« Les gardiens de la maison » – Shirley Ann Grau – Belfond/ Vintage, traduit par Colette-Marie Huet ( USA)

Les gardiens de la maison par Grau« Abigail

Les soirs de novembre sont calmes, silencieux, secs. Les arbres dénudés par le gel et l’herbe décolorée  luisent dans le demi-jour. Dans les champs dépouillés par l’hiver, les affleurements de granit ressortent, tout blancs. Les ossements de la terre, comme les appellent les vieilles gens.  Au fond de la faille la plus profonde – au sud-ouest, du côté où le soleil, compact et rouge, s’est couché un peu plus tôt – , la Providence reflète un rien de lumière grise. La rivière est basse à cette époque de l’année où les pluies sont rares. Elle réfléchit le ciel, faiblement, tel un vieux miroir. »

Ainsi commence ce beau roman, avec le personnage d’Abigail qui est celle qui clôt le livre. Ce premier chapitre en introduction se situe temporellement au même temps que la fin. Ainsi, en une boucle, l’auteure relate l’histoire d’une famille riche de Louisiane, sur 150 ans, prenant à rebours une grande part de la littérature de l’époque. Et puis c’est une femme qui écrit, qui parle et en fait parler d’autres. Et c’était rare aussi. La rencontre de Margaret avec William, au grand nettoyage de  la maison flottante:

« Quand l’eau baissait, il retrouvait la maison à sa place. Aidé des hommes de sa famille, il bâtissait de nouvelles fondations sur lesquelles il la hissait. Les femmes en lavaient l’intérieur à grande eau pour la débarrasser de la boue et des animaux crevés qui y étaient restés pris au piège. et ensuite tous s’installaient pour les dix mois suivants.

-J’ai entendu parler de lui, dit William. Tu es sa fille?

-Sa petite – fille.

Il sourit de la promptitude avec laquelle elle avait corrigé.

-Bien sûr que tu n’es pas assez vieille pour être autre chose que sa petite-fille.

-J’ai dix-huit ans, dit-elle.

William se contenta de sourire en hochant la tête.

Elle ajouta:

-Je m’appelle Margaret.

Ce fut ainsi que cela commença. Ce fut ainsi qu’il découvrit Margaret lavant du linge dans un ruisseau qui n’avait pas de nom. »

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Ce roman subtil dans son propos ( ne pas oublier qu’il a été écrit en 1965 ) est d’une construction parfaite, dans une langue extrêmement belle et soignée ( dire ici merci à la traductrice ) m’a enchantée, épatée, parce que je pense que les femmes qui s’exprimaient à cette époque aux USA étaient rares, en tous cas sur ces sujets brûlants et il est temps de les découvrir. Cette collection des éditions Belfond m’a souvent offert des textes superbes . Car si cette époque est riche en très brillantes plumes, les hommes y sont nombreux. Alors proposer le regard d’une femme, celle qui écrit et celle qui vit dans ce roman, la narratrice principale, c’est un vrai cadeau. Abigail, celle qui va nous emmener jusqu’au bout de cette histoire:

« La mémoire est une chose curieuse. Il y a des périodes de ma vie- des mois et même des années – dont je ne me rappelle absolument rien. Ce sont simplement des blancs que rien ne vient jamais remplir. 

Et j’ai essayé de les remplir. Parce que, je ne sais trop comment, je m’étais mis dans la tête que si j’arrivais à me souvenir, à retrouver tous les morceaux, je comprendrais enfin. Et j’ai eu beau faire, je n’ai rien trouvé. Les morceaux se sont perdus je ne saurais dire où… »

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Voici l’histoire donc d’une riche famille blanche de Louisiane. Voici l’histoire d’un homme, William Howland qui sera à l’origine des ennuis futurs de sa descendance, à l’insu de cette descendance, jusqu’à Abigail. William qui n’en finira pas de surprendre.

Je ne vais bien sûr pas en dire trop, mais je veux parler de la beauté de l’écriture, qui ne manque pas de vivacité ni d’ironie, et qui dépeint avec douceur la nature de cette région et ses habitants avec, pour ceux-ci, beaucoup de causticité.

Par exemple, un de mes passages préférés est celui où William, encore jeune, décide de se promener en bateau sur le bayou. Et porté par la tranquillité du fil de l’eau, il va se perdre dans sa promenade. Ces pages sont absolument magnifiques, tant elles rendent hommage à ces paysages où l’homme n’est pas forcément le bienvenu, mais aussi pour le portrait de William, comme mis à nu, hors du regard des autres, dans un laisser-aller que je trouve romantique, paisible, un homme remis à sa place dans les éléments, jamais il ne s’inquiète, jamais il n’a vraiment peur, il se contente de se laisser porter et de redevenir presque animal, ou végétal sur son petit bateau sur l’eau, il se contente de se fondre au décor sauvage. Mais c’est aussi, sans doute, parce qu’il sait que sa route va lui réapparaître. Bref, c’est un de mes passages préférés.

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William, puis Margaret et Abigail. Margaret a droit au chapitre entre les deux dans lesquels  Abigail nous parle. Car Margaret est comme le grain de sable dans les rouages de cette famille riche. Car Margaret est noire, mais pas seulement. Et je n’en dis pas plus. Quant à Abigail, elle se marie avec un ambitieux, elle fait des enfants, des filles puis enfin un garçon. Elle réintègre la maison et ferme de son grand-père William avec son époux dans une bourgade bien comme il faut. Le mari ambitieux vise le poste de gouverneur; souvent absent, Abigail languit. William son grand-père est avec elle à chaque instant dans son esprit, elle l’a aimé. Il lui a laissé Margaret, cette digne femme noire d’ébène et secrète qui fut à leur service, et dont les enfants un à un la quitteront. Femme étrange Margaret, intelligente et avec un côté féroce aussi. Abigail épouse donc John Tolliver, du comté de Somerset – extrait long, pour une fois, car nécessaire –  :

« De tous les comtés de l’État, aucun n’avait un passé aussi sombre et aussi sanglant que ce comté de Somerset, situé à l’extrême nord. C’était là-haut que pendant toute la première partie du XVIIIè siècle on trouvait ces plantations réservées à l’élevage des esclaves. On y élevait les Noirs pour les vendre comme du bétail. Cela rapportait de l’argent, amis rien d’autre. Même à cette époque on ne faisait pas grand cas des trafiquants ou éleveurs d’esclaves. On se servait chez eux, mais – comme avec les commerçants juifs – une fois loin, on crachait par terre pour se débarrasser du goût. Le mécontentement et l’agitation régnaient en permanence dans ces stations d’élevage. C’était souvent de là  que partaient les révoltes d’esclaves. La plupart étaient étouffées avant d’avoir pu gagner les comptés voisins. Mais parfois elles se propageaient dans tout l’état. Vers 1840, il y en avait eu une très violente, qui avait laissé une belle traînée de maisons incendiées et de cadavres pendus aux arbres. Quant aux Blancs du comté de Somerset, ils étaient violents eux aussi. Les voyageurs de cette époque ne manquaient jamais de frissonner et de tenir prêt leur fusil quand ils s’engageaient sur ce tronçon de la piste du nord. Pendant la reconstruction, des querelles de famille avaient éclaté, et vingt ans durant les blancs s’étaient entretués. Une fois ces querelles réglées, il ne resta plus qu’une seule famille, du nom de Tolliver. »

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Oui, c’est une histoire de famille avec des secrets plus ou moins secrets, mais un qui sera le désastre pour les ambitions de John, le mari d’Abigail. Et pas des moindres à cette époque et dans ce lieu. On a aussi un autre regard sur le racisme et la ségrégation, sous l’œil de cette femme, sous la plume de Shirley Ann Grau, toute en nuances. La fin est une sorte d’apothéose et Abigail est absolument surprenante. J’ai aimé ce personnage, mais aussi William et sa dérive sur le bayou. Et puis Oliver et Margaret. Quant à la population environnante, on peut se dire que pas grand chose n’a changé depuis 1965…

Lire un prix Pulitzer de 1965 c’est suivre un véritable cours d’histoire passé au filtre d’une plume incisive et d’un regard de femme. Elle a fait preuve d’un grand courage, d’un grand culot, Shirley Ann Grau, pour écrire ce livre à cette époque. On y lit des mots choquants, elle y décrit des scènes et des mots infâmes sortent parfois de la bouche de ses personnages, mais le cœur du livre est d’un grand courage en ce temps.

Les éditions Belfond m’ont très souvent comblée avec ces livres « Vintage » ( par exemple une réédition de » La route au tabac » d’ Erskine Caldwell ou « Novembre » de Joséphine Johnson ), et une fois de plus, bravo.

La fin de ce livre est terrible, en voici juste les deux dernières phrases:

« Je continuai à pleurer pour finir par glisser au bas de ma chaise. Et je pleurai encore par terre, recroquevillée comme un fœtus sur le plancher froid. »

Une chanson, Nat King Cole, « Mona Lisa »

« La chanson de l’eau » – Erik Orsenna – illustrations Maya Mihindou – éditions Cambourakis/ Musée des Confluences – collection Récits d’objets

La chanson de l'eau par Orsenna« Bonjour!

J’ai neuf ans et je m’appelle Moussa. Moussa 7 plus précisément. Comme mon père, Moussa 6 et mon grand-père, Moussa 5 .

Chez nous, dans la famille, les prénoms sont des programmes à part entière. Des programmes de vie. Vous voulez un exemple? Il n’y en a pas de meilleur que celui de ma sœur: mes parents l’ont appelée Scolastique! Imprononçable, non ? « 

Voici un nouveau texte par Erik Orsenna, qui s’arrête sur une harpe ngombi, instrument qu’on trouve de la région des Grands Lacs jusqu’à l’océan atlantique. Au Gabon, cet instrument sacré, une harpe , représente une femme.Avec humour et poésie, Erik Orsenna parle de cet instrument à travers la conversation du narrateur, Moussa 7 et de son grand-père, Moussa 5. La famille détient une boutique fouillis d’instruments de musique de toutes sortes. L’enfant bavarde avec son grand-père qui l’emmène par le courant des mots, sur le fil d’un conte sur le fleuve Congo. Et la harpe ngombi.

« Il portait ngombi dans ses bras, avec d’infinies précautions, comme une enfant blessée. Une fois tous les trois arrivés sur la petite plage, je l’ai aidé à déposer notre jeune amie bien à plat sur l’eau. Ngombi a résisté un moment, comme si elle craignait de s’abandonner. Elle a tourné sur elle-même. Et puis le courant l’a emportée. »

Ce petit opuscule, plus court que les précédents de la collection, joliment illustré, se lit comme un conte pour enfant, pour aussi, peut-être, ce qu’il reste en nous, adultes, d’enfance. Il parle de la transmission, de la beauté des mythes, de leur philosophie et de l’amour filial. Moussa 7 et son grand-père avec la harpe ngombi sur le fleuve Congo, tous portent une forme de sagesse réconfortante. Voulez-vous l’adresse de la boutique de la famille de Moussa? 

 » Si vous passez par Kinshasa, venez nous voir. Avenue du roi Baudouin numéro 28. Vous ne pouvez pas vous tromper: notre voisin de gauche, c’est chez Gaby, selon moi le meilleur restaurant de la ville (téléphone 819 904 213) »

Et une très jolie conclusion , sur les questions de l’enfant, sur les réponses du grand-père.

« Pourquoi vouloir toujours savoir? Laissons tout son mystère à la musique. Laissons couler le fleuve. Laissons vivre nos amours. À quoi cela nous servirait, de connaître leurs secrets. »

Une belle petite lecture pour tous les âges.

 

« Harlem Shuffle » – Colson Whitehead, éditions Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Charles Recoursé (USA)

Harlem Shuffle par Whitehead« Son cousin Freddie le brancha sur le casse par une chaude nuit de début juin. Ça avait été une de ces journées où Ray Carney devait courir dans tous les sens – du nord au sud de Manhattan, uptown, downtown, pied au plancher. Ne pas laisser refroidir le moteur. Première étape, Radio Row – le quartier des magasins d’électronique – pour décharger les trois derniers postes à transistors, deux RCA et un Magnavox, et récupérer la télé qu’il avait laissée. Il arrêtait les radios, n’en ayant pas vendu une seule en un an et demi malgré ses ristournes et ses suppliques. »

Bienvenue dans le Harlem des années 60, chez Ray Carney et sa boutique.

D’abord, j’ai admiré ici la capacité de l’auteur à changer de registre, avec une plume chargée d’ironie, beaucoup d’humour et un sens de l’action certain. Quelques longueurs dans la première moitié m’ont fait douter, je le reconnais sans peine. Mais. Bien sûr il y a un « mais », parce que dans le grand bazar de ce quartier où rien ne va droit, où les gens et les lieux sont mouvants et pleins de ressources pour vivre, honnêtement ou pas, c’est l’histoire du moment et les grands mouvements noirs pour les droits civiques, la volonté d’accéder au reste de la ville. En cela le parcours de Ray et de sa famille est intéressant, les compromis – les pires et les meilleurs, mais disons-le, le pire surtout – .

« Il suffisait à Carney de marcher cinq minutes dans n’importe quelle direction, et les maisons de ville immaculées d’une génération donnée devenaient les maisons de shoot de la suivante, des taudis racontaient en chœur le même abandon, et des commerces ressortaient saccagés et détruits de quelques nuits d’émeutes. Qu’est-ce qui avait mis le feu aux poudres, cette semaine ? Un policier blanc avait abattu un jeune Noir de trois balles dans le corps. Le savoir-faire américain dans toute sa splendeur : on crée des merveilles, on crée de l’injustice, on n’arrête jamais. »

Intéressant donc, le parcours de Ray Carney, « Pas voyou, tout juste un peu filou » et de sa famille. Carney vend des postes de radio, puis des télévisions et des meubles. Mais pas que, parce que comment tenir sans faire allégeance aux protecteurs.

« La circulation des enveloppes. Carney repensa à son idée de barattage, au mouvement des marchandises – meubles de télévision, fauteuils, pierres précieuses, fourrures, montres – d’une main à une autre, d’une vie à une autre, d’un acheteur à un vendeur puis à un nouvel acheteur. Comme dans les illustrations de National Geographic sur le climat représentant les masses d’air invisibles et les courants profonds qui façonnaient la personnalité du monde. Si on prenait un peu de recul et si on avait les bonnes clés, on pouvait observer l’action de ces forces secrètes, leur fonctionnement. Si on avait les bonnes clés. »

Et puis, et puis, mon personnage préféré, le cousin Freddie. Qui n’est vraiment pas le plus « honnête » de l’histoire, mais je ne saurais pas dire vraiment pourquoi c’est lui que je préfère, que je trouve le plus attachant. Je crois pour son naturel, son attachement à son cousin Ray, sa nonchalance, son talent à se laisser porter par les événements et à en tirer partie, parfois avec succès, mais pas toujours. Freddie incarne à lui seul le portrait de l’habitant de Harlem d’alors. Enfin je crois. Alors que Ray, qui ne vise qu’à monter en puissance dans son commerce, entraîné dès le début dans le casse de l’hôtel Astoria par son cousin, Ray veut devenir plus riche, plus remarquable, alors il s’accommode de petits arrangements . Il s’en sortira, Ray, alors que Freddie non. Freddie qui se lance sur les routes avec Linus, fils de riche . Pour moi, ce sont les plus belles et les plus justes humainement, ces pages, celles de cette amitié. Ce duo improbable est d’une grande justesse et contient, je crois, le désir de vivre libres de ces deux hommes et en même temps une forme de désespoir .

Histoire si dense qu’impossible à raconter mais que Colson Whitehead, avec son talent incontestable écrit d’une plume chargée surtout d’une grande ironie. J’ai vraiment préféré la seconde moitié, et la fin m’a beaucoup touchée. Je ne connais pas New York, je n’ai jamais mis un pied aux USA, mais je lis ce pays depuis des années. Je le lis, je le vois au cinéma, et je pense d’ailleurs que ce roman ferait un film formidable entre les mains d’un grand cinéaste. Sur la corruption, sur la violence, sur le désir d’être visible et respecté, parfois par des moyens suspects, l’auteur sans concessions réussit à écrire cela, laissant néanmoins chez ses personnages une insatisfaction, une amertume en filigrane.

Freddie reste pour moi le plus beau personnage, c’est lui qui m’a poussée à la lecture et je pense que l’auteur a eu pour lui un peu le même sentiment. Le rendant présent même quand il s’efface. J’ai eu même pas mal de rancœur contre Ray qui l’a lâché, alors que leur jeunesse les liait très fort, cet extrait dit bien ce qui dans le caractère de ces deux personnages va les éloigner, avec ici Freddie la tête dans les étoiles.

« Carney repensa à ces nuits d’été, il y avait si longtemps, où la chaleur était telle que Freddie et lui dépliaient une couverture et s’allongeaient sur le toit de la 129e Rue. Le bitume noir recrachait les degrés accumulés dans la journée, mais il faisait quand même plus frais qu’à l’intérieur. Au-dessus, le bouillonnement immense et éternel du ciel nocturne. Les yeux accommodent. Un soir, Freddie lui confia qu’il se sentait tout petit sous les étoiles. Leur connaissance des constellations se limitait aux deux Ourses et à la Ceinture d’Orion, mais il n’est pas nécessaire de connaître le nom d’une chose pour savoir l’effet qu’elle produit sur vous, et Carney ne se sentait ni minuscule ni insignifiant sous les étoiles, il se sentait accepté. Les étoiles avaient leur place et lui avait la sienne. »

 La galerie de portraits est épatante, Pepper, Chink Montague ou Miami Joe, les costumes, les chapeaux, le langage, les rues de Harlem, mouvantes au fil de la lecture. 

Vraiment de quoi tirer un super film !

« Harlem Shuffle  » est le titre d’une chanson écrite en 1963 par le duo Bob &Earl, reprise par les Rolling Stones ( album Dirty Work) en 1986. Son original plutôt

« Le Roitelet » – Jean -François Beauchemin, éditions Québec Amérique

Jean-François Beauchemin - Le roitelet.« Il avait à peine treize ans (et moi quinze) lorsqu’il a sans le savoir planté les premières bornes de son terrible destin. Sur la ferme où on nous avait confié la tâche de ramasser les œufs et de distribuer le foin, une vache que nous connaissions bien s’est écroulée un matin sous nos yeux, prête à accoucher. Restés seuls sur les lieux en l’absence du fermier, mon frère et moi avons dû préparer nous-mêmes, dans une totale improvisation, la mise au monde du veau. »

Voici le récit tragique de l’amour fort entre deux frères, l’aîné nous racontant cette histoire d’amour contrariée par la maladie. Le petit frère est atteint de schizophrénie. Des parents aimants, une vie à la campagne dans un lieu où la nature règne sur la vie. Et la maladie.

Le narrateur, écrivain, marié à Livia, vit avec le chien Pablo et le chat Lennon. Arrivé à la vieillesse, il nous livre l’histoire de ce frère pas comme les autres, dans un texte baigné de douceur, d’amour, et de chagrin. Chagrin qui émane d’une forme d’impuissance face à ce frère pas comme les autres. C’est une histoire tragique, qui m’a saisie au ventre. Et pour cela, cet article sera court. Parlons de l’écriture absolument merveilleuse pour dire les événements les plus tristes.

Dans une prose lumineuse, le narrateur conte sa vie liée à celle de ce frère pas ordinaire. Pour connaître le sujet, je sais et comprends bien de quoi il retourne: ce garçon est schizophrène et bien qu’ayant grandi entouré de l’amour de sa famille, ses démons, ses angoisses, ses terreurs sont là à chaque coin de ses jours, survenant sans prévenir. Cette histoire est bouleversante. J’ai du mal à en parler. 

Si ce n’est vous dire l’amour infini qui lie cette famille, les conversations saisissantes qu’entretiennent les deux frères et l’omniprésence de la nature, qui apaise et émerveille les deux hommes lors de leurs promenades et puis les scènes durant lesquelles le frère, en crise, se mure chez lui en état de panique et qu’on a du mal à comprendre parfois, vu de l’extérieur. 

Je tiens à dire quand même que c’est une lecture d’une grande beauté, la plume de Jean-François Beauchemin est absolument sublime, et toute cette poésie adoucit les pires moments. Car le livre est aussi plein de vie, des bruissements de la nature, et de la présence étrange de ce roitelet. Ce livre déborde d’un amour parfois triste mais souvent lumineux et inconditionnel surtout. 

Voilà. Il ne faut pas craindre les émotions fortes ( pour moi, elles sont le cœur palpitant d’une lecture ), il faut s’ouvrir et se laisser prendre. Les derniers mots sont ceux de ce frère, auquel l’écrivain a confié une des premières lectures de ce livre. Je vous livre en guise d’extrait la presque totalité du court chapitre final, qui, je trouve, donne le ton et l’âme de ce livre pas comme les autres, pour un personnage pas comme les autres. Et je n’en doute pas, un auteur pas comme les autres. 

« C’est ce qui explique il me semble qu’il n’y a presque rien dans ce livre que j’ai terminé d’écrire il y a trois jours, juste une histoire au fond très simple de jardins qu’on soigne et qu’on arrose, de saisons qui passent et de gens quelquefois malheureux, c’est vrai, mais en paix relative avec leurs regrets, sans peur exagérée de l’avenir, et qui s’étonnent ensemble de la brièveté de leur existence. Et puis, entremêlée à celle de ces gens ordinaires, l’histoire aussi d’un homme à la tête pleine d’ombres et de secrets, mais au sommet de laquelle filtre un mince rai de lumière, un roitelet, qui plus douloureusement que les autres se trouble  des transformations qui s’opèrent en lui.

« La vie passe, m’a dit ce matin mon frère une fois achevée la lecture de mon manuscrit. La vie passe, banale, insignifiante, et pèse pourtant à ce point sur la pensée, le caractère et l’âme qu’elle finit par leur donner une raison d’être. Oui, presque rien n’arrive dans cette histoire, mais tout y a un sens.

Sainte Adèle, Québec, automne 2020″

Magnifique vous dis-je.

« La fugitive de l’autre côté du pont de fil » – Yves Revert, éditions du Rouergue/La brune

 

Je ne ferai qu’un article bref pour ce roman que j’ai néanmoins lu vite et totalement, avec une question constante sur la narratrice. J’ai lu parce que je voulais savoir ce qui la rendait – à moi – si antipathique, froide, absente aux autres, avec ce côté rigide…Qu’est-ce qui dans sa vie avait fait d’elle cette femme-là? Ou était-ce son caractère d’origine?

La construction est maline, elle donne envie de remonter le temps avec cette femme, sa vie, écrite comme un journal à rebours, de 2006 à 1971. J’aurais pu tricher et aller directement à la fin, mais je me suis dit que j’allais rater LE truc qui avait changé sa personne, sa vie, son caractère…

Je me suis donc mise dans ses pas, elle qui, de sa vie actuelle se remémore année après année le chemin qui l’a amenée du poste d’attachée de direction à chargée de l’accueil. De jeune femme à femme mariée avec un fils, Le Fils, c’est ainsi qu’elle le prénomme tout au long de son récit. C’est dire à quel point elle l’aime.

Bref – car j’ai dit court – je m’attendais à un véritable vrai drame – et quand je suis enfin arrivée à la page fatidique, je reconnais que j’ai été décontenancée. Certes son geste à cette page-là, est inquiétant, mais il est interrompu par Solange, la sœur qui se retrouve aussi au final dans une situation périlleuse….L’extrait ci-dessous est d’une grande justesse, brutalement assenée, ce sont des phrases comme celle-ci qui m’ont menée au bout, cette cruauté douloureuse du monde tel qu’il est.

« Nos histoires, c’est comme une nourriture que nous mâchons et remâchons depuis des années, dont les morceaux nous encombrent la bouche. Ils sont trop gros, ça ne passe pas. Nous avons beau mastiquer et mastiquer encore, les faire passer d’une joue à l’autre, nous ne parvenons pas à déglutir pour les faire disparaître. »

Alors, je ne peux vraiment pas dire que ce livre m’a laissée indifférente puisqu’il m’a agacée ( enfin la Mère, la Femme m’ont agacée) et surtout parce que la curiosité a su m’emmener jusqu’au bout, parce que certaines phrases comme les précédentes sont comme une bonne claque, et c’est quand même fort. Mais en fait, jamais pour aucun des personnages, sauf pour Fils peut-être, jamais donc je n’ai ressenti d’attachement, de sympathie pour cette famille. J’ai tiré tout de même une conclusion pour moi évidente, sous-entendue dès le début de cette histoire, c’est que cette femme a quelque chose qui ne tourne pas très rond. Et je me suis demandée comment elle a pu mener une vie quasiment normale. Et je me dis aussi qu’il est fort possible que j’aie été rebutée par cette femme à cause de cette façon d’être brutale. Et peut-être parfois, m’y reconnaître un peu d’où le malaise. Je me dois d’être honnête avec vous. 

« J’ai toujours procédé ainsi : faire comme si tout était normal. C’est la seule façon qu’on n’ait aucune prise sur moi. Si vous vous plaignez, il ne faut pas croire que les autres vous porteront secours. Est-ce qu’on a jamais vu ça ? Est-ce qu’on les a jamais vus régler vos problèmes à votre place ? La seule chose qu’ils sachent faire, c’est poser des questions qui vous déplaisent, et à la fin, pour se débarrasser de vous, ils n’ont d’autre moyen que de vous faire sentir responsable de ce qui vous arrive, ainsi ils se croient quittes. »

Je pense que même une chronique comme celle-ci peut donner envie et tant mieux. Par ailleurs, c’est très bien écrit et construit, aucun doute là-dessus, et je pense que d’autres lecteurs ou lectrices, aimeront ce personnage, c’est même probable…Je ne suis pas forcément une référence pour mes avis sur ce genre d’histoire. Mais ! Je l’ai lue et ai trouvé quand même ma façon de vous en parler.