« Lettres pour le monde sauvage » – Wallace Stegner – Gallmeister, traduit par Anatole Pons

couv rivire « Curieusement, il est possible que ce soit l’amour de la nature qui nous enseigne en définitive notre responsabilité en tant que civilisation, car la nature, autrefois parent et enseignant, nous est devenue personne à charge. »

Voici un livre qui me tentait, que l’on m’a prêté il y a des mois déjà. Je l’avais commencé et refermé. Parce que ce n’était pas mon moment pour le lire, simplement. Repris cette semaine, alors que la nature explose autour de moi, en admirant la force comme à chaque printemps, à chaque printemps avec le même émerveillement ( je n’en serai jamais blasée ), en reprenant ce livre, donc, j’en ai goûté toute la justesse et toute l’intelligence.

Il s’agit non pas d’un roman mais de récits écrits à diverses époques, le plus ancien ( « Au paradis des chevaux ») de 1947 et les plus récents de 1989. Est-ce de la « nature writing » ? Pour moi oui, à de nombreux points de vue, bien sûr c’en est. Il serait intéressant de définir ce qu’on met dans cette expression au juste, mais « écrire la nature », au-delà de la description de paysages ou du récit d’expériences de vie dans la nature, c’est aussi une réflexion sur notre relation à ce monde sauvage ( à ce qu’il en reste encore ), une réflexion et une analyse sur ce qu’on en fait. En lisant les textes les plus anciens de ce recueil, on voit bien que la problématique ne date pas d’hier. L’évocation de l’Ouest et de la Frontière par Stegner est vraiment passionnante. Je suis toujours surprise, lisant les Américains qui écrivent sur leur territoire, de voir le nombre incalculable de façons de le dire, de l’envisager, de le comprendre, un très juste reflet de la diversité de cet immense pays.

utah-701186_1280 C’est ce que Stegner explique tellement bien, avec à la fin un long texte sur ce que serait le « stéréotype » de ce qu’il appelle « L’américain nouveau ». C’est à la place de l’homme dans le monde sauvage qu’il réfléchit, à son impact et à sa survie. Alors, c’est bien ici de la « nature writing », envisagée de façon philosophique, économique, anthropologique, et évidemment écologique. Quand l’auteur nous parle des problèmes liés à l’eau, dans ces états arides ( passionnant chapitre sur l’aridité ), et puis surtout, surtout quand il affirme – et je le ferais avec lui, le talent en moins ! – quand il affirme ce fait évident que nos décors nous façonnent, imprègnent notre esprit, nos modes de vie et de pensée. Ron Rash dit la même chose en parlant des Appalaches et des communautés isolées dans des vallées écartées ( « Une terre d’ombre  » ). Nos paysages nous façonnent. Mais nous avons voulu que ce soit l’inverse, et de cette volonté d’agir sur l’environnement nous constatons de plus en plus que nous ne sortirons jamais gagnants .

« Au lieu de nous adapter, comme nous avions commencé à le faire, nous avons tenté de faire correspondre la terre et le climat à nos habitudes et à nos désirs. Au lieu d’écouter le silence, nous avons hurlé dans le vide. »

Certaines descriptions de paysages sont précises, presque scientifiques sans être sèches, la poésie émanant de l’amour que Stegner porte à ces lieux imprègne l’écriture et nous place en état de voir.

« Auprès d’une telle rivière, il est impossible de croire que l’on sera un jour pris par l’âge et la fatigue. Chacun des sens fête le torrent. Goûtez le, sentez sa fraîcheur sur les dents : c’est la pureté absolue. Observez son courant effréné, le constant renouveau de sa force; il est éphémère et éternel. »

farm-174177_1280Il chante l’infini des grandes plaines, l’espace qui nous révèle à nous-mêmes.

« Vous ne fuyez pas le vent, mais apprenez à vous incliner et à vous accroupir contre lui. Vous n’échappez pas au ciel et au soleil, mais les portez dans vos yeux et sur votre dos. Vous devenez profondément conscient de vous-même. »

Je conseille de lire ce livre à quiconque s’intéresse à ce sujet, et puis, et puis il y a l’ouverture sur cette lettre écrite par Wallace Stegner à sa mère, « Lettre, bien trop tard », absolument bouleversante. Il va sans dire que les récits dans lesquels il parle de son enfance, avec son frère, un père quelque peu instable et une mère, elle, solide et fiable, qui assure le quotidien, ces récits-là sont splendides, plus romanesques et littéraires, mais tout est formidablement écrit et compréhensible. Je dirais que ce livre est éclairant sur l’Amérique mais pas que, un beau livre, un choix éditorial vraiment intéressant de la part de l’éditeur ( mais bon, on sait le talent de cet éditeur ). De nombreux textes de Wallace Stegner sont édités chez Phébus, et j’ai grande envie de lire, entre autres, « La montagne en sucre ».