« Sens dessus dessous » – Milena Agus – éd. Liana Lévi, traduit par Marianne Faurobert

« Avant de connaître la dame du dessous et le monsieur du dessus, la vieillesse ne m’intéressait pas. Vieux, mes parents n’ont pas eu le temps de le devenir, mon père s’est tué bien trop tôt et ma mère est retombée en enfance. Je ne vois jamais mes grands-parents, et c’est une jeune femme qui prend soin de ma mère.milena

Quoi qu’il en soit, il est clair qu’aucun vieux n’aurait pu exciter mon imagination. Aucun, excepté la dame du dessous et le monsieur du dessus. Désormais, la vieillesse ne m’apparaît plus comme une ombre mais comme un éclat de lumière, le dernier, peut-être. »

Lire Milena Agus est une expérience que j’ai toujours envie de recommencer. Lire Milena Agus c’est pour moi comme savourer un bonbon, ou tenez, un macaron. Au citron. Dehors, ça croustille, ça explose joyeusement sur les papilles. Et dedans, c’est fondant, moelleux, doux et acidulé, à mettre les larmes aux yeux de surprise et d’émotion. Lire Milena Agus pour moi c’est une intime parenthèse. Quel joli petit roman…J’ai lu tous les livres de Milena Agus, tous sauf « Prends garde », pas encore, c’est un livre un peu à part, à deux voix tête-bêche, un pan histoire (écrit par  Luciana Castellina ) et un pan roman. Mais le reste j’ai tout lu, depuis l’étonnant « Mal de pierre », en passant par mon préféré, « Battement d’ailes », et sans oublier le Piccolo « Mon voisin », extraordinaire…Comment dire tout le bien que je pense de cette auteure ? Elle est une voix absolument singulière dans la littérature italienne (sarde au demeurant ), Milena Agus est sans tabous, libre, onirique et terre à terre en même temps, fortement ancrée dans sa Sardaigne ( où elle donne une envie furieuse de se rendre ), et puis elle parle des femmes comme personne, enfin je trouve. J’ai parlé ici de « La comtesse de ricotta » et des trois sœurs absolument incroyables. 

cagliari-660263_1280Ici, nous sommes encore à Cagliari dans un immeuble ancien « à la grandeur défaite », comme dirait mon amie Véro, où vit la narratrice Alice ( Milena ?) entre la dame du dessous et le monsieur du dessus. Le monsieur du dessus, c’est Mr Johnson, violoniste mal fagoté qui vit dans le bel appartement avec vue sur la mer, et il est riche. La dame du dessous c’est Anna, qui fait des ménages et coud ses robes dans de vieilles nappes. Elle vit avec sa fille Natasha qui a un amoureux et est rongée par la jalousie. Anna a des petites choses secrètes cachées dans ses tiroirs. Elle va rencontrer le monsieur du dessus, ils ne sont pas tout jeunes mais ils cherchent la même chose. L’immeuble bruisse d’amour, les désirs et les envies cavalent dans les escaliers, en un va-et-vient entre la vue sur la mer du dessus et l’étroitesse du dessous. 

« Il m’appelle Gribouille, parce que je ne suis bonne à rien, surtout en cuisine. Mes omelettes bavent trop, mon rôti aux pommes de terre est un pot-bouille mou et spongieux, mes soupes, de la flotte où barbotent vermicelles et débris de légumes, des pépins de citron polluent mon thé. Mais Johnson Junior trouve tout cela intéressant, peut-être parce qu’il est amoureux de moi et que l’amour est aveugle. Il dit que ce qui me perd, en cuisine, c’est mon imagination, ma fantaisie, mon esprit rebelle, car je ne fais jamais rien selon les règles. »

La narratrice est Alice, étudiante au passif familial lourd, qui va devenir la médiatrice ( celle qui est au milieu de fait ) impliquée dans les échanges humains, amoureux et autres de cet immeuble insolite. Elle est emplie de fragilité et de doutes, de peurs et d’espoirs déçus, elle écrit. Elle est pour moi le plus émouvant des personnages .

 » Romancière ou non, je ne me sens pas à ma place sur cette terre, il aurait mieux valu que je ne naisse pas, et Leopardi a eu raison d’écrire que « le jour natal est funeste à celui qui naît ». Mais je ne le dis pas à Johnson Junior, pour ne pas le décevoir, avec tous les efforts qu’il fait pour me convaincre du contraire. »

sardinia-979419_1280Elle reste au fond si seule, si pleine de la tristesse de son enfance

« Giovannino marchait vers nous. Il criait : « Elles font du bruit, les vagues, aujourd’hui ! », mais je ne l’entendais pas. J’aurais voulu ne plus exister, n’être jamais née. Je regardais mes chaussures à côté de ma serviette, en me demandant comment elles seraient sans mes pieds dedans, à jamais vides. Le monde peut sombrer, disparaître, à n’importe quel moment. »

Par Mprieur — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=20057218

Par Mprieur — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, Plage Il Poetto, Cagliari

Rien de ce que je peux vous dire ici ne rendra la beauté de la langue, la perfection de l’écriture et la délicatesse du propos, qui sous des airs légers est profondément touchant et intelligent. Cette histoire est celle de vies complexes, de sentiments tortueux, de désirs et de fantasmes plus ou moins assumés, mais sous la plume magnifique de Milena Agus, tout ça virevolte, caresse,  jamais ne blesse. C’est si plein de fantaisie drôle ou triste. Peut-être ai-je tant aimé ce roman parce que je suis une femme, je ne sais pas…Je crois que plein d’hommes peuvent s’y retrouver aussi. Ce livre qui fait souvent sourire est aussi poème, et réflexion sur la liberté d’une femme et de sa plume, sur la liberté en général et ce qu’elle implique, un vaste sujet. Nul besoin parfois d’écrire des thèses, un tel petit bouquin sous des airs anodins en dit tout autant sur nos vies. Si je devais trouver une autre écrivaine avec un esprit libre comme celui-ci, je dirais sous les cieux nordiques l’islandaise Audur Ava Olafsdottir. Elles ont quelque chose de similaire dans le ton et la fantaisie.

Ah ! Comme j’ai aimé ce petit bijou, lumineux, éclatant, émouvant. Pour moi Milena Agus est une perle des éditions Liana Lévi.