Depuis qu’il est sorti en librairie, tout ou presque a été dit ou écrit sur ce nouvel opus de Ron Rash : un magnifique roman, un auteur au mieux de sa plume. Tout ce qui fait de lui un grand écrivain est là, présent : finesse de trait dans le dessin des personnages, profondeur des nuances dans la peinture des paysages et de l’âme humaine, sensibilité pudique, intelligence des propos…et toujours une poésie délicate.
J’ai aimé plus que tout autre le personnage de Laurel, la prétendue sorcière parce qu’elle est marquée d’une tache violette à l’épaule, et pour cela mise à l’écart.
« Mais mourir, même si c’était dès aujourd’hui, ce n’était pas le pire. Être seule dans le vallon, comme l’hiver précédent, voilà ce qui serait le pire. Morte et encore de ce monde, c’était pire que morte et sous terre. Morte et sous terre vous donnait au moins l’espérance du paradis. »
L’histoire se déroule à l’approche de le fin de la Grande Guerre. Hank, le frère de Laurel, est rentré il y a peu, un bras en moins, et l’arrivée dans sa ferme d’un homme muet, mais qui joue à merveille de sa flûte en argent et n’a pas peur du travail, va lui être une aide inespérée. C’est Laurel qui l’a trouvé et secouru dans les bois où il gisait en piteux état.
Pour moi, ce livre est avant tout une histoire d’amour entre deux êtres rejetés; sur fond de réflexion sur le goût de la guerre qui gangrène le monde, et sur la stupidité des hommes face à la différence, l’auteur décrit avec mesure ce temps qui va rapprocher forcément Laurel et Walter. J’ai aussi beaucoup aimé les gestes quotidiens de Laurel , l’obscurité du vallon, et les perroquets que voit Laurel un beau jour, espèce prétendue disparue et de toute beauté, que son père achèvera à coups de fusil…Les oiseaux pleins de couleurs sont ici métaphoriques car :
» Une terre d’ombre et rien d’autre, lui avait dit sa mère, qui soutenait qu’il n’y avait pas d’endroit plus lugubre dans toute la chaîne des Blue Ridge. Un lieu maudit, aussi, pensait la plupart des habitants du comté, maudit bien avant que le père de Laurel n’achète ces terres. Les Cherokee avaient évité ce vallon, et dans la première famille blanche à s’y être installée tout le monde était mort de la varicelle. »
Il est donc dans l’ordre du lieu que ces oiseaux colorés y meurent.
« Et puis un jour, en plein midi, les quelques minutes où juste assez de lumière filtrait, permettant aux perroquets d’apercevoir le verger et ses fruits volés, la volée vira et revint, assez bas pour que Laurel entende pousser des « oui oui oui » tandis qu’ils se regroupaient au-dessus du verger et commençaient à descendre en tourbillonnant. Un par un les oiseaux habillèrent les branches de vert, d’orange et de jaune. […] On aurait dit que leurs corps s’étaient soudés et avaient emporté tout le vallon vers le ciel, en plein soleil.[…]Le fusil tremblotait entre les bras maigres de son père. Quand le coup était parti, la volée s’était épanouie dans les airs.[…] Quand Laurel s’était ruée dans le verger et avait supplié son père de ne plus tirer, sa mère l’avait attrapée par le bras en disant qu’il le fallait bien. »
Inexorablement, dans un suspense désespérant, on pressent la fin tragique, on voudrait bien l’empêcher, mais les dés sont jetés sur le sombre vallon. Comme dans « Serena » – livre que j’ai vraiment trouvé extraordinaire – Ron Rash nous amène à ses fins avec une rare habileté, nous tient en haleine parce qu’on voudrait y croire, à ce bel amour, à des jours meilleurs pour Laurel…Quel talent, vraiment !
Alors si ce n’est déjà fait, lisez ce très beau livre, mais aussi les autres. Ron Rash est vraiment un des meilleurs de sa génération ( à mon avis ! ) , par son écriture, par les thèmes qu’il aborde et dont il parle tellement bien, un auteur intelligent et subtil que j’aime et qui une fois de plus non seulement ne m’a pas déçue, mais m’a enthousiasmée.


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Assez affligeant, même si on se dit qu’il y a une explication, n’est-ce pas, comme à tout ! Cela n’enlève rien à la qualité de l’écrivain et à celle de ses livres, mais on le regarde tout à coup avec suspicion, et il me semble que le débat le plus intéressant que ça soulève est celui de ce qui se lit sur les sites marchands.