comme ses collègues. 

« Les constantes vitales de la jeune fille s’effondrent. En une chorégraphie lugubre, Rose, Gauthier et Brigitte, une infirmière venue en renfort, s’affairent autour de la victime dans un mutisme inquiétant. Ce sont les machines qui parlent, tel un chœur antique déjà en train de pleurer l’héroïne que le destin enlève. Dans le vacarme des sonneries électroniques, des grincements de semelles sur le lino, sous la plainte du lit métallique malmené par les opérations de réanimation, une vie sur le point de s’achever. »

Laura. Laura, celle qui pousse le brancard de l’autre Laura, Laura l’infirmière est tombée raide dingue amoureuse de Marion. Elles se croisent au cinéma, car Laura est cinéphile. Laura finira par être assez convaincante pour séduire Marion. Mais.

Il y a les dealers, en un réseau bien mal organisé, des silhouettes qui arpentent les zones de HLM, semant leurs petits sachets tout en se faisant quelques prises.

« Ahmed est dans le vestibule de la tour 1, assis entre les poussettes que les mamans préfèrent laisser là plutôt que de les monter et les descendre de l’appartement trois fois par jour. À cette heure-là, personne ne le dérangera. Et puis, il sera à l’abri du vent. Avec l’hiver qui approche, il ne fait pas chaud, cette nuit. Il sort sa boulette d’héroïne et son matériel d’injection. »

Mais un gros coup, une jolie livraison arrive. On rencontre plus précisément le Manouche et son lieu de vie pour le moins alternatif. Puis quelques habitants de la cité, Joëlle, Thierry et Cynthia, Nadine, Zacharie et son vélo de livraison Uber Eats et beaucoup d’autres. Et puis deux enfants qui jouent, Idriss et Zoé. Et tout ce monde humain forme un nuage mouvant, une nébuleuse qui varie au fil des jours et des nuits, au fil des événements que personne ne maîtrise vraiment. Et la mort qui rôde:

640px-Defense.gov_News_Photo_970806-N-2066E-002« On discute avec lui, on rigole et puis, une heure plus tard, on le fout dans un sac. J’ai dit tout ça, dans la chambre, devant tout le monde. Je pleurais au bord du lit comme une gamine, c’est pas vrai, Sonia? Je voyais rien du tout. Je savais pas quelle tête vous faisiez. J’ai juste entendu sa voix. La docteure Hanh, elle a dit « OK ». Elle a dit « OK, on bouge pas d’ici. Vous lui faites la toilette mortuaire et, seulement après, je prononcerai le décès et on l’isolera. » C’est son mot pour dire qu’on la fout dans un sac. Mais elle a été cool. Nous, on a fait la toilette. Il y avait plus un bruit. C’était pas des belles funérailles. Il en aura pas, des belles funérailles, ce monsieur. Mais c’était déjà ça. »

cinema-g53bda65a1_640Les paragraphes se fondent les uns aux autres, s’interpellent, en une construction qui rend si bien les mouvements, déplacements, et les pensées parfois floues, confuses, ou prosaïques: c’est remarquable ! Toute la vie de cette cité bruisse, vibre, se déplace, ça rebondit comme une balle contre un mur, sans prendre jamais la même trajectoire. J’ai trouvé ça absolument réussi et très puissant, en tous cas, l’effet que ça a produit sur moi est très fort. Le cinéma tient une place importante, comme Laura dans le livre. L’amour de Laura pour Marion aussi, fend le cœur. Reparler de ce livre me bouleverse. La vie de l’hôpital, très présente sur la seconde partie du livre, est décrite avec une grande humanité, et un réalisme frappant.

« Alors que Laura porte les draps souillés vers la corbeille, le téléphone sonne. Le service de néphrologie a besoin d’un lit tout de suite pour un homme de soixante-six ans, admis huit jours plus tôt pour insuffisance rénale. À son arrivée, il toussait un peu et son état s’est aggravé. En début de soirée , il respirait avec peine. Il n’a pas été testé mais le scanner est parlant. Il est sûrement positif au corona. C’est Jean-Jacques Richter, un ancien collègue, infirmier à la retraite […] À 3 h 05, Richter débarque dans le service, sur un brancard poussé par le docteur Millot, furieux, et Quentin, l’aide-soignant. Le patient est très faible. Il ouvre grand la bouche pour respirer. À chaque inspiration, ses yeux reflètent un éclat de panique. »

Je suis sortie de cette lecture un peu abasourdie, une calotte derrière la tête, de celles qui font venir les larmes aux yeux. Parfois, je trouve cette tentative de restituer une lecture assez facile. Parfois non mais on y arrive, et parfois c’est mission impossible. Je remets ça tout le temps en question. Ce livre est beau, triste mais pas seulement, il est plein de vie, des réalités de la vie, de la conception à l’enfance et à la mort, ce livre est une atmosphère, et comme je le dis plus haut, vraiment c’est un jeu de phrases lancées comme des balles sans véritable cible qui rebondiraient entre les murs de Monzelle, contre ceux des HLM et ceux de l’hôpital, entre les cœurs palpitants de Laura, Marion, et les autres, laissant des traces, blessant ou tuant aussi sûrement que cette héroïne qui circule à Monzelle. Mais héroïne aussi est Laura, dont le destin me remplit de chagrin.

Je me refuse ici à raconter les faits, à entrer dans le détail. Ce livre est construit de chair, de sang, d’espoir désespérant et désespéré – oui c’est possible, un espoir désespéré – pétri d’humanité, cette humanité à la peine autour de nous. Celle qui finit par s’étioler, se décourager. Face aux difficultés économiques, face à la solitude, face à un désarroi qui recouvre tout. Tristan Saule parvient avec une impressionnante sobriété à nous donner un texte qui cogne à l’estomac, qui touche au cœur, qui met KO. Et il parvient surtout à parfaitement rendre cette atmosphère de temps suspendu que nous avons tous vécu plus ou moins bien, mais qui a laissé des traces, je crois, en chacun de nous. Une écriture remarquable qui m’a touchée. Je lirai le premier et j’attendrai les autres.

C’est là un énorme coup de cœur, et je reste sur Laura et son chagrin, Laura qui aime tant le cinéma. Je finis donc avec ces courtes phrases qui émaillent le récit, et une musique qu’écoute Laura.

cinema-g941c1826b_640Au cinéma…

…la caméra s’éloigne pour insister sur la solitude des héros.

…l’héroïne tragique tue ou meurt.

…la musique fait pleurer mais son absence brise le cœur.

…tout ce qu’on voit est faux et tout ce qu’on en déduit est vrai.

…les couchers de soleil ne brûlent pas les yeux.

…tant que le générique n’est pas terminé, il reste toujours quelque chose à sauver.

…les battements d’aile des papillons provoquent des éruptions volcaniques. »

« Minuit dans la ville des songes » -René Frégni – NRF/ Gallimard

minuit-ville-songes« Un minot

Maintenant je vis dans une maison au bord de la forêt. Vers cinq heures du soir, l’hiver, je fais du feu dans un poêle en fonte noir et je relis de vieux livres. Je lis trois pages, je regarde la danse des flammes, je m’endors un peu, je rattrape mon livre, tourne deux pages, ajoute une bûche…Je serai bientôt vieux. Je dors souvent. »

Une simple note de lecture pour ce livre qui m’a été offert par une personne chère et qui me connait bien. Je la remercie parce que j’ai été très très touchée par ce récit – ce n’est pas un roman – une vie racontée de l’enfance jusqu’à la date où René Frégni a su que son 5ème roman serait le premier édité chez Denoël. Et quelle vie a eu cet homme… C’est Marseille, ville de sa naissance qui va faire de lui qui il fut, c’est sa fuite qui en fera qui il est devenu, mais il n’en reste pas moins que cette ville qui le vit naître est la racine de qui il devint. Et sa mère, la femme de sa vie. L’amour de sa vie. Un lien superbement raconté. 

« Tout ce qu’elle me lisait était beau à pleurer, à hurler. Je détestais les livres d’école, je n’aimais que la voix de ma mère. »

IMG_1136

Petit délinquant, insubordonné il ira en prison et c’est là qu’il va faire LA rencontre qui le guidera tout au long de sa fuite. Il rencontrera la lecture, la littérature grâce à un « bandit » corse et à l’aumônier de la prison où il croupit.

« Sans ce colonel, cet aumônier, sans la sombre révolte d’Ange-Marie, et ces murs que nous devions franchir, coûte que coûte, en lisant, en refusant, serais-je devenu écrivain ? « 

Il sera intégré dans l’armée et il désertera, pour cela sera recherché par les gendarmes. Qui finiront par le coincer. Tout ça avec la constance de l’amour de sa mère qui va le protéger, toujours, et des amis sûrs et constants. Mais si ce n’était qu’une cavale. Non, c’est une naissance à laquelle on assiste, la naissance d’un lecteur, boulimique et passionné et celle d’un auteur. De Bastia à Manosque puis à Aix en Provence, il va tracer son chemin nourri de romans et de récits. Il va lire de façon insatiable jusqu’à un jour devenir écrivain. Et que c’est beau, mais qu’il est beau ce livre !

« Bastia m’adopta, comme elle avait adopté sans doute, depuis des siècles, tous ceux qui fuient une prison, une légion, parfois même un petit crime que l’on peut comprendre, sur cette île, pour peu que l’on n’ait tué ni femme ni enfant. S’il y a un peu d’honneur ou de passion, le crime est mieux accepté que la loi. »

port-g313024584_640

Moi qui ai vécu à Marseille et à Aix, qui aime tant Giono – comme lui – j’ai entendu par sa plume les mots que je ne sais pas toujours bien dire quand il s’agit de mon amour des livres, des mots, des histoires et des personnes qui les écrivent et me les offrent.

« J’allais rester six mois à Manosque et lire passionnément tous les romans et récits de celui qui devint pour moi, désormais, le plus grand écrivain français. Je dévorai Les Grands chemins, Un Roi sans divertissement, Les Ames fortes…
Aucun écrivain ne parvenait à me jeter sur les routes, dès la première page, avec une telle vitalité, un sentiment si fort de liberté. »

Je n’avais jamais lu René Frégni et le découvrir avec ce récit autobiographique me donne bien évidemment l’envie de lire ses romans. En tous cas mon amie, toi qui m’a offert cette lecture, merci !

20210907_171715

Je conseille absolument ce livre qui se lit vraiment comme un roman, tendre, intelligent, enthousiaste et enthousiasmant. Coup de cœur !