« Territoire de trappe » – Sébastien Gagnon et Michel Lemieux – Rivages/ noir

« Chapitre 1

Amorce

Une perdrix blanche décapitée, garrochée par Reth, vient démolir le feu que Wilbrod est en train d’essayer de partir. Les plumes du cou de la poule sauvage sont croutées de sang. Wilbrod soupire et rentre un peu plus son cou à lui dans le collet de son manteau. Il peut ainsi sacrer au chaud. Les épinettes autour répondent en craquant de froid. Il jette au coupable une oeillade aussi sanguinolente que le plumage du volatile, retire l’oiseau et recommence à empiler ses brindilles d’épinette sèche. »

Bienvenue chez les trappeurs, décembre 1913, au nord du lac Saint Jean au Québec. Dans ce quasi désert boréal, une communauté de trappeurs. Et voici Léon qui rentre après des mois de trappe pour apprendre que son épouse est morte et que sa fille a été retrouvée morte elle aussi dans la Platte, une maigre rivière. 
Voici une tragédie québécoise façon antique – en bien moins propre – dans cet univers glacé et hostile tant par la nature que par ses habitants. Tragédie dont je ne vous livre pas la totalité, mais ce qui m’a marquée, moi.

Cela n’a pas été une lecture facile car même habituée aux romans noirs, très noirs, cet univers glacé et crasseux m’a été difficile à regarder. Surtout le côté crasseux.
Ce roman est empreint d’une sauvagerie terrible. mais quelle écriture!

« Reth les dévisage un moment, en finissant de ronger une cuisse de la perdrix.
-Je m’en vas là où y fait chaud à l’année. J’en ai plein  le cul du froid.

Surpris par la banale sobriété d’une telle réponse, les gars restent muets. La crasse de leur sale face ne parvient pas à dissimuler leur soulagement.

Léon tapote sa pipe d’argile pour en évacuer le bon tabac Carillon consumé. mais Reth n’a pas terminé.

-Pis j’en ai plein le cul de vous autres aussi. De vos lois hypocrites, de vos choix de traîtres pis de profiteurs.
Reth qui décide de vider son sac, c’est comme le temps glacial qui s’installe subitement après l’été indien. On ne sait pas combien de temps ça peut durer. »

Voici donc Léon qui revient d’une saison de trappe dans les forêts boréales. Pour retrouver son village mais surtout son épouse décédée de maladie, sa petite fille morte, retrouvée noyée dans la Platte, une maigre rivière pourtant. Tout respire la mort, la désolation. 

Léon, bien sûr, le choc passé veut savoir et aidé de ses compagnons, il va apprendre qui est responsable.
La chasse, c’est ici le sujet exploré sous toutes ses possibilités ou presque. La chasse pour faire justice. quant à la religion, elle pèse aussi assez lourd dans cette histoire, vous verrez. Et l’art de l’ellipse:

« Léon se rapproche du curé pour le regarder dans le blanc des yeux.

-Est où , Almas? Pis Rose?

Parfois, même un bonimenteur de l’acabit du curé Edmond, habitué d’emberlificoter son monde, se rend compte qu’il ne sert à rien de tourner autour du pot. il répond donc, en y croyant profondément:

– Le Seigneur, à Son impénétrable façon, les a rappelées auprès de Lui.

Si quelque chose s’écroule à ce moment-là à l’intérieur de Léon, il n’en laisse rien paraître. »

Ce livre m’a été difficile à lire sans hauts le cœur, parfois. Car rien n’y est doux, propre, tout y est violent, crasseux, pervers. Mais comme dans l’extrait ci-dessus, l’émotion affleure, presque en catimini. La place des femmes, il faut bien le dire, n’est pas la meilleure, et sûrement pas enviable. Mais elles ne se laisseront pas faire sans se rebiffer.
Je ne sais pas bien – vous devez le sentir dans ce post – comment parler de cette histoire qui peut amener jusqu’à la nausée, sans être dénuée parfois d’une touche de tendresse, qui cède vite à la réalité de cet environnement hostile. Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas aimé, non, mais que je ne peux que vous proposer des extraits significatifs, mais pas résumer. Analyser, il n’y a pas lieu. Les esprits, les voix et les corps parlent ici clairement, abruptement.
L’écriture dit tout des gens de cet endroit, de leur vie, de leurs modes de pensée.
C’est du raide, du brutal, parfois éclairé d’une touche fragile d’émotion, qui s’éteint vite face à la réalité, qui ne tolère pas de douceur.

C’est un monde brutal, dur, sans possibilité de relâchement, et je remercie les deux auteurs d’avoir fait une belle part aux femmes, des combattantes aux faibles armes, mais décidées.

Un très bon roman, mais difficile. Ce sont pour moi les femmes de cette histoire, courageuses, rageuses et lumineuses, qui le sauvent du sordide pour en faire un beau livre.

Je termine avec les mots de la fin, et Rita, superbe personnage.

« De toute manière, la guerre, on dirait que Rita l’a déjà vécue. En ce qui la concerne, elle est prête. Elle regarde une dernière fois le cadavre curieusement épargné de Reth. Aucune bête ne l’a charogné. Pas une pie pour lui avoir bouffé les yeux. Et pas question pour Rita de propager une telle curiosité, de quoi le transformer en saint.
S’il n’en tenait qu’à elle, la légende de Reth en tant qu’Atshen pourrait crever ici-même, au fond du bois, là où elle est née. »

Et comme j’aime bien finir en musique, j’ai choisi ce morceau, cette voix, que j’aime tant, sombre et grave, comme cette histoire, plutôt qu’une chanson de trappeur pas terrible.

« Inflorescence » – Raluca Antonescu -éditions La Baconnière

« LE GOUFFRE

Jura, 1911

Elle coupa à travers bois et pressa le pas. Le plateau s’ouvrit brusquement et la lumière crue l’obligea à plisser les yeux. En baissant la tête, elle traversa un champ parsemé de touffes d’herbes jaunies. Agitées par le vent, elles lui firent penser à des crinières. Elle ralentit, essoufflée. Ce n’était plus très loin.

Même à bonne distance, elle crut sentir les relents putrides qui remontaient du trou. Cet endroit était malsain. Le Gouffre du Diable, le nommait les gens, ce n’était pas pour rien. »

Gros gros gros coup de cœur pour ce livre que je n’ai pas pu lâcher. Ce n’est pourtant pas un livre plein d’action ou d’un suspense haletant. C’est un texte d’une grande beauté, plein de vie(s) et d’amour; c’est un livre rattaché aussi à la nature, aux jardins, aux arbres en particulier, et ce beau titre, « Inflorescence  » joue sur cette image de la tige sur laquelle naissent de part en part des fleurs.

Cinq parties, chacune commence sur le Gouffre, avec une image en noir et blanc

Des fleurs, quatre femmes, Aloïse, Vivian, Catherine, Amalia, et je rajoute Suzie et celle qui nous est présentée, au bord du Gouffre, dans le Jura en 1911, Pierrette, la mère d’Aloïse . Cette femme, jeune et déjà mère plusieurs fois, use des plantes pour tenter d’avorter de ce énième bébé qui a germé dans la fertilité de son ventre. Ce Gouffre sert de tombeau aux bêtes mortes dans les fermes, c’est un charnier profond, nauséabond, et source d’histoires, il est la gueule du Diable.

« Étendue sur l’herbe détrempée, elle tremblait de tout son corps. Elle allait être châtiée pour avoir osé demander une faveur au gouffre. La menace d’une punition lui écrasa la poitrine et elle comprit qu’elle ne lui survivrait pas. Elle se précipita à genoux et se signa, encore et encore. Plaquant son visage à terre, elle sentit contre ses lèvres la glaise froide. « Je vous en supplie mon Seigneur, je vous en supplie… »Sa prière portait en elle toute la ferveur dont Pierrette était capable. […] À ce moment- là, la vie en elle palpita, un regain de sang lui monta au visage, un soulagement détendit ses membres et lui procura une légère ivresse. Le Seigneur l’avait entendue, il était de son côté. Elle sentit contre sa joue la caresse divine de brins d’herbe vert amande. Elle en arracha une poignée et la fourra dans sa bouche, les mastiqua à peine, les avala d’un bloc.

Elle se releva, le nez et le front boueux. Forte d’une conviction désespérée, elle se pencha en avant et envoya un gros crachat verdâtre dans la gueule du Diable. »

Ainsi commence donc ce livre qui passe dans les années 10, 20, avec Aloïse et  Suzie dans le Jura, à la Patagonie avec Catherine en 2008, avec Vivian à Genève à la même époque, en passant par les années 60 avec Amalia. Je ne vous dirai rien des liens qui unissent ces femmes, car si on se doute de certaines choses, elles ne s’éclairent qu’à la fin. C’est d’une infinie beauté et d’une grande finesse. On s’attache très fort à ces femmes ( mon attachement le plus grand va à Aloïse )

« Elle cassa la coquille avec les dents. La chair du gland, avec sa texture dense et beige, était fort appétissante. Elle croqua un morceau et le mâcha lentement. Son palais s’emplit d’une amertume piquante et elle recracha plusieurs fois. La bouche ouverte en grand, elle grimaça. L’âpreté des tanins lui rigidifiait la langue. Elle ouvrit en deux un fruit d’églantier et, après avoir enlevé les graines et surtout les poils, le suçota pour chasser le mauvais goût. L’acidité sucrée de la baie lui parut encore plus fabuleuse.[…] »

et même à Amalia qui comme vous le verrez est à mon sens très traumatisée, très fragile au fond, et finalement très touchante. En terrible fée du logis, elle peut sembler quelconque et peu intéressante, et même antipathique mais ce livre est si bon que non, pas du tout, au contraire il faut aller regarder au cœur des fleurs, dans les espaces entre elles, au plus près de l’inflorescence pour en saisir l’architecture et le comportement.

Voici donc des femmes et des jardins. Vivian n’en a pas, mais elle sera invitée dans celui de son beau-père François, un fan du pesticide. Vivian, entre les chiens multicolores d’Ada et le jardin de François:

« Maintenant, dans ma vie, j’ai deux fauteuils. Ma vie sociale s’est rétrécie au point de tenir en équilibre dans ces deux espaces minuscules. Lorsque je me laisse choir dans le fauteuil d’Ada, autour de moi ça grogne, ça feule, ça bave, ça lèche, ça renifle, ça pue. Je m’en extrais avec des traces de terre, de mucus et un nombre inimaginable de poils collés à mes habits. Le fauteuil dans le jardin de mon beau-père grince lorsque je bouge. Ce qui m’oblige à rester le plus immobile possible, le grincement étant comme un rappel de mouvements inutiles. François s’affaire autour de moi. Un tourbillon qui coupe, arrache, cisaille, creuse, tasse, enfonce, redresse, attache. Et moi, à part vaguement observer ses gestes, je ne fais rien. Je suis comme une de ses plantes, une vie immobile qui se laisse agiter par les éléments extérieurs.

L’ennui est un état très confortable. »

Vivian porte un gant perpétuel sur une de ses mains. Son amie Ada est un peu dingue, elle qui teint ses chiens en couleurs vives. Vivian enterre sa mère Amalia au premier chapitre dans lequel elle apparait avec son amie et ses animaux bariolés et qu’elle vient de rompre avec Matt; elle s’interroge sur sa vie

« Une fatigue totale me submerge, je ne bougerai plus de cette position. Voilà, ma mère est morte et enterrée, me dis-je juste avant de fermer les yeux. ».

Catherine est une jardinière, partie suivre Julian en Patagonie, elle s’occupe de serres et s’est donné pour mission de replanter des arbres là où ils ont brûlé. Personnage de « mauvais » caractère, brusque, dure, mais avec elle-même aussi. Une véritable et ardente amoureuse de la nature, elle travaille à lui garder vie. Page 215, chapitre avec l’histoire de la pie et Catherine adolescente, extraordinaire.

« Catherine se souvient d’avoir pleuré longuement le départ de la pie, à la fois de soulagement qu’elle fut épargnée, et de désespoir mordant. Son arrivée tonitruante lui avait démontré à quel point elle se sentait seule et inappropriée. Elle s’était sentie plus proche de cet oiseau qu’elle ne l’avait été d’aucun enfant du lotissement. »

Amalia dont je vous ai déjà dit deux mots, et puis Aloïse et sa boiterie, qu’on suit de son enfance terrible à la vieillesse. Aloïse est la quintessence de l’inflorescence dont il est question, elle est la sommité de la tige. Je n’oublierai pas mademoiselle Suzie, celle qui prendra Aloïse sous son aile, celle qui avec la petite bancale imaginera un jardin, celle dont la petite admire les bottines cirées, celle qui voudra remettre droite et debout cette étrange enfant qui se nourrit de plantes sauvages. Merveilleux personnage, Suzie…Émouvant couple, Suzie et Aloïse.

« Elles recensèrent les plantes qui étaient arrivées. Elles étaient au nombre de deux cent trente-cinq. Avec plusieurs lots de la même espèce. Celles dont elles ne savaient rien, elles décidèrent de les planter à la fin, dans les endroits qui restaient disponibles.

Une pluie diluvienne retarda les plantations pendant deux jours. Elles s’installèrent sur le banc à l’abri de l’auvent et Suzie en profita pour relire à Aloïse des passages de son livre.

L’imitation joue un grand rôle dans les jardins. Mais il ne faut imiter que la nature, ne pas chercher à copier le jardin de son voisin et ne prendre que ce qui va au caractère particulier du lieu. Tu te souviens? Quel est à ton avis le caractère particulier de notre lieu?

-L’eau répondit Aloïse sans hésitation.

-Pourquoi?

-Il y a de l’eau juste en dessous, une source pas très loin de la surface. Il y a des roseaux là-bas, et des endroits qui ne sèchent pas. C’est pour ça qu’il y a le puits.

Mademoiselle regarda Aloïse, d’une façon qui lui fit détourner les yeux. Elle sentit ses joues chauffer.

-Alors on bâtira des îles, murmura Suzie. »

Cet extrait est caractéristique de la double lecture qu’on peut faire de ce livre, qu’on doit faire je pense, dans cette analogie entre la terre et ce qui s’y développe, selon de nombreux facteurs, et la vie de ces femmes. Enfin, je l’ai vraiment perçu comme ça. J’ai omis un mot à propos d’Eveline, la grande sœur d’Aloïse qui partira vivre sa vie, à 17 ans, avec le soldat Émile rencontré au bord du Gouffre, ce gouffre qui après les bêtes mortes se remplit des résidus de la guerre:

« […] Les obus, avec leur forme oblongue, de la taille d’un enfant pour les plus grands, se confondirent avec des corps emmaillotés jetés dans une fosse commune.

Une fois les trois mille tonnes d’obus et de munitions disparues au fond du gouffre, les rails furent démontés en quelques heures. À la va-vite, des grilles furent installées sur tout le pourtour du gouffre. Tout le monde était pressé de quitter cet endroit sinistre. Les camions et la totalité des militaires déguerpirent sans tarder. Éveline les suivit de près.

Après avoir prouvé que la terre possédait la capacité d’avaler les détritus encombrants, le gouffre devint inaccessible. »

Je suis absolument incapable d’en dire plus, il faut vous avancer au bord du gouffre puis au pied de l’inflorescence, et la remonter des yeux pour en saisir la complexité, remonter à la cime, tout en haut de la tige. Tout au long des pages, ce livre nous dit ce que les jardins, de banales plates-bandes aux forêts de Catherine, il nous dit ce qui s’y construit, s’y reconstruit, il nous parle de filiation, de la sève et de la vie, tout autant que de la mort. Avec en fond la menace du gouffre et l’usage qui s’en fera au fil des décennies. J’ai quitté à regret, mais vraiment à regret ces femmes que j’ai toutes aimées. Vivian qui à la fin de l’histoire relance une vie qui vient de se transformer soudain, après une révélation…Et je dois dire que j’aimerais assez savoir ce qui va se passer…mais je doute d’une suite, j’ai ici de quoi rêver et imaginer. C’est parfait.

Vraiment une grande réussite littéraire pour l’histoire, pour les sujets abordés, pour ces femmes, ressenties si proches de moi en les regardant vivre. Pas une seconde d’ennui et de l’émotion tout le temps. Bravo, bravo !

NB: très intéressante bibliographie sur le gouffre de Jardel (dont l’auteure s’est librement inspirée ) et autour de la botanique.

J’écoute Rameau: Les sauvages, Forêts paisibles, extraits des Indes galantes