« La sentence » – Louise Erdrich, Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Sarah Gurcel ( américain )

« DEDANS DEHORS

De la Terre à la Terre

La Sentence | Éditions Albin MichelQuand j’étais en prison, j’ai reçu un dictionnaire. Accompagné d’un petit mot: Voici le livre que j’emporterais sur une île déserte. Des livres, mon ancienne professeure m’en ferait parvenir d’autres, mais elle savait que celui-là s’avérerait d’un recours inépuisable. C’est le terme « sentence » que j’y ai cherché en premier. J’avais reçu la mienne, une impossible condamnation à soixante ans d’emprisonnement, de la bouche d’un juge qui croyait en l’au-delà. Alors ce mot, avec son « c » en forme de bâillement, ses petits « e » hostiles, ses sifflantes insupportables et son doublon de « n », ce mot minable et monotone fait de lettres sournoisement assassines autour d’un « t » bien solitaire, ce mot occupait mes pensées chaque instant de chaque jour. Il est évident que, sans l’arrivée du dictionnaire, ce mot léger dont le poids m’écrasait aurait eu raison de moi, ou de ce qu’il en restait après l’étrangeté de ce que j’avais fait. »

J’aime Louise Erdrich. même si certains livres ont été moins réussis – et je n’ai pas encore tout lu d’elle – , cette femme m’est comme une sœur. Elle a su m’émouvoir, m’amuser, me captiver, et ce roman ne manque pas de faire tout ça. En tous cas sur la lectrice que je suis, et cette lecture m’a réjouie au plus haut point. En la lisant, je me sens moins seule. Elle est une compagne avec son écriture, son humour, son ironie, sa tendresse, et puis ce grain de folie qui la caractérise. Tookie, sortie de prison, retour à la vie « normale »:

bookstore-6540547_640« Je vis désormais comme quelqu’un d’ordinaire. Ordinaires, mes horaires de travail et le mari que je retrouve ensuite. Ordinaire aussi ma petite maison, mais son grand jardin mal entretenu, lui, est extraordinaire et magnifique. Je vis comme quelqu’un qui ne craint plus sa dose journalière de temps. Je vis ce qu’on ne saurait appeler une vie normale que lorsqu’on s’est toujours attendu à cette existence. Pour ça il faut y avoir droit. Travail. Amour. Ventre plein. Une chambre à l’abri d’un grand pin. Du sexe et du vin. Sachant ce que je sais  de l’histoire de ma tribu, et me rappelant ce qu’il est supportable de me rappeler de ma propre histoire, je ne peux que qualifier ma vie actuelle de paradisiaque. »

Je pense ne pas me tromper en disant qu’elle est ( Louise Erdrich) en partie le personnage principal de cet épatant roman. Car Tookie – c’est son prénom -, est embauchée à sa sortie de prison dans une librairie à Minneapolis, ( Louise Erdrich est libraire à Minnéapolis, « Birchbark Books and Native Arts » et j’espère qu’elle n’a pas fait de prison ! ). Tookie a donc fait de la prison  et celui qui l’a arrêtée est devenu son époux, Pollux. Je ne vous dis pas pourquoi Tookie vit cette phase difficile, vous verrez bien, c’est assez rocambolesque, mais comme l’annonce le début du roman ci-dessus, un dictionnaire va suffire à changer sa vie. Mais ce qui va aussi la changer, c’est le retour de Hetta, sa fille, avec un bébé, un petit garçon, Jarvis.

baby-499976_640« Jarvis a ouvert un minuscule œil noir réfractaire. Il m’a fixée avec intensité, sans le moindre sourire, mais sans pleurer non plus. Quelle personnalité posée, ai-je pensé. Il m’étudiait. J’en ai été perturbée, mais j’étais aussi intriguée de tenir dans mes bras une intelligence aussi finement ciselée. Peut-être avait-il effectivement l’amère dignité d’un Jarvis. Laissez-moi le dire sans aucune réserve: il était exquis. Il avait…quoi? Trois semaines? Il ne s’était pas étoffé. Ses traits semblaient dessinés avec un feutre à pointe micron 003. Il y avait tant de délicatesse dans la courbe précise de sa lèvre supérieure, dans le piqué de ses sourcils! »

Quel plaisir j’ai pris à cette lecture ! J’ai retrouvé tout ce que j’aime chez cette femme si douée. Beaucoup de la fantaisie du roman – génial – qui me l’a fait découvrir, « Derniers rapports sur les miracles à Little No Horse », et un sujet propice à l’imagination jusqu’au délire: la vie d’une librairie hantée par le fantôme d’une ancienne cliente. Librairie tenue seulement par des femmes amérindiennes. Le fond et le temps du roman sont les périodes funestes du covid et des confinements, puis la mort de George Floyd, violence de la police,  manifestations, sidération… Et  Tookie se souvient, extrait assez long mais pas amputable d’un seul mot:

640px-Justice_for_George_Floyd_-sayhisname_(49953916877)« En retournant vers la voiture, j’ai repensé aux mots qu’une enfant élevée dans l’amour était capable de dire à une mère aimée au-delà des mots. Je veux pas qu’on te tire dessus. La petite fille aimait Philandro Castile, comme l’aimaient les enfants de l’école où il travaillait, et elle aimait sa mère. Philandro Castile venait d’être assassiné sous ses yeux et c’était sa mère, et non l’assassin, qu’on avait menottée et qu’on emmenait à l’arrière d’une voiture de police. J’ai pensé à Zachary Bearheels, peut-être schizophrène, tasé plusieurs fois et traîné par sa queue -de- cheval. J’ai vu le visage de Jamar Clark. Et… oh non, il me revenait? Le portrait de ce gros nounours de Jason Pero, quatorze ans, un Ojibwé de la réserve de Bad River qui avait appelé la police en donnant sa propre description alors qu’il était en pleine crise psychique. Le shérif adjoint Brock Mrdjenovich l’avait abattu. Paul Castaway…Indien après Indien, Noir après Noir, basané après basané, et d’autres gens, des Blancs, des hommes, des femmes, tués parce qu’ils couraient et qu’ils avaient la peau foncée, parce que le feu arrière de leur voiture était cassé, ou juste pour avoir cogné un pare-brise par erreur. Une rue traversée en dehors des clous. Une boîte de cigarillos. J’ai pensé à Charles Lone Eagle et Jon Boney jetés dans le coffre d’un véhicule de police et largués aux urgences de Minneapolis par les agents Schumer et Lardy, lesquels se sont fait à peine taper sur les doigts.  On entend rarement parler des meurtres de personnes autochtones par des policiers, bien que les chiffres soient aussi élevés que pour les personnes noires, parce que bien souvent ça se passe sur des réserves reculées et que les policiers ne portent pas de caméra. Aussi terrible que soit la vérité, j’étais donc reconnaissante envers les témoins qui, eux, en avaient. »

Ainsi se mêlent une époque et un lieu qui constituent comme un autre monde dans le roman, la librairie, l’univers de la littérature, et un fait d’une violence inouïe qui jeta des foules dans les rues.

640px-George_Floyd_mural_Mauerpark_Berlin_2020-05-30_03Ce qui fait la force de cette histoire, c’est le ton qui n’oublie ni l’ironie, ni la blague, ni la tendresse. La vie quotidienne de la librairie donne lieu à des scènes très drôles, avec le bruissement des vêtements de Flora  fantôme, avec l’arrivée de la fille de Tookie et son bébé – craquage de Tookie sur le petit – les conflits mère/fille décris avec un humour décapant. Et la relation amoureuse pas toujours simple – et souvent cocasse – de Tookie et Pollux. La maladie entre dans le bal et même dans ces moments tragiques, l’écriture de Louise Erdrich parvient à glisser un sourire, alors on sait que ça ne finira pas trop mal. Et c’est du bonheur qu’on ressent, de l’amitié pour ces personnages, si proches de nous.

On sent ici chez Louise Erdrich une sorte de défoulement après un long, trop long temps de restrictions, de retenue, de bridage. Si un livre de cette femme que j’adore n’est pas résumable, c’est bien celui-ci ( quoi que, en y réfléchissant, pas mal d’autres aussi…) Comme le temps dont elle parle, cette histoire « part en vrille », Tookie « part en vrille » ( j’aime cette expression, très adaptée ici). Et c’est un très très grand plaisir d’entrer dans cette espèce de folie – comme le fantôme de Flora – qui soudain est pleine de bruits, de voix, de colère et de rire, de chagrin et d’espoir. Surtout pleine d’amour, car il est beaucoup question d’amour, et ça fait un bien fou. Et puis pleine de livres et de littérature. Une bibliographie fantastique clôt le livre, titrée: « Liste totalement partiale des livres préférés de Tookie »

bebe-1891954_640« Jarvis s’est réveillé et nous nous sommes regardés dans la lumière calme. Bientôt il ferait ses premiers pas – la marche est un exploit de chute maîtrisée, comme la vie, je suppose -, mais pour le moment c’était encore un bébé. Omaa akiing. Il a soupiré d’ennui, un ennui exquis. Ses paupières tremblotaient en se fermant. Il a souri à quelque secret intérieur. Petit voyageur joufflu de mon cœur. Tu es venu au monde à un tournant. Ensemble, nous avons traversé tant bien que mal une année qui a souvent ressemblé au début de la fin. Une lente tornade. Je veux oublier cette année et en même temps j’ai peur de ne pas m’en souvenir. Je veux que ce nouveau présent soit celui où nous préservons notre pace, ta place, sur cette terre.

Qui dit fantômes dit élégies et épitaphes, mais aussi signes et prodiges. Que va-t-il se passer maintenant? J’ai besoin de savoir, alors je me débrouille pour tirer le dictionnaire jusqu’à moi. J’ai besoin d’un mot, d’une phrase.

La porte est ouverte. Fonce »

J’ai adoré lire cette histoire. Je n’argumente pas plus que ça, mais j’ai passé un  moment fort et prenant dans cette histoire, avec ces femmes un peu dingues. Merci Louise !!!

« Celui qui veille » – Louise Erdrich, Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Sarah Gurcel

9782226455994-jSeptembre 1953

L’usine de pierres d’horlogerie de Turtle Mountain

Thomas Wazhashk saisit la bouteille thermos calée sous son bras et la posa sur le bureau en acier, à côté de sa mallette éraflée. Sa veste de travail atterrit sur la chaise, et sa gamelle sur le rebord glacé de la fenêtre. Lorsqu’il retira sa casquette matelassée, une pomme sauvage tomba du rabat cache-oreille. Un cadeau de Fee, sa fille. Il plaça le fruit sur le bureau pour le contempler, avant d’insérer sa fiche dans la pointeuse. Minuit. Il prit alors le trousseau de clés et la lampe-torche fournie par l’entreprise, puis fit le tour du rez-de-chaussée.

C’est dans cet endroit silencieux, toujours silencieux, que de nombreuses femmes de Turtle Mountain passaient leurs journées penchées sous la lumière crue des lampes de travail. »

Mais quel bonheur de lecture! Retrouver Louise Erdrich dans ce qu’elle a de meilleur – le livre précédent ne m’avait pas totalement convaincue – avec ce magnifique roman que j’ai eu peine à quitter.

Bandera_Turtle_MountainPour moi ce livre compte parmi les meilleurs de cette autrice que j’aime particulièrement depuis que je l’ai découverte avec « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse ». S’emparant de l’histoire de son grand-père Patrick Gourneau qui présida le conseil consultatif de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les années 50, elle retrace son combat contre la Résolution 108 du Congrès. La postface raconte comment l’autrice a reconstitué la mémoire de ces événements, et d’une histoire si personnelle, si émouvante elle a écrit un roman qui pour moi a toutes les qualités de cette plume hors pair. Pour une dénonciation ferme, têtue et toujours d’actualité du sort des peuples autochtones, pour dépeindre la vie de la réserve, dessiner des portraits, dérouler des dialogues avec grâce et humour.

« Une proposition de loi

…visant à 1) assurer la termination de la tutelle fédérale sur les terres de la Bande d’Indiens Chippewas de Turtle Mountain dans les États du Dakota du Nord, du Dakota du Sud et du Montana, ainsi que sur les membres individuels de la tribu susnommée, 2) faciliter la délocalisation pacifique de ces Indiens vers des zones offrant davantage d’opportunités économiques, 3)  d’autres choses… »

Arthur_Vivian_WatkinsLa réserve de Turtle Mountain est sous la menace de la « termination » que veut appliquer le sénateur Watkins. Il ne manque que le préfixe « ex » pour signifier la fin d’une communauté. Thomas Wazhashk et son épouse Rose, Noko la mère de Rose, leurs enfants et d’autres dont Rose prend soin, tous vivent à la ferme. Mais Thomas travaille à l’usine locale de pierres d’horlogerie, il y est veilleur de nuit et sa fille Patrice, alias Pixie – surnom qu’elle ne veut plus entendre –  est ouvrière dans cette même usine. On y trouve d’ailleurs essentiellement des femmes, plus habiles pour le travail précis et délicat. C’est surtout Patrice que l’on va suivre, jeune femme volontaire, audacieuse et très jolie car les prétendants ne manquent pas autour d’elle.

« Barnes courba le dos. Ce que venait de dire Thomas le réconfortait néanmoins. Ça ne les empêcherait pas de l’apprécier. Il serait reconnu, apprécié et c’était important, car, entre toutes les femmes du monde, son cœur avait élu Pixie. Oh, ce serait Pixie et rien que Pixie. Il devait se battre jour après jour pour se convaincre qu’elle pourrait, qui sait, malgré la figure toujours plus parfaite de Wood Montain, tourner son somptueux regard incandescent vers lui et le récompenser du genre de sourire qu’il n’avait jamais reçu, mais qu’il avait observé, une fois, quand elle avait ri d’admiration à quelque exploit de son frère. »

Un drame s’est produit dans la famille avec la disparition de sa sœur Vera, dont on apprend qu’elle a eu un enfant, quelque part en ville. C’est bien sûr un chagrin terrible et le jour où la famille arrive à avoir une piste, c’est Patrice qui ira la chercher, tenter de la retrouver et de la ramener dans sa famille, elle et son bébé. Thomas est l’oncle de Patrice, dont le père est un ivrogne répugnant que sa famille fuit autant que faire se peut. Thomas est donc un homme respecté et bienveillant, essentiel à la Bande. Thomas et un groupe iront à Washington, Patrice, seule, se rendra à Minneapolis. Tous deux voyageront sur des routes nouvelles pour eux et dans des univers inconnus.

De nombreuses chroniques ont déjà été écrites, la presse a parlé  de ce roman prix Pulitzer, alors pour ma part, je dirai simplement ce que j’ai tant aimé dans cette lecture

592px-Indian_-_Minnesota_-_DPLA_-_77899d62278ffd5b9cde437449d659b8Bien sûr il y a le sujet de fond, ces terribles spoliations, la confiscation des territoires autochtones et l’irrespect des traités signés, le mépris de ces cultures si anciennes, et surtout la façon de piétiner les origines du continent avec une arrogance effrayante. Ce sentiment répugnant de supériorité des « nouveaux venus du Nouveau monde » !!! Un leit- motiv chez Louise Erdrich qui à chaque fois fait mouche. Cependant elle parle de ce sujet d’une façon unique, et pas toujours sur le même registre. Si certains romans ont été très durs, ont dressé un constat affreux de l’effet « réserves » ( comme « Love Medicine » ), d’autres comme ce dernier, choisissent un ton plus ironique, avec un humour cinglant, beaucoup de fantaisie et de drôlerie et j’adore cette façon de faire. Exemple de la fantaisie de cette écrivaine:

« L’oncle de Barnes, qui avait accepté de venir partager sa science avec Wood Mountain, arriva le lendemain. C’était un homme maigre et monté sur ressorts, dont les cheveux – les mêmes que son neveu –  dépassaient de ses oreilles des deux côtés comme une botte de foin en pagaille. Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait La Musique: il y avait réellement de la musique au programme de l’entraînement. Il avait apporté un électrophone et passait des disques, les dernières nouveautés, à plein volume – des airs endiablés pour stimuler le saut à la corde, simple, double, croisé. Il poussait le rythme des combinaisons de Wood Mountain avec des versions accélérées de « El Negro Zumbón » et de « Crazy Man, Crazy » de Bill Haley et les Comets. Les chansons s’incrustaient dans le cerveau du jeune boxeur qui n’entendait plus qu’elles. Elles coloraient son univers. Ses poings avaient désormais une vie propre. »

 

L’autrice parle d’amour, d’amitié, de la vie quotidienne au travail, autour du foyer, avec la famille, toute la vie de la communauté, tout se mêle donnant au roman une écriture tonique, sans temps mort; outre la défense de la « Bande d’Indiens Chippewas », et le départ de Patrice à Minneapolis pour rechercher sa sœur aînée, tous les « petits événements » du Het_universum_van_de_Ojibweg.smallerversionquotidien, la boxe et ce qu’elle va offrir à la cause de la communauté, les émergences des traditions chippewa, les légendes et sortilèges, tout contribue, en chapitres assez courts, à rendre ce livre impossible à lâcher.

« Et pourquoi avons-nous résisté ? Parce que nous ne pouvons tout simplement pas devenir des Américains comme les autres. Nous pouvons en avoir l’air, parfois. Nous pouvons nous comporter comme tels, parfois. Mais en dedans, non. Nous sommes des Indiens. »

Pour Patrice commence une véritable aventure et la découverte d’un autre monde, celui d’une grande ville. Ce périple donnera lieu à une expérience qu’elle va négocier avec beaucoup d’habileté et de culot. Patrice est un merveilleux personnage, jeune femme vive, intelligente. Les filles des communautés autochtones sont ici bien plus libérées – plus libres en fait – que celles du reste de la population, soumises aux lois de la religion importée. Il y a d’ailleurs une belle moquerie de la religion chrétienne et surtout des Mormons qui viennent tenter leur chance dans la réserve, donnant lieu à des scènes hilarantes ( en tous cas, moi j’ai beaucoup ri avec ces deux benêts, Elder Elnath et Elder Vernon ). Thomas découvre à l’occasion de cette rencontre que Watkins est Mormon.

305px-The_Book_of_Mormon-_An_Account_Written_by_the_Hand_of_Mormon_upon_Plates_Taken_from_the_Plates_of_Nephi« On aurait dit que le sénateur voulait à la fois que les Indiens disparaissent et qu’ils lui soient reconnaissants de cette disparition. Et maintenant que Thomas était allé aussi loin dans Le Livre de Mormon que l’envie de dormir le lui permettait, il comprenait pourquoi cet homme ne tenait absolument pas compte de la force de loi des traités. Sa religion lui enseignait que les mormons avaient reçu de Dieu toutes les terres qu’ils souhaitaient. es Indiens n’étaient pas blancs et plaisants: une malédiction divine leur avait infligé une peau sombre, de sorte qu’ils n’avaient pas le droit de vivre là. Qu’ils aient signé des traités avec les plus hautes instances gouvernementales des États- Unis ne signifiait rien pour Watkins. La loi passait après la révélation personnelle. D’ailleurs tout passait après la révélation personnelle. Et la révélation personnelle de Joseph Smith, intégralement consignée dans Le Livre de Mormon, disait que son peuple était le meilleur qui soit et devait posséder la terre. »

.Que dire encore de Millie qui fait des études universitaires et qui est un peu particulière, peut -être un syndrome d’Asperger? Mais l’autrice ne présume de rien, c’est Millie, unique en son genre. Ses vêtements sont tous ornés de motifs géométriques, qu’elle assortit, elle, selon des critères mystérieux. C’est très drôle et aussi très émouvant.

« Grace tenait un chemisier à carreaux noirs et jaunes, exactement de la bonne taille, avec un col pointu, des manches trois quarts et des pinces. Millie admirait la trouvaille quand Grace plongea la main dans les profondeurs d’une pile et en retira une pièce remarquable. une robe longue, épaisse, composée de six tissus différents dont chacun présentait un motif géométrique propre. Les couleurs étaient les mêmes – bleu, vert, doré – , mais arrangées selon des combinaisons uniques et complexes. […]. Quand Millie fixait les motifs, ils l’entraînaient en-dedans, en profondeur, au-delà du magasin et du village, jusqu’aux fondations mêmes du sens, et puis au-delà du sens, dans un endroit où la structure du monde n’avait rien à voir avec l’esprit humain, et rien à voir non plus avec les motifs d’une robe. Un endroit simple, sauvage, ineffable et exquis. L’endroit où elle se rendait toutes les nuits. »

Et puis il y a Valentine, et puis Betty. Le monde de l’usine offre des scènes précises sur le travail dur, qui ankylose le corps, qui demande précision, attention. Ceci n’empêche pas les filles de discuter. Des garçons et des amours. Bien sûr comme dans tous les groupes humains, il y a des querelles, des « moutons noirs », des jalousies et des chicaneries, mais néanmoins aux moments graves les liens se resserrent, et c’est bien le minimum pour lutter contre les exactions des gouvernements successifs.

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Consolidated government day school. Turtle Mountain Res., North Dakota. – NARA – 285393

Les garçons, les hommes sont amoureux, tous. Plusieurs de Patrice, comme Barnes l’entraîneur de boxe et Wood Mountain, l’élève.

Très beau personnage, ce garçon-là. Il va s’occuper du bébé de Vera que Patrice va réussir à ramener au foyer, mais sans sa mère. Et Wood Mountain deviendra la nounou du bébé, tendre, attentionné, aimant. Espérant séduire Pixie, oh pardon, Patrice. Mais bon, ce livre est riche en péripéties, en scènes tendres, cocasses, avec des sentences telles que :

« L’homme moyen est la preuve que la femme moyenne a le sens de l’humour. »

 Il rend hommage au courage de Thomas – au grand-père de l’autrice –  et au reste de la Bande de Chippewas de la réserve de Turtle Mountain, à tout ce qu’il faut d’efforts de ces personnages pour affronter une culture puissante, dominante, et ce avec une volonté inébranlable, un immense courage, une solidarité admirable. Et beaucoup d’amour des siens. Cet oiseau est un des personnages du roman:

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Il ne faut pas manquer cette lecture, ce roman écrit en chapitres courts, dans un esprit qui rend hommage à ces Chippewas, au grand -père de l’autrice, et à tous ces personnages que l’on quitte à regret. Vraiment, Louise Erdrich est pour moi incontestablement une des plus belles voix féminines de la littérature contemporaine américaine, et elle est ici au sommet de son art sur les sujets qui lui sont chers, à savoir la défense des peuples autochtones, et les femmes. Il est impossible de dire tout, il ne le faut pas, mais zéro seconde d’ennui, jubilation fréquente, et émerveillement devant tant de talent, tant de finesse. Gros plaisir de lecture!

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