« Terminus Belz » d’Emmanuel Grand, éditions Liana Lévi

CVT_Terminus-Belz_9249J’ai écouté Emmanuel Grand, aux Quais du Polar, à propos des mythes et légendes dans le polar. Et je viens de finir son livre… Franchement j’ai pris un grand plaisir à cette lecture et il faut saluer là un très bon premier roman. J’en ai parlé hier au soir avec le copain Bruno, il me restait 50 pages à lire et il m’a fait comprendre que la fin lui avait parue moins bonne que le reste ( voire : mauvaise ). Certes, sans doute un peu trouvée dans la panique du dénouement qui arrive tandis que l’auteur, emporté dans l’aventure, s’est un peu fait pièger par les mythes et les légendes, pas faciles à placer dans un roman policier … Je vous laisse maîtres de penser ce que vous voulez de cette fin, bien sûr pas terrible terrible, un peu à la va-vite, mais bon…Pour le reste je me suis régalée ! Emmanuel Grand écrit très bien, a de l’humour ( ah ! que j’aime ça ! ), un sens critique bien agréable, et met en scène des personnages que j’ai beaucoup aimés. Pour résumer, l’histoire est celle de clandestins ukrainiens (l’un d’eux, Marko, est le héros ), poursuivis par la mafia roumaine ( le méchant Dragos).  Marko va se planquer sur l’île de Belz, dans le Morbihan, où l’attendent de bien étranges aventures. Je n’en dis pas plus, ce serait dommage. Franchement, parmi mes scènes préférées, celles qui décrivent la  poursuite des fugitifs par Dragos : dialogues drôles, descriptions poilantes, pas de pathos et ça saigne ! Et puis il y a ces fichus bretons ! Comme je les aime : butés, buveurs et bagarreurs, mais sympas…ou pas ! En tous cas, des personnages bien dessinés,  Grand ne reste pas en surface, et on se sent en compagnie humaine. Le choc des cultures, l’arrivée d’un étranger dans ce petit monde ( c’est une île ), tout ça est bien vu, avec justesse, sans excès ce qui en fait la crédibilité.

512px-Croix-celtique-Saint-CadoL’ambiance y est avec l’océan, les marées, la pêche, les pintes au bar, les landes sous le vent, le curé ( à ne pas oublier ! ) et …l’Ankou ! Alors c’est un peu là que le bât blesse dans le scénario: cette Mort qui apparaît à plusieurs reprises ne trouve aucune explication valable à la fin…Bon, je pardonne, pas grave, parce que dans le fil de la lecture ça passe tout seul ( et pour ma part je n’aime pas trop le « fantastique » ). Marko qui devient marin, c’est pas mal non plus, on a le mal de mer avec lui, ça tangue, et les vrais de vrais ricanent sur le quai en le voyant terrassé par les nausées ! En tous cas on ne s’ennuie pas une seconde, entre Bretons et Roumains, morts violentes et apparitions étranges, le temps passe vite, à Belz !

tempete 2Franchement, un bon livre, qui n’exige pas trop du lecteur, mais lui donne beaucoup de plaisir, en tous cas, pour moi, une vraie détente ! Un auteur prometteur, s’il fignole un peu ses chutes !

A lire, pour vous familiariser avec la mort à la mode bretonne :

http://francelegendes.doomby.com/pages/content/l-ankou.html

Et écoutez Emmanuel Blanc :

 

« Molosses » de Craig Johnson – Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

6a0120a864ed46970b01a5117db238970cAh ! L’ami Craig a écrit là son livre à mon avis le plus drôle : j’ai beaucoup ri, parfois par la trivialité des expressions, parfois par leur finesse et les sous-entendus qui démontrent qu’il ne nous prend pas pour des crétins ( c’est bien agréable ! ). On se les gèle du côté de Durant, Wyoming, cet hiver-là; on se les gèle et on trouve : des molosses furieux qui veillent sur la déchetterie/casse, un pouce, et dans la foulée : des cadavres. On y retrouve un Walt Longmire qui va accroître considérablement le nombre de ses cicatrices ( morsure aux fesses, visage laqué au lacrymogène, etc etc…), un Sancho déprimé qui veut démissionner et surtout une Vic en très grande forme, « putain, merde… » ben oui, elle est comme ça, Vic, elle jure comme un charron, mais c’est une fine mouche qui n’a pas froid aux yeux…Entre Geo qui gère la casse et qui flirte avec une ancienne institutrice séduisante, un perroquet déplumé et un couple parfumé à la marijuana, l’enquête avance, semée d’embûches auxquelles Walt, qui n’a rien, mais rien du tout du super-héros, a du mal à sortir indemne.

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Au lieu que je me fatigue à tout réécrire, vous pouvez lire le début du roman ( ça commence fort ! ) .

Je rajouterai que ce roman remet à jour notre idée de l’Ouest américain, un peu comme le film « Nébraska » dont j’ai parlé précédemment.

Craig Johnson, dans cette vidéo, aborde les thèmes qui ont été discutés aux conférences des Quais du Polar. J’aime ses livres, il en reste encore à traduire, je les attends et je ne suis pas la seule ! Coup de chapeau à Sophie Aslanides qui fait là un travail de tout premier ordre, comme toujours.

« L’autre côté des docks », Ivy Pochoda chez Liana Lévi, traduit par Adélaïde Pralon

liv-3696-l-autre-cote-des-docksJe viens juste de fermer ce beau roman, assez étrange, parfois envoûtant, parfois un peu maladroit, mais beau…J’ai trouvé que c’était un livre sur la solitude, sur l’état d’abandon, et comme si souvent dans la littérature américaine, sur la rédemption… Ivy Pochoda peint là un tableau poétique d’un quartier qui semble détaché du reste de la ville, isolé comme une île, avec cette eau, cette baie, et ces docks abandonnés dont on annonce la résurrection avec l’arrivée des paquebots.

Galerie de portraits, de personnages attachants…j’ai particulièrement aimé Fadi, l’épicier libanais, prototype de l’humaniste qui cherche la réconciliation et l’harmonie; Cree et Ren surtout. Ren et ses fresques animées qui montrent aux habitants du quartier ce qu’ils ont sous les yeux et qu’ils ne voient pas ou plus…Sous un faux air de roman noir – mais la mort inexpliquée de June n’est qu’un prétexte – l’auteure décrit la vie de ce quartier hanté par le passé, Red Hook, ancien port de New York, des adolescentes esseulées, des jeunes garçons déjà marginalisés, clochards, alcooliques, paumés de toutes sortes et tous en attente de jours meilleurs, symbolisés par la réhabilitation du port .

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L’écriture au présent me gêne un peu, elle donne une voix un peu atone au texte, les monologues intérieurs de Val, 16 ans, sont naïfs ( mais elle a 16 ans ! ), le côté un peu surnaturel n’est pas toujours nécessaire, mais quand même, c’est un joli livre, qui m’a touchée par cet état de solitude chez les êtres qui se croisent, s’affrontent, avec bienveillance ou pas, mais toujours s’affrontent. Les rêves d’ailleurs et d’autrement qu’on croit apercevoir à l’horizon, juste parce que c’est de l’autre côté, juste de l’autre côté…

Vous pouvez lire l’avis de Yan ici et celui de Bruno

« Animaux solitaires » de Bruce Holbert, éd. Gallmeister, la Noire, traduit par Jean-Paul Gratias

animaux solitairesQuel livre étrange et déroutant !  Pas facile d’en parler, vraiment.

On a la très fâcheuse habitude de cataloguer,  ; parfois, ça va, mais le plus souvent, c’est un vrai casse-tête de faire rentrer certains romans dans la case. Alors celui-ci est exactement de cet acabit. A la fois western, polar, plutôt noir, étude historique et humaine aussi…Un vrai roman en quelque sorte ! Auquel il est impossible de coller un genre. Ce qui m’a déroutée, c’est tout d’abord l’époque. L’histoire se déroule en 1932, état de Washington. Et c’est une sorte de confusion dans le temps, les autos côtoient les chevaux, montés par des shérifs pur jus et qui résistent, c’est un âge qui disparaît pour un autre qui émerge. Le shérif Russell Strawl est de ces vieux durs à cuire:

« …il arrêta 138 Indiens, 97 hommes blancs et une femme, laquelle d’un coup de feu faillit lui arracher son chapeau de la tête alors qu’il tentait de la convaincre de lâcher son pistolet. Il tua 11 fuyards car, en raison des circonstances, c’était trop compliqué de les ramener vivants. Trois autres trouvèrent la mort parce que Strawl riposta à leurs tirs, et il y en eut un dont il fit un débile mental en le frappant avec un marteau de forgeron. »

On croit être dans un western, oui, on y est, mais pas seulement, on est au XXème siècle, oui, mais pas tout à fait.  Les descriptions des cadavres ou des scènes de violence sont puissantes, artistiques, terrifiantes par cela, et  elles alternent avec des paysages, des ciels, des visions de la nature tout aussi puissantes et artistiques et d’une beauté exceptionnelle. Et tout ça nous  perturbe…

Parce que les notions morales sont inexistantes, et que c’est très perturbant dans une société bien policée, cette confusion. C’est ce que j’ai ressenti, cette confusion, on ne sait plus quoi penser, et on n’est pas sûr de ce qu’on éprouve.

bodie-57484_640Holbert nous embrouille encore avec un mysticisme exacerbé, mêlant croyances indiennes, chamanisme et christianisme fantaisiste, les élucubrations folles d’Elijah ou les prédictions de Marvin , et au bout d’un moment, on a l’impression d’être dans un autre monde, tant les personnages sont soit effrayants de violence, soit absolument improbables à cause de leur foi ou de leur mode de vie, ou de leurs paroles…

Le shérif Strawl reprend du service ( à cheval ) car un serial killer sévit. 

C’est sa course lente et souvent retardée qui va nous mener à une fin tout aussi sidérante que tout ce récit. Quelques rares femmes, figures un peu plus humaines, passent par là, mais sans chance de changer le cours des évènements. La fatalité domine cette histoire et une logique que nous n’arrivons pas à comprendre:

« Tu pourrais prendre la camionnette.

-Les chevaux ne tombent pas en panne et ils n’ont pas besoin d’essence.

– C’est un fou, paraît-il, ton assassin, fit Dot. Il pourrait avoir envie de te couper en rondelles et de te servir sur une tartine, au café.

– Si ce type voulait ma peau, je serais déjà sous forme de pâté en croûte ou pendu à un porte-manteau à l’écurie de louage.

– Tu es bien d’avis que c’est un fou.

-Ce sont les cinglés qui ont le plus de bon sens.[…]

-Charcuter les gens dans tous les sens, c’est ça que tu appelles avoir du bon sens ?

-Ce type a les idées en place. Mais pas à la même place que nous, c’est tout. »

Y a t-il quelque chose à rajouter à cette dernière réplique ?

Un grand livre, pas facile ni sur le style – très travaillé –  ni sur la forme, et encore moins sur le fond, un livre exigeant du lecteur qu’il se lâche et ouvre quelques vannes dans son cerveau.

En exergue, Steinbeck :

« Nous sommes des animaux solitaires. Solitaires, nous passons notre vie entière à tenter de l’être moins. Et l’une de nos méthodes, qui ne date pas d’hier, consiste à raconter des histoires.

Et une fois de plus, merci Gallmeister.

« Le livre du roi », Arnaldur Indridason – éd.Métailié, traduit par Patrick Guelpa

ob_bd3b62926dd75a93c7daf29a624c2dfe_le-livre-du-roiJe viens de fermer ce « Livre du roi », lu avec plaisir, comme tout ce qu’a écrit Indridason jusqu’à présent. J’ai parcouru un peu ce matin les avis des lecteurs. Alors c’est sûr que ceux qui n’attendent qu’Erlendur et ses enquêtes seront désappointés, voire déçus. Ceux qui savent qu’Indridason est un écrivain au plein sens du terme seront comme moi assez bluffés par la capacité de l’homme à écrire dans des genres si différents, mais toujours avec le même sens des mots bien ajustés, et son intelligence aigüe qui crée sous sa plume des caractères humains d’une grande finesse. 

Quand j’ai lu les premiers articles sur ce livre, j’ai pensé à un Indiana Jones islandais ! L’aventure du vieux professeur alcoolique et de son jeune étudiant en recherche du père, cette quête, dans une course poursuite très réaliste de ce Livre du Roi ( Codex Regius, pièce majeure de l’Edda poétique ) dénotent aussi un auteur en phase avec la culture et l’histoire de son pays, avec la connaissance du patrimoine de l’Islande.

Skírnismál-748-2vMêlant des personnages réels à cette aventure, Indridason nous la rend plus crédible ; par exemple  Halldór Laxness, poète islandais, Nobel de littérature en 1955 , arrive en Islande à la fin du roman pour être honoré . Au récit de pure aventure, rendant tout ça ainsi plus profond, Indridason mêle l’histoire de la seconde guerre mondiale et la relation des nazis avec la culture nordique, la récupération et les interprétations que leurs idéologues ont pu en faire. Ce vieux prof alcoolo, qui arrête de boire tant  ce livre et sa quête l’obsèdent et l’occupent est très attachant, bien qu’extrêmement agaçant !

Quant à moi, j’ai aimé ce livre, même s’il n’est pas mon préféré, parce qu’il m’a donné envie d’en savoir plus sur ces manuscrits, sur ce pays et son histoire. Retournez sur  http://www.toutelislande.fr/  , vous y trouverez plein d’explications simples et compréhensibles par tous.

443px-EddaJe ne manquerai pas non plus de vous parler à nouveau de Patrick Guelpa, le traducteur, dont j’avais déjà parlé pour « Bettý », roman sans conteste parmi mes livres préférés. Il avait réalisé là  un tour de force tant la traduction avait dû être compliquée, et tant elle est réussie !

Two_V_C3_B6lusp_C3_A1_Dwarves_by_Fr_C3_B8lich_mVous pouvez lire sur ce blog ce que Mr Guelpa a gentiment accepté de me dire de la traduction de « Bettý »…en ne dévoilant rien de l’histoire, autre prouesse ! Eric Boury s’occupe d’Erlendur, et Patrick Guelpa a  donc traduit ces deux livres « hors série », et bien évidemment, « Le livre du roi » a dû lui convenir parfaitement parce que…c’est tout à fait son domaine : 

« Patrick Guelpa est Maître de Conférences habilité à diriger des recherches à l’Unité de Formation et de Recherches de l’Université Charles de Gaulle – LILLE III à Villeneuve d’Ascq (Nord)

Agrégé d’Allemand, Docteur en Études Scandinaves anciennes et modernes (Islandais), il enseigne la grammaire et la linguistique allemandes ainsi que l’islandais (langue, littérature et civilisation). Il effectue des recherches dans les domaines de la linguistique, de la littérature et de la civilisation comparées, spécialement dans le domaine de la mythologie nordique, des Vikings et des sagas islandaises en lien avec les autres mythologies indo-européennes (je suis membre du centre de recherche HALMA = Histoire, Archéologie et Littératures des Mondes Anciens). » ( bio Babelio )

M_C3_B6_C3_B0ruvallab_C3_B3k_f13r_mAlors pour finir, bon moment de lecture, même si certaines personnes seront déçues, forcément ça ne plaira pas à tout le monde, mais… ça existe, un livre qui plaît à tout le monde ?