Amorce
Une perdrix blanche décapitée, garrochée par Reth, vient démolir le feu que Wilbrod est en train d’essayer de partir. Les plumes du cou de la poule sauvage sont croutées de sang. Wilbrod soupire et rentre un peu plus son cou à lui dans le collet de son manteau. Il peut ainsi sacrer au chaud. Les épinettes autour répondent en craquant de froid. Il jette au coupable une oeillade aussi sanguinolente que le plumage du volatile, retire l’oiseau et recommence à empiler ses brindilles d’épinette sèche. »
Bienvenue chez les trappeurs, décembre 1913, au nord du lac Saint Jean au Québec. Dans ce quasi désert boréal, une communauté de trappeurs. Et voici Léon qui rentre après des mois de trappe pour apprendre que son épouse est morte et que sa fille a été retrouvée morte elle aussi dans la Platte, une maigre rivière.
Voici une tragédie québécoise façon antique – en bien moins propre – dans cet univers glacé et hostile tant par la nature que par ses habitants. Tragédie dont je ne vous livre pas la totalité, mais ce qui m’a marquée, moi.
Cela n’a pas été une lecture facile car même habituée aux romans noirs, très noirs, cet univers glacé et crasseux m’a été difficile à regarder. Surtout le côté crasseux.
Ce roman est empreint d’une sauvagerie terrible. mais quelle écriture!
« Reth les dévisage un moment, en finissant de ronger une cuisse de la perdrix.
-Je m’en vas là où y fait chaud à l’année. J’en ai plein le cul du froid.Surpris par la banale sobriété d’une telle réponse, les gars restent muets. La crasse de leur sale face ne parvient pas à dissimuler leur soulagement.
Léon tapote sa pipe d’argile pour en évacuer le bon tabac Carillon consumé. mais Reth n’a pas terminé.
-Pis j’en ai plein le cul de vous autres aussi. De vos lois hypocrites, de vos choix de traîtres pis de profiteurs.
Reth qui décide de vider son sac, c’est comme le temps glacial qui s’installe subitement après l’été indien. On ne sait pas combien de temps ça peut durer. »
Voici donc Léon qui revient d’une saison de trappe dans les forêts boréales. Pour retrouver son village mais surtout son épouse décédée de maladie, sa petite fille morte, retrouvée noyée dans la Platte, une maigre rivière pourtant. Tout respire la mort, la désolation.
Léon, bien sûr, le choc passé veut savoir et aidé de ses compagnons, il va apprendre qui est responsable.
La chasse, c’est ici le sujet exploré sous toutes ses possibilités ou presque. La chasse pour faire justice. quant à la religion, elle pèse aussi assez lourd dans cette histoire, vous verrez. Et l’art de l’ellipse:
« Léon se rapproche du curé pour le regarder dans le blanc des yeux.
-Est où , Almas? Pis Rose?
Parfois, même un bonimenteur de l’acabit du curé Edmond, habitué d’emberlificoter son monde, se rend compte qu’il ne sert à rien de tourner autour du pot. il répond donc, en y croyant profondément:
– Le Seigneur, à Son impénétrable façon, les a rappelées auprès de Lui.
Si quelque chose s’écroule à ce moment-là à l’intérieur de Léon, il n’en laisse rien paraître. »
Ce livre m’a été difficile à lire sans hauts le cœur, parfois. Car rien n’y est doux, propre, tout y est violent, crasseux, pervers. Mais comme dans l’extrait ci-dessus, l’émotion affleure, presque en catimini. La place des femmes, il faut bien le dire, n’est pas la meilleure, et sûrement pas enviable. Mais elles ne se laisseront pas faire sans se rebiffer.
Je ne sais pas bien – vous devez le sentir dans ce post – comment parler de cette histoire qui peut amener jusqu’à la nausée, sans être dénuée parfois d’une touche de tendresse, qui cède vite à la réalité de cet environnement hostile. Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas aimé, non, mais que je ne peux que vous proposer des extraits significatifs, mais pas résumer. Analyser, il n’y a pas lieu. Les esprits, les voix et les corps parlent ici clairement, abruptement.
L’écriture dit tout des gens de cet endroit, de leur vie, de leurs modes de pensée.
C’est du raide, du brutal, parfois éclairé d’une touche fragile d’émotion, qui s’éteint vite face à la réalité, qui ne tolère pas de douceur.
C’est un monde brutal, dur, sans possibilité de relâchement, et je remercie les deux auteurs d’avoir fait une belle part aux femmes, des combattantes aux faibles armes, mais décidées.
Un très bon roman, mais difficile. Ce sont pour moi les femmes de cette histoire, courageuses, rageuses et lumineuses, qui le sauvent du sordide pour en faire un beau livre.
Je termine avec les mots de la fin, et Rita, superbe personnage.
« De toute manière, la guerre, on dirait que Rita l’a déjà vécue. En ce qui la concerne, elle est prête. Elle regarde une dernière fois le cadavre curieusement épargné de Reth. Aucune bête ne l’a charogné. Pas une pie pour lui avoir bouffé les yeux. Et pas question pour Rita de propager une telle curiosité, de quoi le transformer en saint.
S’il n’en tenait qu’à elle, la légende de Reth en tant qu’Atshen pourrait crever ici-même, au fond du bois, là où elle est née. »
Et comme j’aime bien finir en musique, j’ai choisi ce morceau, cette voix, que j’aime tant, sombre et grave, comme cette histoire, plutôt qu’une chanson de trappeur pas terrible.



