« Éloge des oiseaux » suivi de « Chant du coq sauvage » – Giacomo Leopardi, éditions Marguerite Waknine, collection Livrets d’art, traduit de l’italien par Pierre-Alphonse Aulard

Eloge des oiseaux suivi de chant du coq sauvage« Amelio, philosophe solitaire, était, un matin de printemps, assis, avec ses livres, à l’ombre d’une de ses villas, et lisait. Ému du chant des oiseaux dans la campagne, peu à peu il se prit à écouter et à penser, et laissa là sa lecture. Enfin il mit la main à la plume et, dans ce même lieu, il écrivit les choses qui suivent. »

C’est là un petit livret très beau, fin, aux textes brefs d’une infinie poésie. L’auteur ( 1798-1837) en 24 pages et deux textes m’a enchantée avec son regard sur les oiseaux, et le parallèle qu’il fait avec nous, avec les autres espèces animales. Son éloge des oiseaux est si beau, que j’y ai trouvé tout ce que je pense sans hélas savoir en parler aussi bien. Dans la langue subtile et raffinée du 18ème siècle, il nous fait entendre la joie, la finesse qui selon lui fait des oiseaux les animaux les plus expressifs, modulant leurs chants selon le temps qu’il fait, l’heure du jour, ou tout élément extérieur.

Comparant les oiseaux aux êtres humains, y trouvant des similitudes, il donne largement préférence aux oiseaux, source de joie, les oiseaux qui chantent et qui rient.

« Les oiseaux, la plupart du temps, font paraître une grande joie dans leurs mouvements et dans leur extérieur: et cette vertu qu’ils ont de nous égayer par leur vue ne procède pas d’autre chose que de ce que leurs formes et leurs manières, en général, sont telles qu’elle dénotent une aptitude naturelle, une disposition spéciale à éprouver du plaisir et de la joie: et il ne faut pas tenir cette apparence pour vaine et trompeuse. À chaque satisfaction, à chaque contentement qu’ils ont, ils chantent; et plus grandit leur satisfaction ou leur contentement, plus ils mettent de force et de zèle dans leur chant. Et comme ils chantent une bonne partie du temps, il suit de là qu’ordinairement ils sont de belle humeur et en jouissance. »

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit pas ici d’un naturalisme béat, mais d’un prétexte à une réflexion philosophique sombre, qui ramène l’homme à sa réalité la plus brute: la finitude.

Servi par une écriture lumineuse, c’est un texte pessimiste pourtant rempli de beauté et de joie par la grâce des oiseaux et par leur capacité à profiter de la vie, de la chanter, de la conter à nos oreilles dans toutes les nuances de leurs voix. Le second texte, lui, est résolument sombre. 

24 pages, il serait idiot d’en dire plus. C’est beau, de l’objet à ce qu’il contient. Lu deux fois et la troisième ne saurait attendre, pour m’en remplir et en prendre le meilleur.

Il ne faut pas s’attendre à une petite histoire bucolique, ce n’est pas du tout le propos.

Le livret est augmenté d’un fascicule d’œuvres d’art représentant des oiseaux.

Je remercie Mathieu pour ce beau cadeau.

J’ai adoré, et mon neveu me connaissant quand même pas mal, la noirceur du propos appuie sur mon penchant de nature pessimiste, mais si bellement que c’en est agréable. 

Fin du second texte:

« Un temps viendra où s’éteindront et l’univers et la nature même. Comme ces grands et merveilleux empires, si fameux et d’autres âges, dont les traces et le renom ont péri aujourd’hui, le monde entier, avec les vicissitudes et les malheurs des choses créées, disparaîtra sans laisser de vestiges: un silence nu et un repos profond empliront l’espace immense. Ainsi ce mystère étonnant et effrayant de l’existence universelle, avant d’être éclairci ou entendu, se dissipera et se perdra. »

« Droite et gauche »  – Winslow Homer,  National Gallery of Art –  Washington

BONNE ANNÉE À TOUT LE MONDE !

« L’œil américain – Histoires naturelles du Nouveau Monde » – Pierre Morency – Le Mot et le Reste

couv_livre_3235« L’exubérance

« Écoute! – Je n’entends rien.- Là, dans les sapins, derrière la maison blanche…- C’est un oiseau qui chante? –  Une grive des bois.- En pleine ville? – Oui, une grive des bois en pleine ville, tu te rends compte ! »

Nous sommes restés là, debout sur le trottoir, figés dans le ravissement. Ce premier soir du vrai printemps nous avait, mon voisin et moi, sortis de nos logis, comme tant d’autres du quartier qui processionnaient, en souliers légers, tête nue. »

J’ai lu avec un grand plaisir ce recueil de textes de Pierre Morency, poète et ornithologue québécois et manifestement il a cet « œil américain » qui définit un œil scrutateur, perspicace, et la définition du Larousse de 1866 dit :

20190512_142757« Pop. Avoir l’œil américain, Avoir le coup d’œil perçant, scrutateur ou fascinateur, par allusion, sans doute, à différents personnages de Cooper, Œil-de-Faucon, etc., auxquels l’auteur prête des sens très-développés sous le rapport de l’ouïe et principalement de la vue[2]. »

Voilà pour ce qui est du titre. Pierre Morency est donc un observateur passionné de la nature qui l’entoure, dans les Laurentides et sur les berges du Saint Laurent avec une prédilection pour les zones de marais. Scrutateur et défenseur de cette magie du monde végétal et animal, il parle en homme avisé mais aussi en poète des pissenlits, des chauve-souris, du martinet, du monarque et de tout un monde qu’on perçoit si on sait être attentif et respectueux. Un chapitre m’a vraiment touchée, celui intitulé : »Bon génie à la robe de papier », il commence ainsi:

20190723_165534« Il y a une dizaine d’années, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille d’un genre bien particulier. Parmi les arbustes qui séparent le chalet de la grève, elle se tenait toute droite dans sa robe miel foncé et offrait au vent d’est sa chevelure légère. Depuis, elle a beaucoup grandi. Elle porte maintenant une tunique blanche et sa chevelure, plus nourrie, a la même fluidité quand le vent la traverse. »

Devinez-vous qui est cette jeune fille? Ce chapitre est un de mes préférés.

Ma foi, j’ai l’impression depuis d’être moins ignorante à propos du martinet ou des cigales – dont les espèces sont bien plus nombreuses au Canada qu’en Provence -. Ce qui est très beau ici, c’est la capacité d’émerveillement de l’auteur, son talent à regarder et à dire et puis la simplicité avec laquelle il nous offre tout ce monde des bois, des marais et des villes aussi, le talent à nous raconter cette vie intense, exactement comme on conterait une histoire du monde humain.

porcupine-5499772_640Le porc-épic:

« Mais avant de mourir, le porc-épic a eu le temps de faire bien des choses dans sa vie. Peut-être a-t-il eu le temps d’assurer sa descendance? Je sens qu’en ce moment s’installe en vous un sentiment partagé entre la curiosité et l’inquiétude. Vous vous demandez comment deux pelotes d’épines peuvent réussir à s’unir sans trop d’offenses. Vous allez voir qu’il est toujours possible en ce domaine de faire des merveilles. […] Comment font-ils pour s’accoupler, voilà une question épineuse, n’est-ce pas? »

Intrigant, non? La suite de l’histoire est très jolie !

Le respect et la candeur d’un enfant qui découvre, et il n’y a là rien de péjoratif, bien au contraire, c’est l’œil neuf, toujours apte à deviner, fouiller, percer des instants suspendus durant lesquels on assiste à quelque chose de rarement visible, absorbés que nous sommes par nos propres tâches quotidiennes. 

Pierre Morency nous dit peut-être bien de nous arrêter un peu, de nous poser, et d’ouvrir nos yeux et nos cœurs. En ornithologue, il nous guide dans les plumages et les ramages, mais aussi dans les bruissements, chuchotements, stridences de notre environnement. J’ai trouvé dans ces récits mes souvenirs de gosse, les heures passées au fond des bois, dans les près, au bord du ruisseau du coin, et j’ai gardé tout ça précieusement, avec cette capacité à ne jamais en être blasée. Comme Pierre Morency:

640px-American_Robin_KSC01pp1005« Immanquablement, chaque année, au mois d’avril, j’attends que se manifeste un des plus claironnants parmi les signaux de la bonne saison. Cela se produit généralement le soir, vers six heures. Dans un arbre, près de la maison, en ville, un oiseau se met à chanter. Le Merle d’Amérique vient d’arriver: le printemps peut vraiment s’installer. Ce chant a pris pour moi valeur de libération. Cela aussi, c’est la vie sauvage de la ville. Cela et le pépiement affirmé du moineau, les sifflements grinçants de l’Etourneau sansonnet, le roucoulement du pigeon. »

J’ai lu Pierre Morency comme on écoute parler un ami, et ce fut vraiment très agréable. Je ne mets que quelques phrases, mais si vous êtes comme moi éprise du monde tapi au sein des grands espaces, résistant encore à notre sauvagerie technologique, si vous aimez cette poésie naturaliste, alors lisez ce livre, vous l’aimerez.

Il se termine avec le caribou:

800px-Caribou_au_soleil_en_novembre. » Considérons maintenant la fourrure de ce cervidé nordique. Cette fourrure n’a qu’une seule épaisseur de poils courts, alors que les autres mammifères arctiques ont deux épaisseurs à leur pelage. Et pourtant le caribou peut endurer des froids intenses, comme l’Inuit d’ailleurs, qui se couvrait, il y a encore peu de temps, de vêtements en peau de caribou. Où est donc ce secret? Dans le pelage de l’animal, bien sûr, qui est une merveille de confort. Chaque poil contient d’innombrables cellules remplies d’air. Ces poils, en forme de bâton, sont gonflés au bout extérieur. L’explorateur Fred Brummer nous apprend que le caribou est enveloppé dans une couche d’air chaud captif.[…] En somme, l’espèce humaine seule, parmi les animaux à sang chaud, est privée d’une protection épidermique naturelle contre le froid. »

Une très chouette lecture, oxygénante, intéressante, enrichissante et non sans humour. J’aime !

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Je dédie cet article à Thierry Morel, à qui ce livre devrait beaucoup plaire.