« Terres promises »- Milena Agus – Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Ester arriva hors d’haleine et en ,même temps que le train. Mais elle ne s’approcha pas du groupe car au lieu de Raffaele, son fiancé, ce fut un homme bouffi, presque chauve et vêtu d’une grotesque salopette verte qui descendit du wagon. Raffaele était pauvre. Son père avait été ouvrier agricole et, enfant, il travaillait à ses côtés, avec un petit bonnet de laine sur la tête l’hiver, et l’été, un mouchoir mouillé, noué aux quatre coins. »

Je n’ai jamais été déçue par Milena Agus, qu’elle soit d’une fantaisie drôlatique mais au fond triste comme dans « La comtesse de Ricotta », sombre comme dans « Mal de pierre », ou comme dans ce récit je crois assez autobiographique, plus sage mais où très vite éclot la fantaisie à travers le personnage principal, Felicita. En tous cas à tous les coups, j’ai envie de voir sa Sardaigne échevelée par le vent, et la plage du Poetto à Cagliari. J’ai reconnu dans ce livre  – chapitre 11 – une scène de son enfance que Milena Agus avait racontée sous forme d’un texte court, « Le non – anniversaire », dans un article paru dans le Magazine Littéraire il y a un bon moment déjà – « 10 grandes voix de la littérature étrangère » – n°522 – aout 2012 – . 

Ici, la jeune femme créative et pacifique se nomme donc Felicita, fille d’Ester et de Raffaele, mère de Gregorio, amie de Marianne, amante de Sisternes, jeune femme rondelette et intelligente, rêveuse et en même temps très ancrée à la réalité, un drôle de personnage, attachante par sa capacité à résister à l’adversité grâce à une philosophie inspirée de Gandhi, de St François et du communisme ( sacré cocktail, non ?)

Depuis l’île aride et ventée, depuis Ester et Raffaele, nous allons accompagner cette famille, et surtout Felicita. De l’île à Gênes, de Milan à Cagliari à nouveau, de Cagliari à New York, pour revenir à la plage du Poetto, en douceur, avec poésie et finesse de réflexion, Milena Agus peint les destins de plusieurs personnages, représentatifs à leur façon d’une époque, d’un lieu, d’un milieu et d’un tempérament.

Marianna, anorexique et asociale:

« Marianna avait le cœur dur. Personne ne l’appréciait et elle n’appréciait personne. Elle en recevait jamais quiconque chez elle.[…] Quand on lui demandait un service, ce n’était jamais le bon moment et sitôt que l’importun avait tourné les talons, elle lâchait :    « Il n’a qu’à se débrouiller. »

Cette dureté-là était un crédit contracté avec sa mère qui l’avait vendue et sa tante qui l’avait achetée. Tout de même, se disait Felicita, il doit bien y avoir des personnes maltraitées par la vie dont le cœur reste tendre. Ou cela n’arrive qu’aux saints ? »

Gabriele, solitaire, triste et doux

« La plage n’était pas tout à fait déserte: un homme était là, qui ne semblait pas s’être aperçu de sa présence. Accroupi, penché sur quelque chose qui n’était rien d’autre que du sable. Son crâne rasé, parfaitement rond, son cou, ses épaules et ses bras massifs le faisaient paraître grand alors qu’il ne l’était pas. Il entrait dans l’eau même quand les drapeaux rouges signalant le danger étaient levés. C’est pourquoi Felicita le surveillait du coin de l’œil, prête à alerter les garde-côtes.[…]

Sans savoir pourquoi, elle avait tout de suite bien aimé cet homme. »

 

 

 

 

Judith:

« Judith vivait avec son grand-père. Ses arrière-grands-parents, de riches Juifs Allemands, avaient tout perdu à cause d’Hitler et avaient émigré aux États-Unis. Ses parents, ses frères et ses oncles, tous nés à New-York, avaient entendu l’appel de la terre promise et s’étaient installés en Israël.

Elle avait préféré rester. Sa terre promise n’était pas Israël, mais une volonté opiniâtre de revanche contre la vie qui s’était montrée si injuste avec elle. »

Mais bien sûr c’est Felicita l’héroïne, cette femme qui affronte tout avec ce qu’on peut croire être de la naïveté, de la candeur, mais qui est en fait une philosophie, un sens de la vie, une vision des choses qu’on aimerait posséder, qu’on peut lui envier.

« Elles affirmaient que les gens trop bons sont des ratés qui ne réussissent jamais rien dans la vie. Mais ce fut justement l’exemple de sa grand-mère qui persuada Felicita qu’être méchant ne servait à rien, et que tout ce qu’on racontait sur les personnes trop bonnes était d’une infinie sottise. Sa grand-mère savait très bien blesser les autres, parfois mortellement, et qu’y avait-elle gagné? Rien du tout. »

Felicita est une femme libre, qui pense comme elle l’entend, qui agit de même, et qui est toute pétrie de bon sens et de finesse.On ne peut qu’aimer Felicita, même si l’homme qui lui fait l’amour avec passion, celui qui lui fait un enfant, celui qui l’aidera toujours, cet homme ne parviendra pas à l’aimer…Et c’est quand même un chagrin dans sa vie.

Dans Felicita on retrouve un peu chacune des héroïnes précédentes de Milena Agus, jeunes ou pas, belles conventionnellement ou pas, rondes ou fluettes et un peu dingues, amoureuses de l’amour et du sexe… absolument vivantes.Très belle relation entre Felicita et son père, autant amis que père et fille.

Enfin, passage très émouvant, quand Felicita se rend à Ellis Island avec son fils devenu pianiste de jazz (on a très envie de s’y rendre, grâce à quelques simples phrases ). Je ne vous mets ici qu’un court passage de ce très beau chapitre 44:

« […]Environné de nuées d’oiseaux, le ferry s’approcha d ela statue de la Liberté et accosta à Ellis Island. Dans le musée, ils se reconnurent. C’était ça, l’Amérique, et Felicita se mit à pleurer. « Toi qui ne pleures jamais, l’interrogea Gregorio, pourquoi maintenant? »

-Je ne sais pas.

En réalité, elle le savait. Elle avait fondu en larmes parce qu’une foule d’images lui était revenue d’un seul coup. Il y avait là, pêle-mêle, la machine à coudre d’Ester et son inutile robe de mariée, les faire-parts jaunis annonçant son mariage avec Sisternes, les papiers salvateurs des arrière-grands-parents de Judith fuyant Hitler et le visa sur le passeport de Gregorio, La Grande encyclopédie du jazz de son père, le piano du quartier de la Marina à Cagliari. »

La terre promise, la quête inlassable de ceux qui fuient leur pays pour échapper à la mort, à la guerre, à la misère; c’est avec une grande poésie de cela dont parle la belle voix de Milena Agus, sans donner de leçons à deux balles, avec simplicité et une grande force pourtant. Je me sens très proche comme personne, comme femme, comme mère, de cette Felicita.

Chacune ici et chacun cherche sa terre promise, qui n’est pas forcément celle imaginée mais la sauvage Sardaigne en beauté, étant finalement presque inévitablement celle de Felicita. C’est un livre court et fort, doux et tendre, intelligent. J’aime Milena Agus, elle me réconforte à chaque livre et c’est tellement agréable !

Felicita et Marianna, presque fin du livre:

« Elles se mirent à la fenêtre de la petite tour, côté jardin, et Felicita chantonna: »You better find somebody to looove ! You better find somebody to looove !

-Qu’est-ce que tu chantes ?

Quelqu’un à aimer des Jefferson Airplane. »

 

Deux livres, l’un terminé et l’autre pas.

Deux livres dont un m’est tombé  des mains très vite. Entre l’ennui et la déception, j’ai abandonné « Les pays » de Marie-Hélène Lafon, moi qui ai tant aimé « Joseph ». Je ne renonce pas à cette auteure pour autant, prochaine tentative avec « Les derniers indiens », mais si ça ne fonctionne pas je m’en tiendrai là, trop de belles choses à lire.

Wet Eye Glasses« Les tornades, par ici, ce n’est pas ce qu’il manquait. La veille, l’une d’elles s’était faufilée entre les basses collines, avait glissé, presque silencieuse, sur la prairie avant de l’éloigner vers le comté voisin d’Edward et de disparaître à l’horizon. Du genre à vous chiper une partie de la cheminée et à vous la poser, taquine, dans le jardin. Une tornade d’avril, comme les appelait Annie Mae. »

Quant au second, c’est pour moi la découverte de l’écrivain français Lionel Salaün avec « La terre des Wilson », édité chez Liana Lévi.

Il est toujours intéressant de lire un auteur français qui s’empare de l’histoire de ce territoire américain. Le très bon « Faillir être flingué » de Céline Minard m’avait totalement convaincue. Pari tenu par Lionel Salaün avec un roman plein d’énergie et de force.

Dans l’aridité du nord de l’Oklahoma, Dick revient sur le lieu de sa misérable enfance. Il a des choses personnelles et impérieuses à régler mais aussi des affaires à envisager. Le fin mot de l’histoire est la vengeance, la revanche, et peut-être aussi l’amour, mais juste peut-être… Dick entend réussir et en visionnaire parle de ce qu’il veut créer, sa ville:

« Dos à Jasper, un bras levé devant lui comme pour désigner quelque chose entre ciel et terre, Dick continua sur le même ton :
« Imagine les belles routes tracées au milieu du désert pour irriguer, du Kansas au Nord, du Texas à l’Ouest, au Sud et de l’Oklahoma à l’Est, le cœur palpitant de cette cité sortie de nulle part, la faire pousser, s’entourer de terrains de golf, d’hôtels de luxe, d’un aérodrome et devenir avec le temps une belle, une vraie, une grande ville ! Ma ville ! »

 Allant d’hier à aujourd’hui, de l’enfance de Dick sous la violence de Samuel, son père, au présent de l’aventurier qu’il est devenu, on découvre la brutalité des lieux et des temps, la Grande Dépression ajoutée au Dust Bowl dans une Amérique prise dans une tempête de crise et de poussière. 

« -Et c’est quoi, ça ? »

Levant les yeux vers le voile brun-jaune qui obscurcissait le ciel, le petit homme expliqua tout bas:

« Des vents violents, secs, brûlants, gorgés de poussière et de la bonne terre arrachée aux Grandes Plaines pour vous la cracher dessus, la pulvériser sur tout le pays. des montagnes noires roulant sur la plaine, d’un horizon à l’autre, engloutissant tout sur leur passage. Des vagues sombres et silencieuses, dévorant tout l’espace. »

Une belle galerie de portraits depuis l’ignoble Samuel en passant par Dick lui-même, ambigu à souhait, la petite Maggie aussi touchante que sa mère Annie Mae et puis j’ai beaucoup aimé Jasper, qui va rencontrer un destin inattendu en compagnie de Dick. 

Un monde sans pitié où nature et hommes s’affrontent plus qu’ils ne s’apprivoisent.

Lecture courte, condensée et efficace. Mon seul bémol c’est que j’ai trouvé le découpage des phrases parfois bizarre et un léger excès de virgules, mais ça reste un livre intéressant et prenant.

 

« Sens dessus dessous » – Milena Agus – éd. Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Avant de connaître la dame du dessous et le monsieur du dessus, la vieillesse ne m’intéressait pas. Vieux, mes parents n’ont pas eu le temps de le devenir, mon père s’est tué bien trop tôt et ma mère est retombée en enfance. Je ne vois jamais mes grands-parents, et c’est une jeune femme qui prend soin de ma mère.milena

Quoi qu’il en soit, il est clair qu’aucun vieux n’aurait pu exciter mon imagination. Aucun, excepté la dame du dessous et le monsieur du dessus. Désormais, la vieillesse ne m’apparaît plus comme une ombre mais comme un éclat de lumière, le dernier, peut-être. »

Lire Milena Agus est une expérience que j’ai toujours envie de recommencer. Lire Milena Agus c’est pour moi comme savourer un bonbon, ou tenez, un macaron. Au citron. Dehors, ça croustille, ça explose joyeusement sur les papilles. Et dedans, c’est fondant, moelleux, doux et acidulé, à mettre les larmes aux yeux de surprise et d’émotion. Lire Milena Agus pour moi c’est une intime parenthèse. Quel joli petit roman…J’ai lu tous les livres de Milena Agus, tous sauf « Prends garde », pas encore, c’est un livre un peu à part, à deux voix tête-bêche, un pan histoire (écrit par  Luciana Castellina ) et un pan roman. Mais le reste j’ai tout lu, depuis l’étonnant « Mal de pierre », en passant par mon préféré, « Battement d’ailes », et sans oublier le Piccolo « Mon voisin », extraordinaire…Comment dire tout le bien que je pense de cette auteure ? Elle est une voix absolument singulière dans la littérature italienne (sarde au demeurant ), Milena Agus est sans tabous, libre, onirique et terre à terre en même temps, fortement ancrée dans sa Sardaigne ( où elle donne une envie furieuse de se rendre ), et puis elle parle des femmes comme personne, enfin je trouve. J’ai parlé ici de « La comtesse de ricotta » et des trois sœurs absolument incroyables. 

cagliari-660263_1280Ici, nous sommes encore à Cagliari dans un immeuble ancien « à la grandeur défaite », comme dirait mon amie Véro, où vit la narratrice Alice ( Milena ?) entre la dame du dessous et le monsieur du dessus. Le monsieur du dessus, c’est Mr Johnson, violoniste mal fagoté qui vit dans le bel appartement avec vue sur la mer, et il est riche. La dame du dessous c’est Anna, qui fait des ménages et coud ses robes dans de vieilles nappes. Elle vit avec sa fille Natasha qui a un amoureux et est rongée par la jalousie. Anna a des petites choses secrètes cachées dans ses tiroirs. Elle va rencontrer le monsieur du dessus, ils ne sont pas tout jeunes mais ils cherchent la même chose. L’immeuble bruisse d’amour, les désirs et les envies cavalent dans les escaliers, en un va-et-vient entre la vue sur la mer du dessus et l’étroitesse du dessous. 

« Il m’appelle Gribouille, parce que je ne suis bonne à rien, surtout en cuisine. Mes omelettes bavent trop, mon rôti aux pommes de terre est un pot-bouille mou et spongieux, mes soupes, de la flotte où barbotent vermicelles et débris de légumes, des pépins de citron polluent mon thé. Mais Johnson Junior trouve tout cela intéressant, peut-être parce qu’il est amoureux de moi et que l’amour est aveugle. Il dit que ce qui me perd, en cuisine, c’est mon imagination, ma fantaisie, mon esprit rebelle, car je ne fais jamais rien selon les règles. »

La narratrice est Alice, étudiante au passif familial lourd, qui va devenir la médiatrice ( celle qui est au milieu de fait ) impliquée dans les échanges humains, amoureux et autres de cet immeuble insolite. Elle est emplie de fragilité et de doutes, de peurs et d’espoirs déçus, elle écrit. Elle est pour moi le plus émouvant des personnages .

 » Romancière ou non, je ne me sens pas à ma place sur cette terre, il aurait mieux valu que je ne naisse pas, et Leopardi a eu raison d’écrire que « le jour natal est funeste à celui qui naît ». Mais je ne le dis pas à Johnson Junior, pour ne pas le décevoir, avec tous les efforts qu’il fait pour me convaincre du contraire. »

sardinia-979419_1280Elle reste au fond si seule, si pleine de la tristesse de son enfance

« Giovannino marchait vers nous. Il criait : « Elles font du bruit, les vagues, aujourd’hui ! », mais je ne l’entendais pas. J’aurais voulu ne plus exister, n’être jamais née. Je regardais mes chaussures à côté de ma serviette, en me demandant comment elles seraient sans mes pieds dedans, à jamais vides. Le monde peut sombrer, disparaître, à n’importe quel moment. »

Par Mprieur — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=20057218

Par Mprieur — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, Plage Il Poetto, Cagliari

Rien de ce que je peux vous dire ici ne rendra la beauté de la langue, la perfection de l’écriture et la délicatesse du propos, qui sous des airs légers est profondément touchant et intelligent. Cette histoire est celle de vies complexes, de sentiments tortueux, de désirs et de fantasmes plus ou moins assumés, mais sous la plume magnifique de Milena Agus, tout ça virevolte, caresse,  jamais ne blesse. C’est si plein de fantaisie drôle ou triste. Peut-être ai-je tant aimé ce roman parce que je suis une femme, je ne sais pas…Je crois que plein d’hommes peuvent s’y retrouver aussi. Ce livre qui fait souvent sourire est aussi poème, et réflexion sur la liberté d’une femme et de sa plume, sur la liberté en général et ce qu’elle implique, un vaste sujet. Nul besoin parfois d’écrire des thèses, un tel petit bouquin sous des airs anodins en dit tout autant sur nos vies. Si je devais trouver une autre écrivaine avec un esprit libre comme celui-ci, je dirais sous les cieux nordiques l’islandaise Audur Ava Olafsdottir. Elles ont quelque chose de similaire dans le ton et la fantaisie.

Ah ! Comme j’ai aimé ce petit bijou, lumineux, éclatant, émouvant. Pour moi Milena Agus est une perle des éditions Liana Lévi.

« Ils savent tout de vous » – Iain Levison – Editions Liana Lévi, traduit par Fanchita Gonzalez Battle

ils savent tout« Si on lui avait demandé quand exactement tout avait commencé, Snowe aurait dit que c’était au moment où il avait frappé le toxico devant la pharmacie DaVinci. Depuis environ une semaine il se sentait…réceptif. Comme s’il pouvait ressentir les émotions des autres. »

Iain Levison n’est pas un auteur prolifique, son dernier roman paru – « Arrêtez-moi là » – date de 2011. C’est donc toujours avec impatience que je guette le petit dernier. J’ai lu tous ses romans, plus l’excellent récit de sa jeunesse, « Tribulations d’un précaire ». Je n’ai jamais été déçue. J’ai une affection particulière pour « Trois hommes, deux chiens et une langouste » . J’avais trouvé aux personnages quelque chose de ceux du Big Lebovsky, un vrai bonheur ! Je crois que j’aime à chaque fois la finesse de cet auteur, son habileté, son humour, et au bout du compte, son talent à m’accrocher à ses histoires sans coup férir.

Ici, il nous plante deux télépathes : un gentil flic du Michigan, Snowe, un tueur de flic qui moisit dans le couloir de la mort, Denny, et une agente du FBI, Terry, manipulatrice en chef, qui va se servir de l’un puis de l’autre. Elle, a un cerveau inatteignable. C’était un peu « casse-gueule », la télépathie, rendre ça crédible…Mais comme c’est malin et réussi ! Le sujet, comme le titre l’indique, c’est « ceux » qui savent tout de nous, parce qu’ils nous surveillent, et nous suivent partout. Le titre original est « Mindreader », le titre français n’est pas ce qu’il y a de mieux, je trouve, mais il ne faut pas s’y fier.

network-197303_960_720Je ne parle pas plus de l’intrigue ( vous pouvez en avoir un parfait résumé dans la vidéo de l’interview au bas de l’article ) ; elle se déroule sur 231 pages, car Levison est adepte du format court qu’il maîtrise parfaitement. Une traque, une course poursuite, à qui sera le plus malin. Cette idée de télépathie passe toute seule parce qu’il est bon, Levison, et qu’il nous amène ça avec un naturel épatant et l’air de rien il raconte des choses très intéressantes et effrayantes, avec beaucoup d’humour, mais en maintenant un bon suspense. C’est l’angoisse, quand même, cette idée qu’on puisse entendre tout ce que pensent les gens tout autour, quel effroyable brouhaha ! Devenir une gigantesque oreille…ça rappelle quelque chose, non ? Alors Snowe demande à travailler seul, puis il va rencontrer Denny, et ils ne parleront plus, pas besoin…Si cette capacité a des côtés sympathiques ( la drague, par exemple…ou comment éviter de prendre une veste), ça devient vite infernal. Mais en tous cas, cet argument permet à Levison de mener son histoire sans qu’on s’ennuie une seule minute. Tout ça est intelligent, et assez incorrect. On trouve assez vite Denny pas si affreux que ça, Snowe est adorable et Terry est monstrueuse. Terry en fait parle ainsi :

« Voilà ce qui arrive quand on engage des petits génies qui viennent de chez les bouseux et n’ont pas fait d’études supérieures, pensa Terry. C’est à l’université qu’on apprend à ne pas répliquer à son patron. Encore deux ans et notre département va partir en couilles avec tous ces petits branleurs super intelligents et gravement indisciplinés… »

Les rôles s’inversent, les masques tombent devant le lecteur, moi je trouve ça jubilatoire. Tous les dangers se présentent pour ce bon vieux système, le télépathe devient un outil de surveillance et de contrôle, mais aussi:

« Même le plus docile et le moins imaginatif commençait à poser des questions. Pourquoi les riches sont riches, pourquoi les puissants commandent ? Quelque chose dans leur don de lire les pensées des autres les faisait remettre en question les structures sociales mêmes qu’ils avaient toujours considérées comme allant de soi. »

Contente d’avoir retrouvé Iain Levison en grande forme, un vrai plaisir !

Ici, très bonne interview de l’auteur:

Je vous mets un lien sur la recherche dans le domaine de la télépathie. Qui nécessite toute une installation technique de câbles et de connexions. Enfin…C’est vous qui voyez

« Marina Bellezza » de Silvia Avallone – Liana Lévi, traduit par Françoise Brun

silvia« Ce n’est pas vrai que ce qui compte, c’est où on arrive. Ce qui compte, c’est d’où on vient.»

Je l’ai attendu, ce livre, depuis que j’ai fermé l’extraordinaire « D’acier », et dévoré la nouvelle « Le lynx », en me disant : quel talent, et si jeune ! La voici à nouveau, enfin,  la belle et fougueuse Silvia, avec un roman où une fois encore, elle emmène le lecteur dans son Italie, celle de sa génération, celle de la crise, celle des désillusions et de l’abandon. Je retrouve avec un immense plaisir une écrivaine sensible mais toujours réaliste, qui jamais ne larmoie mais pose un regard très aigu et juste sur les protagonistes de son récit. Un regard sans pitié sur le monde clinquant et vain du show biz, sur sa façon de vendre du rêve ( de richesse, de célébrité, de reconnaissance, d’amour, …) à une génération qui se cherche un avenir au milieu d’un champ de ruines, qui veut croire en quelque chose pour continuer à vivre. Regard compassionnel pour ceux qui bataillent et cherchent des issues à cet avenir encombré d’obstacles de toutes sortes.

Silvia Avallone, avec toujours la même plume vive, nerveuse dont elle use pour faire vivre ses personnages, raconte ici, et d’abord, une histoire d’amour entre deux jeunes gens aussi dissemblables que possible, mais unis par un de ces amours fous furieux noués à l’adolescence, et maintenu vaille que vaille en vie, comme on protège la flamme d’une bougie contre tous les vents. Andrea aime Marina; lui, étudiant révolté, décide de reprendre une ferme et un élevage, pour retrouver les heures heureuses de son enfance auprès de son grand-père et elle, la chanteuse du radio-crochet du village qui entrevoit la gloire, l’argent, le champagne, la foule en délire, comme une revanche sur la vie. Andrea est réfléchi, mûr, sensible, et en rupture avec sa famille bourgeoise, . Marina, elle, est agaçante, égocentrique, menteuse, méchante, manipulatrice…mais belle, attendrissante quand elle veut, futile et immature.

« Pour les téléspectateurs, cette fille n’avait plus de passé, de famille, d’histoire. Sa famille, ses amis, ceux qui la connaissaient ne voyaient pas Marina mais une autre créature, irréelle  et sans mémoire, divine car libre d’exister dans l’instant même où eux n’existaient plus.

Et cependant ils survivaient, cloués, enchaînés de l’autre côté, où la réalité est triste et vide, où les chambres sont mal rangées, les fourneaux à nettoyer, et les gens se traînent en savates, les enfants se fourrent le doigt dans le nez, et il y a les factures à payer, la vaisselle sale. De ce côté-ci : du côté sombre et muet du pays. »

La chanson « fétiche » de Marina et Andrea:

 

Mais Andrea donnerait sa vie pour elle, et endure tous les affronts qu’elle lui inflige . A travers cette histoire et  celle ébauchée de tous les autres personnages, Elsa, Sebastiano, Paola, Silvia Avallone nous livre une vision lucide et dure de notre monde actuel, et en particulier de ces jeunes qui développent des stratégies pour vivre et avancer, message d’espoir dans un moment où tout pourrait pousser au renoncement.

De superbes évocations de l’enfance, comme des flashes colorés qui percutent la rétine des personnages au détour d’une route, au bord du torrent, ou assis au bar, souvenirs tristes ou joyeux.

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« Une journée sans rien d’extraordinaire, où tes parents ont l’air heureux, et l’endroit où tu es née est baigné de lumière, l’air a quelque chose de sauvage, de ferreux, chaque chose est exactement à sa place . Et qu’importe ce qui arrivera ensuite, où ce qui est arrivé.

Qu’importent les souffrances, la fatigue, les trahisons qu’il faudra endurer. Ça vaut la peine, malgré  tout.Pour cette seule perfection d’une journée, à quatre ans avec ta famille au bord de la Balma, ça vaut la peine. »

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Les descriptions de ces montagnes piémontaises dénotent le fort enracinement de l’auteure dans sa région natale. On sent souvent dans ses mots, à travers les pensées d’Andrea, ou d’Elsa, de la rage, de la colère, du chagrin, et en même temps une force incroyable qui nous dit que tout est encore possible, dans les mains de cette jeunesse en souffrance, mais vivante ! Et la vie reste la plus forte… même si c’est au prix d’un rude combat.

« […]parce que l’imperfection de la vie est le cœur de la vie même, et qu’elle creuse et ronge implacablement de l’intérieur, qu’elle s’interpose entre nous et notre volonté, dévore comme le fait un torrent. »

Je ferme là un roman riche sans lourdeur, une écriture limpide mais profonde, comme les torrents du Monte Cucco. Et donc, j’attendrai avec la même impatience le prochain roman de cette nouvelle et magnifique plume qu’est Silvia Avallone, une plume ancrée dans son temps.