Les corneilles étaient peut-être une dizaine. Elles braillaient. Elles craillaient. Elles voltigeaient. Elles étaient aveuglées, furieuses. Elles tournoyaient dans une mêlée exaspérée, s’acharnant entre elles. Puis soudain elles se séparèrent, fuirent dans des directions opposées et dans le ciel dégagé resta un emmêlement d’ailes, une bagarre confuse qui tournait et tourbillonnait pour finalement, comme atteinte par un coup de fusil, tomber à pic dans le vide. »
Que voici donc un roman merveilleux ! Je l’ai savouré lentement – c’est un gros livre ! – et j’ai pris un immense plaisir à cette histoire italienne. A la fois drôle et poétique, parlant de la vie d’un village de montagne avec ses traditions, ses chefs et ses suiveurs, ceux qui possèdent, ceux qui travaillent, bref, un village, presque comme tant d’autres. Presque seulement parce que ce village a des personnages forts en caractère, une nature de même. Un jeune châtelain de retour en son domaine va sans le vouloir semer la zizanie, lançant cette histoire sur un conflit de forêts, les siennes, et celles de l’autre homme fort du coin, Fastréda. Je vous mets ici un extrait assez long qui à lui seul dépeint fort bien la relation des deux hommes ! C’est sur cette base que tout le livre est bâti, et je le répète, c’est absolument réjouissant et accrocheur, jusqu’au bout. On peut si on le veut « philosopher » sur ce roman, on peut juste se réjouir à chaque page de cette histoire de rivalité, c’est tellement bien écrit !
« Je sentis le charme dangereux du défi faire son chemin dans mes journées. Il me suffisait d’apercevoir la propriété de Fastréda par les fenêtres de la villa pour que je sois saisi du désir de défier ce souverain sournois. Il me suffisait d’entendre prononcer son nom pour que mon sang s’échauffe. Il me suffisait de regarder la Montagne, en direction de mes bois, pour me sentir victime d’une insulte qu’il fallait venger au plus vite. En outre, chose inédite par rapport aux principes auxquels je m’étais tenu jusqu’ici, il me suffisait de prendre en main les papiers de la boiserie pour qu’une voix lointaine me murmure que j’étais toujours un Cimamonte, et qu’en tant que tel j’étais appelé à défendre ma personne et mes biens des affronts, des insolences et de l’impudence de Fastréda. Fastréda voulait commander? Très bien. Qu’il commande. Qu’il gouverne Vallorgàna. Qu’il règne sur la Montagne. Qu’il agisse en seigneur sur Val Fonda. Mais je ne lui permettrais certainement pas de me piétiner pour maintenir en vie son délirant machin féodal. »
Un jeune aristocrate, héritier d’un manoir quelque peu délabré dans lequel il s’installe, cerné par des forêts dont une part lui appartient. Il veut remonter le domaine, retrouver les archives et l’histoire de sa famille, revenir à la source en quelque sorte de son histoire familiale. C’est sans compter avec Fastréda, jusqu’alors l’homme fort du village, propriétaire de forêts comme notre Duc et c’est sur ce sujet que l’affrontement va commencer: les forêts et leurs limites floues. A quoi va s’ajouter l’amitié – amitié? – qui se noue entre le Duc et Maria, fille de Fastréda, et vous l’avez compris, c’est bien délicat…y compris pour une raison dont je ne vous dis rien. Mais le chapitre 11, lui, vous en apprendra de bien bonnes.
« Je regardais la villa. Ce n’était qu’un sépulcre nu, une arche vide. Des murs, rien d’autre. Et à mon signal, j’en étais certain, elle s’écroulerait, renversant sa propre histoire et s’enterrant dans ses propres décombres.
Il ne lui restait, véritablement, que moi. Elle me regardait. Elle ne demandait que mon amour et ma présence. Elle ne demandait rien d’autre que ma fidélité: « Reste », dit-elle, « si tu t’en vas, je suis perdue. ».
-Alors, sois perdue, lui dis-je. Meurs. »
La fin? Non, pas tout de suite. Avec un incroyable talent, qui sait mêler le côté dramatique de cette histoire à son aspect frisant parfois le ridicule, dans une sorte de combat silencieux et lancinant, ce jeune auteur écrit là un superbe roman associant la beauté des paysages, la rudesse des âmes locales, la soif de pouvoir, noblesse, amour, histoire, tout ça dans un mouvement qui nous emporte dans les pages sans vouloir s’arrêter. J’ai tour à tour ri, été touchée, j’ai vu les forêts malmenées par les vents, les hommes au café, la fille de Fastréda s’éprendre du Duc. Et puis les incendies, les tempêtes dans les paysages et les personnages, et puis, forcément il y a les corneilles.
La nature, forte – insoumise? – est ici la plus puissante, c’est elle qui mène le bal des tempêtes, de toutes les tempêtes. Ce sont ici les forêts qui décident en premier lieu de la vie des hommes. Qui doivent finir par se soumettre, par admettre. Je ne suis absolument pas certaine de rendre justice à ce merveilleux roman, un de ceux comme on n’en lit pas très souvent. Un roman d’aventure, d’histoire(s), d’amour, un roman qui fait l’introspection des personnages avec force, vigueur, justesse et un peu de dérision, sans jamais entraver la lecture qui file. Je n’ai pas envie d’écrire plus et de tout raconter, c’est un livre merveilleux, que j’ai savouré tout en voulant le dévorer, un bon gros livre dont on a pas envie de sortir. Premier roman et coup de maître !
Signés de son nom ou de l’un des quatre pseudonymes ( Ignaz Wrobel, Theobald Tiger, Kaspar Hauser, Peter Panter) sous lesquels Kurt Tucholsky était tout aussi célèbre, les textes courts et rogatons qui composent ce livre ont été sélectionnés par l’éditeur parmi les très nombreux écrits que l’auteur a publiés dans des recueils, journaux et revues entre 1913 et 1932*.
L’édition allemande des œuvres complètes de Kurt Tucholsky compte vingt et un volumes. »
Chroniquer un tel ouvrage n’est pas simple pour moi en tous cas. De par sa forme, textes courts et rogatons* ( *babioles, bricoles, objets de rebut…) en particulier. Cet article sera donc court, mais…mais je vous invite à découvrir cet ouvrage, aussi percutant et intéressant par sa forme que par son fond. Si vous notez les dates auxquelles ces textes ont été écrits, en Allemagne, vous comprendrez vite aussi la pertinence de ces textes. Si l’humour est bien présent, on sent aussi une inquiétude profonde, un poil désespérée face au monde de l’époque – une guerre qui finit et une autre qui pointe sa face moche. Alors l’auteur choisit l’humour, la dérision, une tentative de légèreté qui cache un profond désarroi, mais il affirme avec force sa réaction à la stupidité du monde qui l’entoure, monde qui semble toujours refaire les mêmes erreurs, errements. Comme dit en 4ème de couverture:
« Désespérément engagé, il ne peut que constater, impuissant, que les hommes ne cessent de faire les mauvais choix, ce qui inspira à Erich Kästner cette belle formule pour le décrire: « Un petit Berlinois grassouillet qui, muni d’une machine à écrire, voulait arrêter une catastrophe. »
Toutes les institutions en prennent pour leur grade, église, état ( je ne mets pas de majuscule ), les institutions, quoi. Et franchement j’ai ri souvent, et j’ai été émue aussi souvent. Quel courage d’écrire un tel ouvrage en des temps aussi incertains. Que de talent à écrire au fond un désespoir avec tant d’esprit et de sensibilité. Car ce livre est sensible sous ses airs bravaches. Il dit la peine à vivre dans un pays qui bascule vers le pire, il dit la force à préserver en soi pour ne pas couler. J’ai tellement aimé cette lecture, je ne suis pas certaine d’en dire ce qu’l faut, mais en tous cas, j’en dis ce que j’y ai trouvé: du talent pour mettre de la dérision dans des situations souvent foncièrement tristes, de mettre un sourire là où il ne va pas de soi.
« Il n’existe aucune possibilité d’échapper à sa famille. Mon vieil ami Theobald Tiger a beau chanter:
« T’embarque jamais au grand jamais
Avec les tiens à l’aventure-
Tu le regrett’rais, tu le regrettr’rais,
Ce serait la déconfiture!
Ce petit couplet ne fait que révéler une extrême méconnaissance de la vie. Il est en effet bien inutile de faire le moindre effort pour partir à l’aventure avec sa famille-vous avez d’emblée votre place attitrée à bord de la galère.
Et si le monde entier venait à disparaître, vous pourriez encore craindre qu’un ange plein de grâce vienne vous accueillir dans l’au-delà et, agitant un rameau céleste, vous demande: « Dites-moi, ne serions-nous pas parents? » À cet instant, horrifié, anéanti, vous décampez à toute vitesse. En enfer.
Peine perdue. Tous les autres y sont déjà. »
Un objet livre qu’on ouvre avec curiosité et dont on sort plus riche, par la vision d’une époque sous un angle original, par la voix d’un homme sombre sous ses airs légers, par la mise en page alternant les textes, les rogatons, les montages photos.
Je ne sais vraiment pas si j’ai dit ce qu’on doit dire de ce livre. J’ai dit avec mes mots ce que je résumerais ainsi: un livre extrêmement intelligent, percutant, impertinent, drôle et profondément sensible. D’autres feront mieux que moi, plus « pointu », plus creusé, plus précis et détaillé…en gros plus professionnel – je ne le suis pas. Tenez, ce rogaton-ci illustre bien ce que je dis, un conseil sur mesure pour moi:
« Ne vous laissez jamais impressionner par un professionnel qui vous dit: « Cher ami, voilà maintenant vingt ans que je procède ainsi! » . On peut en effet mal faire quelque chose pendant vingt ans. »
Merci à « La dernière goutte » de m’avoir permis cette lecture peu commune et si marquante. MERCI !!!
C’est peu dire que je suis tellement heureuse que ce roman exceptionnel reçoive enfin une reconnaissance par ce prix. Merci à l’association 813, Les amis des littératures policières pour sa clairvoyance !!! Des livres, il en parait chaque jour. Des comme celui-ci, extrêmement rarement. C’est mon avis en tous cas. Alors je vous invite à lire ou relire ma chronique à sa sortie, et puis le chapitre qui n’a pas été inclus au roman, mais que Valentine Imhof m’a offert pour qu’à mon tour je vous le donne à lire.
Pour toute cette histoire folle, pour ces personnages creusés, ciselés, burinés, avec une plume d’une finesse rare, pour ce maelstrom de la vie, l’Histoire et les histoires, merci infiniment, Valentine.
« Qui penserait à venir le trouver, au milieu des montagnes, dans cette concession minière épuisée puis abandonnée, dans cet endroit stérile entre tous, d’où plus rien ne peut être tiré, où rien ne sera jamais cultivé, dans ces paysages arides et acérés où il s’est installé pour ne plus cohabiter qu’avec les mouflons, des lézards, des cactus, des ruines, des morts?
Ailleurs, plus loin, les barrages, les canaux, l’irrigation, le maraîchage, les cohortes de cueilleurs à 1¢ de l’heure, les routes, les rails, les convois de désespérés qui affluent tous les jours plus nombreux pour fuir leur misère et découvrir qu’elle les accompagne où qu’ils aillent, où qu’ils soient, qu’elle les talonne, qu’elle les précède, qu’elle est partout, irrémédiable. »
Voici le troisième roman de Valentine Imhof. Le voici et pour moi, il entame une année avec un panache et un talent incontestables, et une fois encore une grande émotion. Si vous me suivez un peu, vous savez à quel point son premier livre, «Par les rafales», m’avait impressionnée, bouleversée même et à quel point je me suis attachée à cette autrice. Il y a eu « Zippo », très différent, plus « léger » sur son sujet, même si ça reste bien noir, et là…
Milton:
Tip_Top_north_1888 – Arizona
« Elle est toute petite. Elle est infime. Une esquille de métal. Qui se manifeste à l’improviste, joue de temps en temps avec l’articulation de sa hanche, lui fait vraiment un mal de chien.
La guerre, qui se rappelle à lui, la garce. Elle le titille. Et le fait grimacer. et sourire aussi. Oui, sourire. Et les occasions sont plutôt rares, dans ce recoin d’oubli où il est installé. Mais ce fragment fiché dans sa chair, qui le harcèle et qui racle ses os, qui le fait boîter et pester, et hurler, qui parfois le rend infirme et l’oblige à ramper, cet éclat minuscule est devenu son amulette. Un témoin. Une relique précieuse.
S’il n’était pas allé là-bas, tout aurait été bien différent. »
C’est un roman qui marquera l’année 2022, un roman absolument remarquable, riche en histoire, riche en vies jetées aux mouvements du monde, jetées au hasard des routes et des accidents. « Le blues des phalènes » est pour moi à la fois un roman d’aventures, un roman historique et une immersion dans des vies, des pensées, des destins qui se percutent, s’affrontent ou se soudent, c’est époustouflant. C’est pour moi l’infini bonheur de retrouver la si belle plume de Valentine Imhof, cette écriture travaillée comme un peintre travaille sa touche, son trait, profondeur et intensité, contrastes et lumières, sans oublier les trompe l’œil. Valentine Imhof est une artiste, mais je reviendrai plus tard sur ce sujet qui me tient à cœur.
Arthur:
« Tout petit déjà, Arthur collectionnait les bêtes mortes. Elles ne l’étaient pas toujours quand il les rapportait à la maison, mais mouraient presque invariablement, malgré les efforts qu’il déployait pour les sauver.
Elle le revoit courir, maladroitement, les mains en coupe, jointes devant sa poitrine, et appeler leur mère, crier Maman! Maman! devant la porte, s’égosiller, des larmes plein les yeux, pour qu’on la lui ouvre. Il n’a même pas trois ans, la première fois, elle bientôt sept. Et quand il écarte délicatement ses doigts potelés, minuscules, une mésange à l’aile cassée, le plastron palpitant, pépie, affolée, sa panique. »
Nous voici aux USA, essentiellement entre 1931 et 1935; les années 30, celles de la Prohibition, de la misère qui jeta les pauvres sur les routes en quête de subsistance, temps des révoltes des ouvriers et des grandes grèves des dockers, époque du suprémacisme blanc. Au cœur du livre, comme l’œil d’un ouragan, un événement marquant et dramatique, l’explosion qui ravagea Halifax en 1917 .
« Quand le bateau heurte la berge et semble chavirer son trop-plein de flammes comme une gamelle de soupe qui déborde par gros temps, tous les observateurs ont un léger mouvement de recul, instinctif, une obscure prémonition du danger, encore trop souterraine pour l’emporter sur leur fascination. Les appontements s’embrasent aussi sec, puis le feu se rue sur les docks, s’empare en un instant des marchandises qui y sont entassées et, comme une coulée de forge libérée du creuset, poursuit sa course opiniâtre pour atteindre les entrepôts qui se mettent à flamber à leur tour. La marée ardente se propage en un instant au cœur de la ville.
Et puis c’est l’EXPLOSION.
Considérable. Titanesque. INFERNALE. »
Puis l’exposition universelle de Chicago de 1933/34 : » Century of Progress », qui fricotera dangereusement avec les prémisses fascistes européennes en recevant l’aviateur Balbo et le Zeppelin allemand, et des expositions reflétant une anthropologie plus que douteuse. Cette exposition universelle, reflet d’une société qui se la joue moderne, avec du clinquant, de l’impressionnant se veut une « ode » à la grandeur de l’Amérique. De la même façon et dans la même idée, on assiste aussi à la naissance des sculptures du Mont Rushmore qui ont chassé des tribus de leurs terres, qui ont détruit un site naturel qui n’avait pas besoin de ça; bref, du tape-à-l’œil qui cache des morts et des morts. Ce que pense Milton du Mont Rushmore:
« La colère et le cynisme qui, dans sa jeunesse, étaient ses deux piliers, qui l’animaient, très souvent, d’accès de rage irrépressibles, et qu’ont su éroder ses années de solitude, ont à nouveau submergé Milton ce jour-là et lui ont fait ourdir des rêves d’attentats pour anéantir ce projet écœurant né de l’hubris d’un fou. Il a joint son indignation à la fureur triste des Lakotas. Mais leurs cris, leur déploration, et les mots écrits sur leurs banderoles de toiles n’étaient que pépiements, vite couverts par le souffle des explosions et la poussière, étouffés par le crépitement des flashs et les applaudissements. »
Valentine Imhof nous tend un kaléidoscope qui nous fait envisager, percevoir la même image sous différents angles, les points de vue de ses personnages.
Elle a choisi les phalènes comme métaphore pour les protagonistes de cet exceptionnel roman. Pourquoi « phalènes » ? Voici la définition d’une de ces nombreuses espèces de papillons nocturnes :
« La phalène est une espèce d’insectes de l’ordre des lépidoptères . C’est un papillon nocturne des régions tempérées, souvent cité comme exemple d’adaptation à l’évolution de son milieu naturel par mutation puis sélection naturelle. »
Sachant cela, vous avez une idée des personnages, phalènes en lutte dans les grands mouvements sociaux, en butte aux éléments, portés par le grand vent de l’histoire, celle dite « grande » et celle dite « petite », celle de leur existence au milieu des accidents de la vie. Leurs vies chaotiques où prendre à un moment précis une décision va générer un chemin duquel il sera difficile de se détourner. Ils pensent tenir les rênes, mais il n’en est rien. Et c’est ce qui rend ce roman aussi fort, c’est que rien n’est acquis. Et qu’en toute circonstance, il faut s’adapter, c’est là le maître mot, l’adaptation. Certains y parviennent d’autres pas, ou moins, mais quoi qu’il en soit, ici, il y a le sort qui s’acharne. Quant au résultat de leurs mutations au fil des événements, embarquez-vous avec Pekka, Arthur, Nathan et Milton, mais aussi Steve, Mary, Curtis, Gerold. Et Tsiishch’ili. Tout est porté par un mouvement irrépressible, celui du monde des hommes, de leurs erreurs, de leurs errances, de leurs égarements et de leurs folies. En quête d’une existence meilleure, en quête de justice et d’amour, ils m’ont touchée profondément.
Nathan – alias Iowa Kid – , extrait de pages déchirantes (159 – 163) :
« Quand il est rentré de l’école, un mardi après-midi. Un jour triste, un jourgris qui se couchait déjà, à même pas trois heures, sans s’être vraiment levé. Il a découvert Robert endormi, affalé sur la table de la cuisine, dos au poêle. Ses ronflements d’ivrogne diffusaient dans la pièce des effluves lourds qu’il a reconnus immédiatement: ceux de l’alcool de lampe, dont le bidon, ouvert, était posé par terre, contre la chaise, à portée de bras. Cette odeur entêtante, les pulsations douloureuses de l’onglée dans ses doigts, la chaleur presque asphyxiante de la cuisine après le froid extrême du dehors, la masse inerte, offerte, du beau-père, le tas de bûches à côté de l’évier.
Il en a saisi une et l’a abattue de toutes ses forces sur le profil absent.
Sans un sursaut, le corps s’est avachi un peu plus. Le sang a commencé à recouvrir la table comme de la peinture qui s’échapperait d’un pot renversé. Il pouvait sentir ses mains douloureuses, ses paumes incrustées dans l’écorce. Et rien d’autre. Il était tout entier condensé dans ses mains. La bûche était devenue un prolongement de lui-même, il était du même bois. Il l’a enfin lâchée. Le fracas sur le plancher lui a fait l’effet d’une grande claque. Et c’est alors seulement qu’il a compris. Il venait de tuer le beau-père. Et il ne pouvait pas rester là. Fallait qu’il parte, fallait qu’il se sauve.
Une poigne glacée lui a tordu tout l’intérieur à la pensée de quitter sa mère et Leah. Pour toujours. »
La première partie est la rencontre que nous faisons avec chacun des personnages. On apprend ce qui va les jeter dans la vie, sur les routes, dans les villes, dans des guerres, et découvrir ce qui va faire d’eux des « meurtriers ». On pourrait d’ailleurs discuter du terme qui dans l’histoire prend de nombreuses nuances. J’ai adoré être avec Steve et Nathan, accrochés sous les trains, le soir au bivouac, écouter Steve motiver ses troupes pour résister aux patrons, aux abus, à l’exploitation. Parmi mes scènes favorites, il y a celle où Nathan essaye des chaussures neuves en compagnie de Steve. Ce passage est d’une grande finesse, grande intelligence, pour dire comment ce jeune homme mal chaussé peine à trouver ses aises dans des chaussures neuves. Un grand sourire éclaire le visage de Nathan, enfin bien dans ses chaussures, comme si elles allaient lui ouvrir de nouveaux et beaux chemins, un nouvel avenir, lui offrir de la chance, de la joie de vivre et de l’assurance. C’est ça qu’on ressent en lisant cette scène. De l’importance des chaussures, dans une vie de hobo.
ThreeHobosChicago1929
« Elles sont un peu grandes, un peu larges, un peu raides, un peu lourdes. Comme s’il n’était pas tout seul dedans. La semelle en cuir épais ne plie pas. L’impression d’être perché sur deux bascules bancales et de ne plus savoir comment marcher. Il s’est dandiné tant bien que mal, contracté, l’allure d’un automate grippé, trois pas aller, trois pas retour, en écartant les bras pour garder l’équilibre. Et il a su qu’il ne les quitterait pas, qu’il ne les quitterait plus. pas question d’essayer une autre paire ayant appartenu à un autre mort. Et après tout, elles sont chics, elles sont belles. Trop belles pour jouer les délicats et y renoncer. Il a depuis longtemps passé l’âge des caprices. Et puis là où ils sont, les morts, ils n’en ont plus besoin, de leurs souliers! »
Au cœur du livre est l’explosion en 1917 qui ravagea Halifax, qui l’anéantit, la plongea dans le chaos. C’est comme un nœud qui va réorienter fatalement les destinées de plusieurs des protagonistes. La description de cette histoire est sidérante de vérité, on est transporté dans le souffle de cette explosion et chahuté par et dans ses conséquences. On assiste à la « naissance » de Jane nommée ainsi car elle a perdu souvenir de tout et même de son nom. On retrouve Arthur et enfin Milton, mais certains se croisent seulement sans se connaître.
La seconde partie du roman, plus consacrée à l’exposition universelle de Chicago 1933/1934 et aux grands mouvements sociaux, en particulier celui des dockers de San Francisco. Je vous le dis : c’est magistral. Car là encore, on vit pas à pas avec Arthur – je ne vous dis pas comment il se retrouve ici – cette grande grève, résultat d’années d’humiliation, de mauvais traitements, mauvais salaires…On a suivi auparavant les saisonniers, avec le merveilleux Steve et sa troupe. Quel beau personnage, lui qui prend Nathan, encore gosse sous sa protection et dans son affection surtout.
« Ce qui était déroutant, insupportable, et sans remède, c’était de voir queSteve avait pu être touché. D’en être les témoins, et de comprendre que toute son intelligence des manigances des grands du monde n’avait pas pu lui épargner les coups bas, que tous ses discours et sa révolte, qu’il avait essayé de leur transmettre, n’avaient servi à rien. Même Steve pouvait être mis à terre par le système. Ça les terrorisait. Ça ne leur laissait aucune chance, à eux, aucune chance.
Le Kid décide qu’un père, ça puisse se tromper. Même si c’est dur à avaler. Il a beau se dire qu’un père, après tout, c’est juste un homme comme les autres, ce n’est pas facile à accepter. Il faut sûrement un peu de temps pour le comprendre…On a envie qu’il soit fort, un père pour pouvoir l’aimer et vouloir être comme lui, ou du moins essayer. Et puis un jour, voilà qu’on prend en défaut sa solidité, qui semblait évidente, inébranlable. on se met à questionner ce qui fonde l’autorité. Les doutes s’insinuent, le regard commence à changer.
Ça doit être ça, grandir. Tout simplement. »
Portrait
Steve est emblématique d’une part de ces luttes qualifiées de communistes par les autorités, donc violemment combattues, et d’autre part du « renversement » qui va se produire au milieu du roman, noir par ce bouleversement dans les routes des héros et des héroïnes, leurs vies et leurs projets se trouvant jetés à terre par la violence du monde, je ne sais pas si on peut parler de hasard, de fatalité, de destinée ? Non, je ne crois pas que ça relève de ça vraiment, mais plutôt de l’humanité elle-même, de ce qu’elle ambitionne, de ce qu’elle vise, en espérant toujours que ça marchera. Et les dés sont jetés sur un plateau beaucoup trop vaste et encombré, les espoirs, les rêves, les ambitions même ne se réalisent pas…Je pense à Mary et à son gâteau. C’est une scène et une des idées du livre que j’affectionne particulièrement. Mary a mis dans ce gâteau tant d’espoir, tant d’amour, et va s’y attacher avec une constance si triste que la voir verser le whisky, le pouce sur le goulot du jug, la voir mirer les cerises confites devant la fenêtre et la douceur de cette transparence sucrée, la délicatesse de ces passages sont empreints de compassion, de tendresse et de chagrin, car il ne restera vers la fin du livre de ce gâteau que le papier brun qui l’entourait, fripé.
« Tous les trois jours, sans déroger, elle dépliait une à une les trois étamines qui emmaillotaient le bloc compact de pâte brunie, comme on enlève, avec délicatesse, les épaisseurs de gaze qui bandent une blessure et collent parfois aux chairs. Puis se saisissant du jug de whisky, elle en couvrait partiellement le goulot de terre avec son pouce et le renversait pour en libérer, en un gros goutte à goutte, l’alcool qui garantirait le moelleux du cake et sa conservation. Elle frissonnait toujours en replaçant soigneusement les pans de coton souillés d’auréoles sombres. La sensation de plus en plus criante d’accomplir un rite funéraire. »
Moi ? Cette image me chamboule, Mary me chamboule. Elle est une personne comme on dit « ordinaire », elle attend son mari James, qui ne rentrera pas, elle perd ses enfants dans des conditions atroces, elle va maudire Arthur, son frère, le seul être au monde qui lui reste encore. Enfin un peu, un court temps. Et elle l’aime et le déteste à la fois. C’est un peu le sort de chacun des personnages, de perdre ce qu’il aime le plus, que ce soit une personne ou une ambition, ou un sentiment, ou quelque chose d’intérieur et de secret. Nathan, Pekka, Milton, Arthur et Nathan, tous perdent ce qui les tient vraiment en vie. Et puisque ce roman est noir, évidemment tout est perte dans ces histoires, une dévastation .
Un petit peu sur les personnages majeurs, Milton, fils de bourgeois à qui sa famille a refusé des études d’art et qui tourne mal – selon moi, attention – , Arthur, jeune homme jailli d’un enfant sensible à la vie et à la mort et qui s’engage à 18 ans pour partir à la guerre en Europe, Pekka, la seule femme mais pas des moindres, forte personnalité, changeant de nom au fil de ses déplacements – nombreux – peut-être la plus « adaptative » mais ça a ses limites, et enfin Nathan, fils de Pekka mais ils ne font pas route ensemble, jeune Nathan absolument attachant qui trouvera un père en Steve. Ce sont là les personnages principaux, mais d’autres, tout aussi importants et tout aussi touchants viennent, comme des accidents malheureux ou comme des chances, apporter le mouvement dans la vie des autres, celui des idées, celui des sentiments. Ce qui est grand dans ce livre, c’est comme tout se renverse tout à coup, comme soudain nos personnages se retrouvent dépossédés de leur destinée.
Je reviens sur la sidérante Pekka débordante de vie, de malice, et d’initiative, apte à se fondre au moment et au lieu, dont on croirait qu’elle résiste à tout mais non, elle est portée de ci de là, elle s’adapte, mais ça ne marche pas à tous les coups. Elle se sent bien avec Curtis, elle peut lui dire des choses qu’elle ne dit à personne. Curtis, cet homme qui ne ressemble plus qu’à une momie. À ce moment, Pekka est Gloria, elle maquille Curtis pour leur show.. Il y a entre eux des scènes épatantes, comme la conversation entre Curtis et elle, sortant de leur seconde séance de cinéma où ils ont vu King Kong. Cependant Pekka, à ce stade du roman commence à repenser à ses enfants. Nathan et Leah, la petite laissée chez les voisins. Elle commence à être fatiguée cette pauvre Pekka, et déjà le chemin vers sa fin avance, implacable.
Et Pekka entend: »Aint we got find »:
Je pourrais parler sur des pages de tout ce que ce livre m’a apporté en émotions, en savoirs, en plaisir de lecture. C’est pourquoi je ne terminerai pas sans parler de l’écriture remarquable de Valentine Imhof. Le roman débute et finit avec Milton. Un personnage qui n’a pas attiré ma sympathie, mais de la colère et aussi à certains moments de la pitié. Mais il est le plus trouble de tous et surtout il a choisi de vivre loin du genre humain, dans le désert et en pleine nature. En faire celui qui ouvre le livre et le referme est une riche idée, métaphore du cycle de la vie et de la terre qui finit par engloutir tout ce qu’on a laissé sur sa peau et dans ses entrailles. Il y a donc une construction parfaite, un cycle, une boucle tragique, et quant à l’écriture, la richesse du vocabulaire, la précision dans les descriptions qui même réalistes contiennent une grande poésie, les voix de tous ces êtres auxquels on s’attache si fort ajoutent une émotion, une inclusion aussi de la lectrice que je suis dans cette histoire. On s’immerge par la force des phrases, des tournures, par leur authenticité. Et je quitte ce livre les larmes aux yeux, forcément, mais plus riche de ces histoires et de ces rencontres. J’ai bien l’intention de partager ce livre exceptionnellement beau, puissant, intelligent, œuvre d’une grande plume avec mon entourage. Et avec vous alors allez-y, lisez Valentine Imhof, et lisez « Le blues des phalènes ».
« Le nez d’Åsa qui dégoulinait. Ses mains cramponnées aux bretelles du sac. Un contrepoids. Sinon les lanières en nylon du gros sac de pêche de papi lui sciaient les épaules. C’était lourd. De temps en temps, elle levait le bras droit pour essuyer son visage contre sa manche de chemise, et ça laissait des traces de morve séchée sur sa joue.
Sombre et étrange, telle était la rivière Lidån qu’elle suivait. Turbulente, avec des remords çà et là. Rives abruptes et arbres penchés. Troncs suspendus au-dessus de la surface effleurée par les branches. L’eau coulait, glissait, s’échappait dans toutes les artères. Au bord, les rochers aspiraient l’eau bruyamment. Comme quand on mange de la soupe à la viande avec des quenelles dedans. »
Je serai je crois toujours émerveillée par la richesse que nous offre la littérature. En voici un exemple magnifique avec ce recueil de nouvelles par une jeune suédoise, totalement autodidacte. Elle remporte un concours de nouvelles devant 900 autres personnes en 2012 et ce recueil de neuf textes est publié en 2015 en Suède. Rien d’autre depuis.
La voici qui partage un univers qui est plein de soleil, de beauté, de drôlerie et pourtant, pourtant que ces textes sont parfois noirs…Tous narrés par des enfants, plus ou moins âgés et le plus souvent des filles, ce sont des récits d’enfance à la campagne, dans des lieux sauvages – Balåliden – où règne l’épilobe en grands champs duveteux et roses partagés avec les framboisiers. Dans la nouvelle « Monstres » la petite Sandra vit sa vie en osmose avec les choses vivantes qui l’entourent. C’est mon texte préféré, parce que tout ici respire l’envie de vivre et le refuge précieux que trouve Sandra dans les plantes, les animaux, un imaginaire riche basé sur le quotidien. Ce texte est aussi réjouissant, avec une fin merveilleuse. C’est extrêmement juste, vif, acide aussi, et sans pitié parfois. Ainsi la sœur de Sandra, Anneli, au si mauvais caractère augmenté d’une adolescence acnéique est aussi atteinte d’une difformité, qui peut l’excuser de sa mauvaise humeur, sauf que pas vraiment.
Dans la dernière nouvelle, « Pas d’ici », la dureté domine avec un père assez repoussant, si dur et cette mère finlandaise qui est une seconde épouse, une mère adoptive en quelque sorte pour la jeune fille qui raconte.
« Des machines à tuer, voila ce qu’ils devenaient, ces chiots.
-Et pas des jouets pour les gosses!
Non, pour sûr.
-Faut pas les choyer, les dorloter, les gâter ! ajoutait-il. Les chiens, c’est pas fait pour se cacher sous les couvertures des gosses quand l’ours approche.
C’est vrai, ses chiens à lui ne pouvaient pas être tendres.
Mais quand on était vraiment petits, c’était plus fort que nous, petit, on était bête et on continuait de cacher les chiots sous sa chemise de nuit. Jusqu’à ce qu’on ait appris. Le plus difficile, c’était de se dire, une fois pour toutes, que la pitié n’avait pas sa place. »
Dans ces petits textes, Stina Stoor parle avec pudeur de l’impudeur, elle ne va jamais trop loin dans le dit. C’est un savant mélange de tendre drôlerie d’une infinie poésie et de rudesse pour parler de ce qu’on nomme le monde de l’enfance. Se révèlent à mots à demi couverts des choses violentes, des suggestions qui tétanisent. En tous cas, me tétanisent par leur semblant de banalité – les choses sont données à envisager au lecteur parfois juste en quelques mots, quelques phrases – mais c’est d’une grande violence. Violence contre laquelle les enfants ont des stratégies pour se protéger du pire, psychologiquement, enfin on le croit. Ce choc entre l’amour et l’ignominie plus ou moins feutrée de certaines situations, ce choc, l’imaginaire des fillettes ici le tient à distance, en apparence en tous cas. C’est flagrant dans la nouvelle « Parcours balisé »
« La papa de Fresia tâche d’être pareil qu’en plein jour, mais parfois il n’y arrive pas, tout bonnement. Il redevient quasi un enfant de neuf ans, lui aussi, ou de sept seulement, voire de trois. Et il pose sa tête sur mes genoux, enfonce son nez dans mon nombril. Il se roule en boule, les bras autour des genoux et je lui caresse les cheveux. C’est comme ça que je sais qu’ils sont doux. »
Il est impossible de dire plus sur les trames de ces histoires courtes. J’ai tout aimé dans ces textes. Le propos, l’écriture si vivante, si fine pour dire des choses délicates à énoncer, ce talent à rendre les lumières d’été, les rideaux dans la brise,l’eau glacée des rivières, le poids du brochet, les fleurs et les champs, précieux refuges et pays des merveilles. Le rapport des enfants à la nature si bien dépeint, comme pour les crapauds de Sandra qu’on a envie, comme elle, de prendre dans le creux de nos paumes.
Dans « L’âge des ours », la magie des lieux opère et pour seul extrait, cette exergue:
« C’était l’époque de l’année où tous les enfants se transformaient en ours et vivaient de baies et d’eau fraîche. »
Une bien étrange histoire…
Je pourrais vous en parler des heures, mais ça n’a pas le sel ni l’envoûtement procurés par ce livre. Pour moi, ce recueil est une pépite comme on en lit très peu. Car, hors le sujet, c’est bien la façon d’en parler, la maîtrise incroyable du récit, des dialogues, des voix, et autant le cœur explose de tant de beauté autant il saigne de tout ce qui se cache au creux des phrases. Ce maelstrom porte des rires, des parfums, des lumières qui pour les personnages, les enfants, sont un baume, un rempart, une armure fleurie pour combattre le mal. La nature et l’imaginaire comme refuge.
Ce recueil m’a profondément émue. Il m’est difficile d’en parler parce que s’y trouve quelque chose de très intime, évoquant pour moi en tous cas de nombreux souvenirs, ceux qui reviennent quand je repasse par les lieux de mon enfance, la nostalgie de quelque chose – pas seulement un paradis pourtant – quelque chose de perdu comme la capacité à s’extraire du monde « réel », la capacité à rêver et à se créer une vie cachée des autres. Je vous conseille de lire la postface, qui retrace le parcours de Stina Stoor et la situe dans la littérature suédoise, postface qui explique aussi le formidable travail d’équipe de 23 traducteurs.
Je ne peux que vivement recommander cette lecture. Et la chanson qu’on a en tête dès que viennent Sandra et son père: