« Elle monte dans le bus et s’assoit, colle son front chaud contre la vitre fraîche. Dans son silence, elle ignore les cris, les rires et la bousculade de ceux qui s’engouffrent dans l’allée pour se caler sur les bancs deux par deux jusqu’au fond. Le moteur tourne, c’est un autobus jaune Blue Bird. Il roule vers le pont. C’est jeudi. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. On est le 11 juin. C’est son anniversaire. Elle a quinze ans aujourd’hui. Elle n’en a parlé à personne. Sa mère s’en souviendra peut-être ce soir à table si elle n’a pas trop bu. »
Ce livre n’est pas nouveau, il m’a été offert depuis un moment et j’attendais une pause dans les nouveautés pour le lire, chose faite en deux heures, avec plaisir et grand intérêt. Alors bien sûr, beaucoup a déjà été dit, mais il n’empêche qu’il est bon de reparler d’un livre comme celui-ci. Qui prend une valeur différente pour moi depuis que ma fille vit au Québec, car forcément je m’intéresse à l’histoire de cette province, plus globalement à celle du Canada. Je ne suis pas tout à fait ignorante de ce pays, c’est là aussi l’Amérique, continent dont j’explore la littérature depuis longtemps et le thème récurrent des peuples autochtones m’intéresse beaucoup.
« Gespeg
Ils ont marché, cheminé pendant des mois, des années, des siècles et, quand l’avancée est devenue impossible, il se sont arrêtés, ils ont posé leur histoire ici et ils ont dit: nous voilà arrivés à Gespeg, ce qui dans leur langue veut dire la fin des terres. Plusieurs siècles plus tard, des hommes venus d’ailleurs allaient s’emparer de ce territoire et de ce nom pour en faire la Gaspésie. »
De nombreux auteurs m’ont déjà apporté plus de savoirs sur l’histoire de ces peuples; en vrac je citerai Jack London, Nancy Huston avec son superbe « Cantique des plaines », Joseph Boyden, magnifique et incontournable, et récemment Gilles Stassart dans le cri d’alerte et le grand hommage aux Inuits qu’est « Grise Fiord », je ne cite qu’eux mais il y en a plein.
« Les forces de l’ordre sont en train de sauver le Québec des terribles agissements de ces sauvages qui ne veulent jamais rien entendre. Il faut les discipliner, leur apprendre. On est dans la province de Québec, sur le territoire provincial. Quiconque s’y trouve doit obéir aux lois et aux injonctions venues de la capitale. Elle répand la parole de l’ordre par le bout des fusils, les gaz lacrymogènes et les barreaux de prison. »
Ici nous sommes précisément au Québec, le livre commence le 11 juin 1981. Ce jour se déroulèrent de grosses émeutes et de violentes répressions suivies d’une crise importante opposant le gouvernement du Québec aux indiens mig’maq de la réserve de Restigouche. Le gouvernement du Québec veut alors interdire la pêche du saumon aux indiens en leur volant leurs filets. Or cette pêche est question de survie, et infime à côté de ce qui s’attrape ailleurs. Il s’agit là en réalité de marginaliser encore plus les gens de la réserve.
« Il y a le Québec et le reste du Canada, la réserve et le reste du monde. Dix générations plus tôt, ils étaient partout sur la péninsule gaspésienne. Dix mille ans plus tôt, ils s’étaient installés ici, à la fin des terres, Gespeg. Ce sont les Mi’gmaq. »
Le film de Alanis Obomsawin sur les évènements de Restigouche
La jeune fille dans le bus, c’est Océane, qui rentre à la réserve après l’école. On va la retrouver plus tard, elle est un axe autour duquel quelques personnages vont se rencontrer, québecois, français, indiens…Et l’histoire d’Océane est emblématique des humiliations que subissent les autochtones, une fois encore, surtout les femmes, victimes sur tous les fronts.
Ce livre est court et non linéaire, oscillant entre roman – on a bien des personnages suivis au fil d’une trame narrative – récit historico-politique et conte. Livre protéiforme donc, riche d’informations sur la culture mig’maq, sur l’origine des indiens d’Amérique du Nord, sur les saumons. Riche en légendes et surtout, à mon avis en réflexion sur ce qu’on appelle « identité ». Ce que j’ai trouvé passionnant, c’est précisément ce sujet .
Les peuples autochtones sont issus d’une migration très ancienne depuis l’Asie, puis arrivent en conquérants les Anglais et les Français, et tous affirment être les plus légitimes. Il fut facile pour les Européens tout « civilisés » comme ils l’affirmaient de s’imposer face aux « sauvages ». J’ai trouvé particulièrement pertinent ce qui est dit sur le développement de l’agriculture qui a servi en fait à réduire les territoires de chasse des Indiens (chasseurs-cueilleurs et pêcheurs ), les zones de forêts, et comme on le voit ici les droits de pêche, facile alors de les soumettre à un mode de vie qui n’était pas le leur, et où ils finiraient par se dissoudre dans le monde « civilisé ».
Personnellement, je trouve ça épouvantable, nous sommes nombreux comme ça je pense. Il ne s’agit pas de dire que ces peuples autochtones étaient bons et les autres mauvais, non et d’ailleurs Éric Plamondon parle aussi des guerres, très violentes entre les tribus sauf qu’elles étaient à armes égales. Ici, non seulement les armes ne sont pas égales, mais les Européens sont absolument certains de leur supériorité à tous points de vue. Les religieux chargés d’évangéliser les « sauvages » sont un thème récurrent dans les romans qui parlent de cette conquête des Amériques ( Joseph Boyden a écrit cela de façon impressionnante
dans « Dans le grand cercle du monde » ).
« C’est un drôle de concept, la terre natale. Ce sont de drôles de concepts, le territoire, la culture, la langue, la famille. Comment ça fonctionne, dans la tête des humains ? Ils sont les enfants de leurs parents. Ils naissent au sein d’une communauté à un moment précis quelque part. Mais d’où vient cette incroyable force collective qui mène le monde depuis toujours: défendre don territoire, son identité, sa langue ? D’où vient cette nécessité, comme innée, depuis le fond des âges, qui veut que l’espèce humaine se batte et s’entretue au nom d’un lieu, d’une famille, d’une différence irréductible ?Pourquoi mourir pour tout ça ? »
Ensuite, on voit la politique contemporaine et ses contradictions, parce que le Canada est un état fédéral et que certaines choses en relèvent, mais d’autres non et sont du ressort du gouvernement provincial. Il y a une sorte de dichotomie difficile à gérer. Mais je ne vais pas vous parler de ça. On apprend aussi de belles choses sur le vocabulaire, sur les saumons, les ours, les castors, les légendes, l’installation des colons…Mais vous inviter à lire ce petit livre touchant, assez révoltant aussi. Et vous, curieux, y trouverez des sources d’informations si vous avez envie d’en savoir plus sur l’histoire de « la belle province », à regarder un peu sous le fard.
Je vous propose « Blackbird » des Beatles et langue Mig’maq


Ici le récit est à deux voix. Margaret Kelly est une rescapée, avec sa sœur jumelle Susie, du massacre qui vient d’avoir lieu sur le campement où elles vivaient parmi les Cheyennes, mais leurs petites jumelles respectives – car elles font tout à l’identique ! – sont mortes de froid, à quelques semaines, pendant la fuite pour échapper aux soldats sanguinaires. Elles font partie du premier programme du FBI « mille femmes blanches » échangées aux Indiens contre 1000 chevaux :
Ce sont donc les récits de ces deux femmes dissemblables en apparence que nous lisons, l’un dans le langage des rues et des orphelinats pour Margaret / Meggie, l’autre plus à l’aise avec l’écriture pour Molly l’institutrice. Ç’a été une lecture souvent poétique, très drôle, mais de cette drôlerie qui tente de conjurer la fatalité, la fin sombre que l’on pressent, quoi qu’on essaye pour l’exorciser. Deux femmes différentes seulement en apparence parce qu’on verra – vous verrez, si vous lisez – qu’elles sont faites de la même argile.
Quels superbes portraits nous offre l’auteur ! Si décidées, si aptes à survivre…Parmi elles, il me reste sur la rétine la sculpturale et puissante Euphémia – Black White Woman – grande belle femme noire et combattante, qui dressée sur son cheval blanc trône comme une reine amazone; il y a l’incroyable Gertie sur sa mule, il y a Lady Ann, aristocrate anglaise homosexuelle, ou encore Lulu Larue, petite française enjouée malgré une jeune existence difficile et je m’arrête là mais toutes sans exception ont compris ce qu’est la lutte pour la vie, et toutes maudissent la violence des mâles, blancs ou indiens, d’autant plus qu’elles sont contraintes à les imiter et certaines refuseront. Pourtant il y a des chefs de guerre aussi chez les Indiennes, comme Pretty Nose ( la femme de la couverture du livre, sang mêlé ), célèbre guerrière.
Découvrant dans ces espaces naturels une autre vie, une autre vision du monde, elles ressentent pour la première fois un sentiment de liberté mais aussi d’appartenance à un tout, humain et naturel. Une communauté harmonieuse, si ce n’était cette propension qu’ont les hommes à faire la guerre .
Ce qui m’a emballée dans ce livre ( où en fait tout m’a emballée ), c’est vraiment la façon de parler des femmes, sans occulter aucune de leurs facettes, y compris leurs contradictions. Elles sont des personnes sensées, aptes à réfléchir, à endurer, à puiser au fond d’elles des ressources incroyables ( « Nous nous sommes même choisi une devise : s’adapter ou périr. » ). Elles sont sentimentales, mais mettent une pierre là-dessus si ça leur permet d’affronter la douleur; elles savent être solidaires, légères ou sages, folâtres ou sérieuses. Elles ont la vie toujours tapie en elles malgré les pires choses qu’on ait pu leur faire subir ( Martha…), elles sont belles et intelligentes, certaines plus fragiles, plus timides, mais toutes vont se révéler courageuses et souvent rebelles, contre de petites choses et contre de grandes. Le bon Dieu est aussi très largement remis en question. Les deux aumôniers que nous rencontrons au fil de l’histoire sont des hommes bons et compréhensifs et Jim Fergus évite la caricature des méchants évangélisateurs. Ces hommes doutent, ont la foi, mais ne cherchent pas ou plus à la transmettre vraiment, il ont face à eux des femmes telles que Meggie et Susie –
Enfin il y a les Indiens, leur mode de vie, leur culture ( dont la guerre fait partie, oui ) et ce destin tragique qui chaque fois que j’en lis l’histoire, me met en colère. Une société qui vit en phase avec son environnement, où chacun a sa place, et cette beauté :
Ce livre est un chant d’amour aux femmes et à ce peuple, un hymne à la nature, de nombreux passages dénoncent le fait que ces massacres avaient pour but d’exploiter la terre et ses ressources sans états d’âme pour le commerce et le pouvoir. Il se lit aussi comme un roman d’aventure, avec la force dramatique due à l’authenticité de nombreux faits contés. La grande qualité de Jim Fergus est de n’être jamais manichéen, en nuançant la plupart du temps ses personnages et leurs actes ( je dis la plupart du temps, parce qu’il n’y a pas de nuance à mettre dans le fait de trancher des mains d’enfants, ou de violer, évidemment…). L’écriture reflète parfaitement la personnalité des deux femmes qui écrivent, chacune son histoire, sa façon de vivre et de voir les événements, pour un livre magnifique à mettre entre toutes les mains, un livre comme une leçon à méditer encore aujourd’hui. Une lecture que je conseille à tous, même si on n’a pas lu « Mille femmes blanches », roman exceptionnel que cette suite ne trahit pas, et dont vous pouvez lire le résumé