« Grand-père mange des galettes de pain chaudes et sucrées. Le beurre et la mélasse lui barbouillent la bouche, coulent sur ses doigts. La pièce respire, il flotte un parfum de terre et de bois. Grand-père qui mange, voilà tout ce qui se fait entendre. Arrière grand-mère est assise au fond, à une table installée à côté de la seule fenêtre de la pièce. Elle regarde les enfants. La lumière qui tombe à travers la fenêtre baigne son visage.
Grand-père se lèche les doigts. »
Me voici bien dans l’embarras avec ce livre si étrange et si déstabilisant. Je dirai même qu’il m’a mise mal à l’aise, souvent. Aussi ce post sera court, car je ne me sens pas très légitime pour parler de ce texte venu d’un autre monde, d’une autre culture à laquelle je suis étrangère, celle des Sâmes (ou Sâmis ou Lapons ) en Norvège, au nord du cercle polaire et dont je pense ne pas avoir les codes pour en parler comme il le faudrait. Déjà la « généalogie » et les arrière-grands – parents, grands- parents, etc… il faut suivre. On finit par y arriver et on peut aussi se délecter de la poésie qui parfois règne, par la nature, les éléments, la vie rude et simple où l’arrivée du printemps est une renaissance puissante:
« Avant qu’ils s’endorment, Grand-père porte délicatement Mère, la met dans son berceau, à côté de leur lit, et enroule la couverture sur ses pieds comme une frisure de bois. Le jour est un écho. Le vent souffle. La neige fond. Le plus grand bouleau se couvre de bourgeons. La neige se transforme en mares, en ruisseaux, en une rivière qui remplit l’Ofotfjord et disparaît dans la mer. Les prés deviennent verts.
Tout a un for intérieur. Grand-père porte du bois à travers la cour, dans la maison, empile soigneusement les bûches dans la caisse posée au pied du poêle. De la cheminée s’échappe une fumée claire et légère, qui se dissout dans l’air printanier. »
Le fait est que je suis vraiment désemparée intellectuellement pour parler de ce texte, de ce personnage si troublant, si dérangeant qu’est Fils, Amund. Amund est un jeune artiste same, qui travaille essentiellement la vidéo, et l’identité est au cœur de son travail comme il est au cœur du livre. Comme tant d’autres peuples, les Sâmes ont été « assimilés » de force au monde norvégien, que ce soit par la langue ou par la vie quotidienne, l’alimentation, bref.
» Fils sirote sa bière, hoche la tête, répond par des tournures générales quand il le faut. Otto boit plus vite. Il parle de son projet, explique comme il est difficile d’approcher la population locale, d’accéder aux familles, de trouver quelqu’un qui l’aide à comprendre la manière dont l’élevage des rennes a porté la langue et permis sa transmission.
Ça intéresse qui les efforts des institutions officielles pour protéger une langue, ce n’est pas là que les choses se font, que nait une mentalité linguistique, mais dans les familles, dans les couches profondes de la société. Le problème, c’est qu’on ne me laisse pas voir. Je n’arrive pas à approcher les gens. Je suis là depuis trois semaines, et ce que j’ai tourné de mieux, c’est du blabla universitaire dans un bureau. »
On a fait d’eux des Norvégiens. Les jeunes écoutent la même musique et draguent en boîte de nuit comme tous les jeunes. Fils et Inga Elena
« Ils sont seuls, assis du même côté de la table, sur le même banc, l’un contre l’autre. En pleine conversation.
Ça me plait tellement que tu sois si franche, dit-il.
Penché sur elle, la bouche tout contre son oreille.
Si transparente. C’est rare.
Je le suis avec toi, répond-elle. J’ai vu tes œuvres. Tes vidéos. Elles sont tellement franches. Du coup, je me dis que tu dois l’être. Et que moi aussi, il faut que je le sois. Envers toi. »
Sauf que la résistance existe essentiellement par la langue.
Observant plusieurs générations, l’auteur montre les degrés qui ont été franchis, mais il n’y a pas que ça. Des violences, des actes pédophiles ont eu lieu au sein de la communauté – ce qui démontre qu’aucune société n’est exempte de perversions – et l’œuvre d’Amund explore ces sujets, non sans une certaine perversion aussi.

Sincèrement, si je suis bien incapable de dire que j’ai aimé ce livre, je peux affirmer par contre que c’est un objet littéraire très unique, que l’écriture amène une ambiance pour moi angoissante, qu’Amund ne m’est pas sympathique, mais que j’ai appris sur les Sames, que je n’ai pas lâché ce roman qui a exercé finalement une sorte de fascination, une entrée dans un autre univers, des êtres humains que je n’ai pas bien compris, mis sous l’œil de la caméra sans concessions d’Amund. L’auteur a évité magnifiquement tous les clichés, cette lecture m’a presque semblé se dérouler sur une autre planète dans un autre univers. Mais nous sommes pourtant bien faits comme Amund et les siens, de chair et de sang, avec un cerveau et une enveloppe corporelle qui peuvent nous jouer des tours. Le trouble est jeté avec des retours en arrière, des bonds temporels qui contribuent à désarçonner la lectrice, et malgré ça, ma parole, je n’ai pas lâché le livre et j’ai bien fini par attraper le fil. Et ça angoisse un peu, je dois dire. Ne vous y trompez pas, la réflexion est profonde et sans aucun doute utile. Vue sur la conception de la vie chez les Sâmes:
« Le cri est le fond de l’être humain. Depuis le noyau corporel, il force la chair pour se propager telle une vague de fibre en fibre, de cellule en cellule. S’il n’apparaît au grand jour que quelques fois, les cellules conservent son empreinte comme un souvenir à jamais estampillé dans le tissu. Et la chair se gâte. Chez les animaux, la viande prend l’arrière-goût douceâtre du mal-être, mais chez les hommes, le cri reste imperturbablement là, à marquer le tissu jusqu’à ce qu’il se mette finalement à pourrir, à se mêler à la terre. Avant notre mort, nous le confions à nos enfants, un sceau imprimé dans notre hérédité.
Les enfants grandissent, ils deviennent adultes. La terre dont ils héritent est sombre à l’automne, une masse gluante et humide à l’arrière-saison, mais sèche en hiver, plus légère, plus poreuse sous la neige. »
Une lecture comme une expérience très particulière. J’en suis ressortie un peu assommée, une lecture un peu attraction/répulsion, j’ai trouvé tout étrange et j’ai lu d’une traite.
Curieux de tout et un peu masos vous pouvez y aller, ça devrait vous combler!
Je fais fi du folklore ( mais si voulez l’autre chanson du livre, c’est ICI ) une chanson pas du tout traditionnelle des Sâmes, écoutée en voiture par Mère et Fils version Queen !



Alors là, quel début ! Revoici Noelle Renaude, qui après « Les abattus » confirme son talent pour l’écriture au vitriol. Le titre est on ne peut plus approprié et l’image de couverture parfaite. Si j’avais trouvé « Les abattus » pleins d’une « petite société » faite de tristesse, de regrets, d’une monotonie et d’une médiocrité qui annihile le terme même de « vie », ici, la férocité se déchaîne à en être drôle – j’ai souvent ri – et le point majeur de ce roman c’est évidemment l’écriture. Noëlle Renaude ose tout, se permet tout, se lâche pour notre plus grand bonheur. Remarquable pour ce genre de sujet, avec des volées de flèches au curare qui n’épargnent personne. Ecriture reconnaissable désormais dans le paysage littéraire français. L’écriture donc, au service d’un sujet à portes et fenêtres multiples.
« Car Louise, en dehors d’O’Connor et de sa marotte de l’espionnite, a une vie qui se résume en dix lignes.
Et il la voit, la méchante avec ses yeux de Pip, ses bagues, ses bracelets et ses breloques, elle entre comme chez elle dans le grand salon où ils l’ont poussé, ils ont ouvert le grand salon.
« …et elle aspire et elle crache et boit et reboit, et là, Roberto, l’esprit sacrément large Bettie encaisse, un brin déprimée la Bettie, elle vient de perdre son gosse qu’elle a mis tant de temps à faire, et la névrose expliquant sans doute la marche du monde, elle ne voit pas d’inconvénient à ce que Gilda et le poupon malformé, faut voir, que lui a fait dans la foulée le vieux mari restent chez elle, et tout ce beau monde vit ensemble et dort au même étage, pourquoi pas? moi j’y vois rien de répréhensible, on prend son bonheur là où il est, mais le vieux qui a développé une répulsion et le mot est faible vis- à- vis de son rejeton mal foutu quitte la scène une nuit, dans la bibliothèque, marre de vivre, une sale embrouille, un bilan santé
« On entend une mouche rescapée du froid voler. Ce qui énerve Mehdi qui n’arrivant pas à l’estourbir ouvre la fenêtre et à coups de grands moulinets la fout dehors, la mouche raplapla, libérée, s’éloigne n’importe comment dans le vent du nord, traverse la rue, ahurie, sans le décider, ne comprenant pas ce qui lui arrive, chahutée par la bise qui la propulse vers la haie de sapins, côté entrepôt, et échoue bing sur une branche, histoire de récupérer un chouia, incapable de piger quoi que ce soit à ce qu’elle vient de vivre puis elle ne tarde pas à faire sa petite toilette parce que ça c’est le principal. »

« À supposer que les mots deviennent une matière minérale. Que, dans leur lenteur de roche, ils bâtissent un chemin, pierre à pierre, partant de toi,
« Peut-être qu’elle parle de ne plus s’appartenir, de ne plus arriver à faire face.

Cuisiner est important dans la vie de Bruna. Et c’est même ainsi qu’elle va tuer la vieille et méchante belle-mère. Ce n’est pas une excuse, mais personnellement je pardonne tout à Bruna, tant je me suis sentie touchée par elle.
Ils se prirent dans les bras avant de sortir. On se revoit bientôt, lui dit Frane. Mais Bruna savait que c’était leur dernière étreinte.
« Elle se débat avec de mauvais ingrédients, des légumes pourris de va savoir quel fournisseur, de la viande congelée qui aura bien rapporté un dessous-de-table à quelqu’un. Elle se débat avec des bouts de restes de poisson indéterminables, des saucisses grasses et tendineuses, de la viande hachée insipide, des blancs de poulets engraissés chimiquement dans des camps de concentration pour volailles. Elle supprime les bouts filandreux de la viande, écarte les morceaux d’os écrabouillés dans le ragoût, élimine les pousses jaunies des légumes, les charançons dans les haricots secs, les bourgeons des pommes de terre. Elle lutte contre les germes, les tendons et la graisse et s’efforce de concocter un repas avec ce qu’on lui donne. Elle surveille que les pâtes ne soient pas trop cuites, que la panure soit dorée comme il faut, que les betteraves soient joliment coupées. Bruna cuisine, les détenues mangent. Et le fait que les détenues mangent ce qu’elle a cuisiné procure à Bruna une sensation de pouvoir enivrant, envoûtant. »

Nos racines courent sous le sol, invisibles, impossibles à déterrer toutes. on peut essayer d’en arracher une, espérer qu’elle nous mènera vers une autre qu’on pourra dégager, elle aussi, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on perçoive un sens à cette histoire qu’on appelle notre vie. »


