« Taqawan » -Éric Plamondon – Quidam éditeur

« Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. »

Ce livre n’est pas nouveau, il m’a été offert depuis un moment et j’attendais une pause dans les nouveautés pour le lire, chose faite en deux heures, avec plaisir et grand intérêt. Alors bien sûr, beaucoup a déjà été dit, mais il n’empêche qu’il est bon de reparler d’un livre comme celui-ci. Qui prend une valeur différente pour moi depuis que ma fille vit au Québec, car forcément je m’intéresse à l’histoire de cette province, plus globalement à celle du Canada. Je ne suis pas tout à fait ignorante de ce pays, c’est là aussi l’Amérique, continent dont j’explore la littérature depuis longtemps et le thème récurrent des peuples autochtones m’intéresse beaucoup. 

« Gespeg

Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l’avancée est devenue impossible, il se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d’ailleurs allaient s’emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »

De nombreux auteurs m’ont déjà apporté plus de savoirs sur l’histoire de ces peuples; en vrac je citerai Jack London, Nancy Huston avec son superbe « Cantique des plaines », Joseph Boyden, magnifique et incontournable, et récemment Gilles Stassart dans le cri d’alerte et le grand hommage aux Inuits qu’est « Grise Fiord », je ne cite qu’eux mais il y en a plein.

« Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »

Ici nous sommes précisément au Québec, le livre commence le 11 juin 1981. Ce jour se déroulèrent de grosses émeutes et de violentes répressions suivies d’une crise importante opposant le gouvernement du Québec aux indiens mig’maq de la réserve de Restigouche. Le gouvernement du Québec veut alors interdire la pêche du saumon aux indiens en leur volant leurs filets. Or cette pêche est question de survie, et infime à côté de ce qui s’attrape ailleurs. Il s’agit là en réalité de marginaliser encore plus les gens de la réserve.

« Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout sur la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. »

Le film de Alanis Obomsawin sur les évènements de Restigouche

 

La jeune fille dans le bus, c’est Océane, qui rentre à la réserve après l’école. On va la retrouver plus tard, elle est un axe autour duquel quelques personnages vont se rencontrer, québecois, français, indiens…Et l’histoire d’Océane est emblématique des humiliations que subissent les autochtones, une fois encore, surtout les femmes, victimes sur tous les fronts.

Ce livre est court et non linéaire, oscillant entre roman – on a bien des personnages suivis au fil d’une trame narrative – récit historico-politique et conte. Livre protéiforme donc, riche d’informations sur la culture mig’maq, sur l’origine des indiens d’Amérique du Nord, sur les saumons. Riche en légendes et surtout, à mon avis en réflexion sur ce qu’on appelle « identité ». Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est précisément ce sujet .

Les peuples autochtones sont issus d’une migration très ancienne depuis l’Asie, puis arrivent en conquérants les Anglais et les Français, et tous affirment être les plus légitimes. Il fut facile pour les Européens tout « civilisés » comme ils l’affirmaient de s’imposer face aux « sauvages ». J’ai trouvé particulièrement pertinent ce qui est dit sur le développement de l’agriculture qui a servi en fait à réduire les territoires de chasse des Indiens (chasseurs-cueilleurs et pêcheurs ), les zones de forêts, et comme on le voit ici les droits de pêche, facile alors de les soumettre à un mode de vie qui n’était pas le leur, et où ils finiraient par se dissoudre dans le monde « civilisé ».

Personnellement, je trouve ça épouvantable, nous sommes nombreux comme ça je pense. Il ne s’agit pas de dire que ces peuples autochtones étaient bons et les autres mauvais, non et d’ailleurs Éric Plamondon parle aussi des guerres, très violentes entre les tribus sauf qu’elles étaient à armes égales. Ici, non seulement les armes ne sont pas égales, mais les Européens sont absolument certains de leur supériorité à tous points de vue. Les religieux chargés d’évangéliser les « sauvages » sont un thème récurrent dans les romans qui parlent de cette conquête des Amériques ( Joseph Boyden a écrit cela de façon impressionnante dans « Dans le grand cercle du monde  » ).

« C’est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d’une communauté à un moment précis quelque part. Mais d’où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours: défendre don territoire, son identité, sa langue ? D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible ?Pourquoi mourir pour tout ça ? »

Ensuite, on voit la politique contemporaine et ses contradictions, parce que le Canada est un état fédéral et que certaines choses en relèvent, mais d’autres non et sont du ressort du gouvernement provincial. Il y a une sorte de dichotomie difficile à gérer. Mais je ne vais pas vous parler de ça. On apprend aussi de belles choses sur le vocabulaire, sur les saumons, les ours, les castors, les légendes, l’installation des colons…Mais vous inviter à lire ce petit livre touchant, assez révoltant aussi. Et vous, curieux, y trouverez des sources d’informations si vous avez envie d’en savoir plus sur l’histoire de « la belle province », à regarder un peu sous le fard.

Je vous propose « Blackbird » des Beatles et langue Mig’maq

« La vengeance des mères – Les journaux de Margaret Kelly et de Molly McGill » – Jim Fergus – Cherche-Midi éditions, traduit par Jean-Luc Piningre

la-vengeance-des-meres_5482« La nuit suivant la charge de Mackenzie, le thermomètre indiquait presque moins vingt degrés. La cavalerie s’était emparée à l’aube du village cheyenne qu’elle avait entièrement détruit, massacrant des dizaines d’Indiens, hommes et femmes, jeunes et vieux, abattus sans discrimination à coups d’épée, de carabine, de pistolet, par des soldats pris de folie meurtrière. Plusieurs de nos amies blanches étaient parmi eux avec leurs bébés. »

Il y avait un bon moment que je n’avais pas chevauché au côté de ces magnifiques Cheyennes des Grandes Plaines, il y avait aussi longtemps que je n’avais pas lu une telle ode aux femmes, et je sors enchantée, bien que triste aussi de ce superbe roman. Triste, parce que nous connaissons tous la fin tragique et honteuse de cet épisode de l’histoire de ce continent, édifié sur le sang, le meurtre, la destruction. Enchantée, parce que retrouver ces femmes « blanches » des années plus tard et leurs nouvelles compagnes, c’est un vrai bonheur. La belle idée que de raconter par le biais des carnets de ces femmes, à la suite de ceux de May Dodd dans « Mille femmes blanches », la belle idée que cette suite !

little_big_horn_victory_dance_by_fanslerIci le récit est à deux voix. Margaret Kelly est une rescapée, avec sa sœur jumelle Susie, du massacre qui vient d’avoir lieu sur le campement où elles vivaient parmi les Cheyennes, mais leurs petites jumelles respectives – car elles font tout à l’identique ! –  sont mortes de froid, à quelques semaines, pendant la fuite pour échapper aux soldats sanguinaires. Elles font partie du premier programme du FBI « mille femmes blanches » échangées aux Indiens contre 1000 chevaux :

« Maudit soit l’État américain ! Maudite soit son armée ! Cette humanité de sauvages, les Blancs comme les Indiens ! Et le bon Dieu dans les cieux ! Faut pas prendre ça à la légère, la vengeance d’une mère, vous allez voir ce que vous allez voir… »

Les deux sœurs sont d’origine irlandaise et se repèrent à leur chevelure flamboyante et à leur soif de vengeance, elles sont « les diables rouges », les mères enragées « .

« Cette nuit- là, sous une froide pleine lune, Little Wolf nous a conduits à travers les montagnes jusqu’au village de Crazy Horse. on n’a pas de mots pour décrire les souffrances endurées pendant le voyage. Les blessés et les bébés qui ont succombé.[…]…nos quatre jumelles, les deux de Susie et les deux miennes. Il a fallu qu’on laisse leurs corps dans un arbre car il n’y avait pas de bois sous la main pour construire une charpente funéraire, comme dans la tradition cheyenne, et la terre gelée était trop dure pour qu’on puisse les enterrer comme on fait chez nous. Mais ce n’était pas supportable d’imaginer que les charognards allaient les bouffer, alors on les a gardées jusqu’au bout du chemin dans les porte-bébés. on sent encore leurs tout petits corps froids et lourds collés à notre poitrine, et on les sentira toujours.

Alors voyez, tout ce qui nous reste, c’est un cœur de pierre. »

La seconde voix est celle de Molly McGill qui fait partie des sept femmes nouvellement arrivées – par inadvertance – sortie de Sing Sing et qui a elle aussi perdu sa petite fille Clara dans d’atroces circonstances.

arapahocamp_1868Ce sont donc les récits de ces deux femmes dissemblables en apparence que nous lisons, l’un dans le langage des rues et des orphelinats pour Margaret / Meggie, l’autre plus à l’aise avec l’écriture pour Molly l’institutrice. Ç’a été une lecture souvent poétique, très drôle, mais de cette drôlerie qui tente de conjurer la fatalité, la fin sombre que l’on pressent, quoi qu’on essaye pour l’exorciser. Deux femmes différentes seulement en apparence parce qu’on verra – vous verrez, si vous lisez – qu’elles sont faites de la même argile.

medecine-crow-crow-femme-lakotaQuels superbes portraits nous offre l’auteur ! Si décidées, si aptes à survivre…Parmi elles, il me reste sur la rétine la sculpturale et puissante Euphémia –  Black White Woman –  grande belle femme noire et combattante, qui dressée sur son cheval blanc trône comme une reine amazone; il y a l’incroyable Gertie sur sa mule, il y a Lady Ann, aristocrate anglaise homosexuelle, ou encore Lulu Larue, petite française enjouée malgré une jeune existence difficile et je m’arrête là mais toutes sans exception ont compris ce qu’est la lutte pour la vie, et toutes maudissent la violence des mâles, blancs ou indiens, d’autant plus qu’elles sont contraintes à les imiter et certaines refuseront. Pourtant il y a des chefs de guerre aussi chez les Indiennes, comme Pretty Nose ( la femme de la couverture du livre, sang mêlé ), célèbre guerrière. 

Nous lisons donc ce pan d’histoire de l’Amérique à travers les yeux de ces femmes devenues Cheyennes totalement par leur mariage et leur maternité:

« Depuis qu’on leur a donné des petits, les Cheyennes sont devenus notre peuple. »

buffalo-1730075_1280Découvrant dans ces espaces naturels une autre vie, une autre vision du monde, elles ressentent pour la première fois un sentiment de liberté mais aussi d’appartenance à un tout, humain et naturel. Une communauté harmonieuse, si ce n’était cette propension qu’ont les hommes à faire la guerre .

« Nos chevaux grimpent sur des langues de terre qui ressemblent aux crêtes des vagues en pleine mer. Quand nous arrivons au sommet, d’extraordinaires panoramas s’étendent devant nous, à perte de vue. Les plaines et les collines ondoyantes sont ponctuées de formidables formations rocheuses, qui paraissent violemment s’élever de terre et se poursuivent jusqu’aux montagnes à l’horizon Devant ces paysages d’une splendeur inimaginable, terrifiante même, certaines d’entre nous retiennent leur souffle ou s’exclament bruyamment. »

Plusieurs de ces femmes vont trouver l’amour, la douceur d’une relation aimante et respectueuse avec un partenaire attentif, le désir non entaché de concupiscence ou d’avilissement, l’amour total comme elles ne l’ont jamais connu. Il y a du sentiment tendre dans tout ça, et c’est bon !

prettyCe qui m’a emballée dans ce livre ( où en fait tout m’a emballée ), c’est vraiment la façon de parler des femmes, sans occulter aucune de leurs facettes, y compris leurs contradictions. Elles sont des personnes sensées, aptes à réfléchir, à endurer, à puiser au fond d’elles des ressources incroyables ( « Nous nous sommes même choisi une devise : s’adapter ou périr. » ). Elles sont sentimentales, mais mettent une pierre là-dessus si ça leur permet d’affronter la douleur; elles savent être solidaires, légères ou sages, folâtres ou sérieuses. Elles ont la vie toujours tapie en elles malgré les pires choses qu’on ait pu leur faire subir ( Martha…), elles sont belles et intelligentes, certaines plus fragiles, plus timides, mais toutes vont se révéler courageuses et souvent rebelles, contre de petites choses et contre de grandes. Le bon Dieu est aussi très largement remis en question. Les deux aumôniers que nous rencontrons au fil de l’histoire sont des hommes bons et compréhensifs et Jim Fergus évite la caricature des méchants évangélisateurs. Ces hommes doutent, ont la foi, mais ne cherchent pas ou plus à la transmettre vraiment, il ont face à eux des femmes telles que Meggie et Susie – « Même en enfer, on sait pas ce que c’est, la vengeance d’une mère » –  à qui il ne faut pas en conter

« -On a rien besoin d’autre, c’est vrai, je lui réponds. À condition qu’il veuille bien nous laisser vivre en paix, votre bon Dieu, qu’on puisse en profiter, faire des enfants, sans être sûres que l’armée va revenir nous massacrer…

-Eh bien, mesdames, pour ce qui est de jeter un froid, vous savez faire…moi qui étais de si bonne humeur.

-Pour ça, y a pas meilleur que nous, lui dit Susie. Nous, on vit dans le monde réel, celui où le bon Dieu envoie des soldats pour nous exterminer, nous et nos petites. Même par une belle journée comme ça, ça peut arriver et on l’oublie pas. »

three_chiefs_piegan_p-39_zoomEnfin il y a les Indiens, leur mode de vie, leur culture ( dont la guerre fait partie, oui ) et ce destin tragique qui chaque fois que j’en lis l’histoire, me met en colère. Une société qui vit en phase avec son environnement, où chacun a sa place, et cette beauté :

« Cette race d’hommes ne ressemblait à aucune autre que nous ayons vue. Ils portaient des nattes et leurs visages étaient couverts de motifs harmonieux. Vêtus de mocassins, de jambières en cuir, enveloppés dans des couvertures et des capes de bison pour les protéger du froid mordant de l’hiver, ils chevauchaient leurs montures avec tant de grâce et de naturel que, pareils à des centaures, ils semblaient ne faire qu’un avec elles. ».

mereCe livre est un chant d’amour aux femmes et à ce peuple, un hymne à la nature, de nombreux passages dénoncent le fait que ces massacres avaient pour but d’exploiter la terre et ses ressources sans états d’âme pour le commerce et le pouvoir. Il se lit aussi comme un roman d’aventure, avec la force dramatique due à l’authenticité de nombreux faits contés. La grande qualité de Jim Fergus est de n’être jamais manichéen, en nuançant la plupart du temps ses personnages et leurs actes ( je dis la plupart du temps, parce qu’il n’y  a pas de nuance à mettre dans le fait de trancher des mains d’enfants, ou de violer, évidemment…). L’écriture reflète parfaitement la personnalité des deux femmes qui écrivent, chacune son histoire, sa façon de vivre et de voir les événements, pour un livre magnifique à mettre entre toutes les mains, un livre comme une leçon à méditer encore aujourd’hui. Une lecture que je conseille à tous, même si on n’a pas lu « Mille femmes blanches », roman exceptionnel que cette suite ne trahit pas, et dont vous pouvez lire le résumé ICI. Un intéressant site ( en anglais ) sur les tribus natives et vous pouvez parcourir aussi les superbes photos d’ Edward Curtis . Moi, je ne m’en lasse pas.

Je précise que les photos que j’ai mises sur cet article sont surtout pour le plaisir que je prends à chaque fois à admirer ces peuples, elles n’ont pas forcément un rapport direct avec la trame du roman, mais elles visent à montrer ce que le monde « blanc » a fait mourir. Le lien avec le roman existe toutefois dans le fait que les femmes blanches de Jim Fergus, elles, ont compris ça. L’auteur a choisi son camp avec ses mille merveilleuses femmes .