« La vie meilleure » – Etienne Kern, éditions Gallimard

« Il n’existe aucune image de cet instant précis. Aucun film, aucune photo. On ne peut qu’imaginer ce bleu, ce rose, ces lueurs douces sur les masses sombres qui viennent d’apparaître à l’horizon. Quelques minutes encore et les masses seront toutes proches, scintillantes par endroits, nettement découpées sur le ciel. Sur le pont, les passagers pousseront des cris de joie, plisseront les yeux vers la lumière. Huit jours qu’ls attendent ça, la statue, les gratte-ciel, tout un monde vertical et aérien. »

Voici un petit livre très touchant, lu cet après-midi pendant qu’il pleut dehors. Après lecture, je me dis: « Oui, il pleut, mais c’est bon pour mes arbres, oui il pleut, mais c’est une bonne chose… ». Car je viens de lire l’histoire d’Emile Coué, celui de la fameuse méthode Coué. Ce fut une rencontre avec un brave homme, sensible aux autres, généreux, et qui de pharmacien de province va devenir une vraie star ( il sera reçu dans le monde entier ou presque à la fin de sa vie ) .

Le livre ne serait pas aussi plaisant à lire si l’auteur n’avait pas un beau talent d’écriture, il sait juste frôler parfois le ridicule de Coué, mais sans malice, il sait en faire un homme dont la méthode sert autant à lui-même qu’aux autres, enfin, avec quelques limites, celles de la médecine, celles de la rationalité et de ce qu’on appelle « l’esprit scientifique ». Cet homme, on le regarde vivre, mûrir, vieillir auprès de sa femme Lucie, on le suit dans sa « recherche scientifique », qui veut être un baume sans substances chimiques, un mantra rassurant. Je veux, je peux, demain je n’aurai plus mal aux dents, demain j’irai mieux, demain, je le sais, j’en suis certain, demain je vais aller mieux. L’auto-persusasion. Emile Coué est à mon avis le père de tous les « mouvements » actuels du « développement personnel », du « safe » etc etc etc…

« Des pistes s’ouvrent. Ses carnets se couvrent de schémas, de formules, de phrases à essayer, plus tard. Emile ne veut plus seulement soigner, mais aider à aller mieux, à tenir bon, à être heureux. « Pensez toujours « je peux’ et jamais « je ne peux pas ». Ayez la certitude d’obtenir ce que vous cherchez et vous l’obtiendrez. Vous n’êtes pas des malades, vous êtes des amis. »

Mais Etienne Kern n’en fait pas un charlatan, l’homme a des convictions, il doutera très souvent, retournera à sa pharmacie, mais les sollicitations venant, peu à peu et sur le tard, il deviendra une star internationale de l’auto-conviction. En tous cas un beau personnage quand même, qui n’était pas vénal pour deux sous.

Le plaisir de lire cette histoire tient quand même beaucoup à la très belle plume d’Etienne Kern, le ton se fait tour à tour gentiment moqueur, sensible, ému, perplexe aussi. En tous cas il aime son personnage et fait aussi de l’épouse, Lucie, une personne discrète, mais majeure dans la vie de Coué. Elle apporte au roman fleurs et piano, raison et modération, très attachante, Lucie.  Emile Coué en démonstration:

« Charles s’installe dans un coin, ne manque rien du spectacle. Les gestes, l’intonation, l’effet que fait sur les uns ce qui arrive aux autres, tout le passionne, tout finit dans son calepin. Il examine, il analyse, il juge. Il n’est pas dupe, au fond, des faiblesses de la Méthode, mais quelque chose l’entraîne là, le fascine, ce pouvoir malgré tout, ces gens qui se relèvent d’un coup, radieux, sincèrement convaincus qu’une vie nouvelle s’offre à eux. Et à son tour, ne serait-ce que pour voir, il répète avec eux la formule qu’Emile vient tout juste d’élaborer: « Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux.

Ah! Qu’il est fier de sa trouvaille, Emile, il a fallu 1913 pour qu’elle lui vienne, étincelante, entêtante, merveilleusement simple, enclose à jamais dans la perfection de ces quatorze syllabes. A tous points de vue, surtout, c’est la pointe ultime: aucune longueur, aucun détail, aucun de ces mots qui, par le seul fait d’être là, pourraient imprimer dans notre esprit l’idée de ce qu’ils veulent dire. Car le cerveau est bête, explique Emile, il ignore les négations. Allez répéter Je n’ai pas peur, et seul peur restera. L’autosuggestion est un art. Il faut savoir ruser. »

Lecture instructive sans être lassante, drôle, émouvante, et un personnage assez incroyable. J’ai bien aimé !

Ah ! J’oubliais ! John Lennon, bien sûr !

"Ma maison au pied du volcan"- récit par Gísli Pálsson – éd. Gaïa, traduit par Carine Chichereau

« Bólstað

Les fantômes de ma jeunesse ont été enterrés de deux manières différentes: ils gisent sous les couches des débris de souvenirs accumulés au cours de ma vie, et sous la lave qui s’est écoulée le long des pentes du mont Helgafell, la « Montagne Sacrée » des îles Vestmann, en Islande, en 1973. Ces faits éveillent en moi à la fois une véritable curiosité et un sentiment de perte poignant. Chez moi, où est-ce? Comme tant d’autres à travers l’histoire, je  rêve d’un monde qui n’est plus, d’un lieu auquel j’appartiendrais mais qui ne peut être ressuscité. Que puis-je avoir en commun avec un champ de lave? Puis-je m’identifier à une montagne, me sentir un  lien avec un événement contemporain de l’histoire géologique de la Terre, à la manière dont d’autres personnes s’identifient à leur génération, leurs empreintes génétiques ou leur signe du zodiaque? Si l’on pense aux cérémonies funéraires chrétiennes, que sont cette terre, ces cendres dont nous venons et auxquelles nous retournons? »

Il est bon parfois de sortir de sa zone de confort. Et voici ce récit écrit par un anthropologue islandais qui enseigne à Reykjavik. Auteur de nombreux ouvrages scientifiques ( environnement, biomédecine, génome…), il a pour sa spécialité sillonné la planète.

Ici, il est question de géologie, certes, mais il est anthropologue, est né et a grandi au pied du volcan Helgafell sur l’île d’Heimaey, dans l’archipel des Vestmann.

« Bólstað », son premier habitat, petite maison de bois

« …construite sur la roche nue qui, des millénaires auparavant, était un flot de lave brûlante, jaillissant des profondeurs de la Terre ».

« Bólstað », littéralement signifie « habitat », et « Heimaey », le nom de cette île signifie « l’île où je suis chez moi ». Vivre dans un lieu dont le nom même est une appropriation aussi forte crée un lien extrêmement puissant entre l’habitant et l’habitat.

C’est très difficile pour moi de parler de cet ouvrage, en tous cas de son pan scientifique. Je ne suis pas très à l’aise avec le sismographe, les plaques tectoniques et tout le côté technique de l’histoire, je ne peux commenter ça, ce serait de la redite, c’est à lire; mais j’ai bien saisi le principe, et surtout le fait que tout ça , mesures ou pas, prévisions ou pas, est parfaitement aléatoire et c’est ce pourquoi j’ai trouvé beaucoup d’intérêt à cette lecture. Gísli Pálsson est  d’abord anthropologue. Et puis surtout il fut témoin d’un événement qui le traumatisa et éveilla une grande réflexion sur sa relation avec son environnement.  Et plus globalement la relation de l’homme avec son habitat.

« Je n’ai pas assisté à l’effondrement de Bólstað. Mais à peu près à l’époque où j’ai commencé à écrire ce livre, je suis tombé sur une photo, la dernière qui fut prise de la maison de mon enfance. Cette image m’a bouleversé. Lorsque je l’ai montrée à mes frères et sœurs, à ma mère, eux aussi étaient sous le choc. Aucune puissance ne surpasse celle de la Nature,ici. Une douce brise venant de l’ouest emporte les nuées de vapeur qui montent de la lave, donnant au photographe une bonne vue de ce qu’était Bólstað. La lave a déjà recouvert une extrémité de la maison, là où se trouvait « le lit où tu es né », dit ma mère. L’autre mur a été poussé de l’avant et la maison a pris feu; les flammes lèchent les toits et les fenêtres. Sous l’effet de la chaleur, le toit, recouvert d’amiante, explose en flocons blancs qui flottent au vent telle la neige sur les cendres noires du volcan déposées autour de la maison. »

On arrive ainsi à un propos plus anthropologique, plus écologique aussi, avec l’histoire d’une maison et de celle des gens qui y ont vécu et de son environnement. 

« Bateson soulignait le fait que les gens sont le produit de leur environnement, que nos outils et équipements font partie de nous-mêmes, au même titre que les personnes qui nous entourent et le sol sous nos pieds. La canne blanche et le sismomètre sont liés en ce sens que tous deux soulignent la volonté des humains de connaître leur environnement et de s’y adapter. Nous cherchons notre chemin sur la Terre vivante et mouvante grâce à toutes sortes d’aides sensorielles. »

De belles pages, un peu fatalistes d’ailleurs sur les dégâts que les hommes commettent, comme ici sur les flancs du Helgafell, une grosse cicatrice pour des usages tels que les pistes de l’aéroport, les forages de géothermie, etc…qui en 1973 seront autant de points faibles pour les coulées de lave opportunistes. Et cette éruption le 23 janvier d’un volcan considéré comme mort ( dernière éruption 6000 ans plus tôt ). L’éruption cessa le 28 juin ! Imaginez-vous ça ?  Helgafell, l’endormi qui soudain sort de sa léthargie et s’ébroue vigoureusement…

J’ai trouvé ce petit film, très impressionnant:

Un hommage aux quelques 300 femmes et hommes courageux qui restèrent sur l’île évacuée, cherchèrent et trouvèrent des moyens de ralentir la lave, tentèrent de préserver ce qui était précieux pour les gens, les maisons, les animaux et les outils de travail, le port de pêche, la poissonnerie, etc…peut-on imaginer cette faille qui s’ouvre en un torrent ardent et bouillonnant, peut -on imaginer des jets de lave incandescente pouvant atteindre 100 m de haut ? On peut dire que ça ressemble à l’enfer. On imagine la peur aussi des familles, près de 5000 personnes, sur  70 chalutiers qui quittèrent Heimaey pour la grande île, qui s’y installèrent et y vécurent, arrachés à leur habitat. 

« Tous autant qu’ils étaient, les habitants des îles Vestmann allaient bientôt devenir des réfugiés, contraints de fuir leur habitat. Pa étonnant que l’incertitude plane sur le moment où l’éruption a débuté. Le temps n’avait lus de sens: soit il passait à une vitesse vertigineuse, soit il semblait pétrifié. Les sciences modernes parlent « de temps géologique », une échelle temporelle presque infinie qui s’étend sur des millions, des milliards d’années, mais ce jour-là, le temps géologique sur Haimaey a fait un immense bond en avant en quelques minutes. »

C’est cette histoire qui m’a touchée. Le plan humain, l’histoire d’une population et de la nature qui l’entoure, des gens de bonne foi se croyant en bonne entente avec leur habitat au sens large du terme, mais ne l’étant pas, et bien que les légendes rôdent encore dans l’esprit des plus anciens, elles ne sont plus que folklore pour d’autres, alors qu’elles ont un sens métaphorique. Ce n’est pas moi qui vous donnerai les pistes de réflexions, mais si vous lisez ce récit, vous comprendrez très bien les enjeux et les enseignements livrés ici avec beaucoup de délicatesse, sans jugement sec, toujours avec beaucoup de tolérance, y compris pour nos ignorances. 

« Et puis les curieux sont arrivés. Un habitant a fait observer ceci: « Au milieu des cendres nous étions comme des Bédouins dans le désert; et quand les touristes sont arrivés, nous étions comme des pingouins dans un zoo.' »

J’espère que les extraits vous donneront envie de découvrir ce livre qui finalement se lit bien, avec un grand intérêt en ce qui me concerne. Un regard sur les hommes et la Terre passionnant. Un exercice difficile pour moi, non pas la lecture, mais parler de ce livre-ci. J’ai essayé ! Dans un mélange de sciences, de souvenirs, d’hommage tant aux hommes qu’à la nature, avec une pédagogie  douce, une réflexion proposée simplement, Gísli Pálsson m’a captivée.

Pour conclure en musique, alors que

« Le 4 novembre 1971, un groupe de l’école des beaux-arts locale a organisé une manifestation pacifique sur le site du volcan, où les grues et les camions continuaient d’extraire des scories pour l’aéroport. Brandissant des banderoles demandant qu’on protège la montagne et qu’on cesse l’exploitation de la carrière, ils ont bloqué la route pendant un moment et empêché toute activité sur le site? Après des cris et des négociations, les camions s’en sont retournés bredouilles. Les chauffeurs routiers, amis et anciens collègues de mon père, étaient divisés sur la question. Certains soutenaient les manifestants, tandis que d’autres les critiquaient. L’un d’eux a fait observer avec cynisme : « Est-ce qu’on est entrès en guerre? Est-ce que je suis un prisonnier de guerre?C’est à cause de cette foutue télévision que vous avez appris tout ça!  » Comme disait Bob Dylan, « The times they are a-changin » – les temps changent. »