« Le squale » – Francine Kreiss – Le Cherche-Midi

« J’ai deux bureaux. Un sous l’eau, l’autre sur terre.

Celui à terre est un open space où la mission de mes collègues est de boire. Ce matin, il y avait un bureau d’études PMU à la table 8. À la table 10, réunion politique pour les fachos locaux, vieux hiboux en plumes Lacoste, jus de citron et expresso. Table 3, un brainstorming hautement culturel dans un silence à 206 décibels. Bières, pastis, pastis, bière. Il est 10 heures.

Table 15, thé vert, 2 kilos de clémentines, un piano azerty, des fils de réglisse relient le mur à mon ordinateur, mon ordinateur à l’iPhone. »

Francine Kreiss est apnéiste, photographe et journaliste. Elle nous livre ici un livre entre roman et fiction, je dirai plutôt une expérience, une sorte de récit qui oscille entre un superbe plaidoyer pour la mer qui est son logis de prédilection et le portrait de Thommy Recco qui s’il est « héros de guerre, apnéiste hors pair » est aussi meurtrier et en ce qui concerne absolument détestable, très effrayant, dingue. C’est la curiosité qui va pousser Francine Kreiss à s’intéresser de près, très près, trop près ? à ce personnage totalement déstabilisant pour elle. Car c’est un manipulateur, charmeur et colérique.

J’ai bien sûr cherché et trouvé sur le net de nombreux articles de presse, des vidéos, des reportages et cet article en particulier paru dans Corse Matin, plutôt tourné vers les raisons pour lesquelles Francine Kreiss s’est intéressée à cet homme, qu’elle pensait être un corailleur – qui est en fait un autre membre de la famille Recco, Toussaint.. Alors je vous laisse le lire, je pourrais fort bien en faire un résumé, mais je préfère vous donner mes impressions de lecture.

Je dirais que si Francine Kreiss écrivait un roman uniquement sur son amour de la mer, j’y prendrais un grand plaisir.

« Enfin la mer s’assoit sur  mon siège passager. Elle est là, tissée de saphirs. Je lui réponds un sourire niais d’imbécile heureuse. »

Elle a un vrai tempérament, une voix singulière, et certaines scènes en mer  sont d’une grande beauté et d’une grande intensité

« Je suis le sentier, m’accroche à la branche de l’arbre pour gravir le rocher. J’esquive toujours les mêmes branches basses. J’avance les yeux plongés dans l’eau. Le bleu marine accouche de turquoises et d’émeraudes sous un effet stroboscopique.

C’est effrayant, la beauté, parfois. Je la regarde m’aliéner. »

ou en plongée :

« Le bleu remplit mes orbites. La gravité n’existe plus. Toutes les dimensions sont inversées, je vis la tête en bas. Mes pieds sont des nageoires ultra flexibles. Mon corps s’étire à l’infini dans la brutale sensualité de l’eau. Tout est souple.

Le silence est une drogue dure. Le silence sous-marin, une légende. Ô combien mystérieux le bruit des poissons qui respirent. Ô combien troublant le son du battement cardiaque. Quantique, le silence…À chaque décision importante, je pars m’enfermer sous l’eau. Le cerveau en apesanteur ne réfléchit pas comme sur le rugueux plancher de la terre.

Le souffle s’arrête et surgit l’essentiel. »

Ce sont vraiment ces lignes sur la relation de Francine Kreiss avec l’élément aquatique qui sont pour moi les plus belles. Cette idée de « s’enfermer sous l’eau  » me plaît beaucoup.

Ses plongées en apnée dans la vie de la famille Recco, la relation épistolaire avec Thommy, suivie de visites en prison avec ce tueur ne m’ont pas autant séduite tant j’ai été révulsée par le personnage. Dans les premières pages, on perçoit chez l’auteure une… naïveté? neutralité? objectivité? étonnante face à ce Thommy bravache, fanfaron, si sûr de lui.

« J’ai ce confort secret face à la mort, elle ne me hante pas puisqu’elle n’est qu’un sommeil.

Seules de rares personnes qui me sont vitales n’en ont pas encore saisi l’importance. il n’y a que pour elles que la mort me traumatise. pour les autres, chacun pour soi et Dieu pour tous. Est-ce ça, mon problème? Ne plus faire de la mort un souci majeur?

Il est vrai que, dans ces articles, le face-à-face des photos morbides avec celles de Thommy illuminé de son sourire jovial crée un malaise. On a envie de l’attraper par les épaules. De le regarder droit dans les yeux et de lui crier : « Mais t’es con ou quoi ? Jamais tu réfléchis avant de tirer ? » »

Les photos de Recco montrent un visage assez terrifiant. Ne pas se fier aux apparences, bien sûr, mais il y a un éclat dément dans ses yeux et dans son sourire carnassier, vous ne trouvez-pas ? Glaçant. Et on comprend alors dans quoi Francine Kreiss a mis les pieds, une sorte de fascination à laquelle on voit avec quelle force et quelle intelligence elle a su finalement – totalement ? – échapper. De très belles scènes de repas, les rencontres avec la famille Recco, corsissime – je sais, ce vocable n’existe pas, je l’invente – et la mer, et cette ambiance du Sud avec son côté tapageur mais aussi ses secrets.

J’émaille ce bref article de quelques extraits que j’ai trouvé soit très beaux, soit très représentatifs et étonnants, comme le sont ces gens que Francine Kreiss nous fait rencontrer. Conversation au téléphone avec Jacqueline, sœur de Thommy:

«  »Oui, madame Kreiss, Thommy m’a appelée à 8 heures ce matin pour me dire qu’il fallait que l’on se voie. Mais vendredi plutôt, parce que je suis très fatiguée en ce moment. »

Je comprends qu’elle n’a pas très envie de me voir.

« Si vous êtes fatiguée, reposez-vous. Je repasse en septembre si vous préférez.

-Oh oui, ce serait mieux Je sors d’un cancer et mon mari a été assassiné, alors j’ai un coup de mou. »

C’est surréaliste, chaque rencontre avec un Recco commence par la même chose : le meurtre. »

Une lecture assez étrange, je dois le dire. Je lis peu de ces ouvrages documentaires, celui-ci est perturbant, avec de belles qualités d’écriture.

« Petites reines » – Jimmy Lévy – Cherche-Midi

« Quand je suis née, mon père était mort depuis un bon quart d’heure. C’est la tradition quand la femme du chef clanique accouche d’une fille, on découpe le chef pour le jeter aux chiens. »

« Juin 2001

Autant l’avouer tout de suite, je suis menteuse. Mieux vaut faire comme si j’étais fausse, un personnage de roman. Mieux vaut dire ça plutôt que des conneries. Vous finirez par m’en être reconnaissants. Vous pourrez vous consoler en concluant : elle n’a pas essayé de nous baiser. »

Je viens juste de terminer ce livre absolument surprenant et qui se lit vite parce que dès le début on a une question : qu’est-ce qui relie les deux petites reines, l’enfant africaine, née dans

« cette fichue tribu millénaire aux traditions ancestrales »

et Queenie, la vieille dame indigne et richissime qui attend Alzheimer avec impatience dans une résidence de luxe en Californie, au bord de l’océan.

« Non, la vraie prison dont les murs et les barreaux peuvent m’apparaître n’importe quand, n’importe où, au détour de n’importe quelle brise, de n’importe quel mot, ce sont mes putains de souvenirs »

Donc, la lecture file parce qu’on veut savoir. Et l’auteur est drôlement fort, parce qu’il nous mène aux 50 dernières pages où là, enfin, on aperçoit le nœud de l’histoire et on est vraiment surpris – et épaté ! – , croyez-moi, je ne m’attendais pas du tout à la rencontre finale, une idée magistrale ! Tout ça est mené de main de maître, et ce serait bien déjà mais tout le fond et la manière dont il est traité est passionnant.

J’ai donc beaucoup aimé ce roman fascinant pour plusieurs raisons. D’abord l’écriture qui en fait un texte original, l’auteur alterne les deux destins que ces femmes si éloignées culturellement nous racontent dans des langues très différentes. Le langage de la jeune africaine est plein d’images, mais aussi plein de violence, de cris, de sang et de sexe, sur un fond de naïveté et de révolte, car cette petite reine est si jeune, une enfant dont on attend les règles et les seins pour qu’elle devienne l’objet et la possession du nouveau chef clanique; il tuera ses parents afin que la petite reine soit sans passé; mais cette vie sans passé est une vie de servitude, la servitude aux traditions millénaires de la tribu ancestrale.

« Je m’assèche, je deviens pierre. Je deviens ma propre chimère de petite reine figée dans le destin millénaire de sa fichue tribu ancestrale. Je me sens vieille, ma peau paraît écorce. Même si les pluies venaient, rien ne fleurirait de moi. Je n’ai plus le cœur à rire des duretés des hommes. Je ne m’amuse plus des pagnes que je soulève parmi les guerriers. Ma beauté ne me sert à rien. Au contraire elle m’enferme dans les regards de ceux qui espèrent ce que je contiens de source et de promesses. Je suis devenue ma prison et ma gardienne. Les petites reines ne s’évadent pas, sauf pour mourir découpées. »

 Âmes sensibles, préparez-vous, mais lisez ça, ce n’est pas là de la littérature qui laisse tranquille, dans ces pages la jeune femme parle comme on crache un venin à la face des oppresseurs, les hommes au demeurant, et ces fichues traditions bien pratiques pour le pouvoir des uns et la satisfaction des autres. Elle va perdre d’une affreuse manière Nago son amour et son image la hantera longtemps. Il n’empêche que la petite reine va se sauver et se prénommer elle-même Anoua, car elle n’a pas de nom et qu’elle veut s’appartenir un jour:

« Sa colère suinte dans son regard de cendre. Pourtant je n’ai rien dit, ni manifesté le moindre refus. Je reste docile et hébétée. Une chienne. Il s’agace et renverse son verre et se brûle. Sa main endolorie me gifle d’un revers. Ma lèvre saigne mais je souris. Il comprend que je ne me soumets pas. Il se lève de rage et sort en invectivant ses femmes apeurées qui s’affaissent sur son passage. Je suis déjà ailleurs. »

 Peut-être peut-on se dire qu’il y a un peu de surenchère dans le sang versé et tous les fluides qui suintent dans ces pages, mais nous sommes là dans un monde cruel, charnel, minéral, brut et brutal, une civilisation en apparence si différente de la nôtre…Mais pas tant que ça sur le fond comme finalement on le comprend dans le récit de la vieille dame indigne. Celui-ci est dans un registre différent, un gros chagrin tenu en laisse par la dérision mais qui montre les crocs dans les moments de solitude, et parfois arrive à mordre. Mais la vieille dame a son humour et je pense aussi une bonne dose de haine pour ses congénères qui lui tiennent lieu de béquille; ici, dans la salle d’attente du médecin de la résidence de retraite pour vieilles riches, petit extrait d’un chapitre jubilatoire:

« Une expo de paléontologie. Un zoo d’antiquités.[…] A ce stade on peut plus parler de maquillage, elles sont déjà embaumées, prêtes pour le cercueil, y a plus qu’à emballer. J’en ferai jamais partie, de leur bande de cadavres peinturlurés. Ni d’aucune bande du reste, à part celle des pélicans suicidaires. »

Cette femme teigneuse, qui semble méchante, grossière…on va apprendre peu à peu ce qui l’a fermée à la douceur, le voile sur son passé se lève très lentement, et c’est ainsi que le lien se crée entre ces deux destins incroyables, si durs, auxquels l’auteur avec bienveillance propose une fin  – un peu – moins cruelle.

« Ce soir, tout ce qu’on peut cramer, c’est l’éternité. On va brûler les étapes. Éviter les louvoiements et les malentendus. En attendant ce moment, que je prévois vers la fin du dîner, quand l’alcool, la musique, les pétards atomiques de Sartaj auront eu raison des pudeurs et des résistances, je savoure la fumée fade de ma clope, le ressac des vagues et Oscar Peterson. Putain. Simon. Vite un pétard. »

Vraiment que dire de plus sans livrer ce qui fait l’attrait magnétique et l’intérêt de ce roman? Après une surprise de taille, une apparition inattendue dans cette histoire, le livre se termine sur la chute des tours jumelles à New York. Ce que certains appellent l’âme humaine, moi je dirais plutôt la matière vive ( au sens de « vivante » ) qui nous constitue est ici mise sous le scalpel avec brio et sans concessions. On nous parle de nos servitudes, toutes, celle de notre vie, celle de notre corps, et puis toutes celles que la construction des sociétés où qu’elles soient ont conçues. Celles imposées aux femmes depuis toujours, où qu’elles se trouvent et quelle que soit l’époque. Ceci aussi est un point fort de ce roman, parce qu’on a l’impression que les deux vies racontées là sont à des siècles d’intervalle, mais en fait non.

Ce livre est difficile, parfois insoutenable par l’authenticité du propos livré crûment et c’est ça que j’ai aimé, qui en fait un livre puissant. Jimmy Lévy alterne les voix en chapitres courts, quand le récit d’Anoua est si violent, la verve vacharde de Queenie prête parfois à sourire alors qu’il y a un tel désespoir en elle et un si monstrueux chagrin.

« Avant de faire la vie à une putain de Marlboro, il faut que je dégage le cadavre de la blatte de mon paysage. Les bestioles mortes, même les plus dégueulasses, ça me fout le cafard. C’est le cas de le dire. Je me prends pour Maradona. Je shoote droit devant. Elle glisse sur le plancher, passe sous la balustrade et tombe sur le sable sans bruit. De toute façon les déferlantes du Pacifique font un tel boucan qu’on n’entendrait pas un Boeing s’écraser sur la plage. Il faut au moins ça, ce vacarme d’écume et de sel, pour apaiser les rêves qui charrient les fragments de ma saloperie de mémoire. »

Ce livre est une superbe découverte et j’aimerais qu’il trouve un public attentif et ouvert, car même si on rit avec la vieille femme, elle porte un fardeau, une vie lourde sous le poids des morts, une vie déglinguée. Quant à la petite reine du désert, on n’aurait jamais imaginé le destin que lui réserve l’auteur, dans une bienveillance bienvenue après un parcours si terrifiant. On croisera quelques bestioles  emblématiques, comme la blatte, mais surtout un scorpion blanc, une « girafe à bosse », une mouette, un pélican et un goéland, et puis aussi quelques beaux personnages comme Sartaj – c’est lui qui fait d’une vieille femme sa Queenie – , Hamilton qui un beau jour sera nommée par son prénom Rebecca, un jeune homme très beau dans une cave à Tanger, le docteur Glass et Simon et un autre dont je tais le nom; à ce propos je salue l’éditeur qui ne dit pas un mot de trop sur la 4ème de couverture, chose assez rare pour la souligner. Et ça rappelle ce passage, c’est la vieille dame qui parle:

« Parce qu’en général les bouquins, les mauvais, ont ce qu’ils appellent un sujet. Un truc que tu peux résumer sur la quatrième de couverture. Un pitch qu’ils disent maintenant. Ça déjà ça me gavait. Si tu peux résumer le bazar en trois lignes, pourquoi le tartiner sur trois cents pages ? […]Moi je n’aimais que les bouquins qu’on ne pouvait pas résumer, pas expliquer. Je préférais les voyages qui dispersent, les sorties de route et les détours inattendus que tu ne peux pas raconter en deux phrases. Les détails qui comptent plus que l’essentiel. Les pistes qui se perdent, les bavardages qui t’emportent et les personnages qui se fendent. Je préférais déjà le voyage plutôt que la destination. »

Eh bien voici un roman qu’aimerait cette femme, et je l’aime aussi avec ces deux combattantes vindicatives et lucides, un voyage plein d’embûches, de l’Afrique à la Californie, une enfant fille de chef tribal et une gosse du Midwest.

Un livre fort, âpre, poétique et concret jusqu’à la crudité. Vraiment surprenant, j’ai aimé, beaucoup. Un vrai talent.

Et la vielle dame indigne écoute Oscar Peterson

 

« Un rapport » – Brian Evenson – Cherche-Midi/ Lot 49, traduit par Sabine Porte

eve« Une semaine s’est écoulée depuis que j’ai présenté mon rapport et depuis que je suis enfermé, je ne cesse de le tourner et le retourner dans ma tête. Ces phrases qui à l’origine me paraissaient fluides et concises me semblent à présent mal assemblées et faciles à tailler en pièces, susceptibles de s’effondrer à tout moment. »

J’ai rarement été aussi embarrassée pour parler d’un livre, vraiment…Un recueil de nouvelles. Et pourquoi cet embarras, demanderez-vous? Et je vous réponds parce que ce livre est une expérience étrange, qui m’a confrontée à des univers que je n’avais plus fréquentés depuis ma lecture de Lovecraft par exemple, il y a plus de 30 ans de cela. En plus « moderne » au niveau de l’écriture, dans la construction, mais j’ai fait une plongée dans des vies et des morts, des rêves et des cauchemars…Brian Evenson sème la confusion, perturbe, distord. J’ai ressenti parfois un profond malaise, parce qu’on ne peut être justement sûr de ce qui est vivant et de ce qui est mort, où commence le délire, l’hallucination, la démence, séparer le plausible de l’improbable…On peut admettre selon les nouvelles qu’elles se déroulent dans d’autres mondes, lieux, espaces, temporalités, et puis tout à coup on se retrouve un peu ici et maintenant, on se dit : cet homme/cette femme est malade, mais un autre grain de sable vient enrayer les rouages de nos certitudes. Dans le livre de Brian Evenson, donc, rien n’est sûr. Ma nouvelle préférée du recueil est « La poussière ». On croit être quelque part ici sur terre, ou en mission sur un futur chantier sur une autre planète colonisée, par exemple; tout semble normal, sauf qu’il y a de la poussière, plein de poussière, partout, de plus en plus, et un mystère derrière cette poussière, et puis des morts…Ce texte est le plus long et à lui seul la démonstration du talent de l’auteur. Parce que ça frise la science-fiction, mais c’est l’homme et non autre chose qui est au cœur de ce récit. Comme dans tous les autres, comme celui où un couple enregistre le bruit du mama-906889_640cœur de leur enfant à venir, et met cet enregistrement dans un ours en peluche…Non, je ne vous dis pas la suite…

Il y a encore une conversation entre amis et une écorce noire qui, aussi loin qu’on la jette et autant de fois qu’on tente de s’en défaire, se retrouve dans la poche d’un des deux hommes. Univers carcéraux, bruits de torture physique, lieux hantés, buvards imprégnés qui emmènent aux portes de la folie, anthropophagie (« N’importe quel cadavre », terrifiant !), mais aussi simple obsession qui part en vrille, tous ces personnages qui se pensent tout à fait ordinaires, dans un monde ordinaire, et qui à un moment donné – et on ne sait pas pourquoi, pas toujours – se retrouvent dans un dérapage sensoriel et schizophrène. Un mot que je n’emploie qu’avec des pincettes, mais qui ici, à mon avis, est pertinent…Ce livre m’a fait peur. Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé cette sensation ( même adulte on peut aimer avoir peur parfois ). Je crois que le but de l’auteur – mais là, je ne garantis pas la validité de mon point de vue – est de jouer avec nos notions tranquilles de normalité, de santé mentale, de sens du réel; nos vies de sommeil sont-elles moins « vraies » que  celles de notre éveil ? Un livre sur la perception de ce qui nous entoure assez déstabilisant. En tous cas, ça m’a déstabilisée. Un livre où les corps et les esprits se heurtent, se séparent puis se disloquent, se cassent et se dévorent. Très perturbant, mais très percutant aussi. Pour ma part –  et ça m’inquiète un peu quant à ma compréhension de cette lecture –  je n’ai pas saisi l’humour annoncé en 4ème de couverture et par Le Monde ( « Une terrible puissance combinée à un humour ravageur » ), je n’ai jamais ri et à peine souri, mais j’ai bien été atteinte par la puissance de l’écriture et je crois que toute tentative de rire a été aussitôt éteinte par la noirceur des histoires. Le doute et le cauchemar sont pour moi les deux mots qui définissent le mieux cet ouvrage. Une découverte sidérante et bouclant ce court article, une totale incertitude quant à la justesse de ce que je dis, mais c’est ce qui me vient le plus spontanément en fermant tout juste ce livre glaçant.

À noter que l’œuvre de Brian Evenson a été le sujet d’un colloque international à Rennes, ICI LE LIEN si vous êtes curieux.

« Acharnez-vous: ébranlez mes certitudes, essayez de me berner, persuadez-moi. Faites-moi croire que rien n’est mort derrière moi. Si jamais vous y parvenez, alors, vous en conviendrez, tout est possible. »

« La vengeance des mères – Les journaux de Margaret Kelly et de Molly McGill » – Jim Fergus – Cherche-Midi éditions, traduit par Jean-Luc Piningre

la-vengeance-des-meres_5482« La nuit suivant la charge de Mackenzie, le thermomètre indiquait presque moins vingt degrés. La cavalerie s’était emparée à l’aube du village cheyenne qu’elle avait entièrement détruit, massacrant des dizaines d’Indiens, hommes et femmes, jeunes et vieux, abattus sans discrimination à coups d’épée, de carabine, de pistolet, par des soldats pris de folie meurtrière. Plusieurs de nos amies blanches étaient parmi eux avec leurs bébés. »

Il y avait un bon moment que je n’avais pas chevauché au côté de ces magnifiques Cheyennes des Grandes Plaines, il y avait aussi longtemps que je n’avais pas lu une telle ode aux femmes, et je sors enchantée, bien que triste aussi de ce superbe roman. Triste, parce que nous connaissons tous la fin tragique et honteuse de cet épisode de l’histoire de ce continent, édifié sur le sang, le meurtre, la destruction. Enchantée, parce que retrouver ces femmes « blanches » des années plus tard et leurs nouvelles compagnes, c’est un vrai bonheur. La belle idée que de raconter par le biais des carnets de ces femmes, à la suite de ceux de May Dodd dans « Mille femmes blanches », la belle idée que cette suite !

little_big_horn_victory_dance_by_fanslerIci le récit est à deux voix. Margaret Kelly est une rescapée, avec sa sœur jumelle Susie, du massacre qui vient d’avoir lieu sur le campement où elles vivaient parmi les Cheyennes, mais leurs petites jumelles respectives – car elles font tout à l’identique ! –  sont mortes de froid, à quelques semaines, pendant la fuite pour échapper aux soldats sanguinaires. Elles font partie du premier programme du FBI « mille femmes blanches » échangées aux Indiens contre 1000 chevaux :

« Maudit soit l’État américain ! Maudite soit son armée ! Cette humanité de sauvages, les Blancs comme les Indiens ! Et le bon Dieu dans les cieux ! Faut pas prendre ça à la légère, la vengeance d’une mère, vous allez voir ce que vous allez voir… »

Les deux sœurs sont d’origine irlandaise et se repèrent à leur chevelure flamboyante et à leur soif de vengeance, elles sont « les diables rouges », les mères enragées « .

« Cette nuit- là, sous une froide pleine lune, Little Wolf nous a conduits à travers les montagnes jusqu’au village de Crazy Horse. on n’a pas de mots pour décrire les souffrances endurées pendant le voyage. Les blessés et les bébés qui ont succombé.[…]…nos quatre jumelles, les deux de Susie et les deux miennes. Il a fallu qu’on laisse leurs corps dans un arbre car il n’y avait pas de bois sous la main pour construire une charpente funéraire, comme dans la tradition cheyenne, et la terre gelée était trop dure pour qu’on puisse les enterrer comme on fait chez nous. Mais ce n’était pas supportable d’imaginer que les charognards allaient les bouffer, alors on les a gardées jusqu’au bout du chemin dans les porte-bébés. on sent encore leurs tout petits corps froids et lourds collés à notre poitrine, et on les sentira toujours.

Alors voyez, tout ce qui nous reste, c’est un cœur de pierre. »

La seconde voix est celle de Molly McGill qui fait partie des sept femmes nouvellement arrivées – par inadvertance – sortie de Sing Sing et qui a elle aussi perdu sa petite fille Clara dans d’atroces circonstances.

arapahocamp_1868Ce sont donc les récits de ces deux femmes dissemblables en apparence que nous lisons, l’un dans le langage des rues et des orphelinats pour Margaret / Meggie, l’autre plus à l’aise avec l’écriture pour Molly l’institutrice. Ç’a été une lecture souvent poétique, très drôle, mais de cette drôlerie qui tente de conjurer la fatalité, la fin sombre que l’on pressent, quoi qu’on essaye pour l’exorciser. Deux femmes différentes seulement en apparence parce qu’on verra – vous verrez, si vous lisez – qu’elles sont faites de la même argile.

medecine-crow-crow-femme-lakotaQuels superbes portraits nous offre l’auteur ! Si décidées, si aptes à survivre…Parmi elles, il me reste sur la rétine la sculpturale et puissante Euphémia –  Black White Woman –  grande belle femme noire et combattante, qui dressée sur son cheval blanc trône comme une reine amazone; il y a l’incroyable Gertie sur sa mule, il y a Lady Ann, aristocrate anglaise homosexuelle, ou encore Lulu Larue, petite française enjouée malgré une jeune existence difficile et je m’arrête là mais toutes sans exception ont compris ce qu’est la lutte pour la vie, et toutes maudissent la violence des mâles, blancs ou indiens, d’autant plus qu’elles sont contraintes à les imiter et certaines refuseront. Pourtant il y a des chefs de guerre aussi chez les Indiennes, comme Pretty Nose ( la femme de la couverture du livre, sang mêlé ), célèbre guerrière. 

Nous lisons donc ce pan d’histoire de l’Amérique à travers les yeux de ces femmes devenues Cheyennes totalement par leur mariage et leur maternité:

« Depuis qu’on leur a donné des petits, les Cheyennes sont devenus notre peuple. »

buffalo-1730075_1280Découvrant dans ces espaces naturels une autre vie, une autre vision du monde, elles ressentent pour la première fois un sentiment de liberté mais aussi d’appartenance à un tout, humain et naturel. Une communauté harmonieuse, si ce n’était cette propension qu’ont les hommes à faire la guerre .

« Nos chevaux grimpent sur des langues de terre qui ressemblent aux crêtes des vagues en pleine mer. Quand nous arrivons au sommet, d’extraordinaires panoramas s’étendent devant nous, à perte de vue. Les plaines et les collines ondoyantes sont ponctuées de formidables formations rocheuses, qui paraissent violemment s’élever de terre et se poursuivent jusqu’aux montagnes à l’horizon Devant ces paysages d’une splendeur inimaginable, terrifiante même, certaines d’entre nous retiennent leur souffle ou s’exclament bruyamment. »

Plusieurs de ces femmes vont trouver l’amour, la douceur d’une relation aimante et respectueuse avec un partenaire attentif, le désir non entaché de concupiscence ou d’avilissement, l’amour total comme elles ne l’ont jamais connu. Il y a du sentiment tendre dans tout ça, et c’est bon !

prettyCe qui m’a emballée dans ce livre ( où en fait tout m’a emballée ), c’est vraiment la façon de parler des femmes, sans occulter aucune de leurs facettes, y compris leurs contradictions. Elles sont des personnes sensées, aptes à réfléchir, à endurer, à puiser au fond d’elles des ressources incroyables ( « Nous nous sommes même choisi une devise : s’adapter ou périr. » ). Elles sont sentimentales, mais mettent une pierre là-dessus si ça leur permet d’affronter la douleur; elles savent être solidaires, légères ou sages, folâtres ou sérieuses. Elles ont la vie toujours tapie en elles malgré les pires choses qu’on ait pu leur faire subir ( Martha…), elles sont belles et intelligentes, certaines plus fragiles, plus timides, mais toutes vont se révéler courageuses et souvent rebelles, contre de petites choses et contre de grandes. Le bon Dieu est aussi très largement remis en question. Les deux aumôniers que nous rencontrons au fil de l’histoire sont des hommes bons et compréhensifs et Jim Fergus évite la caricature des méchants évangélisateurs. Ces hommes doutent, ont la foi, mais ne cherchent pas ou plus à la transmettre vraiment, il ont face à eux des femmes telles que Meggie et Susie – « Même en enfer, on sait pas ce que c’est, la vengeance d’une mère » –  à qui il ne faut pas en conter

« -On a rien besoin d’autre, c’est vrai, je lui réponds. À condition qu’il veuille bien nous laisser vivre en paix, votre bon Dieu, qu’on puisse en profiter, faire des enfants, sans être sûres que l’armée va revenir nous massacrer…

-Eh bien, mesdames, pour ce qui est de jeter un froid, vous savez faire…moi qui étais de si bonne humeur.

-Pour ça, y a pas meilleur que nous, lui dit Susie. Nous, on vit dans le monde réel, celui où le bon Dieu envoie des soldats pour nous exterminer, nous et nos petites. Même par une belle journée comme ça, ça peut arriver et on l’oublie pas. »

three_chiefs_piegan_p-39_zoomEnfin il y a les Indiens, leur mode de vie, leur culture ( dont la guerre fait partie, oui ) et ce destin tragique qui chaque fois que j’en lis l’histoire, me met en colère. Une société qui vit en phase avec son environnement, où chacun a sa place, et cette beauté :

« Cette race d’hommes ne ressemblait à aucune autre que nous ayons vue. Ils portaient des nattes et leurs visages étaient couverts de motifs harmonieux. Vêtus de mocassins, de jambières en cuir, enveloppés dans des couvertures et des capes de bison pour les protéger du froid mordant de l’hiver, ils chevauchaient leurs montures avec tant de grâce et de naturel que, pareils à des centaures, ils semblaient ne faire qu’un avec elles. ».

mereCe livre est un chant d’amour aux femmes et à ce peuple, un hymne à la nature, de nombreux passages dénoncent le fait que ces massacres avaient pour but d’exploiter la terre et ses ressources sans états d’âme pour le commerce et le pouvoir. Il se lit aussi comme un roman d’aventure, avec la force dramatique due à l’authenticité de nombreux faits contés. La grande qualité de Jim Fergus est de n’être jamais manichéen, en nuançant la plupart du temps ses personnages et leurs actes ( je dis la plupart du temps, parce qu’il n’y  a pas de nuance à mettre dans le fait de trancher des mains d’enfants, ou de violer, évidemment…). L’écriture reflète parfaitement la personnalité des deux femmes qui écrivent, chacune son histoire, sa façon de vivre et de voir les événements, pour un livre magnifique à mettre entre toutes les mains, un livre comme une leçon à méditer encore aujourd’hui. Une lecture que je conseille à tous, même si on n’a pas lu « Mille femmes blanches », roman exceptionnel que cette suite ne trahit pas, et dont vous pouvez lire le résumé ICI. Un intéressant site ( en anglais ) sur les tribus natives et vous pouvez parcourir aussi les superbes photos d’ Edward Curtis . Moi, je ne m’en lasse pas.

Je précise que les photos que j’ai mises sur cet article sont surtout pour le plaisir que je prends à chaque fois à admirer ces peuples, elles n’ont pas forcément un rapport direct avec la trame du roman, mais elles visent à montrer ce que le monde « blanc » a fait mourir. Le lien avec le roman existe toutefois dans le fait que les femmes blanches de Jim Fergus, elles, ont compris ça. L’auteur a choisi son camp avec ses mille merveilleuses femmes .

« Une singularité nue » – Sergio De La Pava – Editions Le Cherche-Midi / Lot 49, traduit par Claro

de-la-pava« Bruit de fond.

On va me laisser sortir ou bien ?!

11 heures et 33 minutes depuis le zénith, dixit la pendule perchée tout en haut d’un rebord sur le mur et posée là afin de nous contempler tous, ce qui voulait dire qu’on en était déjà à la septième heure de cette bataille particulière entre le Bien et le Mal et, oh oui, Dieu était bel et bien en train de se prendre une terrible raclée tandis que l’arbitre aux allures de volaille le fixait intensément dans les yeux et lui demandait s’il voulait continuer. Nous incarnions ici ce qui faisait office de Bien : nous trois et quiconque se tenait à nos côtés quand on se levait pour parler pour le muet dans cette salle décrépite ( l’AR-3 du 100 Centre Street ) ; et en ce lieu, en cet instant, le Mal nous encerclait. »

Ah ! Ça ne va pas être simple de vous parler de ce livre ( 842 pages ), si tant est que cet objet soit « un livre ». Non, c’est un peu court pour qualifier ce roman…Je viens de passer beaucoup de temps dans ces pages survoltées et malgré de nombreuses interruptions involontaires, sans jamais perdre le fil et pourtant…Quel périple ! Impossible vraiment de vous résumer ( je sais, ce n’est pas trop dans ma façon de faire, le résumé, mais là c’est simplement impossible et ça m’arrange ! )

« La troisième possibilité est davantage une probabilité extrêmement forte, et c’est celle à laquelle tous les êtres sains d’esprit devraient souscrire. Dans celle-ci, la mort est une vraie fin. Plus de conscience, plus rien. Ça fout une trouille bleue aux gens mais c’est infondé. Quelqu’un peut-il m’expliquer ce qui craint dans le fait de ne pas exister?[…] En tant qu’êtres humains, nous ne passons pas notre temps à nous souvenir avec effroi de l’époque où nous n’existions pas. »

manhattan-336591_1280Alors nous voici propulsés à New York en compagnie de Casi, très jeune avocat – 24 ans – d’origine colombienne, vivant là comme toute sa famille. Brillant, brillantissime, il est entouré  par tout un tas d’amis, collègues, condamnés gentils et méchants ( là, il faut s’y retrouver, mais toutes ces notions sont un peu floues…). Casi gagne tous ses procès. Il aime la boxe – l’histoire de la boxe et de ses stars occupe ses pensées dans leur errance lors d’attentes ici ou là – , il aime les longues discussions argumentaires qui le plus souvent donnent lieu à des élans philosophiques. Ses amis sont étranges ( un cherche à accomplir le procès parfait, puis le casse parfait ), ses clients sont bizarres, la ville a de drôles de comportements…Tout est inattendu dans cette histoire, et il faut se laisser pénétrer de cette ambiance sans résister, plonger avec Casi et se laisser porter par: les comptes-rendus de procès sous forme de dialogues ( d’un ridicule achevé, surréalistes, désolants, désopilants, enthousiasmants…), l’histoire de la boxe et des boxeurs comme une paraphrase de la vie ( voir les dernières pages ), les débats sur la philosophie et les sciences dont la physique et la génétique ( Hume, Einstein…), sur le droit et ses arguties, sur ses failles, ses subtilités et son folklore  – ah ! On comprend bien que nous avons affaire à une équipe d’avocats, des bavards ! – , sur la drogue et la télévision, non pardon sur Télévision. Oh nom d’un chien, quelle lecture ! J’ai ri

« Quant à ce qui fait de quelque chose une science, ce n’est pas le fait que ses assertions peuvent être vérifiées, c’est que, à la différence de la psychologie, elles peuvent être falsifiées, autrement dit de se révéler fausses. Lis ton Popper sur la question.

-Mon popa ? La seule physique qui intéresse mon papa, c’est le chemin le plus court que peut emprunter la bière pour aller jusqu’à ses lèvres.

-Pas ton papa, je parle de Karl Popper.

-Quant à ce Hume, qu’est-ce qu’il en sait ? Quand est-ce qu’il écrivait ? En mille trois cent et des coucouilles ? Sur quoi il écrivait ? Du putain de papyrus ? Je l’emmerde, il est juste aigri parce que la science a complètement récupéré son champ ringard. Qu’il continue à dire du mal de la science et je lui enfoncerai mon nouvel iPod terabyte dans le cul, on verra ce qu’il dira. »

Plus un morceau d’anthologie, chapitre 7 . 

 j’ai réfléchi, j’ai pris des notes, ressorti mon dictionnaire, j’ai été bouleversée

« Je veux pleurer jusqu’à ce que tout en moi soit chassé. Le sang et le plasma même qui me sustentent, je veux les pleurer hors de mon corps. Je veux mourir de ces larmes tombées, mourir de ce cœur déchiré. Et non je n’ai pas besoin ni même envie que quelqu’un me parle parce que je ne veux pas parler. Ce que je veux maintenant, c’est juste rester là et ressentir ça. Profiter chaque jour du seul choix que j’ai, de la seule chose que je peux faire qui me donne un petit sentiment d’accomplissement, le sentiment que je peux être autre chose qu’un simple matériau animé dénué de conscience; trouver une façon chaque jour de ne pas me suicider. »

j’ai été accrochée au suspense de l’action…Oui, parce qu’il y a de l’action, et pas des moindres, ce roman est aussi un thriller, avec des assassins, des trafiquants, des meurtres sanglants et des sacs de billets:

« L’argent qu’on va prendre est produit par la Guerre aux Drogues – ce foutage de gueule hypocrite qui remplit actuellement les poches de tout le monde sauf nous. […] Pour le moment j’envisage de prendre ma part du magot, d’aller à Washington Heights, et d’utiliser la machine à lancer les balles de tennis pour propulser des centaines de billets dans le ciel en plein jour. Les cafards humains devront envahir les rues pour récupérer les dollars, révélant ainsi les fondations pourries en décomposition de la société. »

J’ai beaucoup aimé Casi, personnage attachant, touchant, et j’ai aimé sa famille, un havre de paix où tout semble redevenir « normal »…ou presque. Casi aime sa famille, sa famille l’aime, c’est un lieu hors du temps, où il écoute Beethoven à fond avec sa sœur.

Comme cette Sonate à Kreutzer

Je vous signale aussi qu’il y a une super recette d’empanadas, pages 155-156 , celle de la maman de Casi, je l’ai notée dans mes cahiers.

Encore un bouquin avec plein de pages marquées.Des passages d’une grande poésie, où le monde se met en pause, comme lors de La Grande Panne :

« Je levai les yeux pour assister à une transfiguration céleste. Les nouvelles ténèbres terrestres permettaient à ce qui était jusqu’ici invisible d’émerger, tandis que le ciel, désormais purifié de toute lumière mortelle, se parsemait de points astraux. Je sortis et errai dans les rues; pour la première fois dans cet endroit hyper cinétique, je marchai sous les étoiles. »

Ce livre est remarquable par son souffle (et certes il en faut aussi pour le lire), par sa richesse dans l’écriture, les idées, les digressions (ah j’ai toujours aimé ça, moi, les digressions; je ne sais pas pourquoi, j’aime sans doute parce que ça ressemble à la vie, les digressions, non ? Une digression, c’est la parenthèse de la réflexion, ou du souvenir, ou du repos, non ? Une digression, c’est une flânerie, et c’est agréable de flâner.).

« Et le moment est aussi bien choisi qu’un autre, aimable lecteur, pour vous informer que je digresserai légèrement au cours de ce récit, et que l’imminent passage descriptif sur la création judiciaire du rappel de vos droits de citoyen ( loi Miranda ) peut être entièrement sauté par ceux que ça n’intéresse pas et ce sans la moindre déperdition de calorie narrative. Début de la digression. […] »

Je n’ai pas sauté une page ni un paragraphe, car j’ai vite compris que la surprise était à chaque point à la ligne. Si j’avais assez de mémoire, je saurais à présent tout sur Sugar Ray Leonard et Wilfred Benitez, je connaîtrais par cœur les méandres de la justice made in USA et je comprendrais le génome humain, mais je n’ai pas assez de mémoire, alors… Livre protéiforme, qu’on a comparé assez justement à Tom Wolfe pour « Le bûcher des vanités », mais que j’ai trouvé plus dingue encore et échevelé, surtout dans les diverses façons d’écrire, dans la construction qui peut sembler anarchique mais qui au contraire relève du grand art de l’équilibriste. Très belle fin, absolument…bizarre !

city-713775_1280« J’étais là, figé, et j’attendais l’arrivée de la vague désordonnée. La vague déboula, et soit elle serait chargée d’une matière stellaire venue des plus lointains recoins de l’univers qu’elle enfoncerait violemment dans nos corps, soit elle prendrait ce qui était déjà en nous, ce qui constituait notre essence, et formerait avec de nouvelles étoiles. »

(la dernière phrase )           J’ai aimé !

ICI, l’article des amis Nyctalopes, avec en plus une présentation de cette chouette collection Lot 49, au Cherche-Midi.