« Les arbres de Nagasaki » – Véronique Brindeau- arléa -La Rencontre

« Les arbres sont d’un autre temps. Ceux de Nagasaki, d’un autre temps encore.
Ce sont des sapins, des magnolias, un chêne bleu du Japon. Et puis aussi: un grenadier, un frêne épineux. Quelques plaqueminiers à nouveau chargés de kakis, écarlates dans le ciel d’automne. Un buisson d’azalée qui a refleuri. Ce sont deux camphriers immenses, marquant le seuil d’un sanctuaire dont il ne reste rien. »

Ainsi commence ce recueil qui nous propose une promenade dans la ville de Nagasaki en suivant les arbres rescapés de la bombe au plutonium qui fut larguée sur la ville le 9 août 1945. J’ai lu ce petit livre avec une grande émotion, et ce post sera court ( le livre compte 77 pages ).
On a de ces évènements des échos lointains ou plus proches selon nos âges, mais on a tous je pense vu sur les écrans de télévision des images de cette atrocité, le largage de bombes sur une ville, sur cette ville . Je préfère vous confier, pour finir, cet extrait au sujet du pin miraculé,

« Le « pin miraculé »

[…]

Symbole d’espoir après le raz-de-marée du 11 mars 2011, cet arbre fut le seul à se maintenir parmi les quelques soixante-dix mille pins qui faisaient la célébrité et la beauté de la région de Rikuzentakata avant d’être anéantis par la vague infernale qui atteignit ici dix-sept mètres de hauteur. On déplora plus de dix-huit mille victimes. Six cent kilomètres de littoral furent ravagés, des villes entières balayées, des ports, digues et brise-lames détruits. […]

D’un âge estimé à environ cent soixante – dix ans, haut de vingt-sept mètres, le « pin des miracles » n’aura pourtant survécu que peu de temps. Le jour du séisme, ses racines avaient séjourné pendant plus de dix heures non seulement dans l’eau de mer mais aussi dans des hydrocarbures. »


Avec une langue sobre et délicate, l’autrice nous mène auprès de ces arbres survivants, nous parle d’eux, de leur vie attaquée et pour certains revenue contre toute attente, comme la plupart de ceux dont elle parle dans cette promenade. Ce texte épuré est d’une grande beauté dans sa simplicité, dans sa sobriété, parvenant à nous amener à une émotion simple, mais qui surgit au fil des mots de façon évidente et très forte.

De nos jours on parle beaucoup de « résilience », terme mis un peu partout, parfois sans sens profond.
Là, dans le portrait de ces arbres, il est question pour eux de ça, la résilience dans son sens le plus précis :

« Capacité (d’un écosystème, d’une espèce) à retrouver un état d’équilibre après un évènement exceptionnel. »

J’ai adoré ce petit livre, si bien écrit, délicat et précis dans ses descriptions, sobre, jamais emphatique, il en surgit par les mots de l’autrice la vie de ces arbres, leur histoire, leur « corps » et leur « esprit » comme si nous pouvions les toucher, eux, leurs blessures et leur force.
Magnifique, inutile de vous en dire plus. Juste quelques passages. Et cette magnifique phrase finale:

« Parfois aussi, née des bois échoués, une musique se souvient, qui transmet aux vivants l’écho de ce qui a été perdu, des êtres et du paysage, dans un monde qui survit à nos plaies »

« L’illusionniste » – Edouard Jousselin -Rivages

« Bonjour à tous, eh bien, d’abord, merci. Merci de votre présence, pour cette première de La Réceptionniste.
Ce théâtre n’est pas très grand, mais je suis heureux de le savoir comble pour cette soirée. Je crois reconnaître quelques visages familiers dans l’audience. Merci de votre confiance, j’espère qu’elle sera récompensée et que vous passerez un très bon moment.

Vous le savez peut-être, c’est ma première pièce; cependant je ne demande pas l’indulgence du débutant pour moi, faites-le, je vous prie, pour les acteurs qui ont dû intégrer mes dernières remarques ce week-end encore. Ils sont tous fantastiques, vous verrez. »

Et à mon très grand plaisir, revoici Edouard Jousselin, dont j’avais lu les deux précédents romans avec délectation, le revoici, l’illusionniste, et je suis impressionnée par la capacité de cet auteur encore jeune à renouveler sa façon d’écrire, ses sujets, la malice qu’il y met parfois, et surtout, une grande intelligence et un sens du récit assez incroyable. Il m’a menée par le bout du nez du début à la fin. Ce qui m’a plu, vraiment, c’est la construction complexe – pas autant que dans « La géométrie des possibles » tout de même – et le sentiment, en lisant, qu’il s’amuse. Il se joue de ses personnages, des lectrices et lecteurs, il s’insinue aussi dans l’histoire, et ma foi, une fois de plus je suis bluffée ! Tout ici est jeu de miroirs, jeu de dupes, jeu :

« Etienne approche du miroir de la salle de bains. S’y regarde intensément droit dans les yeux. Grimace, serre les dents. Lève le poing.

C’est à moi que tu parles? C’est à moi que tu parles? »

L’histoire débute donc dans un hôtel sur une plage, un soir de réveillon. On rencontre une réceptionniste charmante, qui fait très bien son travail, une jeune femme dont l’auteur ne fait pas une caricature, mais en fait un vrai personnage, avec de la réflexion, un joli sourire, bref, elle est adorable, Charlotte.  Un soir de cafard, Étienne Pois – c’est le nom de cet auteur cafardeux – se livre, elle lui parle, simplement, et ça lui fait du bien. Elle lui raconte une drague lourdingue et en lisant, on la voit, jeune femme rayonnante et souriante, qui parle d’un mec vraiment nase et Étienne en rit.  Puis il réfléchit sur son sort, sa vie et ce qu’on lui propose.

« Son agent est un con, il l’a deviné dès leur première entrevue. Mais quoi, il n’allait pas faire la fine bouche, aucun choix ne s’offrait à lui; un agent con spécialisé en comédiens ratés, comme les petits avocats des petits délinquants. » 

Et puis à partir de là, le livre va de glissement en glissement, c’est à dire que l’histoire se déplace doucement, avec la vie des personnages, avec eux, l’histoire mute. Je vous l’avais dit, cet écrivain n’est certainement pas « ordinaire », parce que cette construction déstabilise, on se concentre fort, et après un réveillon en bord de mer, un couple…puis des scènes de leur vie commune, on glisse encore, temps et espace, et on se retrouve à Paris, dans un théâtre, avec Edouard Jousselin qui bavarde avec le metteur en scène de sa pièce. Nous y voilà. Oui, parce qu’il l’a écrite, cette pièce.

Au fil des vies contées de ses personnages comme au fil de l’eau d’une rivière qui jamais n’est la même, finalement, comme dans le roman précédent, eh bien il nous balade, mais moins géographiquement qu’humainement. Il nous infiltre dans la vie de ses personnages, ceux de la vraie vie métissés avec ceux de la pièce… ceux de la pièce, et lui là-dedans. Vous suivez?
Vous savez, il m’a fait rire, il m’a bluffée, il m’a vraiment épatée par son incroyable talent d’auteur joueur, oui, parce qu’il joue, se joue du lecteur, de ses personnages . Vraiment pour moi ses livres ne ressemblent à aucun autre,  – et j’ai beaucoup beaucoup lu – ( car je ne suis pas jeune, ben non! ) . On croit toujours que le dernier livre lu a été le meilleur, et puis arrive Edouard Jousselin avec Charlotte, et voilà, l’aventure se poursuit. Je sais que des érudits diront mieux que moi et avec plus d’analyse « sérieuse », certes…mais mon objectif n’est pas de faire une explication de texte ( oooh non, misère ! ), mais juste vous dire que si vous ratez Edouard Jousselin et son écriture, vous aurez vraiment raté quelque chose. Ce roman, comme les précédents se lit comme un roman d’aventure, humaine. Je tiens à l’extrait suivant, Charlotte au théâtre:

« Le rideau s’ouvrit et elle fut saisie par le décor qui ne ressemblait pas exactement au hall de son hôtel. [•••]

La petite musique de fond aussi avait figuré dans une playlist de la fin d’été, la version instrumentale du titre Big Big World d’Emilia.

Mais ce qui la troubla plus encore, c’était la réceptionniste de la pièce, le personnage principal. La comédienne ne lui ressemblait pas, elle était plus vieille, déjà ridée, moins blonde aussi, mais enfin, tout avait été fait pour approcher ses traits, ses goûts, ses attitudes, le maquillage, la coiffure, la manière de se tenir, les musiques qu’elle aimait, sans évoquer, bientôt, son élocution, son vocabulaire, les petites  postures que Charlotte se savait prendre. »

Attention ! On est mené par le bout du nez jusqu’aux derniers mots, c’est simplement génial. Je vous ai proposé ici quelques extraits choisis, qui ne disent vraiment pas grand chose de la complexité du livre, du côté « tordu » d’Edouard Jousselin et je lui lance un grand merci et lui dis : Surtout, continuez !

« La vérité de cette histoire, mesdames et messieurs, et Edouard la connait très bien, c’est qu’il ne s’est rien passé dans cette pièce qui mérite d’être conté, ni ce soir-là ni jamais »

https://youtu.be/wpkS2DU_qMs?si=iwuikkT5xUKtHM8y

« Ma propriété privée » – Mary Ruefle, Le Castor Astral, récit- traduit par Céline Leray (anglais )

« CRAYON DE PARCOURS DE GOLF »

Au commissariat, ils m’ont demandé quelque chose de discret et court. Mary, ont-ils dit, ça s’appelle un discours. Ils m’ont conduite dans un patio à l’arrière où ils allaient toujours déjeuner et m’ont montré un petit arbre malheureusement mourant. Une créature dotée de quatre pattes l’avait en partie rongé. Rien de trop exagéré, ont-ils dit. J’ai promis que non mais en mon for intérieur, j’ai songé que la « créature dotée de quatre pattes », elle, avait vraiment exagéré, mais que l’arbre lui n’exagérait pas en pensant que l’agonie était une position étrange et misérable dans laquelle se retrouver. »

Me voici fort mal à l’aise avec ce savoureux petit recueil. Il s’agit de poésie. Prose. De cette poésie des petites choses, de morceaux de vie, de pensées. Un petit recueil où l’improbable est la vie, où la vie est faite de petits bouts, d’instants et de petites choses (comme des clés). Un recueil aussi – la partie que j’ai adorée -où cette femme donne des couleurs à la tristesse, aux tristesses de toutes sortes.

« La tristesse blanche est la tristesse des dents, des os, des ongles et des étoiles, oui, mais c’est aussi la tristesse des céréales, des bonnets de douche, de la mousse littéraire, c’est la tristesse des cheveux blancs de tante Jenny qui font comme un drap sur son corps, qui lui arrivent aux orteils alors qu’elle est malade et alitée, terrifiant les enfants qui défilent devant elle un par un pour un adieu. C’est la tristesse des ondes qui parcourent sans fin l’espace, c’est la voix de John Lennon interviewé, sa voix de plus en plus faible tandis que les ondes traversent une éternelle succession de galaxies, pas tout à fait ici, mais quand même…

 

Ainsi ce recueil égrène les couleurs de la vie et des sentiments, c’est loufoque, tendre, triste, beau. La poésie ne se commente pas, elle se lit, elle se respire et se ressent, elle s’insinue en douceur en nous et à la fin de cette lecture, j’ai eu la sensation d’avoir fait un joli voyage à travers couleurs, objets, sentiments et sensations. Loufoque parfois, tellement doux et parfois si drôle. alors article court, je finis avec ce texte:

« Autocritique

Typiquement, dans mes poèmes, une femme est assise seule et ne fait strictement rien. Quand elle regarde une mouche qui se déplace sur la table, elle entame une conversation avec elle. Il se passe quelque chose d’extrêmement spectaculaire et c’est la fin du poème. Cela se répète tous les jours durant autant de jours qu’il y a de poèmes dans un recueil, laissant la femme éreintée. »

Cette lecture m’a fait beaucoup de bien, une sortie de route dans un univers autre que celui dans lequel nous vivons, essayons de penser, de rêver. Elle parle d’Henry Miller, de Giacommetti, de Brahms.

« Vous pouvez écouter Brahms, vous pouvez regarder du Giacometti, vous pouvez lire Henry Miller, mais chacun vous dira à sa manière qu’il n’y a rien d’autre, absolument rien d’autre que les étoiles qui vous observent de haut, y compris quand vous pensez lever les yeux pour les admirer. »

Un petit bijou délicieux fait de sentiments, sensations, des textes sensuels.

J’ai toujours pensé que la poésie ne se commente pas, ne se décortique pas, la poésie se savoure, se respire, mais ne « s’analyse » pas. Sinon elle perd tout son charme surprenant. Surtout ce recueil et cette voix souvent très drôle et très belle toujours. 

« Au nom du père » – Roman policier mais pas que… – Jean -baptiste FERRERO, éditions Lajouanie POCHE.

« Le majordome me guida jusqu’au bureau de son boss. Peut-être craignait-il que je fauche l’argenterie ou que je pisse dans les plantes vertes, mais en fait cela m’arrangeait car la baraque était si grande que j’aurais pu m’y perdre et mourir de soif pendant la traversée du salon.

La déco luxueuse et ostentatoire proclamait à la fois la fortune et l’absence de sens esthétique du propriétaire des lieux, dont les choix décoratifs correspondaient à la version friquée du coucher de soleil en canevas. Le moindre bouton de porte, le plus infime bibelot vous agressait l’oeil et beuglait: »J’ai du pognon, un gout de chiotte, et je vous emmerde. »

J’ai rencontré Thomas Fiera il y a déjà une grosse poignée d’années. Sur son blog. Que je lisais avec délectation, et relisais encore si j’avais le plomb. 
J’ai beaucoup ri avec cet énergumène de grande classe, et il m’a manqué. Mais oui ! Le revoici avec un roman dans lequel Pierre Hidalgo confie son père, même vieille carne colérique et capricieuse que Fiera père, pour le ramener à Nice. Jean – Baptiste Ferrero  va alors s’en donner à cœur joie sur ce trajet, avec ce vieil homme qui passe d’un état lucide au pédalage à vide en quelques minutes. Voici la voiture lancée sur la route vers la France, et comme on peut s’en douter, ce retour ne se fera pas sans encombres. Thomas est un détective privé qui ne fait pas dans la dentelle, il déteste les méchants (donc, les fachos, les traîtres, les menteurs, et tout à l’avenant, toute engeance nuisible à la paix du monde. ).
Se rendant dans la demeure du sieur Hidalgo ,duquel il va emmener le père, la plume au vitriol est à son apogée, dans la description de la gouvernante ( pauvre femme…! ):

« Pour une raison que je ne connaîtrais jamais, elle me lança un regard plein de haine et serra si fort les mâchoires que je pus entendre grincer ses molaires. Je renonçais à gaspiller un sourire pour cette gorgone et lui demandai à voir la señora Aguileira. Elle grinça de plus belle et pivotant sur ses talons plats, s’engouffra dans la bienfaisante fraîcheur du palais.

Quoiqu’à peine plus haute qu’une valise à roulettes et guère plus glamour, elle tricotait fort de ses petites jambes torses qu’il me fallut étendre le pas pour ne pas me laisser semer. »

Et encore, je ne vous donne pas tout, mais vraiment j’ai ri fort et beaucoup.

C’est aussi volontairement que je parlerai peu de la trame et du cœur de l’intrigue, pour que vous ayez le bonheur de vous marrer comme je l’ai fait. Je préfère vous montrer Thomas avec sa sensibilité, sa délicatesse.

C’est bien pour ça que je l’aime. Il peut bien faire ce qu’il veut, je valide. Je n’oublie pas qu’il s’agit de littérature, et que ce diable d’auteur sait écrire, et très bien. Ce n’est pas parce qu’il met dans la bouche de ses personnages, parfois, des phrases qui en font bondir certains et qui, moi, me font crouler de rire, ce n’est pas parce qu’il parle une langue verte et imagée qu’il n’instille pas de la réflexion, de l’intelligence, avec dans ce roman précisément beaucoup d’émotions diverses et une histoire, celle de l’Algérie des années 60. Thomas fait un bond dans le temps, ça l’atteint, ça le touche et puis bien sûr, ça le fout en rogne…Mais voici comment lui-même se décrit:

« Je suis comme ça: les enfants, les vieillards et les bébés animaux m’attendrissent au-delà du raisonnable. Un attendrissement toujours teinté de déprime car il y a dans la fragilité des uns et des autres comme une métaphore de notre universelle mortalité. À peine nés et déjà mourants, grignotés jour après jour, diminués sans pitié comme le sable du sablier.
Pour ceux auxquels ça aurait échappé, je ne suis pas le prototype du mec joyeux et légèrement insouciant. Même pas un brouillon raté. Plutôt son antithèse, en fait.
Bref. »

C’est ça que j’ai aimé, cette façon de balancer comme ça, à l’improviste quelques phrases comme celles-ci qui ramènent une profondeur humaine, et un vrai sens de l’écriture, parce que cette façon d’écrire en « montagnes russes », est saisissante. Aussi, parce que c’est fait tout en finesse, on ne s’y attend pas et soudain, vlan, grosse émotion.
Fans de Thomas Fiera, vous savez de quoi je parle. 

L’écriture se développe donc en mille nuances de ton, les passages un peu mélancoliques sont illico désamorcés par une bonne grosse volée d’humour, et j’aime tellement ça ! Mais on sent bien que Thomas a un chagrin coincé quelque part au fond de la gorge ou de son ventre.

Chargé de ramener en France, à Nice, un vieux bonhomme installé dans une maison de retraite en Espagne. Autant vous dire que ça ne sera pas de tout repos, le vieux étant recherché par une bande de truands. Le bonhomme a l’âge du père de Thomas, la même vie en Algérie dans les années 60.
Et voilà  donc Thomas embarqué dans sa Mercédès avec ce bonhomme sénile quand ça l’arrange, muet quand il veut, et vraiment emmerdant très très souvent…Le trajet sera semé d’aventures plus croquignoles les unes que les autres, avec des rencontres; comme cette jeune Adélaïde, à qui il ne faut pas en conter, et puis d’autres, plus ou moins dangereux, plus ou moins sympathiques, et puis toujours le vieux chameau qui fait des siennes. Mais qui parfois redevient un vieil homme au cerveau affaibli:

– »  Tout va bien, Joseph. Vous avez un peu dormi. C’était nécessaire. On a encore de la route à faire. Un peu beaucoup en fait.

-La…La route?

-Nous allons à Nice. Vous vous souvenez?

Il eut un sourire vague et un peu faux, un sourire de sale gosse en train de mentir.

-Bien sûr que je m’en souviens! Vous me prenez pour qui? Pour un gâteux? Allez! On y va!

Je payai la note, ridiculement peu élevée, comme souvent dans les restaurants espagnols, et nous sortîmes pour regagner la voiture. Joseph, vacillant dangereusement sur les graviers, s’était accroché à mon bras et, adaptant mon pas au sien, nous traversâmes le parking à la vitesse d’un escargot hébéphrénique. »

Comme souvent, c’est vrai, il est impossible de résumer l’histoire, mais je veux plutôt regarder de près cet auteur.
Car il ne faut pas s’y tromper, cet homme sait écrire, il sait surprendre. Oui, on rit, oui on éclate même de rire souvent, et puis tout à coup il vous saisit à la gorge avec un souvenir, de son père entre autres, il entre un instant en état de mélancolie, de chagrin aussi. Parler de l’histoire familiale, de l’Algérie des années 60, de l’exil, parler d’Adélaïde. Qu’il appelle sur la route:

« Salut, Adélaïde ! C’est Thomas.

-Salut.

Adélaïde a le verbe rare et l’enthousiasme très intériorisé. On s’y fait.

Guère le choix, à vrai dire.

« -Tu es au courant pour le Vésuve?

-Oui, je suppose qu’il n’y a plus d’avion, que tu es bloqué avec ton petit vieux à transbahuter et que tu as décidé de le conduire à Nice en voiture. »

Ce qui est bien avec les gens supérieurement intelligents, c’est qu’ils vous comprennent sans qu’il soit besoin de longues phrases. C’est également ce qui les rend parfois très pénibles. Ça dépend des jours.

« -C’est bien ça.

-Donc tu annules notre rendez-vous de ce soir?

-Euh…oui.

-Non…Je…

-Oui?

– Je t’embrasse.

-Prends soin de toi. »

Et elle raccroche. 
C’est Adélaïde.

Elle est plus dingue qu’un lièvre de mars, plus glaciale qu’une banquise, plus bouillante que la lave, aussi tranchante qu’un rasoir et plus dangereuse qu’une grenade dont on a égaré la goupille. C’est ma nana et je l’adore. »

C’est pas beau, magnifique, même, cette description d’Adélaïde, non ?

Non, je n’en dis pas plus, ce serait gâcher le plaisir de lecture. Et puis résumer l’immense chaos de ce trajet en voiture est clairement impossible. Il ya plein de méchants, plein d’imbéciles ( parfois en un seul bonhomme ) et j’ai beaucoup beaucoup ri. C’est un livre « d’action », mais aussi de réflexion; sur l’âge, sur l’humanité, sur les hommes et les femmes qui, confrontés à la vie se font « stratèges « . J’adore ce personnage, ciselé, drôle et touchant.
J’ai retrouvé avec un grand plaisir la plume de J.B. Ferrero, brut, railleur, et puis tendre et mélancolique. Belle et régénérante lecture

Mais cette lecture drôle et irrévérencieuse est pourtant touchante. C’est le genre de livre qui fait du bien. Vous y croiserez de sacrés personnages – de beaux rôles aux femmes, merci -, et un pan d’histoire derrière le rideau tiré.

Je remercie infiniment Jean-Baptiste Ferrero de m’avoir permis cette lecture qui en ces temps verts de gris soulève l’envie d’aller en dégommer quelques uns.
Merci !

« Et coule le sang du désert » – Nathalie Gauthereau – Rouergue Noir

« Lentement, il fit tourner le volant de l’Audi sur l’avenue d’Annecy et prit le temps d’inspecter les lieux. Sur sa gauche, devant la galerie commerciale située au rez-de-chaussée d’une barre d’immeubles, il en dénombra six. Trois appuyés contre les gros piliers en  béton. Un sur sa trottinette électrique. Un autre assis sur un scooter. Et un dernier affalé dans un fauteuil de bureau. Cheveux longs sous la casquette. Barbes et moustaches clairsemées. Tous habillés en noir. Des merdeux, tout juste sortis de l’adolescence. Inconscients de la fragilité de l’existence. Et c’était bien ce qui faisait leur différence. Lui était à peine plus âgé qu’eux, mais il connaissait le prix de la vie. »

Voici le second roman de Nathalie Gauthereau, une suite du précédent : « Dans l’oeil de la vengeance »; ce sera peut-être une série, je ne sais pas. Nous y retrouvons l’avocate Louise Pariset et son collègue Jordan, et puis surtout Kofi Diallo qui est devenu l’assistant du cabinet. Le livreur de repas à vélo a trouvé un lieu de vie et un emploi. Hébergé chez Christelle, une autre bienfaitrice, il est heureux et fier de travailler dans ce cabinet. Une nouvelle affaire met en scène ces personnages, auxquels vient s’ajouter Fanny Costa, flic qui a été touchée par la jeune Léa. Christel travaille dans une librairie, son logement est  plein de livres et elle fait l’éducation de Kofi sur le mode de vie ici, en France:

« En France, les choses étaient vraiment différentes. Certains hommes faisaient la cuisine, la lessive et le ménage, des tâches dévolues aux femmes dans son pays. Kofi avait dû tout apprendre aux côtés de Christel. Laver son linge, passer l’aspirateur et repasser. Pour les repas, il n’y avait pas de règle. Si Kofi voulait manger à sa faim, il devait cuisiner. Quand il avait raconté ça à Fatou, elle s’était gentiment moqué de lui, mais en vérité, sa soeur enviait l’équité défendue par Christelle. Parce que chez elle, son mari ne faisait rien. »

Léa fréquente une bande de dealers et va se retrouver en danger. La capitaine Costa, touchée par la jeune fille, va faire appel à Louise pour tirer d’affaire la gamine. 
Le roman va donc raconter le chemin de Léa, mais surtout celui de Kofi.
Le jeune homme cherche son petit frère, dont il sait qu’il a quitté le Sénégal. Les parents à qui Kofi passe de nombreux appels, le mettent sous pression d’une part pour qu’il leur envoie de l’argent, et d’autre part pour qu’il retrouve son jeune frère Demba.
Kofi est pour moi le plus beau personnage du roman. Ce jeune homme qu’on a connu dans le premier volume trempé et stressé sur son vélo, pensait ici avoir trouvé la paix, mais de paix il n’y aura pas, tant que Demba ne sera pas retrouvé.
C’est donc cette recherche dans laquelle le garçon est aidé par ses employeurs, autant qu’ils le peuvent, qui est ici racontée.
Et bien sûr ce ne sera pas de tout repos (euphémisme ). Kofi va se trouver embarqué dans une voie qui lui coutera beaucoup.
Ce roman met en avant des femmes, Léa, Christelle, Louise, et puis Fanny, la flic.
Dans le premier livre, on a compris que Louise est homosexuelle, et dans celui-ci, elle tombe amoureuse de Fanny, ce qui est un peu problématique. 
J’ai aimé beaucoup Kofi, Christelle, et Léa. Kofi pour son courage, malgré la peur qui l’habite, vous verrez qu’il va traverser de terribles épreuves, tant physiques que psychologiques. Alors que le ciel de sa vie s’éclaircissait, tout devient sombre, terrible, triste et malgré ça, il va résister. C’est le plus beau personnage du roman; il est honnête, il est courageux et il est si heureux d’avoir trouvé une vraie place dans ce cabinet d’avocats.

Échange avec un livreur qui a traversé la Lybie pour venir en France, Kofi utilise toutes les pistes pour retrouver Demba:

 » C’était un pays dangereux où la vie d’un Noir ne valait rien. Là-bas , on l’avait traité comme un animal. Il se souvenait qu’une fois des gamins lui avaient jeté des pierres et leurs parents avaient rigolé en le traitant de singe. Pour les Lybiens, il n’était pas un homme, sa couleur de peau et ses traits épais en témoignaient.

-Moi je suis allé là-bas parce qu’on m’avait dit qu’il y avait du travail et de la nourriture gratuite. Mais pour nous, il n’y a rien. »

La chose que je n’ai pas trouvé vraiment indispensable, c’est l’attirance de Louise pour Fanny, on comprenait dans le premier livre que Louise est homosexuelle et ça n’apporte pas grand chose si ce n’est quelques « perturbations » émotionnelles, des tiraillements durant l’enquête entre les deux femmes. Ces deux femmes, quand elles se rencontrent, sont comme des aimants qui s’attirent et se repoussent. Bref. Elles devront travailler ensemble et ça se passera finalement bien, police et justice seront efficaces. Cette histoire m’a surtout touchée pour Kofi, pour le destin de Léa, pour Christelle aussi. Et puis pour Demba et pour tous ces êtres humains qui traversent des déserts, sont exploités, utilisés; dans le cas de Kofi en premier lieu par ses parents qui le harcèlent pour l’argent, par les entremetteurs qui font payer pour on ne sait vraiment quoi, pour ces jeunes gens qui croient à un eldorado et se retrouvent à dealer dans les quartiers périphériques des grandes villes en espérant devenir riches. La seconde moitié du roman, quand Kofi part à la recherche de son frère à Grenoble est éprouvante, émouvante et surtout surgit une grosse colère en lisant où en sont rendues les choses quant aux trafics de drogue. 

Certains passages, certains récits m’ont révoltée, mettant en lumière un pan de notre société défaillant, à n’en pas douter, sur l’éducation, la prise en charge des plus fragiles, la protection, car est plutôt préférée la répression. C’est-à-dire quand il est trop tard, même si on espère qu’on peut encore sauver quelques uns de ces gosses, parfois tout juste ados. Le passeport de Demba resté planté dans le sable du désert rencontrera le destin de Mbengue. L’histoire se poursuivra-t-elle dans un troisième volume ?
Histoire à suivre je pense. Des destins de jeunes gens d’ici et d’ailleurs mis au défi de vivre et survivre, traînant une histoire lourde, un parcours difficile. Il y a quand même des Christel, des Louise, des Jordan et des Fanny. Et le monde autour, toujours dur pour les plus faibles.
Des vies brisées, salies, meurtries, quand on ne rencontre pas une Christelle ou une Louise.
Une lecture intéressante, qui m’a souvent touchée, ou interrogée quand il s’agit des rouages judiciaires, policiers. Une lecture édifiante quant aux arcanes des réseaux de deal et des trafics en tous genres, humains y compris.Une lecture émouvante quand il s’agit de Kofi, de sa famille, et surtout, en ce qui me concerne, de la vie de Léa.