« Memory » – Arnaud Delalande- Le Cherche midi

« Prologue

Aux délices du souvenir

« La mémoire est la sentinelle de l’esprit »

Shakespeare, Macbeth,

entre 1599 et 1606

Plus vite. Plus vite, nom de Dieu.

Il glissa la lourde enveloppe de papier kraft dans la consigne automatique de la gare, referma la porte et pianota le code. Le boîtier électronique émit un bip. regardant vivement autour de lui, Marcus enfila son casque de moto et se dirigea vers la sortie. Il n’était pas tranquille; la pression n’avait pas cessé de monter depuis des semaines. Il enchaînait les insomnies. Cela ne faisait aucun doute: sa vie était menacée. Mais bientôt la vérité éclaterait au grand jour! « 

Excellente idée que cette enquête dans un établissement très spécialisé. La forme et l’écriture sont classiques et efficaces. Et une fliquette vraiment sympathique, j’ai beaucoup aimé ce personnage; Jeanne Ricœur encore en plein chagrin, elle vient de perdre son père adoptif. Le roman s’ouvre sur ses souvenirs, ceux de la toute petite fille d’un couple mal assemblé d’un père junkie et d’une mère indifférente et dure. Puis l’enterrement de son père adoptif, son papa Guy, officier de police  qui rejoint son épouse Alice, morte d’un cancer. C’est donc une orpheline au passé obsédant qui va entrer ce jour dans une clinique où un homme est retrouvé pendu. Suicide? Meurtre? C’est à cette question qu’elle sera confrontée. Alors qu’elle tente de sortir du deuil de son père adoptif.

« Tu sais…On le connaissait tous. Il va nous manquer. Mais faut que tu te changes les idées. Y a une fête au Ouis’ samedi. Tu viendras? »

Jeanne fit la moue, gênée.

« Écoute, j’en sais rien. Faudrait déjà que je récupère. Je suis pas tellement d’humeur à batifoler, là. »

Il fit une grimace à son tour.

« T’as raison, les fiches de police, ça détend! Comme tu veux. Enfin, penses-y. »

Il tourna les talons, puis lui décocha un clin d’œil.

« Tu sais quoi? J’ai hâte de retourner au front avec toi. En attendant, reprends ton souffle. »

Jeanne ne répondit pas, et replongea le nez dans ses fiches. L’image d’un poisson hors de l’eau, les ouïes palpitantes, la bouche ouverte cherchant désespérément de l’air, traversa son  esprit. »

Ce qui fait tout l’intérêt du roman, c’est d’une part cette jeune Jeanne, l’implication de Jeanne en tourment avec sa propre histoire et ses propres souvenirs, sa mémoire,  Jeanne vraiment émouvante, et d’autre part les huit pensionnaires du lieu, tous atteints du même mal, la perte de la mémoire immédiate à la suite d’un choc, accident, traumatisme. Leur mémoire à partir de ce choc s’est arrêtée aux faits antérieurs, et leur nouvelle vie quotidienne est constituée de moments, de gestes, d’actes, de paroles qui à peine vécus ou dits sont oubliés.

« Mais dites-moi, vos patients… ils, euh, ils sont en séjour ici combien de temps? Quand même pas toute leur vie? »

Nathalie demeura impassible.

« Malheureusement, plus ou moins, mais cela dépend surtout de la capacité financière de leur famille, quand ils en ont, et de la reconduction des subventions. Après la rupture, je veux dire leur accident; ils se souviennent de rituels, de règles…Ils jouent au Solitaire, au Scrabble, au Memory, des jeux dont ils connaissent les lois…Idem pour les règles sportives.[…]

« Les souvenirs de long terme sont conservés, comme je vous l’ai dit, mais ils ne peuvent en acquérir de nouveaux. L’essence de leur personnalité est conservée, mais leurs émotions sont en partie modifiées. »

Je ne vous cache pas que ça m’a perturbée, me ramenant à ma mère âgée qui est dans cet état, mais à cause de son âge. Je me suis sentie très touchée par tout ce qui est dit ici de ces troubles. Les huit personnages vivent cernés partout de notes, post-it, sur les murs, dans leur téléphone, partout, pour tout leur rappeler de leur vie constituée de pointillés, seconde après seconde…Comme je le fais pour ma mère, accrocher partout des consignes qui aussitôt lues sont oubliées. Et c’est si triste…

Donc c’est une des raisons qui m’ont fait lire avec beaucoup d’empathie la vie de ces pensionnaires, hommes et femmes qui vont tous être de potentiels suspects. Suspects car il est avéré que le pendu ne s’est pas pendu tout seul… et que donc, il y a probablement dans le groupe quelqu’un qui n’est pas atteint de ces troubles, un ou une  qui joue – bien – et qui a tué. Reste à trouver qui et pourquoi dans un huis clos assez spécial. On pense ici inévitablement à Agatha Christie. Jeanne sera menacée, car si proche du but…

« L’enveloppe lui échappa des mains et tomba dans la neige.

Jeanne se baissa pour la ramasser, lorsqu’elle entendit un pfuiit siffler à ses oreilles.

Non loin, sur la mare, une petite gerbe de glace se souleva.

Il lui fallut un quart de seconde pour comprendre.

Oh putain mais…

Dans l’instant suivant, elle se jeta au sol

On me tire dessus!

Deux autres gerbes de neige jaillirent tout près d’elle.

Pffuiiit! Pffuiiit!

Elle roula sur elle-même dans la poudreuse.

Des tirs. Des tirs au silencieux!

Panique. »

Tout l’aspect psychologique très intéressant est développé ici sans lourdeur, sur ce sujet qu’est la mémoire…ce qu’on en fait, comment elle vit, comment elle peut aussi empêcher de vivre serein, bref… une exploration assez poussée du sujet qui m’a vraiment captivée. Car Jeanne aussi, est en butte avec ses souvenirs, ceux de l’enfance.

« Elle fut bientôt de retour dans sa chambrette. Elle se glissa à l’intérieur de la salle de bains et se passa de l’eau sur le visage en soupirant. Sa main chercha deux cachets, et elle se regarda dans la glace. Était-ce le reflet qui se brouillait, comme la surface d’un lac sous les orbes réguliers d’un caillou jeté au hasard?

« Car parmi tous les souvenirs

Ceux de l’enfance sont les pires

Ceux de l’enfance nous déchirent… »

Elle s’y trouvait de nouveau, dans ce salon toujours semé d’immondices, bercé pourtant par la lumière étrange d’un coucher de soleil. Le salon de Jeanne fillette, le salon de ses trois ans. Et voici qu’une main féminine au poignet constellé de traces de piqûres lui tendait un petit cadeau, noué d’un ruban.

« Joyeux anniversaire, bébé », disait sa mère. »

Ces quelques vers de la chanson de Barbara, bouleversante, comme Jeanne est bouleversée au souvenir de cette mère.

Il y a dans ce lieu clos une drôle d’ambiance, entre ceux qui jouent au Scrabble, Myriam la jolie violoniste, toutes ces personnes qui lorgnent leurs notes sur les murs ou sur leur téléphone, dans une sorte de déambulation un rien hallucinée… et le tueur qui rôde. Je ne dis rien de plus, ce livre est en fait constitué de plusieurs enquêtes dans l’enquête policière très réussie et si la lecture est agréable et intéressante, et elle sait aussi toucher au cœur. En tous cas, il y a là une vraie réflexion sur la mémoire et les souvenirs, ceux qu’on garde et ceux dont on voudrait se débarrasser à tout jamais. J’ai été très touchée par cet aspect du roman.

Alice, mère adoptive, écoutait souvent ce morceau qui s’est gravé à jamais dans le cœur de Jeanne;

« Les Amazones » – Jim Fergus – Cherche-Midi, traduit par Jean-Luc Piningre

« Les journaux perdus de May Dodd et de Molly McGill, édités et annotés par Molly Standing Bear – Tome 3 de la trilogie « Mille femmes blanches »

 » 25 novembre 2018

Finalement, je préfère ne pas confier toute l’histoire à Jon W. Dodd. Elle m’appartient, à moi et à ma famille, au peuple cheyenne et plus encore aux Cœurs vaillants. Alors personne ne la racontera mieux que moi. Dois-je rappeler que les Blancs, après nous avoir envahis, avaient chargé leur armée de nous massacrer? Qu’ils nous ont confisqué nos terres, notre mode de vie, notre culture? Pour accélérer les choses, ils ont décimé notre frère le bison, qui était notre moyen d’existence et dont les troupeaux peuplaient jadis nos vastes prairies. Pratiquement exterminés, il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines au parc de Yellowstone, contre trente millions au départ. Quant à nous, ceux qui ont survécu aux guerres, nous avons été parqués dans des réserves, avec interdiction d’en sortir. Les Blancs nous ont volé notre langue et nos enfants, qu’ils ont envoyés étudier dans leurs écoles religieuses après leur avoir rasé la tête »

Ainsi commence le dernier volume de cette belle trilogie. Une lecture facile, intelligente et intéressante et même si mon préféré des trois est « La vengeance des mères » – sans doute le plus noir des trois – on retrouve avec un intense plaisir la plume de Jim Fergus et son attachement à l’histoire tragique du peuple natif de son pays.

Sans angélisme, il aura su nous parler tout au long des pages de l’histoire de ces peuples, et en particulier les Cheyennes. Nous dépeindre leur cadre de vie, leur mode de vie, leur culture, leur richesse et leurs faiblesses, leurs défauts, ceux inhérents à l’espèce humaine dans son ensemble, ni plus ni moins. Sans doute il n’est pas facile pour un Blanc de parler ainsi de cette histoire avec autant de subtilité. Pari tenu.

Et puis bien sûr, sur ces trois livres il est question de femmes; et je sais gré à cet auteur d’avoir su si bien parler de ces mille femmes blanches et plus largement nous parler des femmes. Je ne révélerai rien en disant que l’échange des mille femmes blanches contre des chevaux à l’origine du roman est fictif, n’est-ce pas ? Bien que la rencontre entre Little Wolf et le président Grant et la proposition soient réels, l’échange, après avoir exploré plusieurs sources, semble ne pas avoir eu lieu.

Avec cette communauté aux multiples origines et aux tempéraments de toutes sortes, qu’on connait bien à présent et qu’on va quitter à regret, c’est un tendre et admiratif hommage aux femmes que nous offre Jim Fergus. C’est aussi une fresque sur une histoire de liens, d’amours possibles, de compréhension possible, de partage. Mais aussi évidemment l’histoire d’une dépossession totale, d’une extermination voulue, et de résistance. 

« -[…] Savais-tu que les trois-quarts des Indiens d’Amérique, l’Alaska y compris, vivent aujourd’hui dans des villes et non dans des réserves? Beaucoup de nos filles sont enlevées en pleine rue et tombent dans les griffes des réseaux de prostitution. Ils s’attaquent à nous puisqu’ils bénéficient d’une totale impunité. Ils profitent du racisme institutionnel de ce pays, du fait que l’État fédéral ne tient pas de base de données à jour des indigènes qui disparaissent chaque année. Portant les chiffres du FBI indiquent qu’elles sont deux fois plus nombreuses que les Blanches dans ce cas, alors que nous sommes un groupe de population moins important. »

On peut aisément dire et écrire pas mal de lieux communs sur le sujet, c’est pourquoi je vais ici mettre le focus sur un point abordé de façon assez brève mais qui me semble important – voire une entrée vers un autre roman ?  – , et sur une héroïne dont j’aimerais beaucoup savoir ce qu’il adviendra d’elle : Molly Standing Bear, descendante de ces femmes, celle qui va porter l’histoire des siennes et des siens à la connaissance du plus grand nombre, par le biais des journaux de May Dodd, de Molly McGill et de Margaret Kelly dont elle a en quelque sorte la garde.

Ces carnets que nous lisons depuis 2013 à raison d’un tome tous les 3 ans. Le récit se clôt avec cette nouvelle Molly du XXème siècle, guerrière nomade à sa manière, au caractère qui n’a rien à envier à celui de ses ancêtres, et prête à livrer un combat d’actualité : les disparitions de femmes autochtones non élucidées. Le problème est le même au Canada d’ailleurs, et voici quelques articles qui m’ont semblé intéressants:

https://theconversation.com/femmes-amerindiennes-assassinees-ce-genocide-qui-embarrasse-lamerique-du-nord-118526

Et vous pouvez regarder le film Wind River, que j’avais vu à sa sortie au cinéma.

Où l’on comprend que le peuple blanc n’en a pas fini avec l’humiliation et la spoliation des peuples natifs, ni avec la violence qui leur est faite par un traitement inégalitaire, le mépris et un refus des droits essentiels.

Outre le fait que ce livre nous décrit le courage de ces femmes, blanches ou pas, la nécessaire solidarité qui fera leur force, leur ouverture d’esprit aussi, Jim Fergus dénonce encore, sans grandes envolées mais par des détails toujours choisis et bien placés l’abandon dans lequel elles sont face à la violence des hommes et comment elles survivent à ça, malgré tout. Aucunement manichéen, toujours pesé, dosé, le texte prend alors une vraie crédibilité. Quelques scènes bien « sauvages » avec l’infect Jules Séminole qui pour la énième fois attaque May et son amie Wind:

« -Mon bel amour, en voilà des méchancetés ! Il est donc temps de la refermer ta gueule de putain, a-t-il rétorqué en nouant à nouveau son immonde foulard sur mes lèvres. Pour que Jules et ses amis profitent de toi sans entendre les horreurs que tu profères. Mais voilà qui devrait te mettre du baume au cœur,; quand nous en aurons fini avec toi et que Cuts Women t’aura découpée, c’est Jules qui aura le plaisir de porter ta petite chatte à son poignet, en souvenir de nos ébats… »

Enfin, j’ai lu des pages magnifiques sur les paysages, sur l’amour, sur les jeux et les travaux des jours ordinaires de ces peuples qui ont habité mon enfance et ont sans aucun doute modelé mon imaginaire sur l’Amérique, cette même Amérique où l’on construit des murs et où on continue à tuer. Jim Fergus de sa plume douce amère sait dire tout ça, et nous remplit d’affection pour ces femmes, blanches ou pas. Et nous offre aussi des scènes comme celle-ci:

« Nous avançons de front, Phemie, Pretty Nose et moi, chacune sur notre cheval, moi entre elles deux. Martha nous suit sur son courageux petit âne, Dapple, puis ce sont Astrid, Maria et Carolyn, côte à côte derrière elle. C’est une belle journée d’été. Après une vague de chaleur, la brise nous rafraîchit, l’air est plus doux et le ciel dégagé d’un bleu profond. Nous traversons une prairie vallonnée que les Indiens appellent le pays des herbes courtes, riche en herbe aux bisons, où les jumelles ont sans doute coupé les quelques brins que j’ai trouvés dans leur sac-médecine. Comme il a beaucoup plu en ce début d’été, l’herbe et les fleurs sauvages ont poussé en abondance. Assez hautes, cependant, pour effleurer le ventre des chevaux, elles ondulent sous le vent comme une houle légère en exhalant leur doux parfum. À distance, un troupeau épars de bisons profite paisiblement de ces riches pâtures. »

Je préfère donc avant tout vous proposer quelques extraits choisis. J’ai écouté Jim Fergus il y a quelques années à Brive, à la veille de l’élection de Donald Trump. En l’écoutant, j’ai entendu un homme calme, posé et bienveillant. Il a raconté comment il est arrivé à s’intéresser aux peuples autochtones, quand enfant avec ses parents il partait en promenade en voiture et passait aux portes des réserves. Il regardait, s’interrogeait, puis il a cherché, puis il a compris et enfin devenu adulte et l’écrivain que nous savons, il nous a écrit ces trois merveilleux romans. On ne peut que l’en remercier. Et le lire, bien sûr !

Je termine avec un extrait de la lettre que Molly Standing Bear  – son histoire en résumé de la page 160 à la page 170 – laisse à son amoureux Jon, le journaliste chargé de publier les carnets.

« Mon cher Jon, donc, je te laisse mes carnets et tu as la permission de les reproduire par petits bouts dans ton magazine. En revanche, tu n’as pas celle de modifier quoi que ce soit dans les récits de May et de Molly. Que tu approuves ou pas la façon dont je les ai arrangés, je veux qu’ils paraissent exactement tels quels. Si je découvre le moindre changement, je serai forcée d’attacher ton scalp à ma ceinture…et je ne plaisante pas. Cela vaut aussi pour mes commentaires. Comme je parle cru, notamment de sexualité, tu seras sans doute gêné par certains. Tu feras avec, petit Blanc. Tu n’allais pas te cacher derrière ton bureau, déguisé en rédacteur en chef jusqu’à la fin de ta vie. Il faut bien que je te mouille (façon de parler ).

Nous nous sommes bien amusés, hein cow-boy? »

« Le squale » – Francine Kreiss – Le Cherche-Midi

« J’ai deux bureaux. Un sous l’eau, l’autre sur terre.

Celui à terre est un open space où la mission de mes collègues est de boire. Ce matin, il y avait un bureau d’études PMU à la table 8. À la table 10, réunion politique pour les fachos locaux, vieux hiboux en plumes Lacoste, jus de citron et expresso. Table 3, un brainstorming hautement culturel dans un silence à 206 décibels. Bières, pastis, pastis, bière. Il est 10 heures.

Table 15, thé vert, 2 kilos de clémentines, un piano azerty, des fils de réglisse relient le mur à mon ordinateur, mon ordinateur à l’iPhone. »

Francine Kreiss est apnéiste, photographe et journaliste. Elle nous livre ici un livre entre roman et fiction, je dirai plutôt une expérience, une sorte de récit qui oscille entre un superbe plaidoyer pour la mer qui est son logis de prédilection et le portrait de Thommy Recco qui s’il est « héros de guerre, apnéiste hors pair » est aussi meurtrier et en ce qui concerne absolument détestable, très effrayant, dingue. C’est la curiosité qui va pousser Francine Kreiss à s’intéresser de près, très près, trop près ? à ce personnage totalement déstabilisant pour elle. Car c’est un manipulateur, charmeur et colérique.

J’ai bien sûr cherché et trouvé sur le net de nombreux articles de presse, des vidéos, des reportages et cet article en particulier paru dans Corse Matin, plutôt tourné vers les raisons pour lesquelles Francine Kreiss s’est intéressée à cet homme, qu’elle pensait être un corailleur – qui est en fait un autre membre de la famille Recco, Toussaint.. Alors je vous laisse le lire, je pourrais fort bien en faire un résumé, mais je préfère vous donner mes impressions de lecture.

Je dirais que si Francine Kreiss écrivait un roman uniquement sur son amour de la mer, j’y prendrais un grand plaisir.

« Enfin la mer s’assoit sur  mon siège passager. Elle est là, tissée de saphirs. Je lui réponds un sourire niais d’imbécile heureuse. »

Elle a un vrai tempérament, une voix singulière, et certaines scènes en mer  sont d’une grande beauté et d’une grande intensité

« Je suis le sentier, m’accroche à la branche de l’arbre pour gravir le rocher. J’esquive toujours les mêmes branches basses. J’avance les yeux plongés dans l’eau. Le bleu marine accouche de turquoises et d’émeraudes sous un effet stroboscopique.

C’est effrayant, la beauté, parfois. Je la regarde m’aliéner. »

ou en plongée :

« Le bleu remplit mes orbites. La gravité n’existe plus. Toutes les dimensions sont inversées, je vis la tête en bas. Mes pieds sont des nageoires ultra flexibles. Mon corps s’étire à l’infini dans la brutale sensualité de l’eau. Tout est souple.

Le silence est une drogue dure. Le silence sous-marin, une légende. Ô combien mystérieux le bruit des poissons qui respirent. Ô combien troublant le son du battement cardiaque. Quantique, le silence…À chaque décision importante, je pars m’enfermer sous l’eau. Le cerveau en apesanteur ne réfléchit pas comme sur le rugueux plancher de la terre.

Le souffle s’arrête et surgit l’essentiel. »

Ce sont vraiment ces lignes sur la relation de Francine Kreiss avec l’élément aquatique qui sont pour moi les plus belles. Cette idée de « s’enfermer sous l’eau  » me plaît beaucoup.

Ses plongées en apnée dans la vie de la famille Recco, la relation épistolaire avec Thommy, suivie de visites en prison avec ce tueur ne m’ont pas autant séduite tant j’ai été révulsée par le personnage. Dans les premières pages, on perçoit chez l’auteure une… naïveté? neutralité? objectivité? étonnante face à ce Thommy bravache, fanfaron, si sûr de lui.

« J’ai ce confort secret face à la mort, elle ne me hante pas puisqu’elle n’est qu’un sommeil.

Seules de rares personnes qui me sont vitales n’en ont pas encore saisi l’importance. il n’y a que pour elles que la mort me traumatise. pour les autres, chacun pour soi et Dieu pour tous. Est-ce ça, mon problème? Ne plus faire de la mort un souci majeur?

Il est vrai que, dans ces articles, le face-à-face des photos morbides avec celles de Thommy illuminé de son sourire jovial crée un malaise. On a envie de l’attraper par les épaules. De le regarder droit dans les yeux et de lui crier : « Mais t’es con ou quoi ? Jamais tu réfléchis avant de tirer ? » »

Les photos de Recco montrent un visage assez terrifiant. Ne pas se fier aux apparences, bien sûr, mais il y a un éclat dément dans ses yeux et dans son sourire carnassier, vous ne trouvez-pas ? Glaçant. Et on comprend alors dans quoi Francine Kreiss a mis les pieds, une sorte de fascination à laquelle on voit avec quelle force et quelle intelligence elle a su finalement – totalement ? – échapper. De très belles scènes de repas, les rencontres avec la famille Recco, corsissime – je sais, ce vocable n’existe pas, je l’invente – et la mer, et cette ambiance du Sud avec son côté tapageur mais aussi ses secrets.

J’émaille ce bref article de quelques extraits que j’ai trouvé soit très beaux, soit très représentatifs et étonnants, comme le sont ces gens que Francine Kreiss nous fait rencontrer. Conversation au téléphone avec Jacqueline, sœur de Thommy:

«  »Oui, madame Kreiss, Thommy m’a appelée à 8 heures ce matin pour me dire qu’il fallait que l’on se voie. Mais vendredi plutôt, parce que je suis très fatiguée en ce moment. »

Je comprends qu’elle n’a pas très envie de me voir.

« Si vous êtes fatiguée, reposez-vous. Je repasse en septembre si vous préférez.

-Oh oui, ce serait mieux Je sors d’un cancer et mon mari a été assassiné, alors j’ai un coup de mou. »

C’est surréaliste, chaque rencontre avec un Recco commence par la même chose : le meurtre. »

Une lecture assez étrange, je dois le dire. Je lis peu de ces ouvrages documentaires, celui-ci est perturbant, avec de belles qualités d’écriture.

« Petites reines » – Jimmy Lévy – Cherche-Midi

« Quand je suis née, mon père était mort depuis un bon quart d’heure. C’est la tradition quand la femme du chef clanique accouche d’une fille, on découpe le chef pour le jeter aux chiens. »

« Juin 2001

Autant l’avouer tout de suite, je suis menteuse. Mieux vaut faire comme si j’étais fausse, un personnage de roman. Mieux vaut dire ça plutôt que des conneries. Vous finirez par m’en être reconnaissants. Vous pourrez vous consoler en concluant : elle n’a pas essayé de nous baiser. »

Je viens juste de terminer ce livre absolument surprenant et qui se lit vite parce que dès le début on a une question : qu’est-ce qui relie les deux petites reines, l’enfant africaine, née dans

« cette fichue tribu millénaire aux traditions ancestrales »

et Queenie, la vieille dame indigne et richissime qui attend Alzheimer avec impatience dans une résidence de luxe en Californie, au bord de l’océan.

« Non, la vraie prison dont les murs et les barreaux peuvent m’apparaître n’importe quand, n’importe où, au détour de n’importe quelle brise, de n’importe quel mot, ce sont mes putains de souvenirs »

Donc, la lecture file parce qu’on veut savoir. Et l’auteur est drôlement fort, parce qu’il nous mène aux 50 dernières pages où là, enfin, on aperçoit le nœud de l’histoire et on est vraiment surpris – et épaté ! – , croyez-moi, je ne m’attendais pas du tout à la rencontre finale, une idée magistrale ! Tout ça est mené de main de maître, et ce serait bien déjà mais tout le fond et la manière dont il est traité est passionnant.

J’ai donc beaucoup aimé ce roman fascinant pour plusieurs raisons. D’abord l’écriture qui en fait un texte original, l’auteur alterne les deux destins que ces femmes si éloignées culturellement nous racontent dans des langues très différentes. Le langage de la jeune africaine est plein d’images, mais aussi plein de violence, de cris, de sang et de sexe, sur un fond de naïveté et de révolte, car cette petite reine est si jeune, une enfant dont on attend les règles et les seins pour qu’elle devienne l’objet et la possession du nouveau chef clanique; il tuera ses parents afin que la petite reine soit sans passé; mais cette vie sans passé est une vie de servitude, la servitude aux traditions millénaires de la tribu ancestrale.

« Je m’assèche, je deviens pierre. Je deviens ma propre chimère de petite reine figée dans le destin millénaire de sa fichue tribu ancestrale. Je me sens vieille, ma peau paraît écorce. Même si les pluies venaient, rien ne fleurirait de moi. Je n’ai plus le cœur à rire des duretés des hommes. Je ne m’amuse plus des pagnes que je soulève parmi les guerriers. Ma beauté ne me sert à rien. Au contraire elle m’enferme dans les regards de ceux qui espèrent ce que je contiens de source et de promesses. Je suis devenue ma prison et ma gardienne. Les petites reines ne s’évadent pas, sauf pour mourir découpées. »

 Âmes sensibles, préparez-vous, mais lisez ça, ce n’est pas là de la littérature qui laisse tranquille, dans ces pages la jeune femme parle comme on crache un venin à la face des oppresseurs, les hommes au demeurant, et ces fichues traditions bien pratiques pour le pouvoir des uns et la satisfaction des autres. Elle va perdre d’une affreuse manière Nago son amour et son image la hantera longtemps. Il n’empêche que la petite reine va se sauver et se prénommer elle-même Anoua, car elle n’a pas de nom et qu’elle veut s’appartenir un jour:

« Sa colère suinte dans son regard de cendre. Pourtant je n’ai rien dit, ni manifesté le moindre refus. Je reste docile et hébétée. Une chienne. Il s’agace et renverse son verre et se brûle. Sa main endolorie me gifle d’un revers. Ma lèvre saigne mais je souris. Il comprend que je ne me soumets pas. Il se lève de rage et sort en invectivant ses femmes apeurées qui s’affaissent sur son passage. Je suis déjà ailleurs. »

 Peut-être peut-on se dire qu’il y a un peu de surenchère dans le sang versé et tous les fluides qui suintent dans ces pages, mais nous sommes là dans un monde cruel, charnel, minéral, brut et brutal, une civilisation en apparence si différente de la nôtre…Mais pas tant que ça sur le fond comme finalement on le comprend dans le récit de la vieille dame indigne. Celui-ci est dans un registre différent, un gros chagrin tenu en laisse par la dérision mais qui montre les crocs dans les moments de solitude, et parfois arrive à mordre. Mais la vieille dame a son humour et je pense aussi une bonne dose de haine pour ses congénères qui lui tiennent lieu de béquille; ici, dans la salle d’attente du médecin de la résidence de retraite pour vieilles riches, petit extrait d’un chapitre jubilatoire:

« Une expo de paléontologie. Un zoo d’antiquités.[…] A ce stade on peut plus parler de maquillage, elles sont déjà embaumées, prêtes pour le cercueil, y a plus qu’à emballer. J’en ferai jamais partie, de leur bande de cadavres peinturlurés. Ni d’aucune bande du reste, à part celle des pélicans suicidaires. »

Cette femme teigneuse, qui semble méchante, grossière…on va apprendre peu à peu ce qui l’a fermée à la douceur, le voile sur son passé se lève très lentement, et c’est ainsi que le lien se crée entre ces deux destins incroyables, si durs, auxquels l’auteur avec bienveillance propose une fin  – un peu – moins cruelle.

« Ce soir, tout ce qu’on peut cramer, c’est l’éternité. On va brûler les étapes. Éviter les louvoiements et les malentendus. En attendant ce moment, que je prévois vers la fin du dîner, quand l’alcool, la musique, les pétards atomiques de Sartaj auront eu raison des pudeurs et des résistances, je savoure la fumée fade de ma clope, le ressac des vagues et Oscar Peterson. Putain. Simon. Vite un pétard. »

Vraiment que dire de plus sans livrer ce qui fait l’attrait magnétique et l’intérêt de ce roman? Après une surprise de taille, une apparition inattendue dans cette histoire, le livre se termine sur la chute des tours jumelles à New York. Ce que certains appellent l’âme humaine, moi je dirais plutôt la matière vive ( au sens de « vivante » ) qui nous constitue est ici mise sous le scalpel avec brio et sans concessions. On nous parle de nos servitudes, toutes, celle de notre vie, celle de notre corps, et puis toutes celles que la construction des sociétés où qu’elles soient ont conçues. Celles imposées aux femmes depuis toujours, où qu’elles se trouvent et quelle que soit l’époque. Ceci aussi est un point fort de ce roman, parce qu’on a l’impression que les deux vies racontées là sont à des siècles d’intervalle, mais en fait non.

Ce livre est difficile, parfois insoutenable par l’authenticité du propos livré crûment et c’est ça que j’ai aimé, qui en fait un livre puissant. Jimmy Lévy alterne les voix en chapitres courts, quand le récit d’Anoua est si violent, la verve vacharde de Queenie prête parfois à sourire alors qu’il y a un tel désespoir en elle et un si monstrueux chagrin.

« Avant de faire la vie à une putain de Marlboro, il faut que je dégage le cadavre de la blatte de mon paysage. Les bestioles mortes, même les plus dégueulasses, ça me fout le cafard. C’est le cas de le dire. Je me prends pour Maradona. Je shoote droit devant. Elle glisse sur le plancher, passe sous la balustrade et tombe sur le sable sans bruit. De toute façon les déferlantes du Pacifique font un tel boucan qu’on n’entendrait pas un Boeing s’écraser sur la plage. Il faut au moins ça, ce vacarme d’écume et de sel, pour apaiser les rêves qui charrient les fragments de ma saloperie de mémoire. »

Ce livre est une superbe découverte et j’aimerais qu’il trouve un public attentif et ouvert, car même si on rit avec la vieille femme, elle porte un fardeau, une vie lourde sous le poids des morts, une vie déglinguée. Quant à la petite reine du désert, on n’aurait jamais imaginé le destin que lui réserve l’auteur, dans une bienveillance bienvenue après un parcours si terrifiant. On croisera quelques bestioles  emblématiques, comme la blatte, mais surtout un scorpion blanc, une « girafe à bosse », une mouette, un pélican et un goéland, et puis aussi quelques beaux personnages comme Sartaj – c’est lui qui fait d’une vieille femme sa Queenie – , Hamilton qui un beau jour sera nommée par son prénom Rebecca, un jeune homme très beau dans une cave à Tanger, le docteur Glass et Simon et un autre dont je tais le nom; à ce propos je salue l’éditeur qui ne dit pas un mot de trop sur la 4ème de couverture, chose assez rare pour la souligner. Et ça rappelle ce passage, c’est la vieille dame qui parle:

« Parce qu’en général les bouquins, les mauvais, ont ce qu’ils appellent un sujet. Un truc que tu peux résumer sur la quatrième de couverture. Un pitch qu’ils disent maintenant. Ça déjà ça me gavait. Si tu peux résumer le bazar en trois lignes, pourquoi le tartiner sur trois cents pages ? […]Moi je n’aimais que les bouquins qu’on ne pouvait pas résumer, pas expliquer. Je préférais les voyages qui dispersent, les sorties de route et les détours inattendus que tu ne peux pas raconter en deux phrases. Les détails qui comptent plus que l’essentiel. Les pistes qui se perdent, les bavardages qui t’emportent et les personnages qui se fendent. Je préférais déjà le voyage plutôt que la destination. »

Eh bien voici un roman qu’aimerait cette femme, et je l’aime aussi avec ces deux combattantes vindicatives et lucides, un voyage plein d’embûches, de l’Afrique à la Californie, une enfant fille de chef tribal et une gosse du Midwest.

Un livre fort, âpre, poétique et concret jusqu’à la crudité. Vraiment surprenant, j’ai aimé, beaucoup. Un vrai talent.

Et la vielle dame indigne écoute Oscar Peterson

 

« Un rapport » – Brian Evenson – Cherche-Midi/ Lot 49, traduit par Sabine Porte

eve« Une semaine s’est écoulée depuis que j’ai présenté mon rapport et depuis que je suis enfermé, je ne cesse de le tourner et le retourner dans ma tête. Ces phrases qui à l’origine me paraissaient fluides et concises me semblent à présent mal assemblées et faciles à tailler en pièces, susceptibles de s’effondrer à tout moment. »

J’ai rarement été aussi embarrassée pour parler d’un livre, vraiment…Un recueil de nouvelles. Et pourquoi cet embarras, demanderez-vous? Et je vous réponds parce que ce livre est une expérience étrange, qui m’a confrontée à des univers que je n’avais plus fréquentés depuis ma lecture de Lovecraft par exemple, il y a plus de 30 ans de cela. En plus « moderne » au niveau de l’écriture, dans la construction, mais j’ai fait une plongée dans des vies et des morts, des rêves et des cauchemars…Brian Evenson sème la confusion, perturbe, distord. J’ai ressenti parfois un profond malaise, parce qu’on ne peut être justement sûr de ce qui est vivant et de ce qui est mort, où commence le délire, l’hallucination, la démence, séparer le plausible de l’improbable…On peut admettre selon les nouvelles qu’elles se déroulent dans d’autres mondes, lieux, espaces, temporalités, et puis tout à coup on se retrouve un peu ici et maintenant, on se dit : cet homme/cette femme est malade, mais un autre grain de sable vient enrayer les rouages de nos certitudes. Dans le livre de Brian Evenson, donc, rien n’est sûr. Ma nouvelle préférée du recueil est « La poussière ». On croit être quelque part ici sur terre, ou en mission sur un futur chantier sur une autre planète colonisée, par exemple; tout semble normal, sauf qu’il y a de la poussière, plein de poussière, partout, de plus en plus, et un mystère derrière cette poussière, et puis des morts…Ce texte est le plus long et à lui seul la démonstration du talent de l’auteur. Parce que ça frise la science-fiction, mais c’est l’homme et non autre chose qui est au cœur de ce récit. Comme dans tous les autres, comme celui où un couple enregistre le bruit du mama-906889_640cœur de leur enfant à venir, et met cet enregistrement dans un ours en peluche…Non, je ne vous dis pas la suite…

Il y a encore une conversation entre amis et une écorce noire qui, aussi loin qu’on la jette et autant de fois qu’on tente de s’en défaire, se retrouve dans la poche d’un des deux hommes. Univers carcéraux, bruits de torture physique, lieux hantés, buvards imprégnés qui emmènent aux portes de la folie, anthropophagie (« N’importe quel cadavre », terrifiant !), mais aussi simple obsession qui part en vrille, tous ces personnages qui se pensent tout à fait ordinaires, dans un monde ordinaire, et qui à un moment donné – et on ne sait pas pourquoi, pas toujours – se retrouvent dans un dérapage sensoriel et schizophrène. Un mot que je n’emploie qu’avec des pincettes, mais qui ici, à mon avis, est pertinent…Ce livre m’a fait peur. Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé cette sensation ( même adulte on peut aimer avoir peur parfois ). Je crois que le but de l’auteur – mais là, je ne garantis pas la validité de mon point de vue – est de jouer avec nos notions tranquilles de normalité, de santé mentale, de sens du réel; nos vies de sommeil sont-elles moins « vraies » que  celles de notre éveil ? Un livre sur la perception de ce qui nous entoure assez déstabilisant. En tous cas, ça m’a déstabilisée. Un livre où les corps et les esprits se heurtent, se séparent puis se disloquent, se cassent et se dévorent. Très perturbant, mais très percutant aussi. Pour ma part –  et ça m’inquiète un peu quant à ma compréhension de cette lecture –  je n’ai pas saisi l’humour annoncé en 4ème de couverture et par Le Monde ( « Une terrible puissance combinée à un humour ravageur » ), je n’ai jamais ri et à peine souri, mais j’ai bien été atteinte par la puissance de l’écriture et je crois que toute tentative de rire a été aussitôt éteinte par la noirceur des histoires. Le doute et le cauchemar sont pour moi les deux mots qui définissent le mieux cet ouvrage. Une découverte sidérante et bouclant ce court article, une totale incertitude quant à la justesse de ce que je dis, mais c’est ce qui me vient le plus spontanément en fermant tout juste ce livre glaçant.

À noter que l’œuvre de Brian Evenson a été le sujet d’un colloque international à Rennes, ICI LE LIEN si vous êtes curieux.

« Acharnez-vous: ébranlez mes certitudes, essayez de me berner, persuadez-moi. Faites-moi croire que rien n’est mort derrière moi. Si jamais vous y parvenez, alors, vous en conviendrez, tout est possible. »