« Luxée » – Laurence Provencher, éditions Québec Amérique

Luxée par Provencher« Dans un alignement impeccable, presque militaire, une vingtaine d’élèves suivent Mme Inna, elle-même guidée par le maître d’hôtel. Les petits tannants habituels ne dérogent pas au décorum qu’impose l’établissement. L’habit fait le moine, aussi: les écoliers, d’ordinaire homogènes dans leur uniforme, portent aujourd’hui robes chatoyantes, chemises colorées, pantalons propres et collants. Ils se tiennent les fesses serrées, les oreilles molles.

Cléopâtre s’est retrouvée, elle ne sait trop par quel hasard, tout juste derrière Mme Inna. »

Un roman distrayant à souhait, tant par l’histoire que par l’écriture et les expressions québécoises, qui sans lourdeur font de cette histoire un roman assez original.  Cependant le fond  de cette histoire est grave; Cléopâtre – qui se prénomme en fait Chantal – est une fillette surdouée. Enfin c’est ce qui entame le roman, dans cette école hautement sélective, où s’applique une pédagogie attentive et exigeante, mais néanmoins bienveillante. Cléopâtre, donc, est de cette élite, mais la petite pense qu’elle est double, que sa personnalité lui échappe, et que ce double est sa part savante quand en fait elle est ordinaire et pas plus capable que ça. Une psychologue la suit, mais l’efficacité n’est pas bien évidente. Bref. Chantal souffre quand Cléopâtre endure, elle, une application forcenée à être brillante avec un de mes passages préférés – un peu long – mais qui est caractéristique du ton et de l’écriture, et infiniment triste cette fois, par ce que vit la toute jeune fille dans cette boîte à « surdoués » :

« Voici comment Cléopâtre, son cœur lui tambourinant la cage thoracique, se retrouve maintenant à redouter le début d’Histoire de l’art et pratiques de représentation. Ce cours lui fait pas mal toujours l’effet d’un énergique coup de cuillère de bois en arrière de la tête, bien qu’on ne l’ait jamais frappée sur le crâne avec un tel ustensile. Histoire de l’art et pratiques de représentation donne l’impression à la jeune fille qu’il lui manque dix ans d’études. Tenant pour acquis que les Trente Glorieuses, le romantisme, Marcel Duchamp et son urinoir, la famille nucléaire et les croisades sont des événements ou notions maîtrisés par chaque élève, le professeur leur sert des dates, théories et analyses sans trop d’explications ou de références. Le problème, c’est que personne d’autre que Cléopâtre ne semble s’en formaliser. Les coups d’œil qu’elle dérobe autour d’elle ne lui renvoient que le reflet grinçant de ses propres angoisses. […]

Résultat: sa solitude l’étrangle. Elle ne parle à personne. Elle ne connaît personne. Cléopâtre n’est pas du coin; aucun élève ne l’est vraiment d’ailleurs. » 

Tout ça a ses limites et la suite va montrer comment une mère exigeante bien qu’aimante, affronte une situation qui peu à peu va lui échapper. Et comment une mère, même aimante, peut blesser son enfant.

La maîtresse du « jeu » est Marie, donc, une mère aimante certes, mais hyper protectrice, oh combien maladroite dans sa manière de vouloir protéger sa fille, son ambition de lui donner une image forte d’elle-même. On va assister ici à l’effondrement de ce « château » qu’elle a bâti autour de Cléopâtre, aux conséquences dont je ne dis rien. C’est un roman que personnellement j’ai trouvé plutôt distrayant – la  seconde partie qui voit resurgir la famille de Marie, source de sinon tous mais beaucoup de ses maux est assez amusante, en particulier quand apparait le grand-père de Marie, un sacré vieux, avec des scènes à l’hôpital très drôles. Mensonges, secrets, illusions, tout ceci donne un roman intéressant, décalé, facile à lire, même si on peut envisager cette histoire sous un angle plus psychologique et plus sombre, avec cette « luxation » mentale, sociale aussi, je trouve que c’est surtout une lecture plaisante, facile et pourtant intelligente, qui sans en avoir l’air dénonce les emprises diverses, les traumatismes familiaux, etc etc.

Je n’ai pas bien plus à dire, sinon que j’ai passé un moment intéressant et distrayant ( avec la scène chez le notaire, ou celles où le grand-père est à l’hôpital ). Il n’est pas interdit de rire sur un sujet sérieux, et c’est chose ici réussie ! Invite à réfléchir à l’éducation, à l’attente qu’on met dans nos enfants et au poids que ça peut être pour eux. Mais c’est aussi ici l’amour sincère et maladroit d’une mère pour sa fille. Pour finir ce passage qui dit ce que Marie a voulu pour Cléopâtre, fruit d’un amour vrai qui s’est délité et a fini plutôt mal. Une histoire de famille plutôt moche qu’elle a voulu améliorer. Maladroitement, Marie agit, mais une chose est certaine, elle aime sa fille.. Sur un sujet qui parfois vire au drame, l’autrice nous propose un livre à l’air léger et drôle, j’aime bien cette idée.

« Marie et sa fille avaient déménagé en ville. La jeune mère avait dégoté un emploi bien rémunéré dans l’événementiel. Elle avait inscrit sa fille dans une école primaire privée gérée par une directrice distinguée et « européenne ». Marie s’était promis que personne n’empêcherait sa petite d’atteindre les plus hauts sommets et chaque décision la concernant allait en ce sens. On pouvait lui donner les plus minables coups de pied dans les tibias, soit, mais sa fille, elle, connaîtrait un destin beaucoup plus reluisant que le sien. »

Et c’est ainsi qu’on arrive à cette phrase finale:

« Le serveur quitte la table. Marie sourit à sa fille. Cléopâtre lui renvoie la pareille. Et les deux s’enfoncent encore un peu plus dans leur monde de chimères. »

Ce morceau qui est comme un chemin, celui de la petite Chantal et de sa mère Marie

« La morelle noire » – Teresa Moure, éditions La Contre Allée, traduit par Marielle Leroy ( espagnol )

« En ce printemps, Stockholm peine à se réveiller de sa léthargie hivernale. Les oiseaux n’ont pas encore fait leur réapparition, encore moins les fleurs et les papillons, les arbres ont conservé leur nudité et on dirait même que les jours ont du mal à s’allonger après un hiver aussi rude que celui qui s’est abattu sur ces terres bénies du septentrion. »

Mais quel livre !!!

D’abord: une construction peu commune, pas linéaire, pleine de sauts dans des temps et des lieux différents, et puis un sujet qui à mon sens n’a jamais été traité de cette manière. L’autrice – oh merci à elle ! – avec une écriture remarquable, un ton d’une intelligence rare , sans jamais renoncer à un humour ironique, voire railleur parfois, l’autrice a fait ici un tour de force littéraire. Elle allie l’histoire – l’Histoire  –  avec une pensée féministe joyeuse, moqueuse aussi, obstinée, affirmée avec force, elle ne renonce à rien avec des personnages de femmes de haute volée, et des hommes « glorieux », comme ici Descartes – mais dépassés comme à la fin du roman le directeur de thèse de la tenace, têtue et si attachante Inès – . Mais avant la jeune et rebelle Inès, c’est elle que l’on rencontre:

Christine de Suède« La silhouette accoudée au parapet du pont est une personne triste. Ou, si l’on préfère, c’est une personne, et en plus elle est triste. Voilà tout ce que l’on peut dire d’elle. En dehors du fait, bien sûr, qu’elle porte une cape en laine noire qui descend jusqu’aux chevilles et une capuche bien enfoncée sur la tête. Comme un moine, exactement pareil. Et, cependant, n’importe quel observateur attentif devinerait qu’il ne s’agit pas d’un moine: les vêtements n’expriment pas la pauvreté, le regard est trop rebelle pour accepter la moindre obéissance, et, enfin, il vaut mieux écarter le sujet de la chasteté, en ces temps où les impudiques de la vie exemplaire abondent, tout comme les personnes vertueuses faméliques. […] Car la silhouette qui contemplait le flux triste des eaux n’est pas un homme, mais une femme, jeune, et surtout ce n’est pas une silhouette quelconque, c’est la reine de Suède en personne. Que peut-elle faire là-bas seule? Et à ces heures? Serait- elle  folle?…Sûrement, elle doit être folle. Elle s’appelle Christine. »

Cet extrait du tout début du roman annonce déjà la couleur, le ton; c’est vif et ne manque pas déjà d’une pointe d’ironie. Si je pense qu’il serait vraiment vain de résumer cette histoire, il est utile d’en noter tout ce qui en fait le piquant, la liberté, l’humour et la finesse qui mêle réalité historique – la venue de Descartes à la cour de Christine de Suède, Descartes ayant une liaison avec une servante, Hélène, dont il aura une fille qui mourra très tôt – et le romanesque ébouriffant de cette plume vive, ironique, savante aussi de Teresa Moure. Ah mais comme j’ai aimé lire cette histoire ! Et comme j’ai aimé Hélène, la « sorcière », si merveilleuse, intelligente, savante aussi.  Hélène, qui a écrit un livre: « Le livre des femmes », je vous mets ici un extrait un peu long, la fin du chapitre (page 24 ), celui qui clôt l’ouvrage d’Hélène ( et au chapitre 34, on apprend ce qui arriva à Hélène ) :

« Et aux bigots, j’aimerais également leur demander de mettre en pratique leurs histoires, car si mourir et vivre est entre les seules mains de Dieu, administrer au malade un remède ou un autre ne peut donc contrevenir à la volonté divine, qui est suprême et qui agit bien au-delà de notre humble intervention de guérisseuses. Au contraire, si Dieu nous laisse avec ce corps du côté de la vie sans le faire passer de l’autre, c’est sûrement pour que nous en fassions quelque chose, et certainement pas pour qu’on se perde en vains scrupules à savoir s’il est bon ou non d’appliquer tel ou tel remède. Pour ma part, j’épuise toutes mes ressources avant de m’avouer vaincue, et je ne me suis jamais sentie salie d’avoir eu recours à une recette de sorcière. Mais tout cela n’attend sans doute pas de réponse, chacun se fait son  opinion. Et puis, je ne peux faire aucune promesse: j’ai vu quelqu’un que je chérissais quitter ce monde malgré tout mon art pour retenir ce corps de ce côté de la vie, rien n’y a fait. Alors, embellissez-vous, soignez-vous, remettez-vous de vos toux et larmes, amendez ce qui est amendable et profitez de ce que chaque journée vous apporte, car l’autre, l’obscure, l’innommable, vous attend impatiemment et arrivera, c’est certain, sans que recette ni potion ni laxatif puissent vous soustraire à sa venue. Et maintenant, adieu. »

Le roman est divisé en 4 parties, la 1ère dans laquelle l’axe est Christine de Suède, la seconde où Hélène Jans a la vedette, puis la 3ème, « Elles dont on parle tant » avec une correspondance entre Hélène et Christine, puis Inès qui apparait au coin d’un chapitre, et enfin la 4ème, Inès sacrée tête de pioche, qui ne démordra jamais de la pensée qui occupe sa thèse, Inès qui sort plein de choses d’une malle gardée au grenier de sa famille. Inès qui tient tête à un directeur de thèse retors, et de très mauvaise foi ( il faut le dire ) ; Inès, brillante et obstinée, tellement sympathique et attachante ! Inès défend Christine dans un échange avec Miguel, son directeur de thèse:

« – Pourquoi, au lieu de faire une thèse, ne fais-tu pas un un film à suspense?

-Tu sais aussi bien que moi que je tiens là quelque chose.

-Mais oui, bien sûr! Supposons que Descartes ait été assassiné par les grammairiens qui le détestaient à cause  de son énorme influence sur la reine…Mais qu’est-ce que cela a à voir avec son œuvre?

-Je sais bien…Avec ce qu’il écrit dans le Discours ou dans ses Méditations, rien, bien évidemment…Mais que penses-tu de la façon dont on raconte l’Histoire? Christine était une grande  reine avant qu’il n’apparaisse dans sa vie. Son intervention  la fait passer dans l’Histoire simplement comme une femme qui a été influencée par un philosophe ultra-catholique. Et si les choses s’étaient passées autrement, pas telles qu’elles sont rapportées? Il aurait pu devenir le favori de Christine, le premier philosophe roi, ou tout au moins l’amant, et roi d’une certaine manière, comme ont régné tant  de courtisanes-au cours de l’Histoire… »

Au fil du livre, les vies de ces femmes exceptionnelles s’enchevêtrent, se tissent, entre les poèmes d’Inès, les maximes de Christine, les recettes d’Hélène, chacune construit cette œuvre magistrale, véritable ode aux femmes libres de tous les temps. Bref, vous comprendrez que j’ai adoré ce livre tenu par ces trois personnages et la ribambelles d’autres, dont Descartes. 

Une idée de qui est Christine:

« Pour faire bref, on peut dire que Christine profite du fait qu’une reine est aussi, après tout, une femme comme les autres. Enfin, non, pas tout à fait, car Christine s’est fait la promesse de ne jamais avoir d’enfants, pour ne pas les rater, pour ne pas leur manquer, pour ne pas les oublier, ne pas les affronter, ne pas les renier, pour ne pas leur faire ce que sa mère lui a fait, à elle, le jour où elle décida de ne pas lui ouvrir son cœur pour partager son secret. »

J’y ai tout aimé, la construction, la base historique et philosophique, l’écriture si vivante, si joyeuse aussi, si obstinée dans son propos, cette ténacité joyeuse qui mène ces femmes à tenir tête aux dominants. Et puis le courage, bien sûr, de cette bande de « sorcières », la volonté de résister de chacune de ces trois femmes, dans leurs choix, leurs convictions, leurs affections aussi. Finir ce roman exceptionnel avec Inès, c’est affirmer que les siècles peuvent passer, il y en aura toujours, de ces « sorcières » combattives et têtues, ne renonçant jamais… Et il s’agit bien là d’une ode aux femmes, d’un éloge admiratif et convaincu à Christine, Hélène et Inès, à toutes celles que nous ne connaissons pas du passé, mais aussi à toutes celles d’ici et d’aujourd’hui.  Extrait du dernier chapitre, la parole d’Inès:

« Moi, Inès Andrade, j’ai composé cette histoire pour qui aura envie de la lire. Pour la tisser, j’ai sélectionné des fragments de vie que le coffre familial m’a révélés, pas des vies entières, seulement des bouts, que je n’ai pas reproduits dans leur totalité, seulement dans la mesure où ils pouvaient permettre de marquer le fil qu’ont suivi toutes celles qui sont passées avant moi, comme un travail manuel, une espèce de patchwork. Tout le temps que j’écrivais, je me suis rendue compte que je récupérais la mémoire de ces femmes invisibles qui m’avaient précédée et, mue par leur esprit, j’ai parfois inventé, exploré l’anecdote, me suis laissé emporter par les fumées de l’imagination.[…]. En écrivant, j’ai voué à l’échec mon projet. Je ne serai jamais docteure en philosophie, […] »

Si ses personnages sont des sorcières, Teresa Moure en est une aussi, elle est une magicienne de haute volée. J’ai lu peu de livres comme celui-ci, aussi original, fin, drôle, érudit sans être pédant, pertinent et qui tout en tenant un propos très sérieux arrive à amener le sourire, le rire, et quelque chose de lumineux et d’exaltant, quelque chose qui remonte le moral. Vraiment, ce serait dommage de rater cette lecture. En tous cas, je crois bien, moi , que je vais le relire. Inès enfin:

« Comme je dois gagner ma vie, je viens de demander un prêt. Je vais ouvrir une herboristerie et faire en sorte que le parfum d’Hélène se répande de par le monde, voyons si nous arrivons à balayer définitivement cette odeur de chair brûlée qui nous poursuit encore depuis sa mort. Je demanderai à qui lira ces lignes de ne pas me faire le reproche d’avoir eu la folie, l’arrogance ou l’orgueil présomptueux d’avoir critiqué, alors que je suis une femme, des auteurs aussi subtils que ceux que je mentionne et rechigné à faire l’éloge des grandes œuvres de ces penseurs consacrés. Quiconque lira cela devra prendre en considération que ces grands auteurs ont osé diffamer et censurer abondamment le sexe féminin sans exception, et pour autant leurs œuvres ne sont ni entachées ni accusées d’être le produit du ressentiment. »

Ce roman est un livre à ne pas manquer, il est impossible à résumer, il est riche, vif, extrêmement vivant par le style de l’écriture, et puis voilà: un propos intelligent, pertinent et impertinent. Pour moi, à lire absolument.

« Terres promises » – Bénédicte Dupré La Tour, éditions du Panseur

Terres Promises - 1 » – ELEANOR DWIGHT-

C’était jour de paie pour les vachers des plaines. Au bord du lit, Eleanor Dwight remontait son bas le long d’une jambe brune. La chambre sentait encore le mauvais tabac que l’homme de la veille n’avait pas cessé de chiquer. Il n’avait pas cessé, hormis pour cracher un jet noir dans le bassin avant de se vider plus bas, les yeux écarquillés de stupeur. »

Ainsi commence ce premier roman stupéfiant de maîtrise, un livre que je n’ai pas lâché.

L’autrice raconte, à travers plusieurs personnages, une histoire qui si elle est connue à travers déjà de nombreux romans ou films, prend ici une nouvelle approche et beaucoup de force, une grande amplitude. Voici déroulée la grande conquête de l’Ouest, les cow-boys et « Indiens » de notre enfance. Mais aussi on entre dans les saloons où travaillent les femmes de petite vertu, avec les hommes brutaux, rudes, sales –  pas toujours – , mais quand même qui viennent s’y abreuver et y soulager leurs désirs ou leurs besoins. La vie quotidienne est décrite ici avec finesse, précision, et un brin d’humour et de dérision:

« Quand Morgan Bell revenait de la forge, charbonneux et fourbu, sa femme Bessie préparait un baquet d’eau si chaude que toute peine s’évaporait dans l’instant. Elle le lavait au crin, toute sa peau sombre s’embrasait. Alors il sortait du baquet, dressé par un désir mordant, et Bessie signifiait son refus par un claquement de langue. Le temps du baquet n’était pas le temps du lit.  Le temps du lit sonnait une fois par mois. Tout acte et toute pensée avaient une place bien définie. Elle l’enveloppait d’un linge, le séchait dans un ordre invariable, avec des gestes identiques et réglés non par une habitude, mais une volonté de suivre les mêmes rituels, car les rituels tenaient le monde fragile des hommes, tout comme les barrages retiennent les eaux.

Bessie se mit en tête de lui apprendre les manières. »

On croise aussi beaucoup et surtout les orpailleurs acharnés, obsédés, délabrés par leur quête folle. Puis on assiste à l’extermination perverse des peuples autochtones, on voit ce qu’est être noir de peau dans cette Amérique naissante, et puis aussi ce qu’est être une femme. Celles comme Eleanor Dwight, par exemple, une prostituée qui est pour moi un axe de ce livre. Un personnage magnifique que cette femme aux allures de reine, c’est ainsi que je l’ai vue. Les hommes sont à ses genoux et viennent pour elle dans ce saloon. Mais pas que pour son bien, car la vie de prostituée, même pour Eleanor, reste un servage ignoble.

« C’était jour de peine pour les filles de joie.

De sa chambre, Eleanor pouvait entendre Monroe. Quand l’homme de loi entrait dans l’établissement, une houle imperceptible agitait la salle, l’atmosphère changeait de tessiture et se chargeait d’une tension, d’une fausse placidité. L’homme était craint, non qu’il soit brutal, mais lorsqu’il parlait, il retenait sa voix comme on empêche une bête prête à mordre, d’une chaîne dont on ne connaissait ni la longueur ni la solidité. Il maîtrisait sa voix comme il tenait d’une main les cheveux d’Eleanor, lorsqu’il était là-haut, pour qu’elle se plie à son désir, cette main qui laissait toujours un billet repassé à l’amidon sur la table, presque vierge et craquant sous les doigts. »

C’est un roman bruissant de voix qui s’affrontent ou se rencontrent. C’est un roman qui m’a portée dans les Grandes Plaines et je le reconnais, j’ai été surtout fascinée par Eleanor, qui ressurgit à plusieurs moments. Ce roman incroyable, fait de vies minuscules, douloureuses, violentes, des vies qui cherchent à se faire une place sur ce nouveau territoire, d’autres qui y sont depuis longtemps et cherchent à y survivre, ce roman est une sorte de kaléidoscope fascinant. Dans le livre en 13 chapitres, il y a « Kinta », que j’ai lu auparavant, offert en service de presse. Et Kinta est une de ces femmes qui brise les conventions, puisqu’elle méprise son époux et tombe amoureuse d’une homme blanc.

Ce livre est une très très grande réussite, j’ai été très impressionnée par la maîtrise de l’autrice, par sa force d’écriture, qui donne sur un sujet mille fois traité un roman absolument unique, puissant, captivant. Oui, j’en suis vraiment bluffée.

« En posant le pied sur le nouveau continent, le père Nathaniel fut assailli par les mouches. Le port grouillait de nuées, excitées par l’odeur du poisson et d’urine des marins venus dépenser leur solde dans les tripots. Ce territoire n’avait rien de nouveau. Certes, il faisait plus chaud que dans son pays natal et l’on ne portait pas les mêmes vêtements. Certes, la langue y était étrange, comme si plusieurs dialectes avaient été cousus ensemble, comme ces carrés de laine dépareillés qui, assemblés, forment des couvertures. Certes, les baraques n’avaient rien de semblable avec les petites maisons de pierre à peine plus hautes que les murets des enclos à moutons, et les visages étaient tous dissemblables, grimaçants, étrangers. Mais la nature humaine, cette nature divisée de l’intérieur, était toujours la même, quels que soient la région, le pays, le continent. Invariable dans ses petitesses, persistante dans ses bas appétits, elle apportait, où qu’elle aille, la marque indélébile de sa perte. »

La quatrième de couverture, pour une fois, propose un panorama du récit sans en dévoiler le contenu. Bref, vous l’aurez compris, énorme coup de cœur. Je pense aller voir l’éditeur tout près de chez moi, et j’espère m’entretenir avec Bénédicte Dupré La Tour.

Quoi qu’il en soit: un livre absolument remarquable, bravo !

« Ces féroces soldats  » – Joël Egloff, éditions Buchet-Chastel

« En mémoire de mon père,

Pour ma mère,

Pour Daniel,

Pour Léo et Sacha

Je voudrais retrouver cette lettre. Elle doit être quelque part dans la maison, c’est sûr.  Où pourrait-elle être, sinon?

Je l’ai eue entre les mains, pourtant, cela fait des années, et c’est moi qui l’ai rangée, je ne sais où. Elle était à la cave, auparavant, dans une vieille boîte à chaussures sans couvercle, au-dessus de l’armoire à conserves. C’est là qu’elle se trouvait depuis trop longtemps, livrée aux araignées. Je l’avais lue, puis l’avais remontée à l’étage, pour la mettre à l’abri de la poussière. »

Je n’ai lu qu’un roman de Joël Egloff, « L’étourdissement », un roman incroyable qui reçut le prix du Livre Inter, une histoire que j’avais adorée et beaucoup conseillée. Ici, l’auteur nous raconte l’histoire de sa famille. Cette famille de Moselle qui fut une zone annexée durant la Seconde Guerre Mondiale. C’est particulièrement l’histoire de son père à laquelle il s’attache. Car celui-ci sera incorporé de force dans l’armée nazie, à 17 ans, et envoyé au front contre les siens. De cette histoire tragique, Joël Egloff écrit un livre extrêmement bouleversant, sur une histoire que je ne connaissais pas. Une histoire si trouble pour lui aussi, si bien qu’il cherche ici à savoir.

« Après la guerre, bien plus tard, lorsque j’étais enfant et que je t’avais demandé, un jour, je ne sais plus quel détail de je ne sais plus quelle bataille, tu m’avais répondu que tu ne savais plus, mais que tu étais sûr d’une chose, en tous cas, et tu me l’avais dit avec solennité et insistance, parce que tu voulais que je te croie, c’était que durant cette guerre, tu n’avais jamais tué personne.

Et comment tu as fait pour l’éviter? t’avais – je demandé, pensant, justement, que c’était inévitable. Je tirais à côté, m’avais-tu répondu, parce qu’il fallait une réponse simple et limpide qu’un enfant puisse comprendre.

Longtemps, elle m’a suffi, et je t’imaginais sur ces champs de bataille t’efforcer de manquer ta cible. »

Je n’ai pas l’intention de résumer ni d’en dire plus, mais cette lecture ne se lâche pas, elle se lit comme un roman , elle nous pousse dans un monde en guerre où les meneurs du jeu, sans états d’âme, utilisent sans vergogne le petit monde impuissant, avec grand cynisme et grand mépris. C’est à la cave que l’auteur retrouvera ce qu’il cherchait; à cause du doute, du soupçon sur la position de son père alors, il veut des réponses aux questions obsédantes qui remplissent sa tête. Son père a fait partie de ceux qu’on nomme les « Malgré nous ».

Minolta DSC

« Après la guerre, longtemps après – tu avais presque soixante ans déjà -, pour ce que les Malgré nous avaient enduré, pour le préjudice moral qui était le leur, l’Allemagne a indemnisé la France.

Alors tu as perçu la coquette somme de 7500 francs, soit 1143,37 euros.

Il y eut encore, ai-je lu, en 1989, le versement d’un petit reliquat de 1600 francs, soit 243,92 euros. Mais de cela, Maman ne se souvient même pas. »

Joël Egloff questionne, veut comprendre, il interroge un passé qui lui semble confus. Et finalement raconte une enfance dans un monde en guerre, les déplacements nombreux, le doute obsédant sur l’histoire familiale, et enfin les réponses. J’ai beaucoup aimé et j’ai été très touchée par ce pan d’histoire, où l’enfance reste l’enfance, même en temps de guerre, très touchée par ce sujet que je ne connaissais pas. 

Anniversaire

WordPress m’a annoncé hier l’anniversaire de ce blog, créé il y a 14 ans… 

J’ai parcouru ces jours-ci mes articles, le changement entre les premières années et maintenant. Je ne regrette pas tout ça, surtout parce que j’ai fait de très belles rencontres, vu naître de véritables amitiés, profondes et durables. Parce que j’avais quelque chose sans doute à me démontrer, un truc entre moi et moi. 

Merci à toutes les personnes qui m’ont fait continuer, même dans les moments  difficiles. 

Je n’ai pas fini, pas encore coupé ce lien avec les livres, avec celles et ceux qui les écrivent, et avec les éditrices et éditeurs qui m’ont fait confiance. Je continue encore un peu, mais le rythme sera moins soutenu. 

Je suis en train de terminer « L’homme qui apporte le bonheur » de Catalin Dorian Florescu, aux éditions des Syrtes, très belle lecture.

A bientôt, et merci !