« Stella et l’Amérique » – Joseph INCARDONA – Finitude -Pocket

 » ANNNONCIATION

Il faut savoir que Stella n’était pas exactement belle, ni très futée non plus. Mais elle était sincère. Et loyale. Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une sainte.

Pas très futée ni exactement belle, mais désirable, ça oui. C’était dans son attitude, sa posture, sa façon de bouger les hanches et de vous regarder. Quand Stella vous regardait, vous étiez le seul homme sur terre, vous comptiez pour quelque chose. Peu importe qui vous étiez et de quelle façon: Stella jetait sur vous ses yeux d’ambre, ses yeux candides, et vous étiez vivant.

Elle vous regardait.

-Vous.

-Votre cœur, votre sang.

Vivant.

Alors, bien sûr, Stella ne pouvait que devenir ce qu’elle portait en elle: la quantification du désir.

Et dans une vie, quand on y pense, ça peut suffire pour devenir une putain. »

Voici pour vous mettre dans le ton de ce petit roman absolument régénérant, savoureux, d’une drôlerie qui ne laisse pas de côté une grande humanité, un regard sur les êtres humains extrêmement pointu, affuté comme un scalpel, mais aussi une douceur infinie et un humour qui m’a bien réjouie. Sachez donc que Stella fait des miracles avec son corps. Constat est dressé que les estropiés de toutes sortes qui sortent de son van en ressortent guéris de leurs maux, qu’ils soient atteints de maladies de peau, aveugles, paralytiques,…ils ressortent guéris. Et finissent par faire le lien entre Stella et leur guérison, et c’est là que commencent les déboires de cette adorable jeune femme. Vont s’en mêler évidemment les membres de l’Eglise en premier lieu, un duo de truands tueurs à gage pas piqués des hannetons, et les « autorités » officielles du pays, les plus dépravées, les plus malhonnêtes.

Une seule ici est pure – mais oui ! – , blanche comme neige, sans méchanceté, c’est Stella, cette jeune femme simple et naturelle qui a pour amie la vieille gitane Santa, et le père Brown, le pauvre, confronté à quelque chose qui le dépasse totalement. Ce sont les trois plus beaux personnages de ce livre court, mais dense, intense, drôle et tragique à la fois. Comment ne pas s’attacher à Stella, cette jeune femme qui dans son van au bord d’une route américaine, fait des passes avec une bonté de cœur et une douceur désarmantes. Comme j’aime Stella !…et je ne suis pas la seule. Les hommes qui la fréquentent , dans le van, l’aiment beaucoup aussi, à leur façon. Et donc, il est question de miracles, et forcément l’Eglise, perplexe, s’empare du sujet:

« Effectivement, nous avons un sérieux problème, déclare Simon ΙΙ en écartant les miettes de son giron d’une main nerveuse et boudinée.

-Quel est le profil de cette catin? » demande Carter.

Le secrétaire ose à peine lever les yeux de sa feuille:

« Née sous X, dix-neuf ans, blonde. A fréquenté uniquement l’école primaire, donc sans instruction. Vit et travaille dans un camping-car, une vraie « marcheuse », dans le sens où elle est itinérante.

-Ce qui signifie pas de famille, et sans doute peu d’amis. Un ancrage fluide, c’est bon, ça.

-C’est-à-dire? demande Gordini.

-Une sainte devenue martyre, voilà ce qu’il nous faut, insiste Carter. Le martyre permettrait d’effacer et de transcender le passé de cette jeune fille, quels que soient son métier et sa condition. […] 

Je n’ai rien entendu, cardinal Carter. Néanmoins, vous avez carte blanche. Une sainte devenue martyre, en voilà une excellente idée. Nous façonnerons un passé à cette fille. Carter, veillez à ce que ce soit spectaculaire, atroce et viral. Je veux voir la moitié de la planète suivre la fin de Stella Thibodeaux sur son smartphone. »

Comme j’ai aimé ce roman plein d’humour – et quel humour ! – mais pas seulement. On ne peut laisser de côté l’observation d’une population américaine déclassée, ou stupide, ou violente, un mélange parfois explosif. On ne peut laisser de côté non plus la grinçante vision de l’Eglise, même si un des plus sympathiques personnages est le père Brown, qui sera soutien et ami de Stella jusqu’au bout. Il me semblerait crétin de trop vous raconter ce que dit ce roman de 211 pages. C’est à la fois triste, tendre, brutal, c’est toujours un regard acéré sur les différents personnages que ce soient des ratés gangsters ( ou vice versa ), de pauvres types pleins de bière et de chagrin  – et d’ennui aussi -. On pourrait penser qu’on est chez Tarantino, mais personnellement je ne trouve pas. Il se passe beaucoup de choses dans cette histoire, je n’en dévoile rien, mais c’est réellement prenant, attachant, tragi-comique. Selon moi, tragique surtout pour Stella. Il n’y a pas tout à fait la brutalité parfois gratuite du réalisateur, mais il y a la brutalité « de base » de la société, de l’Église et de l’État , des nantis contre les plus faibles, des hommes contre les femmes:

« Le type continuait de hurler. Il essaya à son tour de sortir de l’habitacle, se cogna le front contre l’encadrement de la portière. Il manqua le marchepied, s’étala sur le goudron fissuré par la chaleur.

« Sale pute! Où t’es?! Je vais te tuer! »

Mais il n’avait plus son couteau dans les mains, il ne possédait plus rien que sa terreur et les abysses peuplant sa nuit noire. Il tomba à genoux, se mit à pleurer et l’implora de faire quelque chose.

Stella s’avança vers lui, hésitante, puis n’hésita plus. Elle s’approcha à le toucher, passa une main douce sur ses paupières, une caresse. Le jeune Christ releva son visage et redevint lui-même, voyant à nouveau Stella qui se tenait debout sous l’éclairage blafard d’un réverbère: ses longues jambes dépassant d’un short en jean, ses pieds nus dans les tongs, ses seins libres sous le débardeur.

Il se leva, titubant, terrorisé. Marcha à reculons: « Vous… Tu es une sorcière, une sorcière… »

Le type se mit à courir et disparut à l’angle du bâtiment Walmart. »

Joseph Incardona glisse entre les lignes ses propres réflexions sur ce qu’il est en train d’écrire, il regarde ses personnages, qui sont creusés et qui prennent chair sous cette plume, et il commente; c’est tellement bien fait qu’on le voit, à sa table de travail, songeur, observateur. J’ai adoré ce point de vue de l’auteur écrivant. Et puis les passages où Stella écrit, un carnet dans lequel elle parle de chacun des hommes qui ont fréquenté son van et sa physionomie guérisseuse. Et c’est terriblement beau, triste et touchant:

« Elle ignorait la motivation profonde de cet exercice, mais c’était venu assez vite, dès ses débuts en fait. Une sorte de témoignage pour elle-même et pour ces corps qui se superposaient les uns aux autres, destinés à l’oubli. Amas de chairs s’en retournant dans l’anonymat de la multitude. Parfois , il restait le souvenir d’une violence ou d’une abjection ou d’un geste de tendresse. D’amour aussi. Mais chaque fois, ce qui restait vraiment, ce qui restait toujours, c’était la tristesse, l’échec et la solitude. Car deux corps qui se rencontrent, ce n’était jamais rien, jamais anodin. Quoi qu’on en pense et qu’on en dise. »

Rien de mieux que quelques extraits pas trop longs, mais vraiment, VRAIMENT, si vous voulez passer un formidable moment de lecture, lisez Joseph Incardona, entrez dans son univers, dans son écriture formidable, au style épatant. Moi, franchement j’ai adoré. J’ai acheté ce livre à l’auteur, souriant et vraiment sympathique, à la Foire du Livre de Brive la Gaillarde. Un excellent moment de lecture, je n’en ai pas fini avec Joseph Incardona, je lirai tout. Le prochain qui m’attend sur ma liseuse: « Derrière les panneaux il y a des hommes ». La fin est belle, comme tout ce livre.

« Le garçon, un rouquin avec des taches de rousseur sur le nez, portait une salopette usée. Il dit qu’il s’appelait Larry, venait d’avoir 16 ans  et son permis. Lorsqu’il redémarra, il lâcha le volant et dut s’aider de la main gauche pour passer la vitesse.

« Ma main est paralysée, dit-il, gêné. Je suis né comme ça. »

Stella le regarda. Dans ses poches, à part quelques dollars, elle n’avait même plus son calepin.

« On va arranger ça, Larry. Il n’y  a rien qu’on ne puisse arranger. »

Magnifique, tendre, drôle, juste, profondément humain.

« La falaise » – Marie Delabos, éditions Perle rares, collection Perle Blanche

« Dix, en ligne droite jusqu’à la mer, pas d’obstacles, seulement la falaise et le ciel, l’herbe humide sous mes pieds nus; un picotement léger sur les écorchures d’une écharde oubliée, d’une griffe du chat, d’un caillou dans la chaussure que j’ai laissée derrière moi, à côté de l’autre sur la marche de granit du seuil. »

Comment parler sans le trahir de ce court premier roman, bouleversant à plusieurs titres. Découvrir avec émotion une nouvelle autrice qui dès sa première fois écrit un texte aussi beau, aussi déchirant sans tomber dans une dramaturgie lourde ou excessive. Bien au contraire, ce texte est comme une caresse qui vise à apaiser un chagrin immense, qui veut réparer une blessure impossible à fermer. Plus que de discourir, je vais ici mettre quelques phrases choisies, pour donner à ressentir cette écriture si délicate et si percutante à la fois. Mais quand même dire ce qui a fait mon admiration pour ce si beau petit livre.

« Je vois Simon qui joue avec son cerf-volant, toujours trop près du bord; parce que c’est plus drôle, parce que ça fait un peu peur et que lorsque le vent est fort, on a l’impression que l’on pourrait s’envoler d’un coup, rompre l’équilibre, effacer la gravité, devenir léger, se laisser porter par les courants, comme les goélands lorsqu’ils planent au dessus du champ infini couvert de pâquerettes et de pissenlits, petits flocons fragiles dissipés par la brise. »

Ecrire la perte. Ecrire la perte d’un enfant. Il faut toute la délicatesse de Marie Delabos pour le faire aussi bien, sans céder au « pathos » abusif. Tout est ici juste, dans les jeux de l’enfant, dans la douleur de la mère, dans son état de sidération et dans ses souvenirs de moments doux, tendres et joyeux avec Simon. Ces évocations sont parmi les plus belles pages.

« Quand il sera grand, Simon sera gardien de phare, pour écouter le chant des sirènes. Il allumera la lumière pour guider les bateaux, pour qu’il ne fasse jamais noir.

Je n’ai jamais entendu les sirènes, je n’ai pas vu le gyrophare. »

Il y a la beauté du décor, la maison sur la falaise au dessus de l’océan et un cerf volant rouge, celui de Simon, ce petit garçon qui illumine la vie de sa mère. Le récit est en lien tout au long des pages avec le jeu de tarot, en un décompte avec le jeu divinatoire, ses illustrations colorées et leur interprétation, des instants forts entre mère et fils. Et toute une symbolique.

« Neuf, l’ermite, pour Simon c’est un chevalier qui fait semblant d’être vieux et faible pour tromper l’ennemi. Le vieillard avance à reculons, une main appuyée sur sa canne, en s’éclairant d’une lanterne. Ce n’est pas lui qu’il éclaire mais le chemin parcouru. »

La mère avance pas à pas, fumant beaucoup, même dans son bain, pour nous conter une page de sa vie, celle avec Simon, puis une autre, celle sans Simon. Et c’est déchirant.

Je ne veux et ne peux en dire plus, parce que j’en suis encore très émue et ce sont 107 pages d’une grande intensité poétique et émotionnelle. Je vous invite à découvrir cette plume si belle, si personnelle; ce n’est pas facile de se démarquer dans les vagues incessantes de livres et d’auteurs, autrices nouvellement arrivé-e-s dans le monde de l’édition. Marie Delabos y parvient haut la main, j’en suis encore très bouleversée.

 » Dis maman, tu restes là? Je peux m’endormir, tu ne vas pas t’en aller? »

Non mon amour, ne t’inquiète pas, quand tu te réveilleras demain matin, je serai là. Je serai toujours là. »

Ce livre  est dans la sélection été 2025 de l’Académie Goncourt, et découvrir une si belle plume est un beau moment pour la lectrice que je suis.

À découvrir absolument.

« Le puits » – Ivàn Repila , traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud -éditions 10/18

« Impossible de sortir on dirait, dit-il. Puis il ajoute: Mais on sortira.

Au nord, entourée de grands lacs comme des océans, la forêt s’étend jusqu’au pied d’une chaîne de montagnes. Au milieu de la forêt, il y a un puits. Le puits fait environ sept mètres de profondeur et ses parois irrégulières forment une muraille de terre humide et de racines, son embouchure est étroite et sa base plus large, comme une pyramide vide et émoussée. De veines lointaines en galeries affluentes de la rivière, une eau sombre s’écoule au fond du lit, le tapissant d’un dépôt terreux et d’une boue piquée de bulles qui, en éclatant, restituent à l’atmosphère son parfum d’eucalyptus. Peut-être à cause du mouvement des plaques tectoniques, ou de la continuelle brise tourbillonnante, les petites racines s’agitent, se retournent et paradent en une danse lente et angoissante qui évoque les entrailles des forêts dirigeant lentement le monde. »

Ce post sera court, pour un texte court (121 pages ), mais qui génère une véritable angoisse à sa lecture. ou plutôt de la stupeur et une forme de sidération . On ne comprend pas bien d’abord ce puits en pleine forêt, puis on y voit deux enfants, deux jeunes garçons, frères, le Petit et le Grand. Ils sont au fond de ce puits, se nourrissant de terre, de larves, de morceaux de racines et leur mission est de veiller sur un baluchon de nourriture destiné à leur mère. Qui viendra, ou pas, le chercher.

« Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. »

On est alors tétanisé et on se demande ce ou qui les a mis là, seuls, dans ce trou humide et terreux. Ce court roman, resserré au fond du puits, parle de violence, de vengeance mais d’amour aussi.

« Certaines nuits, le Grand ne peut pas dormir : soit parce qu’il fait des cauchemars infestés de douloureux souvenirs, soit à cause de ses vives angoisses, exacerbées par les bruits de la forêt et l’air dense de l’obscurité.

Après cinq semaines dans le puits, l’insomnie n’est plus qu’une routine comme les autres dans leur ridicule petit périmètre vital.

Tous les hommes, se dit-il, perdent le sommeil lorsque leur monde est obstrué. Voilà pourquoi les révolutions des peuples meurtris et les pires fléaux ont lieu la nuit. »

Il m’est difficile, la gorge serrée, de parler d’un texte aussi rare pour son style et son sujet, d’un livre aussi cruel, métaphorique et qui en même temps par son écriture, nous plonge avec précision auprès des enfants au fond de ce trou immonde, froid, sale, glacé, si précisément décrit qu’on s’y voit, dans l’obscurité, face à ces deux corps de gosses qui survivent. 

Bien sûr la métaphore est puissante, mais surtout, cette écriture est si précise, si inspirée, si charnelle, qu’on a le souffle coupé par la violence du sujet mais par sa beauté aussi. 

« C’est de penser que, toi, tu puisses mourir qui rend mon monde si petit. »

Je ne vais pas m’entêter à en dire plus, juste quelques phrases. Il faut être prêt à tout pour lire cette histoire, c’est à dire être prêt à entrer dans un univers inquiétant, avec ces deux frères, le Petit et le Grand, entre les racines, mangeant des larves et de la terre, et attendant le moment de voir le jour et de retrouver la mère. Et là je n’en dis pas plus.

« Ces parois sont des membranes entre lesquelles nous flottons et nous nous retournons dans l’attente de notre tardive mise au monde. Ce puits est un utérus. Nous allons bientôt naître, toi et moi. Nos cris sont la douleur du monde qui accouche. »

Indescriptible, génial, bouleversant. Un livre comme je n’en ai jamais lu, fable cruelle et cri d’amour, un vrai choc.

« – Quand on sera là-haut, on fera une fête.
– Une fête?
– Oui.
– Avec des ballons, des lumières et des gâteaux?
– Non. Avec des pierres, des torches et des potences. »

« Lapiaz » – Maryse VUILLERMET – Rouergue Noir

« Le moment est venu de raconter. Sinon, l’histoire se perd et, c’est pas bon. Certains disent qu’il faut laisser les secrets enfouis, mais on peut penser différemment, ne pas tout cacher au fond des grottes, des ravins, parce que, de toute façon, un jour, ça ressort.

Même longtemps après.

C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche, et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface. »

Nous voici dans le Jura, année 1977, dans la ferme de la famille Satin, des paysans qui travaillent dans un environnement de montagne difficile, mais c’est le leur. Bernard le fils et Arlette son épouse chasseuse de vipères, vivent aussi dans cette ferme, c’est ici que s’est construite leur vie avec leur petit garçon Paul, sous la houlette des parents, des gens simples, bienveillants et durs à la tache, comme l’exige ce lieu rude. Car le relief comme le climat sont difficiles, mais ça leur convient, la question d’ailleurs ne se pose même pas, c’est d’ici qu’ils sont, c’est ici qu’ils travaillent et vivent. Isabelle, elle, est la compagne de Tony, ce couple est arrivé là et tente de se faire accepter, ça se passe d’ailleurs assez bien avec le père Satin. Quant à Isabelle, fragile, elle est poussée dans les retranchements de sa confiance et de sa peur:

« – Et j’y pense, vous voulez peut-être faire un tour dans ma cabine, il fait bien chaud là-dedans et je vous ramènerai après!

Il plaisantait en plus, comme il avait dû s’amuser à la voir se débattre dans se phares! Comme ils sont énervants, ils aiment ça ici, contempler les bêtes prises au piège, les garennes s’enfuir dans les phares des voitures, les sangliers se jeter contre des barrières et les défoncer dans leur rage d’échapper aux chiens et de survivre. Ils aiment tester, faire peur, toujours dans la limite  entre la plaisanterie et la mise à l’épreuve, et s’arrêter, juste à temps. Elle souriait, incapable de répondre, comme si elle comprenait et appréciait la plaisanterie, elle reprenait son souffle, furieuse, gênée, humiliée, mais elle était passée, sauvée, elle a pressé le pas, elle a dû finir par crier, non, merci, au revoir, et elle a filé, le cœur battant encore longtemps. »

La narration est essentiellement assurée ici par le patriarche, un homme sensé, plutôt doux et loin d’avoir l’esprit fermé, en tous cas, c’est ainsi que je l’ai perçu. Preuve en est l’accueil plutôt bienveillant – et curieux bien qu’un rien sceptique – qu’il va faire à Tony et Isabelle, un couple marginal qui envisage une société et une vie différentes de celles des villes. C’est le père Satin qui le premier va nouer un lien avec Tony, grâce aux ruches de ce dernier, qui intriguent beaucoup le vieil homme et ça se passera plutôt bien. Ainsi, une sorte d’amitié va les lier un temps, Tony initiant le paysan à l’apiculture. Et on sent ici de vrais liens se nouer, grâce à la curiosité du père Satin, et la gentillesse de Tony. On se dit que là, les esprits s’ouvrent. 

« Je suis monté souvent cet été -là, j’avais pas grand- chose à faire, je voulais pas être sur le dos de mon fils Bernard qui, petit à petit, me remplaçait mais supportait pas mes conseils, alors, j’allais voir Tony.

J’avais encore les jambes pour monter, mais sans me presser, et pis, j’aime pas ces lapiaz, c’est traître, je pense aux veaux qui sont tombés, j’imagine, au fond, le squelette d’un beau renard, ou d’un chevreuil et je me rappelle les vieilles histoires, qu’on y jetait aussi les bébés qu’on voulait pas. »

C’est sans compter avec la fragilité d’Isabelle, qui finalement ne s’adapte pas très bien à la rudesse du pays, elle dont la balafre du visage intrigue. Isabelle, le maillon faible de l’installation du couple. Quant à Tony, il s’adapte plutôt bien et s’entend bien avec le vieux Satin. 

En attendant, la triste Isabelle va marcher seule sur le bord des falaises, déprimée, quand arrive Bernard qui la voyant ainsi va la réconforter; il est touché par sa fragilité, sa balafre au visage et il va arriver ce que vous supposez avec justesse, Bernard va avoir une relation charnelle avec elle – je suis extrêmement correcte dans mon choix de vocabulaire, pour ne choquer personne -là, sur la falaise. 

Bref, vous l’aurez compris, tout par en vrille et le calme du hameau et de la famille Satin vont s’effriter. Ce livre aurait beaucoup moins d’intérêt sans le trouble que va semer l’arrivée du second fils Satin, Daniel. Une blessure dans la famille; Daniel sort de prison et revient chez ses parents, qui l’accueillent malgré tout, on ne sait pas trop ce qui l’a poussé en tôle, mais au fond, ça n’a que peu d’intérêt pour la narration. Ce qu’on comprend plutôt assez vite, c’est que Daniel est un pilier de bar, et qu’il boit comme un trou. La prison n’a nullement changé ça. S’en suit une série d’événements qui vont affliger le père Satin, comme Bernard qui va s’enticher de Séverine, laissant Arlette  sur le carreau, Arlette qui va faire de son mieux avec son petit Paul. Daniel, Bernard et Séverine vont bien jouer tous les trois, et assistant à tout ça, désemparés, les parents Satin. Le père, au départ de Tony et Isabelle:

« Je savais pas quoi dire pour le retenir sans trop poser de questions, et pour lui expliquer aussi qu’on avait été contents, un moment, de les connaître, de leur apprendre un peu notre façon de vivre et comment eux aussi, ils nous avaient apporté de la nouveauté, du sang frais. J’aurais voulu dire que je les aimais bien, que je regrettais la bagarre avec Bernard, leur départ, mais chez nous, on sait pas bien exprimer les sentiments. J’aurais voulu lui payer un coup à la maison aussi, ça se fait, mais j’osais pas, à cause de Bernard. Et pis, c’est vrai qu’à la fin, ça s’est gâché avec lui, j’avais un peu perdu confiance, alors tout ce que j’ai trouvé à dire, ça a été:

-On a bien rigolé, hein?

Il a eu l’air surpris, il m’a regardé avec son drôle d’air, il m’a serré la main, bien fort, il m’a tourné le dos et s’est mis à marcher le long de la route, assez vite, sans se retourner. J’ai suivi longtemps des yeux le point rouge de son sac, je l’ai vu disparaître au virage, toujours le même, celui qui marque le départ du chemin de la Louvière. J’avais beaucoup de peine.

Tout était allé si vite, c’était comme un rêve. »

Le père est pour moi le plus beau personnage, cet homme qui fait de son mieux, ni buté ni borné, cet homme va aller de déception en désarroi, et il est celui que je préfère dans cette histoire qui finit de façon si glauque et triste. C’est bien un drame qu’écrit Maryse Vuillermet, je verrai bien cette histoire adaptée au cinéma…

Je ne peux pas vous laisser sans les dernières phrases, d’une infinie cruauté:

« Oui, la vie est cruelle, mais ça, je l’ai toujours su, pas qu’avec moi, avec tous, bêtes et gens. Mais pas plus qu’un chasseur qui descend un sanglier et qui sait que la bête blessée fait des kilomètres pour perdre tout son sang et mourir seule, pas plus que le vieux Maurice qui a attaché son chien derrière le tracteur pour le punir et l’a traîné devant ses gamins jusqu’à ce qu’il soit écorché vif sur le goudron de la route, pas plus que celui qui a fait naître simplet, le fils Berthet, le Serge, qui va travailler à l’usine comme une machine toute sa vie et mourir sans avoir connu la femme, et pas plus que mon fils Daniel, le malheureux, qui a peut-être commis le pire et va errer toute sa vie, loin de nous. »

Terrible.

 » Les arbres ici parlent aussi l’arabe » – titre allemand : « In der Fremde sprechen die bäume arabisch » – Usama Al Shahmani, traduit par Lionel Felchlin, éditions La Veilleuse

« L’arbre de l’amour

Le mot « randonner », je l’ai entendu pour la première fois en 2002. C’était en mai, peu après mon premier anniversaire en Suisse, quand j’ai fait la connaissance de Mme Wunderlin, la tante de Bilal, mon colocataire au foyer pour requérants d’asile. Elle passait rendre visite à son neveu, un jeune Irakien arrivé en Suisse en 2001 -six mois avant moi. Cette femme, la cinquantaine, ressemblait aux Suissesses, elle était svelte, maquillée discrètement, vêtue simplement, elle savait donner une importance et un charme particuliers aux choses qu’elle appréciait. Mais quand elle évoquait ses vagues souvenirs et son enfance perdue à Bagdad et El-Qurnah, une petite ville du sud de l’Irak, la tristesse cachée dans ses yeux noirs trahissait ses profondes racines irakiennes. »

Je n’ai pas pu raccourcir cette introduction qui déjà à elle seule dit le sujet, présente le cadre, et puis immerge dans une écriture magnifique ( traduction de même) qui m’a portée de page en page par sa douceur, sa finesse, dans la mélancolie du narrateur, qui jamais ne sombre dans la noirceur. Le camp de réfugié:

« Quelque temps plus tard, j’ai repensé à cette marche sans but. J’étais déprimé, la place manquait, le reste aussi d’ailleurs. Chaque résident du foyer bloquait le passage, tout le monde s’en plaignait. Mais j’avais bien le droit d’aller marcher, je me suis dit.

Je n’étais pas équipé pour une balade en forêt. Je n’avais qu’une paire de chaussures « de loisirs ». Je n’ai appris ce terme que plus tard. En ce temps-là, je ne savais pas que chaque paire de chaussures appartient à une catégorie, en Suisse. »

Quel magnifique texte. Usama a fui l’Irak pour trouver refuge en Suisse où il entame une procédure d’asile. Puis il apprend que son frère Ali, resté à Bagdad, a disparu. Le jeune homme rempli de chagrin, de peur, d’inquiétude, va trouver un refuge en marchant en forêt, et ce sont les arbres avec lesquels il va se familiariser – comme à la marche -, ce sont ces arbres, ces chemins, la nature et ses possibilités d’évasion qui vont l’amener au bout de sa quête de « guérison ». Car Usama, bien que son épouse l’ait accompagné, reste sur l’image de son frère Ali disparu, et de sa mère emplie de chagrin et Usama est empli d’inquiétude.

Usama parle de sa grand-mère:

« C’était sa manière d’être. Elle ne justifiait jamais rien. Même quand elle parlait d’elle-même ou de ses sentiments, elle s’en sortait avec peu de mots. Elle était analphabète, fille d’un paysan originaire d’un village proche des vestiges de Babylone. Au début du XXe siècle, l’école qu’elle aurait pu fréquenter n’existait pas encore, elle tirait sa sagesse de sa grand-mère et de son père. Elle me racontait de merveilleuses histoires de déserts et de héros qu’elle avait le don de rendre vivants. Ma grand-mère a représenté pour moi la première source de savoir. »

Ce sera grâce a ses marches en forêts, grâce aux arbres, aux chemins de campagne qu’il trouvera un certain apaisement. Quitter son pays natal, fuir la guerre en laissant une part de soi et de sa famille, aborder le monde occidental, la Suisse, y demander l’asile  – une pièce de théâtre qu’il a écrite l’a obligé à fuir l’Irak – , tous ces événements font de lui un être fragilisé, souvent triste, même s’il combat l’abattement.

« J’étais dans une forêt entre Amriswil et Romanshorn. Je ne sais plus exactement comment le lieu s’appelait. La plupart des arbres étaient nus, le soleil brillait à travers les branches et faisait des feuilles mortes une mer étincelante. Le son de mes pas m’apaisait et la distance entre ma peur et moi augmentait à mesure que je m’approchais de l’arbre.

Chaque jour la forêt m’enseignait quelque chose de nouveau. »

Ce seront réellement ses marches en forêt et les arbres qui lui apporteront une forme d’apaisement, moins de sentiment de solitude. Les arbres, comme le dit le titre parlent aussi l’arabe, ils parlent au cœur et aux émotions, ils sont là, plantés et penchés sur Usama sur les chemins.

Quel livre touchant…Un récit autobiographique douloureux et tendre à la fois, une histoire que je trouve vraiment représentative de ce que peut être l’exil – enfin je le pense -, la douleur à apaiser vaille que vaille, et le choix de résister, écrire encore, et marcher, et recevoir en soi la force calme des forêts, des arbres, des amis silencieux et bienveillants, les recevoir comme des âmes sœurs. Je sors de cette lecture emplie de sensations, celles que je connais déjà des bienfaits de la marche et de la marche en forêt en particulier. Usama, lui, a besoin de résilience, mot galvaudé mais qui ici a son sens le plus fort, et ce seront ces arbres et les sentiers qu’il va parcourir qui vont l’aider, en l’éveillant je crois à une autre manière de considérer le monde, et la vie. À propos de la langue et de son usage:

« Je préfère m’exprimer en arabe lorsque j’écris sur la patrie. Bien que mon quotidien se déroule principalement en allemand et que l’arabe soit quelque peu passé au second plan, cette situation a l’avantage d’avoir créé une certaine distance avec ce sujet, comme à travers un voile délicat.

Mais quand je n’ai pas entendu un mot de dialecte du sud de l’Irak pendant des semaines, je vais en forêt déclamer des mots, je les prononce comme mes parents et mes grands-parents. Je savoure ce rythme lent qu’on a là-bas. « 

Je ne dis rien de ce qui concerne ses échanges avec sa famille, au téléphone quand c’est possible, et cette quête d’Ali qui fend le cœur. Souvenirs, mélancolie et marche en forêt, l’écriture de Usama Al Shamani est d’une infinie poésie et ce livre m’a profondément émue et touchée. Je vous invite vraiment à lire ce texte tellement beau, fort, intelligent. Un bijou.

Il est clair que ce bref article ne dit pas tout, mais je préfère m’en tenir à ce que j’ai ressenti.

Un gros coup de cœur rempli d’émotion.