Les bulldozers arrivent un vendredi, un ordre de destruction dans leur boîte à gants, le logo d’une entreprise de construction sur leurs portières. Sous leurs énormes roues, les toits de tôle se fracassent et les parpaings se désagrègent, les portes en bois se fendent en éclats et les charpentes en bambou se brisent net. Foyers et passés se désintègrent, réduits en poussière.
Nos maisons s’effondrent peut-être, mais pas nos mères. Elles forment une chaîne humaine, hijabs et dupatta claquant dans le vent sonore, saris scintillants sous le soleil de l’après-midi. Au milieu des machines et des pierres brisées, nos mères resplendissent comme des œillets dispersés au pied de déesses pulvérisées. Des déesses furieuses, impitoyables, de celles qui portent des crânes autour du cou et piétinent les cadavres.
De celles qui protègent les enfants.
Qui protègent les filles. »
Merveilleux roman, tour à tour émouvant, enrageant, drôle, un grand souffle de vie. C’est une plongée dans un autre monde, l’exploration d’un paradis. Paradis, nom ironique et poétique d’un bidonville de Bangalore, un nom en pied de nez pour ce quartier où les femmes de tous âges se démènent pour vivre, faire vivre, survivre, où ces femmes de tous âges vont contre toutes les oppressions, chacune à sa mesure, mais nom d’un chien, quelle superbe communauté !
« À Bangalore, il y a toujours plus à plaindre que soi. Même quand on vit dans un endroit comme le Paradis. Nous ne possédons peut-être pas grand-chose, mais nous avons chacune un toit, un sol et des murs. Ainsi qu’une enfance. »
Ce livre est un hommage brillant et vibrant rendu à ces femmes et filles qui jamais ne renoncent, qui toujours se battent et avancent, dans une solidarité fort enviable, avec des larmes mais aussi des rires et une énergie exceptionnelle. Des conditions de vie plutôt sommaires, mais le Paradis a vu grandir trois générations qui ont travaillé à améliorer l’habitat, mais, comme la maison de Banu :
« Murs de parpaings peints en bleu, toit de bardeaux rouges. Étagères en bois sur lesquelles s’alignaient de spots en acier qui contenaient du riz, de l’huile, du sucre de palme jusqu’au départ de sa mère, jusqu’à la mort de son père. Une fenêtre avec de vraies vitres qui s’ouvrait, se fermait et ne fuyait même pas quand il pleuvait. Des matériaux et des améliorations laborieusement acquis au fil de trois décennies, trois générations, assemblés au cours d’innombrables heures de prière, de labeur, d’élaboration de stratégies et de jours de chance.
Tout cela a été détruit en l’espace de quelques secondes, écrasé sous les roues d’un bulldozer. »
Car ils reviennent à la charge, et reculent sous les vagues de femmes qui se dressent devant les monstres destructeurs. Il y a la jolie maison de Banu,mais aussi la hutte de Padma,
« […]un assemblage précaire de plaques d’amiante, dont l’entrée est un trou béant, nu. »
Est ainsi fait le Paradis, de bricolages improbables mais qui abritent ses habitants qui le défendront becs et ongles. Car c’est chez eux, chez elles.
Une grande famille dans laquelle toutes les adultes sont appelées tante, tatie par les plus jeunes. Elles sont toutes de cette même famille de femmes. Et même si parfois les relations sont compliquées comme c’est inévitable dans toute collectivité, devant l’adversité toutes se dressent et se serrent les coudes. Au-delà de la communauté, l’auteure s’insinue avec délicatesse et humanité dans les caractères et les esprits de ces personnages. Qu’elles soient des enfants, des adolescentes, jeunes ou vieilles femmes, toutes ont leur histoire, toutes ont aussi un caractère, des aspirations, des forces et des faiblesses.
On a ainsi une galerie de portraits enthousiasmants et attachants, pleins de fantaisie et très très loin des clichés parfois misérabilistes appliqués à ce genre d’endroit. Banu, Deepa, Padma, Joy- Anand à sa naissance -, Rukshana, toutes nées la même année, toutes ont des tempéraments peu enclins à plier sous quoi que ce soit, elles ont des rêves, des objectifs et sont comme sur un sentier de la guerre: combattant les tabous et tout ce qui pourrait s’apparenter à un handicap comme être aveugle, transgenre ou très prosaïquement être pauvre et être une fille.
Joy/Anand :
« Si Anand est un tant soit peu téméraire – et nous ne disons pas que c’est le cas – , sa témérité est semblable à celle de ces oiseaux que les personnes riches gardent en cage. Ceux qui se jettent contre les barreaux jusqu’à ce que la porte s’ouvre. ou jusqu’à ce qu’ils se brisent le cou.
Elle est semblable à quelque chose de rare et de magnifique, de courageux et de désespéré. Quelque chose de piégé. »
Rukshana :
« […]écoutait le chagrin de sa mère. […] Ces sons, Rukshana se jurait à elle-même de ne jamais les imiter. »
Bien sûr, les mères ont déjà vécu la tyrannie des hommes et des mariages arrangés. Néanmoins, au Paradis, les mères ne se soumettent plus, elles travaillent et décident, elles parlent et s’opposent y compris à leur mari. Et elles veillent sur leurs filles:
« Les mères du Paradis travaillent toutes. Elles gagnent leur pain en balayant le sol chez les autres, en cuisinant pour les autres, en repassant les vêtements de confection lavés à la machine des autres. En remplissant les formulaires administratifs des autres pour qu’ils obtiennent leurs rations, en vaccinant les enfants des autres. Le soir, elles rentrent la bouche pleine de questions, les yeux pleins de soupçons. Elles débarquent aux moments où elles pensent que nous nous y attendons le moins, même si c’est juste pour une heure. Comment savoir autrement si nous n’avons pas pénétré en douce dans le cinéma pour voir un film cochon ou si nous ne faisons pas des choses inavouables avec des garçons? Si nous apprenons des gros mots au lieu de vers en kannada, si nous nous soûlons au whisky bon marché au lieu de résoudre nos problèmes de maths? »
Elles entendent délivrer leurs filles de ce joug qu’est d’être une femme et d’en faire un outil de liberté et d’autonomie. Surtout pour leurs filles, la nouvelle génération. Un des points prégnants ici, c’est la volonté inflexible d’aller à l’école, d’étudier, la volonté des mères pour leurs filles – parfois d’un père mais on verra que… – et le désir des filles. Car même s’il y a des barrières, elles sont économiques et affectives, comme ici, pour la mère de Deepa, aveugle et encore petite, que Madame Janaki veut envoyer dans une école adaptée éloignée du Paradis, avec cette fois un père conciliant:
« Je n’enverrai pas ma fille dans une école loin d’ici. Point final.
-Écoutez-moi encore un instant, je vous en prie. Votre fille a un tel potentiel…
-C’est exact. Ma fille.
Tante Neelamma serra Deepa si fort que celle-ci en eut le souffle coupé.
« Je suis sa mère.Et je sais exactement de quoi elle a besoin pour être heureuse.
-Elle a besoin d’aller à l’école.
-Elle a besoin de sa mère », répliqua tante Neelamma.
Tante Neelamma, titulaire d’un diplôme de fin de quatrième, de quelques certificats professionnels. Tante Neelamma, qui prétendait avoir un compte en banque alors qu’elle ne possédait qu’une liasse de billets enfermée sous clé dans l’almirah.
« Elle a besoin de moi.
-Mais elle t’aura toujours, protesta gentiment le père de Deepa.
-Tu n’es pas une femme, rétorqua tante Neelamma en se tournant vers lui. Tu n’y connais rien. »
Après le départ de madame Janaki, Deepa se laissa glisser des genoux de sa mère. Assise sur le sol, elle tira le tissu de sa robe sur son nez et inspira profondément. Il sentait l’amidon et les économies, la transpiration et la prudence. Et, autour de l’encolure, un tout petit peu la peur. »
Un des plus beaux personnages est sans aucun doute Madame Janaki.
« Après l’arrivée des ingénieurs, Bangalore a vu pousser des choses différentes. Des bâtiments, des ponts routiers, des routes à péage.
Et des murs. Des tas et des tas de murs.
[…]Au début, nous n’avons pas vraiment prêté attention aux murs. Nous avons oublié qu’ils étaient là.
Jusqu’à ce que madame Janaki nous conseille de les escalader. »
Professeure de toutes ces adolescentes, elle les pousse, les aide, sait voir en chacune des qualités, des centres d’intérêts, des potentiels, toujours présente pour que ses élèves puissent avoir un autre horizon que celui de leurs mères, dans et hors de ce Paradis tout le temps à la merci des bulldozers. Madame Janaki parlemente, argumente auprès des réticences. Car le Paradis rasé, cela signifie la mise au loin de ses habitants, et l’éloignement des activités qui les font vivre, et des écoles.
Très très beau roman qui entend bien démontrer qu’il faut faire confiance à la jeunesse et aux filles, qu’il faut regarder cet endroit autrement qu’un mouchoir à la main.
« Nous la regardons cadrer nos vies – ou du moins ce qu’il en reste.[…]
Nous regardons ce qu’elle ne cadre pas aussi. Tante Fatima, le portable collé à l’oreille, qui agite le doigt en l’air et aboie ses revendications. Tante Neelamma qui raconte une blague obscène puis renverse la tête en riant tandis que tante Selvi glousse derrière sa main.[…]
-Cette dame se trompe totalement, dit Joy.
-Elle se trompe totalement sur nous » ajoute Rukshana.
Au Paradis, nous les filles, nous avons l’habitude de considérer notre enfance comme un territoire à défendre, de repousser les intrus et d’éviter les désastres grâce à des actes stratégiquement planifiés.
Aux yeux de nos mères, à nos yeux, c’est une guerre que nous avons une chance de remporter. Mais sur les photos de la dame étrangère, cette guerre, nous l’avons déjà perdue. »
La journaliste qui va venir « photographier la misère » est une très très bonne idée dans l’histoire, un personnage dont l’auteure se moque, qui cristallise tout ce que ces filles rejettent, combattent et contestent, à savoir une certaine condescendance, de la pitié, un certain regard sur leur milieu de vie, sur elles, sur les leurs, un certain regard qui ne change rien.
Je précise ici que Bangalore est la « Silicon valley » indienne, un « pôle d’excellence » et que c’est pour bâtir les immeubles de verre des multinationales que le paradis doit être rasé.
« À Bangalore, les gosses de riches vont à l’école privée. Ce qui signifie qu’ils ont beaucoup de choses que nous n’avons pas: des manuels scolaires. De l’électricité. Des toilettes. De l’eau pour les toilettes. De l’eau potable. Mais il y a une chose que nous, gamins de l’école publique, avons et qu’eux n’ont pas.
Des rats. Des tas et des tas de rats gras, juteux, qui détalent et qui creusent. »
*En aparté, Bangalore est face à une pénurie d’eau et à un péril écologique majeur, qui n’en doutons pas, atteindra en premier, les bidonvilles comme le Paradis. Lire cet article de 2018 ICI.
Je conseille vivement cette lecture, un livre qui se dévore parce qu’on s’attache tellement à ces filles drôles, gaies, décidées, intelligentes …On les aime et l’écriture renvoie si bien les visages, les senteurs et les couleurs de ce quartier plein de vitalité. On souhaite tellement que toutes s’en sortent – j’entends par là que toutes parviennent à réaliser leur rêve, à atteindre leurs objectifs…Il y a beaucoup de choses dont je ne vous ai pas parlé dans ce livre plein de couleurs, de voix, ce livre éclatant de lumière et d’intelligence.
J’ai eu du mal à choisir des extraits, j’ai marqué des tas de pages, et c’est à regret que j’ai laissé les filles du Paradis, à cette dernière page:
« Le Paradis, notre Paradis, s’étire en contrebas, sillonné de chemins qui fourmillent d’histoires. Il y a l’arbre dans lequel Rukshana est tombée amoureuse. L’église où Joy est devenue elle-même. Le sous-bois où l’ajji de Banu a découvert la vérité sur son mari. Une vérité qui nous a sauvées la première fois, mais non la dernière, lorsque la municipalité s’en est prise à nous.
La procession funéraire serpente vers nous. Nous apercevons le corps à présent, couvert d’un drap blanc et d’œillets de al couleur du feu. L’air résonne de battements de tambours, de bêlements de cuivres. Ce tintamarre est censé informer l’âme qu’elle se trouve encore chez elle. Que, où qu’elle aille, le chaos régnera toujours ici. Sur terre.
« Et toi, qu’en penses-tu, Banu? demande Padma. À quoi ressemble le paradis?
-À ça. »
J’ai adoré ce bouquin d’un bout à l’autre, sans mièvrerie, insolent, fougueux, qui m’a appris beaucoup de choses et que j’ai très très envie de partager. Le voici, et allez visiter ce Paradis.











Ici le récit est à deux voix. Margaret Kelly est une rescapée, avec sa sœur jumelle Susie, du massacre qui vient d’avoir lieu sur le campement où elles vivaient parmi les Cheyennes, mais leurs petites jumelles respectives – car elles font tout à l’identique ! – sont mortes de froid, à quelques semaines, pendant la fuite pour échapper aux soldats sanguinaires. Elles font partie du premier programme du FBI « mille femmes blanches » échangées aux Indiens contre 1000 chevaux :
Ce sont donc les récits de ces deux femmes dissemblables en apparence que nous lisons, l’un dans le langage des rues et des orphelinats pour Margaret / Meggie, l’autre plus à l’aise avec l’écriture pour Molly l’institutrice. Ç’a été une lecture souvent poétique, très drôle, mais de cette drôlerie qui tente de conjurer la fatalité, la fin sombre que l’on pressent, quoi qu’on essaye pour l’exorciser. Deux femmes différentes seulement en apparence parce qu’on verra – vous verrez, si vous lisez – qu’elles sont faites de la même argile.
Quels superbes portraits nous offre l’auteur ! Si décidées, si aptes à survivre…Parmi elles, il me reste sur la rétine la sculpturale et puissante Euphémia – Black White Woman – grande belle femme noire et combattante, qui dressée sur son cheval blanc trône comme une reine amazone; il y a l’incroyable Gertie sur sa mule, il y a Lady Ann, aristocrate anglaise homosexuelle, ou encore Lulu Larue, petite française enjouée malgré une jeune existence difficile et je m’arrête là mais toutes sans exception ont compris ce qu’est la lutte pour la vie, et toutes maudissent la violence des mâles, blancs ou indiens, d’autant plus qu’elles sont contraintes à les imiter et certaines refuseront. Pourtant il y a des chefs de guerre aussi chez les Indiennes, comme Pretty Nose ( la femme de la couverture du livre, sang mêlé ), célèbre guerrière.
Découvrant dans ces espaces naturels une autre vie, une autre vision du monde, elles ressentent pour la première fois un sentiment de liberté mais aussi d’appartenance à un tout, humain et naturel. Une communauté harmonieuse, si ce n’était cette propension qu’ont les hommes à faire la guerre .
Ce qui m’a emballée dans ce livre ( où en fait tout m’a emballée ), c’est vraiment la façon de parler des femmes, sans occulter aucune de leurs facettes, y compris leurs contradictions. Elles sont des personnes sensées, aptes à réfléchir, à endurer, à puiser au fond d’elles des ressources incroyables ( « Nous nous sommes même choisi une devise : s’adapter ou périr. » ). Elles sont sentimentales, mais mettent une pierre là-dessus si ça leur permet d’affronter la douleur; elles savent être solidaires, légères ou sages, folâtres ou sérieuses. Elles ont la vie toujours tapie en elles malgré les pires choses qu’on ait pu leur faire subir ( Martha…), elles sont belles et intelligentes, certaines plus fragiles, plus timides, mais toutes vont se révéler courageuses et souvent rebelles, contre de petites choses et contre de grandes. Le bon Dieu est aussi très largement remis en question. Les deux aumôniers que nous rencontrons au fil de l’histoire sont des hommes bons et compréhensifs et Jim Fergus évite la caricature des méchants évangélisateurs. Ces hommes doutent, ont la foi, mais ne cherchent pas ou plus à la transmettre vraiment, il ont face à eux des femmes telles que Meggie et Susie –
Enfin il y a les Indiens, leur mode de vie, leur culture ( dont la guerre fait partie, oui ) et ce destin tragique qui chaque fois que j’en lis l’histoire, me met en colère. Une société qui vit en phase avec son environnement, où chacun a sa place, et cette beauté :
Ce livre est un chant d’amour aux femmes et à ce peuple, un hymne à la nature, de nombreux passages dénoncent le fait que ces massacres avaient pour but d’exploiter la terre et ses ressources sans états d’âme pour le commerce et le pouvoir. Il se lit aussi comme un roman d’aventure, avec la force dramatique due à l’authenticité de nombreux faits contés. La grande qualité de Jim Fergus est de n’être jamais manichéen, en nuançant la plupart du temps ses personnages et leurs actes ( je dis la plupart du temps, parce qu’il n’y a pas de nuance à mettre dans le fait de trancher des mains d’enfants, ou de violer, évidemment…). L’écriture reflète parfaitement la personnalité des deux femmes qui écrivent, chacune son histoire, sa façon de vivre et de voir les événements, pour un livre magnifique à mettre entre toutes les mains, un livre comme une leçon à méditer encore aujourd’hui. Une lecture que je conseille à tous, même si on n’a pas lu « Mille femmes blanches », roman exceptionnel que cette suite ne trahit pas, et dont vous pouvez lire le résumé