« Mauvaises nouvelles du front » – Hugues Pagan – Rivages/Noir

« Mauvaises nouvelles du front

 

La nuit était électrique, brûlante, sèche et sans trêve. À chaque instant, des éclairs de chaleur illuminaient le patio où végétait un mince bosquet d’érables du Japon, qui tâchaient juste de survivre, tant vivre, déjà, excédait leurs forces autant que les miennes. Je somnolais, les pieds sur une chaise, renversé dans mon fauteuil presque à l’horizontale. Sur le bureau, le téléphone rouge somnolait aussi. Des sortes de paix séparées. »

Alors là, totalement, absolument emballée par ce recueil dont les premières lignes ici vous donnent un peu le ton. Même si selon les pages, il y a plus ou moins d’humour – décalé et très noir – de la colère mourante, je veux dire, un sentiment d’abandon, de grande solitude. Et des pages d’une grande beauté mélancolique, comme dans la nouvelle « Ostende ».

« Ostende, quant à lui, se tient en mer. Il n’a rien abdiqué depuis le temps, même si de longue date ses murailles sont tombées. C’est au bout d’une terre plate qu’on a gagnée sur l’eau. On y arrive par l’autoroute, comme en bien d’autres lieux. Une autoroute très plate et dégagée, quand on a laissé Bruges derrière. Alentour, il y a des champs lisses et des bosquets, et de petites maisons de brique avec des roses trémières et des potagers. On roule, puis on est tout de suite arrivé: un parc aux grandes frondaisons, un large rond-point étale et les mâts de navires surgissent plantés pour ainsi dire en plein cœur de la ville. Ce sont comme des échardes de bois plantées en plein vent. Les navires grincent et remuent dans le bassin. On ne peut penser que du bien d’une ville peuplée de mâts et de navires. »

Cette nouvelle se démarque assez dans le ton des autres par sa forte charge tendre entre le flic et sa collègue Calhoune à leur première rencontre, missionnés à Ostende pour récupérer un type qui a été arrêté:

« J’avais pris une voiture, j’avais gaulé deux esclaves au hasard: un mâle et une femelle. Le mâle était un des lieutenants de Clint au Groupe Criminel, un type sans relief avec une tête de forban et de grandes mains d’étrangleur, et qui ressassait tout le temps des idées noires. La femelle était une jeune branleuse forte en gueule qui me prenait pour Dieu. Elle provenait d’une autre Division et n’avait jamais travaillé la Nuit. Elle était considérée comme fiable, mais pas mal branque. Elle portait un flight et des santiags, été comme hiver, peut-être pour cacher qu’elle avait trop de poitrine et encore un cœur de toute petite fille. »

Dans les deux dernières pages « Et pour finir », l’auteur explique comment ce recueil s’est édifié et ce qu’il en pense:

« Alors ces nouvelles, disparates, bancales, plus ou moins drôlatiques, ces personnages entraperçus, ce sont des portes ouvertes un instant sur des solitudes, des murmures de vies, qui sont les leurs et par conséquent un peu les miens, rien que des petits blues sans portée. Des dérapages mal maîtrisés, des souffrances. Des tristesses. Les leurs, les miennes. Peut-être les nôtres. Je n’ai jamais su gérer, j’étais trop occupé à écouter ce qu’ils venaient me raconter au petit matin. »

M’ôtant de la bouche tous les qualificatifs qui me sont venus en tête à cette lecture. Même si bancales est terme de modestie. Les nouvelles ne sont pas bancales, pas plus que « l’ordre » dans lequel elles se succèdent, non, c’est le monde et les gens qu’elles décrivent qui le sont. Il y a le narrateur, commandant de police usé, blasé, sombre comme peu le sont, acide et acerbe, mais surtout fatigué.

« Je vivais dans un petit deux-pièces sur les voies, rue de Bercy, avec Yellow Dog*, mes livres et mes anciens rêves qui n’avaient plus cours, même à mes propres yeux. […]. De fait, mon importance avait décru avec le peu d’intérêt que je me portais à moi-même. Peu à peu, je m’étais habitué à ma propre vacance. »

*Yellow Dog est un chat extrêmement expressif, communicant comme on dit en nos jours « modernes », et intelligent. Et la voiture s’appelle Dizzie Mae, Pontiac 1974…

Autour, Yobe-le-Mou, chef adjoint de la Division, un sale type, infect, odieux, veule et détesté par notre héros fatigué.

 » Il était né des amours disruptives d’un père commissaire divisionnaire et d’une mère magistrate à la cour de cassation. De quelque manière qu’on le prit, c’était un homme sans qualité, ce qui en faisait un être précieux à tous égards. Yobe m’avait déclaré:

-T’es vraiment un sale con. Tu respectes rien. Chuis sûr, même, tu respectes pas le drapeau.

-Tout dépend de l’usage qu’on en fait, Yobe. Si c’est pour massacrer les indigènes sous couvert de civilisation, j’achète pas.

-Pauvre con. Civilisation, mon cul. Les indigènes, c’est fait pour être massacrés. »

Enfin le livre étant court je ne vous présente pas toute la formidable galerie de portraits plus ou moins égarés, cassés, cabossés – plutôt plus que moins – au poste de police et ceux qui sont ramassés après infraction ou autre…comme dans la première nouvelle, décollage immédiat vers une sorte de « délire » majestueux. Majestueux par la langue, sa richesse, ses variations du plus relevé au plus cru, et par l’imagination développée avec un humour féroce ; mais quel régal, cette imagination alliée à cette écriture !

On a donc un personnage fil conducteur, notre narrateur, un environnement, le commissariat et des lieux comme le café de Slimane, le café du soir

« Ma Nuit, c’était chez Slimane, rue de Charenton. Il pleuvait dehors, les pneus des voitures mâchaient l’eau, le vent grondait au déboulé avec de grands sursauts de hargne, comme un trombone bouché au milieu d’un chorus hasardeux et précipité, et Slimane essayait de me vendre une de ses cousines. »

Ou le Maryland, café du matin, où règne Fernand qui dès qu’il arrive sert sa noisette au héros, et lui tend son journal. Superbe passage sur Fernand:

« Fernand allait à la machine me faire une noisette. Il posait Le Parisien à côté de ma tasse, faisait glisser une corbeille de croissants à côté de mon coude. On se regardait une seconde sans mot dire. Fernand me faisait son sourire fourbu, puis il levait les épaules. S’en allait plus loin, passer un coup de torchon sur le comptoir. Rêver des mers du Sud. Du bercement des alizés. Il ne pensait plus aux femmes, Fernand. Pensait plus à personne. Lui, ce qu’il berçait, c’était son crabe. Un crabe de trop de cigarettes et de mal manger. De trop de tristesse aussi. »

Je pourrais vous détailler chaque texte, dire plus encore, mais non. On reste longtemps dans l’atmosphère de ce livre, très noir, assez désespéré. En tous cas d’une grande beauté, plein de merveilles d’écriture, des mots rares qui tout à coup reprennent une vie intense ( comme le « forban ») mêlés à d’autres ( comme la « branleuse »), je sais que vous comprenez ce que je veux dire. Bien au-delà des histoires et des intrigues parfois hautement fantaisistes – un vrai régal – bourrées d’humour noir, forcément , c’est l’écriture qui m’a emportée, et comme le dit l’auteur fait franchir ces  » portes ouvertes un instant sur des solitudes ».

Plus qu’un coup de cœur, c’est un coup de foudre pour cet auteur et ces nouvelles. Le coup de foudre parce que ça m’a atteinte profondément parce que ces textes disent le désabusement, la solitude, l’abandon, le froid du découragement, de l’usure…avec une force incroyable et un immense talent d’écriture, je le répète..

Mon ami de Nyctalopes a bien dit tout ça ICI.

Je ne peux finir sans parler de la bande-son, la musique que notre flic écoute chez lui, et plutôt que causer, il a fallu choisir et c’est Lady Day. 

« Je me tenais bien tranquille, à écouter Billie Holiday en boucle, Billie et quelques autres qui dataient tous du début du siècle dernier. »

 

Et  sans rendre un dernier hommage à Léon ( « de tous mes flics elle avait sans doute été la meilleure « ) :

« C’était peut-être à ça que Léon avait passé toute sa vie, en un sens, avec un acharnement de tous les instants: à se déchirer elle-même, à se dépouiller de toute l’amertume et de la crasse qui lui collaient aux doigts, de chagrin en chagrin, de souffrance en souffrance, de manière à ce qu’elle devînt enfin elle-même, au dernier moment, au dernier moment avant de mourir.

À l’enterrement de Léon, nous n’avions pas été nombreux. Il y avait, je m’en souviens, elle et moi, et les gens des pompes funèbres, trois ou quatre maigres marauds accoutumés à nos mauvaises manières. Il y avait aussi, dans le ciel gris et bas, de grands bancs de nuages que le vent chassait devant lui avec une rage brouillonne, tout pressé qu’il était de balayer le ciel, et nous tous avec, de bien tristes regrets inutiles maintenant qui l’encombraient.

Je n’aimais guère qu’on parlât de Léon. Ma flic se tenait debout, une boîte de bière entre les doigts. Elle regardait dans le vague. Elle ne parlait pas. Elle se rappelait seulement. »

« Dernière journée sur terre » – Eric Puchner -Nouvelles- Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Couvée X

C’était l’été des cigales. Elles vivaient sous terre depuis dix-sept ans, et soudain émergeaient de leurs galeries, grimpaient dans les arbres et sur les poteaux télégraphiques, se libérant de leur corps et déployant leurs ailes. Elles laissaient leur ancien moi accroché aux branches, telle une copie conforme en verre. »

C’est quand on termine ce recueil de nouvelles qu’on comprend l’intérêt de celle-ci en premier, on comprend ces cigales qui stridulent tout l’été à rendre fou tout le monde autour. Et on comprend bien surtout l’image, l’idée de cette mue « après 17 ans « , métaphore évidente de la fin de l’adolescence. Et bon choix donc pour le début du recueil. Une fois encore sont explorés ces rouages mi-biologiques, mi-psychologiques des âges de la vie et leurs effets sur les familles, la famille…Mais je préfère « les » parce que nous savons parfaitement que cette alchimie mystérieuse qu’est censée être la famille n’est pas toujours magique, pas toujours chaleureuse et aimante, que parfois tout ça dysfonctionne à fond et même, ça explose…on le sait hélas tous de près ou de loin. Tenez écoutez comme c’est agaçant – multipliez par un grand nombre de cigales… – )

Eric Puchner décrit avec humour, intelligence, sensibilité et de plusieurs points de vue ces « structures » que sont les familles. J’ai clairement beaucoup aimé la première nouvelle, « Couvée X » franchement drôle , « Être mère » et « Dernière journée sur terre », j’ai adoré « Expression » et « Trojan Whores Hate You Back », les autres moins, même s’il y a de bonnes idées, je les ai trouvées moins abouties et en tous cas elles m’ont moins touchée. Restent les 5 citées ci-dessus. Je vous en présente juste les grandes lignes, je passe sur la première, bruissante, chaude, très chaude, pleine de jeunesse et si caractéristique des questions de l’adolescence. Juste la fin:

« Pendant un jour ou deux, nous avons écouté tout ce que chacun disait. Mon père roucoulait à l’oreille de ma mère au dîner et je croyais entendre ses grivoiseries, tellement j’avais envie que ce soit vrai. « Allez, sortez ! Interdit aux enfants », s’écriait ma mère en gloussant, et nous allions grimper aux arbres ou marcher pieds nus sur la pelouse, avec l’impression de pouvoir rester dehors pour toujours. »

Dans « Être mère », deux sœurs; Margot, mariée et mère de deux enfants, Floyd et Ellory.  Belle selon sa sœur Jess qui elle est seule, suicidaire et envieuse, surnommée fort aimablement Tatie Marteau par tous mais en secret ( secret qui sera dévoilé sans grand ménagement); la jalousie, la demande d’amour, le manque la rongent et c’est elle qui m’a touchée ici dans de très belles pages où son histoire de vie est résumée, d’échecs en chagrins et déconvenues, comportements à risques divers jusqu’au suicide – raté – pour finir sous cachets et chez sa sœur et sa jolie famille.

De retour de la fête d’Halloween, Jess et son premier vrai contact affectueux avec Ellory sa nièce:

« Ellory s’assit sur son lit: »Tu as essayé de te faire du mal? »

Jess acquiesça de la tête.

« Pourquoi? » […]

« Difficile à expliquer. » […]

« Quelque chose ne va pas dans ton cerveau, dit posément Ellory, comme si cette idée venait de l’effleurer.

-Exact.

À la grande surprise de Jess, une larme noircie par le mascara roula sur la joue de sa nièce.

« Est-ce que mon père va guérir?

-Bien sûr » répondit Jess, même si, en vérité, elle n’en avait pas la moindre idée. Elle avait accepté la version des choses données par Margot sans plus y réfléchir. Elle contourna le pied du lit et alla s’asseoir à côté de sa nièce.

« Oui, absolument.

-J’ai tout le temps des idées noires. Peur qu’il meure, par exemple. » Ellory se sécha les yeux avec le dos de la main. « Moi aussi j’ai quelque chose qui ne va pas dans mon cerveau. » »

L’auteur n’est pas ici impitoyable et répartit équitablement, finalement, les coups durs et les chagrins.

Dans « Dernière journée sur terre », un couple disloqué, une mère abandonnée qui boit beaucoup trop et sait marcher sur les mains, et des chiens trop vieux qui reviennent à la vie sur une plage avant d’être piqués. Le fils jeune encore se comporte comme un adulte, il est réfléchi, sensible, assez désemparé mais tente de trouver un remède aux chagrins des uns et des autres, y compris des siens. Il observe sa mère marchant sur les mains devant lui pour la première fois.

« J’eus le sentiment que ce serait la seule fois que je la verrais marcher sur les mains. Après cette journée, l’occasion ne se représenterait pas. Mais là, elle pouvait encore le faire, elle pouvait encore me surprendre par ce talent inutile. Le soleil brillait derrière elle, apparaissait par intermittence entre ses jambes, et quelqu’un nous observant à l’autre extrémité de la plage aurait même pu nous prendre pour deux adolescents. Elle continua sa progression chancelante, au risque de tomber, tandis qu’autour d’elle Shorty et Ranger aboyaient et l’éclaboussaient, agitant leur queue, ignorants de ce qui les attendait. »

Quant à mes deux préférées, d’abord « Expression » parce que c’est une histoire d’amitié, de trahison aussi et de honte enfin. C’est une des plus achevées du recueil, une des plus longues, à la fois drôle et triste dans un juste dosage. Le narrateur est adolescent, au lycée où il excelle en cours d’anglais. Il a de très bonnes notes et sait écrire. Aussi va-t-il être envoyé par ses parents durant les vacances dans un « camp » ayant pour thème les arts et lettres, lieu qui reçoit de jeunes gens doués dans un domaine ou un autre et situé dans le Massachussets au grand désespoir du garçon:

«  »Je ne veux pas être un artiste », protestai-je. J’associais les artistes à cette catégorie d’adolescents que ma mère trouvait « intéressants ». De plus, j’avais une petite amie, la première de ma vie, avec laquelle je faisais des progrès, lents mais prometteurs, sur le trampoline de son jardin. L’été s’étendait désormais devant moi comme un paysage de souffrance érotique.

« Les écrivains se nourrissent de leurs expériences », répondit mon père. Il avait passé une licence de littérature française et sortait parfois ce genre de choses. « Ça enrichit leur imaginaire. »

Ma sœur pouffa de rire, la bouche pleine de corn-flakes.

Elle était jalouse, car elle-même n’avait aucun talent particulier. « Il n’a que quinze ans, bon sang !

-Rimbaud a écrit son premier poème immortel au même âge, répliqua mon père.

-Moi je préfère être immortel à la maison », dis-je.

Mon père poussa un soupir.[…]

Ainsi me retrouvai-je au Massachussets, dans un camp de vacances pour jeunes artistes. En fin de compte, ce n’était pas du tout un camp de vacances, mais un collège universitaire au milieu de nulle part qui, l’été, se transformait en un lieu où se débarrasser de ses gosses. Mon copain de classe s’appelait Chet Turnblad. »

Chet lui, joue du trombone comme un dieu. Au début, ce garçon étrange va intriguer notre écrivain en germe, puis va se créer un lien fort entre les deux garçons, de ceux qui se nouent à ces âges, à la vie à la mort et qui n’endurent aucune trahison, grande ou petite. Avec humour et tendresse, l’auteur décrit ici très très justement ces amitiés d’ados, avec les rires tonitruants, un peu trop, qui cachent les larmes, et si la vie de notre narrateur est plutôt tranquille, faite d’amour et d’attention, celle de Chet est autre. Le soir, au coucher dans le camp de vacances:

« Chaque soir ça recommençait: un petit son discret qu’on pouvait prendre pour autre chose, jusqu’à ce qu’émerge une voix entrecoupée de reniflements et de sanglots incoercibles. Je n’abordais jamais le sujet avec lui. »

Et notre adolescent va entreprendre l’écriture d’un roman sur Chet, ce qu’il imagine de sa vie, ce qu’il va en apprendre. Entre autres que Chet a une sœur jumelle sur laquelle l’écrivain va fantasmer. Et ainsi, Jason Blake ( c’est son nom ) sera une sorte d’ogre qui va dévorer, digérer, transformer la vie de Chet et sa famille avec, pour en faire une œuvre à sa façon, s’emparant des drames de son ami pour nourrir sa fiction.

Chet est un merveilleux personnage, vraiment –  sa sœur aussi –  je dirais un peu, excusez-moi, cerné par les cons. On va mettre ça sur le compte du manque de maturité, sur le compte des hormones en ébullition qui faussent certaines perceptions, je ne sais pas, en tous cas, Jason sort bien peu glorieux de ce moment de sa vie, plein de honte. Mais cette histoire est très très touchante, bien que développée sur un ton comique ou plutôt ironique parfois. C’est un peu ce mélange qui régit nos vies adolescentes, passer du rire aux larmes, cacher sa peine derrière de bonnes grosses blagues…

« Alors, qu’as-tu appris à ton atelier d’écriture? » demanda mon père, et je récitai une série de consignes. Montrer, ne pas raconter. Écrire sur ce que l’on connaît. Rester patient – il faut des années pour terminer certaines nouvelles, et elles ne sont jamais comme on voudrait. » 

Quant à la seconde qui m’a bien emballée, c’est cette aventure improbable vécue par un vieux groupe punk dans un état assez pitoyable, j’ai beaucoup ri et pourtant c’est triste…oui, je sais, c’est en fait pathétique, et le ton de l’auteur est plein de dérision et s’attaque aux rêves, aux illusions perdues sans pleurnicher. Mieux vaut en rire pourrait être sa devise en particulier sur cette histoire. Moi j’en ai ri. 

Tout commence sur l’autoroute I-5 qui descend vers Los Angeles, un vieux van conduit par Alistair qui a une bursite dans une épaule et fait de l’apnée du sommeil, Glenn son ami d’enfance et Vlad assis sur un coussin anti-hémorroïdes et ami de Stew, un python apprivoisé ( ce qui fait que le van transporte aussi quelques rats ). Le groupe Trojan Whores Hate You Back renaît de ses cendres grâce à une réimpression de leur album éponyme et s’en va donner un concert, un talk show dans une galerie marchande retransmis sur le net. « Notre seule chance »de faire le buzz » affirme Glenn toujours flanqué de sa Bible. Je ne vous raconte pas bien sûr, mais ici règne la nostalgie, être et avoir été qu’on aimerait rendre compatibles mais ne le sont pas, accepter le temps qui passe, les illusions perdues, régler quelques vieux comptes…alors on boit, on fume, on fait encore des expériences, n’empêche que la nuit le respirateur aide à rester en vie…

« Le soleil, qui perçait faiblement à travers le brouillard, réchauffa le visage d’Alistair. Il avait été atterré la dernière fois qu’il avait vu Stew manger un rat, mais là, assis avec Vladimir à le regarder faire, il éprouvait un étrange soulagement. On n’attendait rien de lui – pas même qu’il apprécie. Stew déglutit peu à peu la queue du rat, comme s’il mangeait sa propre langue. Il ne semblait pas conscient d’avoir un public. Vladimir proposa son inhalateur à Alistair et eut l’air surpris qu’il accepte. On aurait dit une bouffée de soleil. Le serpent laissa retomber sa tête et ne bougea plus pendant un long moment. Alistair, en proie à un remords soudain, se demanda si le spectacle était terminé, mais bien sûr il ne s’agissait pas d’un spectacle. C’était sa vie. »

Si tout ne m’a pas vraiment emballée dans ce recueil reste que l’écriture est bonne – y compris sur les textes dont je ne parle pas, qui m’ont laissée « au bord » plus par le sujet ou la façon de le traiter, comme « Des monstres magnifiques » – mais reste pour l’auteur un sens de l’humour, de la dérision et beaucoup de tendresse et d’indulgence pour ses personnages qui rendent cette lecture agréable et facile. J’aime beaucoup les nouvelles, mais si je devais mettre en avant dans cette collection d’autres recueils, je reparlerais sans hésiter du superbe livre de Robin McArthur « Le cœur sauvage » puis du formidable « Le paradis des animaux » de David James Poissant ou encore « Courir au clair de lune avec un chien volé » du jeune Callan Wink, que je trouve plus homogènes et dont les lieux et sujets globalement m’ont plus touchée.

De retour dans leur quartier d’origine, Alistair et Glenn cherchent leur disquaire qui a laissé place à une fromagerie. Chez Twig ils avaient découvert alors des groupes  comme Sonic Youth

 

« Kentucky straight » – Chris Offutt – Gallmeister/Totem, traduit par Anatole Pons

                                                  En exergue :

« Voici le miroir

Où s’éteint la douleur

Voici le pays

Que nul ne visite. »

Mark Strand , »Another place »

« La sciure.

Personne  sur ce flanc de colline n’a fini le lycée. Par ici, on juge un homme sur ce qu’il fait, pas sur ce qu’il a dans la tête. Moi, je chasse pas, je pêche pas, je travaille pas. Les voisins disent que je réfléchis trop. Ils disent que je suis comme mon père, et maman a peur que peut-être ils aient raison. »

Gros plaisir de lecture avec ce court recueil de nouvelles, dont ces premiers mots disent déjà bien l’atmosphère de ce coin du Kentucky, qui en fait n’existe pas ( j’ai vérifié ), peut-être pour en rendre l’isolement avec encore plus de force et c’est une réussite.

Dans la première nouvelle, « La sciure », un jeune garçon nous parle de lui, de ses parents et de son frère, d’un chiot à la vie brève, et de ce qu’il sait et connaît:

« Je me baladais dans les collines en pensant à ce que je connaissais sur la forêt. Je sais dire le nom d’un oiseau à son nid et d’un arbre à son écorce. Je sais qu’une odeur de concombre signifie qu’une vipère cuivrée n’est pas loin. Que les mûres les plus sucrées sont près du sol et que le robinier fournit les meilleurs piquets de clôture. Ça m’a fait drôle d’avoir dû passer un test pour apprendre que je vivais en dessous du seuil de pauvreté. Je crois que c’est de savoir ça qui a déboussolé papa pour de bon. Quand il est mort, maman a brûlé ses cartes, mais j’ai gardé celle du Kentucky. Là où on vit, c’est pas dessus. »

Il va s’inscrire pour passer son certificat de fin d’études (diplôme du lycée) qui peut lui permettre d’obtenir un emploi. On se dit le voici tiré d’affaires:

« En passant le certificat, pour la première fois de ma vie je m’entêtais pour faire quelque chose, plutôt que pour ne rien faire. »

mais la chute de l’histoire est inattendue, ce qui en fait toute la qualité.

C’est en cela que ce recueil est si bon: rien ne va dans le sens de « la morale », du bon goût ni de la bienséance, rien ne va comme on pourrait le souhaiter. Il y a là de la violence, de la misère, le travail comme un bagne et de la magie aussi comme dans  « Ceux qui restent », encore un jeune garçon, Vaughn et son grand-père, Lije.

Il y a là la magie de la nature, son côté inquiétant bien sûr – car ici on n’est pas dans le romantisme béat, on en est même très très loin !  – qui est son côté fort, plus fort que nous autres humains.

« Un énorme cerf émergea des buissons, seize cors majestueux se dressant sur sa tête effilée. Il n’en avait jamais vu de taille pareille. Les chasseurs les tuaient avant qu’ils atteignent cet âge. La bête se tenait calme et immobile, observant Vaughn. Son regard sombre avait la profondeur de l’éternité.

-Grand-père, murmura Vaughn.

Le vent soulevait les feuilles autour du cerf qui battait en retraite. Vaughn dévala la pente jusqu’à Lije, qui se tenait devant les chênes géants. Le raffut du cerf résonnait au milieu des arbres.

-Je l’ai vu, dit Vaughn. J’ai vu le cerf.

-Non, répondit Lije. C’est lui qui s’est montré. »

Dans « Blue LickRiver », encore un bout de jeune vie, un gamin, son frère, son père fichu en prison,sa mère en allée, et Granny, la grand-mère gentiment surnommée « j’t’emmerde salope » ( ! ) . Et puis une dame de l’aide sociale, qui détecte le gamin précoce:

« La dame qui parlait bizarre m’a donné un test de dix pages du genre à vous rendre aveugle, où il fallait cocher des petits cercles pas plus gros qu’un œil de bébé poisson-chat. Quand j’ai terminé, elle a dit que j’étais précoce. puis elle m’a appelé son pauvre chéri et je me suis mis en rogne, rapport à papa qui m’a appris à jamais laisser quelqu’un dire qu’on était des pauvres. »

Scènes de chantier, scènes de billard, de tables de cartes, cultures illicites, scènes de chasse à l’ours, avec des pumas, des orages dantesques, la foudre et la pluie, un témoignage de solitude et de fatigue de la vie sur un magnétophone , « Dernier quartier »: :

« La pire chose que j’aie jamais faite a été de survivre à mon épouse. Les femmes ont la vie dure ici. J’dis pas que les hommes se la coulent douce, j’ai un frère bûcheron qui s’est pris un arbre sur la tête, c’est juste que les femmes ont même pas les petits moments de détente des hommes. Aujourd’hui, il ne me reste pas grand-chose à faire qu’attendre l’hiver, puis le printemps. le temps s’amasse comme les broussailles. On brûle à l’automne et tout ce qu’on retient, c’est la lueur des braises. Je vois des tas de cendres partout où je pose les yeux. »

Un point commun: la misère sous toutes ses formes, l’alcoolisme, l’illettrisme, la bêtise, la méchanceté aussi. Comme vous me connaissez bien, vous comprendrez que les nouvelles avec les gosses m’ont touchée, d’autant qu’on y trouve une sorte de destin tout  tracé, une inéluctabilité terriblement dramatique. 

Voici un très beau recueil, cruel et pourtant parfois tendre, impitoyable avec l’humanité et finalement assez désespéré à mon sens.

En jouant au billard, on écoute ça :

« Dans la grande violence de la joie » – Chanelle Benz – Seuil /Nouvelles, traduit par Bernard Hoepffner

« Mon frère était le premier homme à venir me chercher. Le premier homme que j’ai vu à poil, gorgé d’alcool, devant un bordel du Territoire du Nouveau-Mexique. La première personne que je connaisse qui m’ait fait une promesse et l’ait tenue. Il n’y a rien à pardonner. Car dans la grande violence de la joie, n’y a-t-il pas souvent un désir de jurer son dévouement? Mais ensuite ? Quand est-ce jamais accompli à la lettre ? Lorsqu’ils viendront pour notre sang, nous ne finirons pas là, mais poursuivrons dans une fièvre d’un autre monde. »

Je crois que vous savez mon goût pour les nouvelles et celui de la découverte de jeunes plumes. J’aime être surprise et bousculée, être intriguée et laissée pantoise par un jeune talent. C’est peu dire que cette jeune femme, Chanelle Benz, a rempli sa part du contrat ! Je suis à chaque fois éblouie par la diversité des talents qui nous arrivent encore, si heureuse que de jeunes gens écrivent, et écrivent aussi bien, avec autant de fougue et de personnalité.

Dans la première, le frère à sa petite sœur:

Le Raive…

Raivé que j’été avec toi, Lav,

pré de ton halène si cher. 

Jamais connu persone come toi

et je te voudrais plus prè.

Aucun Ange sur terre ou au Ciel,

n’est l’égal de ton Ceur,

ni Mort ni distence ne peuvent nous séparer.

Si quelqun te dit

qu’il t’aime éternèlement,

personne, tu peu leur dire

t’Aime come Moi.

A Dieu! Ma seur et amie,

Aussi ma Belle des Bell,

Tout à toi j’Espère,

Jackson Bell »

Je sors donc un peu dans un état second de ce recueil de 10 nouvelles dans lesquelles l’auteure écrit comme une contorsionniste avec à chaque récit un temps, un lieu, et  une gamme de registres de langage impressionnante, ce qui nous donne des nouvelles aussi différentes dans le style que la première, épatante, « À l’ouest du connu » et la dernière absolument formidable « Puissions- nous estre un seul trouppel ou O Saeculum Corruptissimum ». On va ainsi aller de l’Ouest au temps des saloons et des règlements de compte au colt, jusqu’à l’Angleterre du XVIème siècle et cette dernière nouvelle écrite dans une langue qui m’a intriguée. J’ai donc envoyé un message à mon interlocutrice chez Seuil pour demander en quel anglais – ancien, de quelle époque – avait été écrit ce texte et quel avait été le choix du traducteur français pour être fidèle au style d’origine. Je la remercie vivement pour sa réponse rapide que voici :

« Concernant votre question, voici la réponse de son éditeur :

Ce n’est pas exactement de l’anglais « élizabéthain » (c’est plutôt Shakespeare). Benz utilise plutôt un anglais encore plus ancien, ce qu’on appelle le « middle english », en usage en gros du 11e au 16e siècle. Bref, un anglais médiéval. MAIS ce n’est pas non plus exactement ça, car Benz s’amuse surtout à pasticher cette langue, sans vraiment en respecter les codes linguistiques et grammaticaux exacts. En gros, c’est plus ou moins un mélange de moyen anglais, d’anglais shakespearien… de l’invention pure et simple! »

De même, dans la traduction, Hoepffner s’est amusé à créer de toutes pièces un français médiéval absolument imaginaire, dans lequel on retrouve de vagues échos de Montaigne etc. – mais encore une fois, en VO comme en VF, cette langue est une pure création, d’auteur et de traducteur! »

Je sors de ces textes  quelque peu abasourdie ou en langage du moment … à moins que j’aie du retard, c’est possible: scotchée ! 

Alors il y a un fil, des sujets récurrents traités sous différents angles : la filiation, la violence  – familiale souvent – , la vengeance et la trahison, l’enfance et la parentalité. Il est beaucoup question du manque d’amour, je trouve. La nouvelle qui m’a le plus touchée est « James III « 

« Hier j’étais à la maison, mon armoire contre la porte, Pétrarque sur mes genoux, et Maman en bas dans Où Que T’ Étais Salope ? ( avec Karl dans la premier rôle ). J’écoutais, essayant de deviner si le fracas était celui de corps ou de meubles, et en même temps je lisais le Canzoniere. 

Je suis allé sur le palier. Pourquoi? Parce que mon petit frère pleurait et que je ne voulais pas que Karl monte. Alors même qu’on était en novembre à Bala Cynwyd, je transpirais dans la chaleur sans soleil de la maison en me demandant si je devais ou non appeler la police. Dans sa chambre, Jacquon était dans son berceau, sur son dos duveteux et rouge, il reniflait, mâchonnait le coin d’un livre flexible en plastique.

Je suis entré. « Ça gaze, petit homme? » »

suivie de près par « Spectres paisibles » et pour exemple ces quelques mots bouleversants

« Tous ces minuits ardents quand nous attendions Maman, nous racontions des histoires, chantions, dansions , hurlions – n’importe quoi pour remplir la maison. Mais nous ne parlions jamais des hommes, ne mentionnions jamais leur nom ni ne nous demandions où ils étaient. Toute ma vie, je n’ai aimé qu’elle et Robert, aussi n’ai-je jamais compris comment on pouvait laisser entrer en soi quelqu’un qu’on n’aimait pas. « 

et « Accidentel ». On est là dans une marge de paumés, perturbés, dérangés, avec ou sans alcool, avec ou sans stupéfiants, enfants ou adultes qui n’ont pas eu leur dose d’amour; père, mère, fratrie, tout est ici bancal et très violent, très triste et inéluctable. C’est l’abandon qui ressort le plus souvent ( comme dans « Renaissance », je crois la plus classique, même si la façon d’amener le cœur du sujet reste étrange ). James m’a fait pleurer car Channelle Benz sait instiller au lecteur le même venin de colère que celui qu’elle met dans les veines de ses personnages mêlé au chagrin. Ces trois nouvelles sont mes préférées.

Dans « Spectres paisibles », émouvantes et difficiles retrouvailles d’un frère et sa sœur, narration à deux voix sous forme d’aveux écrits, mais il y a une étrangeté annoncée dans le préambule de ces lettres alternatives de Robert et Izabel, sa jumelle. Et dans « Accidentel », à nouveau frère et sœur qui se retrouvent, Lucinda et Hank .

Fin de la nouvelle :

« Le matin, la plage est déserte à l’exception de deux joggeurs. Hank et moi, nous nous déshabillons et courons nus sur le sable blanc et chaud jusqu’aux vagues qui se brisent. Nous sommes heureux, nous avons peur, et nous ne sommes pas sauvés. »

Phyllis Wheatley, poétesse américaine ( 1753 – 1784 ) Première poétesse afro-américaine publiée.

Dans « L’étrange récit des caractéristiques remarquables de la vie d’Orrinda Thomas », on assiste impuissant et en colère au destin de cette poétesse esclave noire qui en rencontrant un homme bon se croit libre et découvre qu’elle ne l’est pas et ne l’a jamais été. J’ai été déstabilisée par « La fille du diplomate « , une histoire en kaléidoscope, perturbante

« Natalia était à la limite du camp, couchée près d’une vieille femme à la bouche pleine de mouches. Un homme parlait debout devant elle dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Il était vêtu d’un treillis et tendait son fusil à un autre homme, puis il transporta le corps de Natalia vers le plateau du pick- up. Couchée sur le métal brûlant, elle fixa des yeux un ciel placide. Elle sut alors qu’elle était morte. »

et très impressionnée par le style d’ « Adela », l’histoire de cette belle dame vieillissante et d’une bande d’enfants (adolescents peut-être on ne sait pas trop ) vraiment malins, cultivés et farceurs qui vont lui ramener l’amoureux de sa jeunesse, bedonnant et un peu veule. ( Le fond de l’histoire apparaît peu à peu )

« Nous la cajolâmes: Adela, n’accepteriez-vous pas de nous dire le nom de votre amour perdu? Ne nous faites-vous pas confiance, Adela? C’est qu’il n’y a rien de nous que vous ne sachiez ! Rien que nous n’ayons confessé à genoux devant vous ! Vous savez que nous avons emprunté le fusil de Père et que nous avons tiré avec; que nous avons cassé le vase de Mère et l’avons enterré, que nous avons observé notre gouvernante et le précepteur dans les hautes herbes poussant d’étranges grognements et divers gémissements jusqu’à ce que leurs braillements culminent en une cascade de cris plaintifs toujours plus forts.

Allons, silence ! Ne vous avais-je pas dit de ne pas en parler?  Très bien. Son nom est Percival Rutherford, dit-elle en bâillant avant de nous demander de fermer les rideaux. »

« Deuil » surprend par son déroulement, inattendu comme sa fin. Et la dernière nouvelle, donc, est tout simplement bluffante par son écriture. Chanelle Benz se met si bien en totale immersion dans des peaux, des pensées et des destins divers qu’on ne peut qu’être impressionné.

« Et là sur mes genous il mourut. […]Peut-estre ce garson n’est-il pas pour le monde des hommes et je sçay bien que je ne suis pas digne de le guider. pourtant doux Seigneur, ne le prenez point. Je ne peux Vous promettre que je peux convoquer de nouveau la foy pure de ma jeunesse-pardonnez-moy au moins cela- mais laissez-moy trouver une voie prez de Vous.

Accordez-moy un cœur propre. Renouvellez le bon esprit en moy. Ne me rejectez pas de votre presence, et n’escartez pas de moy vostre saint Esprit. Ô Dieu, dans le plus corrompu des siècles, entendez ma priere. »

Tout comme m’a beaucoup impressionnée la traduction de Bernard Hoepffner, auquel je veux aussi rendre hommage par cet article paru à sa mort , parmi tant d’autres. Et je crois qu’un tel traducteur pour ces nouvelles ce n’est pas anodin, et gage à n’en pas douter d’un talent extrêmement prometteur pour l’œuvre de Chanelle Benz. Une nouvelle voix se fait ici entendre, un grand talent et une forte personnalité, une imagination débordante et maîtrisée. Bravo, un coup de maître !

« Debout sur la caisse, c’était l’heure juste avant le soleil, quand rien encore n’indiquait à quelle distance je me trouvais d’un nouveau matin. J’attendais que l’attente cesse, que les ténèbres de la plaine sur mon visage m’amènent à la poussière. »

( « Dans la grande violence de la joie » )

Deux livres chez Actes Sud : un court roman et un tout petit recueil de nouvelles.

« Après et avant Dieu » – Octavio Escobar Giraldo, traduit par Anne Proenza

« -Mme Carmelita pleure! s’exclama Bibiana de sa voix d’ange blessé en soutenant les jambes de ma mère.

Je cessai un court instant de soulever le corps; puis fléchissant les genoux, je repris mon élan vers le lit matrimonial. »

Un drôle de petit roman venu de Colombie, un livre qui l’air de rien grince assez fort sur la société de ce pays et qui en 188 pages se moque et démolit quelques tabous – qui d’ailleurs ne s’appliquent pas qu’à la Colombie-. C’est si court qu’il est difficile d’écrire quelque chose sans donner le cœur de l’histoire, aussi je me contenterai de peu : Manizales, petite ville provinciale et extrêmement pieuse, chacun ici joue le jeu des bonnes manières, de la respectabilité et de la piété.

 » Je suis moche mais je m’arrange »

La narratrice, jeune femme au physique ingrat qui a ruiné sa famille de bien vilaine manière s’enfuit avec Bibiana, la domestique indigène.

« Bibiana se leva, vêtue du slip blanc à fleurs jaunes, avec un petit nœud derrière, avec lequel elle avait dormi; j’appris ensuite que c’était un Victoria’s Secret et qu’elle l’avait commandé à une cousine qui rapportait des marchandises en contrebande du Panamá pour me faire une surprise. »

Le sel de ce livre repose dans la dichotomie de la narratrice, entre péchés mortels et foi absolue dans sa rédemption. Dans sa fuite, elle devra faire face à ce dilemme permanent, dévergondée par une Bibiana tentatrice, jusqu’à ce que la famille et « l’ordre » la rattrapent, l’oncle Anibal et le bel Eduardo Correa. Fin surprenante, on peut aussi lire ce livre comme un roman policier, mais pour moi c’est plus une belle tirade contre l’hypocrisie et la corruption, toutes les corruptions. Et sous une langue policée et très sage, cet Octavio est extrêmement corrosif. J’ai bien aimé cette lecture.

Eduardo écoute Deep Purple

« Sensations fortes »  – Nancy Huston

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu quoi que ce soit de Nancy Huston. J’ai abandonné « Danse noire » – peut-être le lirai-je un jour – mais cette femme que j’ai eu l’occasion d’écouter lors d’une rencontre organisée avec un libraire il y a quelques années, pour son roman « Infrarouge », m’a enthousiasmée avec ses plus anciens romans, en particulier « Dolce agonia »,  « Ligne de faille » et de nombreux autres. J’avais aussi beaucoup aimé son essai « Nord perdu » suivi de « Douze France ».

J’y reviens donc avec ce très joli petit objet dans une collection que je ne connaissais pas encore chez Actes Sud, Essences, un recueil de très brèves nouvelles, neuf au total en 88 pages. J’en connaissais une éditée chez Belfond dans un recueil en collaboration avec Leïla Sebbar, « Dix-sept écrivains racontent. Une enfance d’ailleurs. » paru en 1993. 

Cette nouvelle-ci est sans doute la plus « concrète »  et autobiographique ( comme trois autres il me semble) :

« Il était difficile, dans la famille Huston, de quitter Edmonton en 1960. Nous fûmes deux couples à faire l’impossible pour le quitter: mon père et sa toute nouvelle épouse; mon frère aîné et moi. Eux rêvaient d’un voyage de noces et nous d’une fugue définitive, mais le destin nous refusa, aux une et aux autres, ces humbles joies. »

Les autres pour la plupart sont extrêmement oniriques, liées au rêve ou au cauchemar et le titre, « Sensations fortes » résume très bien ces courtes expériences de la vie, intenses, souvent ici douloureuses, perturbantes. Ce dernier vocable accompagne pour moi cette lecture, tant Nancy Huston sait créer le malaise, même si l’ironie adoucit parfois tout ça. En tous cas si je devais retenir dans ces pages un texte ce serait « Les places numérotées », terriblement d’actualité, terrifiant dans la crudité de son propos, d’une grande violence, et voici comme j’aime cette auteure: jamais dans le lieu commun, mais toujours beaucoup plus fine et précise, plus indépendante d’esprit que la moyenne, hors des clous quoi qu’il puisse lui en coûter. Et puis « Carpentras » aussi…Huston est une écrivaine bien à part, dérangeante, parfois inabordable – selon les moments de la vie que l’on traverse, on la lira ou pas – , complexe, déroutante, et jamais très consensuelle. Et une écriture sublime, quand l’apaisement semble venir et que la poésie vient se poser sur l’horreur

« Au bout d’un moment, la lune pâlit, des gouttes de rosée se forment sur les roses dans leurs pots fracassés, et els cigales reprennent leur scie invariable. Le soleil, sans état d’âme, toujours égalitaire, se lève et brille sur le gâchis. Du point de vue du soleil, rien n’a changé à Carpentras. Peu à peu, la rosée s’évapore. Un merle émet un riff de jazz génétique. C’est le printemps, le joli mois de mai. « 

Terrible recueil au bout du compte qui a réveillé en moi l’envie de relire Nancy Huston.