« Terres promises »- Milena Agus – Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Ester arriva hors d’haleine et en ,même temps que le train. Mais elle ne s’approcha pas du groupe car au lieu de Raffaele, son fiancé, ce fut un homme bouffi, presque chauve et vêtu d’une grotesque salopette verte qui descendit du wagon. Raffaele était pauvre. Son père avait été ouvrier agricole et, enfant, il travaillait à ses côtés, avec un petit bonnet de laine sur la tête l’hiver, et l’été, un mouchoir mouillé, noué aux quatre coins. »

Je n’ai jamais été déçue par Milena Agus, qu’elle soit d’une fantaisie drôlatique mais au fond triste comme dans « La comtesse de Ricotta », sombre comme dans « Mal de pierre », ou comme dans ce récit je crois assez autobiographique, plus sage mais où très vite éclot la fantaisie à travers le personnage principal, Felicita. En tous cas à tous les coups, j’ai envie de voir sa Sardaigne échevelée par le vent, et la plage du Poetto à Cagliari. J’ai reconnu dans ce livre  – chapitre 11 – une scène de son enfance que Milena Agus avait racontée sous forme d’un texte court, « Le non – anniversaire », dans un article paru dans le Magazine Littéraire il y a un bon moment déjà – « 10 grandes voix de la littérature étrangère » – n°522 – aout 2012 – . 

Ici, la jeune femme créative et pacifique se nomme donc Felicita, fille d’Ester et de Raffaele, mère de Gregorio, amie de Marianne, amante de Sisternes, jeune femme rondelette et intelligente, rêveuse et en même temps très ancrée à la réalité, un drôle de personnage, attachante par sa capacité à résister à l’adversité grâce à une philosophie inspirée de Gandhi, de St François et du communisme ( sacré cocktail, non ?)

Depuis l’île aride et ventée, depuis Ester et Raffaele, nous allons accompagner cette famille, et surtout Felicita. De l’île à Gênes, de Milan à Cagliari à nouveau, de Cagliari à New York, pour revenir à la plage du Poetto, en douceur, avec poésie et finesse de réflexion, Milena Agus peint les destins de plusieurs personnages, représentatifs à leur façon d’une époque, d’un lieu, d’un milieu et d’un tempérament.

Marianna, anorexique et asociale:

« Marianna avait le cœur dur. Personne ne l’appréciait et elle n’appréciait personne. Elle en recevait jamais quiconque chez elle.[…] Quand on lui demandait un service, ce n’était jamais le bon moment et sitôt que l’importun avait tourné les talons, elle lâchait :    « Il n’a qu’à se débrouiller. »

Cette dureté-là était un crédit contracté avec sa mère qui l’avait vendue et sa tante qui l’avait achetée. Tout de même, se disait Felicita, il doit bien y avoir des personnes maltraitées par la vie dont le cœur reste tendre. Ou cela n’arrive qu’aux saints ? »

Gabriele, solitaire, triste et doux

« La plage n’était pas tout à fait déserte: un homme était là, qui ne semblait pas s’être aperçu de sa présence. Accroupi, penché sur quelque chose qui n’était rien d’autre que du sable. Son crâne rasé, parfaitement rond, son cou, ses épaules et ses bras massifs le faisaient paraître grand alors qu’il ne l’était pas. Il entrait dans l’eau même quand les drapeaux rouges signalant le danger étaient levés. C’est pourquoi Felicita le surveillait du coin de l’œil, prête à alerter les garde-côtes.[…]

Sans savoir pourquoi, elle avait tout de suite bien aimé cet homme. »

 

 

 

 

Judith:

« Judith vivait avec son grand-père. Ses arrière-grands-parents, de riches Juifs Allemands, avaient tout perdu à cause d’Hitler et avaient émigré aux États-Unis. Ses parents, ses frères et ses oncles, tous nés à New-York, avaient entendu l’appel de la terre promise et s’étaient installés en Israël.

Elle avait préféré rester. Sa terre promise n’était pas Israël, mais une volonté opiniâtre de revanche contre la vie qui s’était montrée si injuste avec elle. »

Mais bien sûr c’est Felicita l’héroïne, cette femme qui affronte tout avec ce qu’on peut croire être de la naïveté, de la candeur, mais qui est en fait une philosophie, un sens de la vie, une vision des choses qu’on aimerait posséder, qu’on peut lui envier.

« Elles affirmaient que les gens trop bons sont des ratés qui ne réussissent jamais rien dans la vie. Mais ce fut justement l’exemple de sa grand-mère qui persuada Felicita qu’être méchant ne servait à rien, et que tout ce qu’on racontait sur les personnes trop bonnes était d’une infinie sottise. Sa grand-mère savait très bien blesser les autres, parfois mortellement, et qu’y avait-elle gagné? Rien du tout. »

Felicita est une femme libre, qui pense comme elle l’entend, qui agit de même, et qui est toute pétrie de bon sens et de finesse.On ne peut qu’aimer Felicita, même si l’homme qui lui fait l’amour avec passion, celui qui lui fait un enfant, celui qui l’aidera toujours, cet homme ne parviendra pas à l’aimer…Et c’est quand même un chagrin dans sa vie.

Dans Felicita on retrouve un peu chacune des héroïnes précédentes de Milena Agus, jeunes ou pas, belles conventionnellement ou pas, rondes ou fluettes et un peu dingues, amoureuses de l’amour et du sexe… absolument vivantes.Très belle relation entre Felicita et son père, autant amis que père et fille.

Enfin, passage très émouvant, quand Felicita se rend à Ellis Island avec son fils devenu pianiste de jazz (on a très envie de s’y rendre, grâce à quelques simples phrases ). Je ne vous mets ici qu’un court passage de ce très beau chapitre 44:

« […]Environné de nuées d’oiseaux, le ferry s’approcha d ela statue de la Liberté et accosta à Ellis Island. Dans le musée, ils se reconnurent. C’était ça, l’Amérique, et Felicita se mit à pleurer. « Toi qui ne pleures jamais, l’interrogea Gregorio, pourquoi maintenant? »

-Je ne sais pas.

En réalité, elle le savait. Elle avait fondu en larmes parce qu’une foule d’images lui était revenue d’un seul coup. Il y avait là, pêle-mêle, la machine à coudre d’Ester et son inutile robe de mariée, les faire-parts jaunis annonçant son mariage avec Sisternes, les papiers salvateurs des arrière-grands-parents de Judith fuyant Hitler et le visa sur le passeport de Gregorio, La Grande encyclopédie du jazz de son père, le piano du quartier de la Marina à Cagliari. »

La terre promise, la quête inlassable de ceux qui fuient leur pays pour échapper à la mort, à la guerre, à la misère; c’est avec une grande poésie de cela dont parle la belle voix de Milena Agus, sans donner de leçons à deux balles, avec simplicité et une grande force pourtant. Je me sens très proche comme personne, comme femme, comme mère, de cette Felicita.

Chacune ici et chacun cherche sa terre promise, qui n’est pas forcément celle imaginée mais la sauvage Sardaigne en beauté, étant finalement presque inévitablement celle de Felicita. C’est un livre court et fort, doux et tendre, intelligent. J’aime Milena Agus, elle me réconforte à chaque livre et c’est tellement agréable !

Felicita et Marianna, presque fin du livre:

« Elles se mirent à la fenêtre de la petite tour, côté jardin, et Felicita chantonna: »You better find somebody to looove ! You better find somebody to looove !

-Qu’est-ce que tu chantes ?

Quelqu’un à aimer des Jefferson Airplane. »

 

« Sens dessus dessous » – Milena Agus – éd. Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Avant de connaître la dame du dessous et le monsieur du dessus, la vieillesse ne m’intéressait pas. Vieux, mes parents n’ont pas eu le temps de le devenir, mon père s’est tué bien trop tôt et ma mère est retombée en enfance. Je ne vois jamais mes grands-parents, et c’est une jeune femme qui prend soin de ma mère.milena

Quoi qu’il en soit, il est clair qu’aucun vieux n’aurait pu exciter mon imagination. Aucun, excepté la dame du dessous et le monsieur du dessus. Désormais, la vieillesse ne m’apparaît plus comme une ombre mais comme un éclat de lumière, le dernier, peut-être. »

Lire Milena Agus est une expérience que j’ai toujours envie de recommencer. Lire Milena Agus c’est pour moi comme savourer un bonbon, ou tenez, un macaron. Au citron. Dehors, ça croustille, ça explose joyeusement sur les papilles. Et dedans, c’est fondant, moelleux, doux et acidulé, à mettre les larmes aux yeux de surprise et d’émotion. Lire Milena Agus pour moi c’est une intime parenthèse. Quel joli petit roman…J’ai lu tous les livres de Milena Agus, tous sauf « Prends garde », pas encore, c’est un livre un peu à part, à deux voix tête-bêche, un pan histoire (écrit par  Luciana Castellina ) et un pan roman. Mais le reste j’ai tout lu, depuis l’étonnant « Mal de pierre », en passant par mon préféré, « Battement d’ailes », et sans oublier le Piccolo « Mon voisin », extraordinaire…Comment dire tout le bien que je pense de cette auteure ? Elle est une voix absolument singulière dans la littérature italienne (sarde au demeurant ), Milena Agus est sans tabous, libre, onirique et terre à terre en même temps, fortement ancrée dans sa Sardaigne ( où elle donne une envie furieuse de se rendre ), et puis elle parle des femmes comme personne, enfin je trouve. J’ai parlé ici de « La comtesse de ricotta » et des trois sœurs absolument incroyables. 

cagliari-660263_1280Ici, nous sommes encore à Cagliari dans un immeuble ancien « à la grandeur défaite », comme dirait mon amie Véro, où vit la narratrice Alice ( Milena ?) entre la dame du dessous et le monsieur du dessus. Le monsieur du dessus, c’est Mr Johnson, violoniste mal fagoté qui vit dans le bel appartement avec vue sur la mer, et il est riche. La dame du dessous c’est Anna, qui fait des ménages et coud ses robes dans de vieilles nappes. Elle vit avec sa fille Natasha qui a un amoureux et est rongée par la jalousie. Anna a des petites choses secrètes cachées dans ses tiroirs. Elle va rencontrer le monsieur du dessus, ils ne sont pas tout jeunes mais ils cherchent la même chose. L’immeuble bruisse d’amour, les désirs et les envies cavalent dans les escaliers, en un va-et-vient entre la vue sur la mer du dessus et l’étroitesse du dessous. 

« Il m’appelle Gribouille, parce que je ne suis bonne à rien, surtout en cuisine. Mes omelettes bavent trop, mon rôti aux pommes de terre est un pot-bouille mou et spongieux, mes soupes, de la flotte où barbotent vermicelles et débris de légumes, des pépins de citron polluent mon thé. Mais Johnson Junior trouve tout cela intéressant, peut-être parce qu’il est amoureux de moi et que l’amour est aveugle. Il dit que ce qui me perd, en cuisine, c’est mon imagination, ma fantaisie, mon esprit rebelle, car je ne fais jamais rien selon les règles. »

La narratrice est Alice, étudiante au passif familial lourd, qui va devenir la médiatrice ( celle qui est au milieu de fait ) impliquée dans les échanges humains, amoureux et autres de cet immeuble insolite. Elle est emplie de fragilité et de doutes, de peurs et d’espoirs déçus, elle écrit. Elle est pour moi le plus émouvant des personnages .

 » Romancière ou non, je ne me sens pas à ma place sur cette terre, il aurait mieux valu que je ne naisse pas, et Leopardi a eu raison d’écrire que « le jour natal est funeste à celui qui naît ». Mais je ne le dis pas à Johnson Junior, pour ne pas le décevoir, avec tous les efforts qu’il fait pour me convaincre du contraire. »

sardinia-979419_1280Elle reste au fond si seule, si pleine de la tristesse de son enfance

« Giovannino marchait vers nous. Il criait : « Elles font du bruit, les vagues, aujourd’hui ! », mais je ne l’entendais pas. J’aurais voulu ne plus exister, n’être jamais née. Je regardais mes chaussures à côté de ma serviette, en me demandant comment elles seraient sans mes pieds dedans, à jamais vides. Le monde peut sombrer, disparaître, à n’importe quel moment. »

Par Mprieur — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=20057218

Par Mprieur — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, Plage Il Poetto, Cagliari

Rien de ce que je peux vous dire ici ne rendra la beauté de la langue, la perfection de l’écriture et la délicatesse du propos, qui sous des airs légers est profondément touchant et intelligent. Cette histoire est celle de vies complexes, de sentiments tortueux, de désirs et de fantasmes plus ou moins assumés, mais sous la plume magnifique de Milena Agus, tout ça virevolte, caresse,  jamais ne blesse. C’est si plein de fantaisie drôle ou triste. Peut-être ai-je tant aimé ce roman parce que je suis une femme, je ne sais pas…Je crois que plein d’hommes peuvent s’y retrouver aussi. Ce livre qui fait souvent sourire est aussi poème, et réflexion sur la liberté d’une femme et de sa plume, sur la liberté en général et ce qu’elle implique, un vaste sujet. Nul besoin parfois d’écrire des thèses, un tel petit bouquin sous des airs anodins en dit tout autant sur nos vies. Si je devais trouver une autre écrivaine avec un esprit libre comme celui-ci, je dirais sous les cieux nordiques l’islandaise Audur Ava Olafsdottir. Elles ont quelque chose de similaire dans le ton et la fantaisie.

Ah ! Comme j’ai aimé ce petit bijou, lumineux, éclatant, émouvant. Pour moi Milena Agus est une perle des éditions Liana Lévi.

Deux livres, deux univers, de la Sardaigne au Texas

« La comtesse de Ricotta » de Milena Agus- éditions Liana Levi – traduit par Françoise Brun

Voici le dernier roman de Milena Agus, auteur sarde à laquelle je voue une amitié particulière, depuis son premier livre, « Mal de pierre ». Milena Agus a une voix singulière; est-ce dû à son île, qu’elle nous donne tant envie de connaître ? Et c’est avec toujours le même plaisir que j’ai lu ce petit livre où on retrouve la jeune femme de « Mon voisin », mais cette fois en compagnie de ses deux soeurs. Personnages fantasques, ambiance chaude et électrique, il est question de la fragilité des êtres, de leurs manières différentes d’affronter les évènements de la vie, de tenter de se protéger des aléas non seulement de la fortune, mais aussi de ceux des émotions… Ces trois femmes, chacune à leur façon, avancent sur leur chemin, sur les traces que leur enfance et leur origine ont dessinées, chacune avec un regard et des armes différentes. La comtesse de Ricotta, si touchante est, elle, la plus désarmée…Parfois, on sourit, mais au fond, l’histoire est triste…Milena Agus ne peut sans doute pas plaire à tous, mais personnellement j’attends toujours ses livres avec impatience, parce que j’aime sa manière de parler des femmes et de sa Sardaigne, dont le décor est essentiel. Une belle lecture…

Autre ambiance, autre lieu et des hommes…

« Le sillage de l’oubli » de Bruce Machart – éditions Gallmeister – traduit par Marc Amfreville

Pas facile de passer de l’univers féminin de Milena Agus à celui, âpre, violent, viril, de Bruce Machart…Mais c’est un des miracles de la lecture, de nous transporter en un livre fermé à un autre ouvert, d’un lieu à un autre, d’un temps à un autre, de nous donner à entendre des voix si différentes par le simple geste de se saisir d’un livre sur une étagère…

Texas, tout début du XXème siècle. Un homme perd la femme qu’il aimait alors qu’elle vient de mettre au monde son quatrième fils. Le roman parle des conséquences de cette mort. Je ne veux rien raconter car ce que je dirais n’exprimerait jamais la force de cette écriture. Je dirais que ce roman est de chair et de sang, organique …Le corps porte sur lui tous les stigmates des évènements qui se déroulent. Bagarres, coups portés avec une violence inouïe, à travers les plaies physiques apparaissent celles de ce qu’on appelle l’âme, et l’âme de ces hommes est pour le moins sombre et torturée. Enfin, j’ai ressenti comme étant le fil conducteur de l’histoire l’absence de la mère et épouse, cruellement manquante, dont la disparition décuple la violence. Comme le plus souvent dans la littérature américaine, il est encore et toujours question de rédemption. Mais avec quel talent Bruce Machart dépeint cette quête ! Sa langue est riche et précise, à nous faire ressentir les coups, les brûlures, les sensations de toutes sortes,  la pluie qui fouette le visage de Karel sur son cheval au galop, ses impressions quand il découvre la nudité féminine par exemple. Et c’est à travers les femmes de l’histoire, à travers leur lucidité et leur clairvoyance, que la rédemption arrive. Elles sont celles qui déclenchent- à mon avis involontairement – haines, passions, rancunes et chagrins chez les hommes, mais ce sont elles aussi qui apaisent grâce à leur capacité à réfléchir plutôt que de céder à l’impulsivité. 

Enfin, un nouveau talent à découvrir…

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