« Veiller sur ceux qui dorment » – Sigbjørn Skåden, éditions Agullo, traduit par Marina Heide ( Norvège)

41AovFHO1lL._SX195_« Grand-père mange des galettes de pain chaudes et sucrées. Le beurre et la mélasse lui barbouillent la bouche, coulent sur ses doigts. La pièce respire, il flotte un parfum de terre et de bois. Grand-père qui mange, voilà tout ce qui se fait entendre. Arrière grand-mère est assise au fond, à une table installée à côté de la seule fenêtre de la pièce. Elle regarde les enfants. La lumière qui tombe à travers la fenêtre baigne son visage.

Grand-père se lèche les doigts. »

Me voici bien dans l’embarras avec ce livre si étrange et si déstabilisant. Je dirai même qu’il m’a mise mal à l’aise, souvent. Aussi ce post sera court, car je ne me sens pas très légitime pour parler de ce texte venu d’un autre monde, d’une autre culture à laquelle je suis étrangère, celle des Sâmes (ou Sâmis ou Lapons ) en Norvège, au nord du cercle polaire et dont je pense ne pas avoir les codes pour en parler comme il le faudrait. Déjà la « généalogie » et les arrière-grands – parents, grands- parents,  etc… il faut suivre. On finit par y arriver et on peut aussi se délecter de la poésie qui parfois règne, par la nature, les éléments, la vie rude et simple où l’arrivée du printemps est une renaissance puissante:

« Avant qu’ils s’endorment, Grand-père porte délicatement Mère, la met dans son berceau, à côté de leur lit, et enroule la couverture sur ses pieds comme une frisure de bois. Le jour est un écho. Le vent souffle. La neige fond. Le plus grand bouleau se couvre de bourgeons. La neige se transforme en mares, en ruisseaux, en une rivière qui remplit l’Ofotfjord et disparaît dans la mer. Les prés deviennent verts.

Tout a un for intérieur. Grand-père porte du bois à travers la cour, dans la maison, empile soigneusement les bûches dans la caisse posée au pied du poêle. De la cheminée s’échappe une fumée claire et légère, qui se dissout dans l’air printanier. »

lapland-2139889_640Le fait est que je suis vraiment désemparée intellectuellement pour parler de ce texte, de ce personnage si troublant, si dérangeant qu’est Fils, Amund.  Amund est un jeune artiste same, qui travaille essentiellement la vidéo, et l’identité est au cœur de son travail comme il est au cœur du livre. Comme tant d’autres peuples, les Sâmes ont été « assimilés » de force au monde norvégien, que ce soit par la langue ou par la vie quotidienne, l’alimentation, bref.

 » Fils sirote sa bière, hoche la tête, répond par des tournures générales quand il le faut. Otto boit plus vite. Il parle de son projet, explique comme il est difficile d’approcher la population locale, d’accéder aux familles, de trouver quelqu’un qui l’aide à comprendre la manière dont l’élevage des rennes a porté la langue et permis sa transmission.

Ça intéresse qui les efforts des institutions officielles pour protéger une langue, ce n’est pas là que les choses se font, que nait une mentalité linguistique, mais dans les familles, dans les couches profondes de la société. Le problème, c’est qu’on ne me laisse pas voir. Je n’arrive pas à approcher les gens. Je suis là depuis trois semaines, et ce que j’ai tourné de mieux, c’est du blabla universitaire dans un bureau. »

videographer-698667_640On a fait d’eux des Norvégiens. Les jeunes écoutent la même musique et draguent en boîte de nuit comme tous les jeunes. Fils et Inga Elena

« Ils sont seuls, assis du même côté de la table, sur le même banc, l’un contre l’autre. En pleine conversation.

Ça me plait tellement que tu sois si franche, dit-il.

Penché sur elle, la bouche tout contre son oreille.

Si transparente. C’est rare.

Je le suis avec toi, répond-elle. J’ai vu tes œuvres. Tes vidéos. Elles sont tellement franches. Du coup, je me dis que tu dois l’être. Et que moi aussi, il faut que je le sois. Envers toi. »

Sauf que la résistance existe essentiellement par la langue.

Observant plusieurs générations, l’auteur montre les degrés qui ont été franchis, mais il n’y a pas que ça. Des violences, des actes pédophiles ont eu lieu au sein de la communauté – ce qui démontre qu’aucune société n’est exempte de perversions – et l’œuvre d’Amund explore ces sujets, non sans une certaine perversion aussi.

640px-Sami_flag.svg

Sincèrement, si je suis bien incapable de dire que j’ai aimé ce livre, je peux affirmer par contre que c’est un objet littéraire très unique, que l’écriture amène une ambiance pour moi angoissante, qu’Amund ne m’est pas sympathique, mais que j’ai appris sur les Sames, que je n’ai pas lâché ce roman qui a exercé finalement une sorte de fascination, une entrée dans un autre univers, des êtres humains que je n’ai pas bien compris, mis sous l’œil de la caméra sans concessions d’Amund. L’auteur a évité magnifiquement tous les clichés, cette lecture m’a presque semblé se dérouler sur une autre planète dans un autre univers. Mais nous sommes pourtant bien faits comme Amund et les siens, de chair et de sang, avec un cerveau et une enveloppe corporelle qui peuvent nous jouer des tours. Le trouble est jeté avec des retours en arrière, des bonds temporels qui contribuent à désarçonner la lectrice, et malgré ça, ma parole, je n’ai pas lâché le livre et j’ai bien fini par attraper le fil.  Et ça angoisse un peu, je dois dire. Ne vous y trompez pas, la réflexion est profonde et sans aucun doute utile. Vue sur la conception de la vie chez les Sâmes:

« Le cri est le fond de l’être humain. Depuis le noyau corporel, il force la chair pour se propager telle une vague de fibre en fibre, de cellule en cellule. S’il n’apparaît au grand jour que quelques fois, les cellules conservent son empreinte comme un souvenir à jamais estampillé dans le tissu. Et la chair se gâte. Chez les animaux, la viande prend l’arrière-goût douceâtre du mal-être, mais chez les hommes, le cri reste imperturbablement là, à marquer le tissu jusqu’à ce qu’il se mette finalement à pourrir, à se mêler à la terre. Avant notre mort, nous le confions à nos enfants, un sceau imprimé dans notre hérédité.

Les enfants grandissent, ils deviennent adultes. La terre dont ils héritent est sombre à l’automne, une masse gluante et humide à l’arrière-saison, mais sèche en hiver, plus légère, plus poreuse sous la neige. »

norway-1231287_640

Une lecture comme une expérience très particulière. J’en suis ressortie un peu assommée, une lecture un peu attraction/répulsion, j’ai trouvé tout étrange et j’ai lu d’une traite.

Curieux de tout et un peu masos vous pouvez y aller, ça devrait vous combler!

Je fais fi du folklore ( mais si voulez l’autre chanson du livre, c’est ICI  ) une chanson pas du tout traditionnelle des Sâmes, écoutée en voiture par Mère et Fils version Queen !

« Bain de sang » – Jean-Jacques Pelletier, éditions Le Mot et Le Reste

« Un bain, du sang…

Ça n’existe pas, un bel enterrement. Sauf dans le besoin de consolation de ceux qui restent.

Je le sais.

Mais parfois, la chaleur des vivants qui assistent à la cérémonie suffit presque à faire illusion.

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de la mort de Louis. Il me suffit de fermer les yeux pour me retrouver dans la maison où il habitait. Elle lui appartient encore. Enfin, pas exactement à lui. À sa succession.

C’est là qu’on s’est retrouvés après la cérémonie. Toute l’équipe. pour se souvenir. Et pour essayer d’apprendre à vivre avec sa mort. »

20180921_205553

Un gros pavé qui aurait peut-être gagné à être un peu resserré, mais qui cependant apporte une part très intéressante à la littérature policière québécoise du moment. Un beau nombre de personnages, un beau préambule sur « une journée ordinaire », j’ai beaucoup aimé ce texte qui pointe avec humour et dérision nos sociétés.  Extrait:

« Des pauvres ont faim et dénoncent les riches qui les exploitent.

Des riches essaient de se mettre au régime et dénoncent les pauvres qui vivent aux crochets de la société…La classe moyenne applaudit.

Un ixième ministre annonce des énièmes coupures.

Des chercheurs colloquent.

Des postdocs soliloquent.

Des indignés s’indignent qu’on ne s’indigne pas davantage.

Loin, très loin, des migrants se noient, imperméables aux discussions qui parlent de les sauver…un jour…peut-être…si ça adonne…ça dépend lesquels…

Le tirage d’un journal explose grâce à un scandale.

Des politiciens déclarent qu’ils n’ont pas déclaré ce qu’ils ont pourtant déclaré.

D’autres expliquent, longuement, qu’ils n’ont rien à dire.

Des manifestants manifestent pour le droit de manifester.

D’autres, pour l’arrêt des manifestations.

En conférence de presse, le gouvernement annonce qu’il va gouverner… »

file631343064736Puis on démarre avec un bain et du sang, au sens le plus strict du terme, puisqu’une baignoire pleine de sang se retrouve exposée en vitrine, en plein Montréal. L’inspecteur Dufaux, en fin de carrière, va nous emmener dans les bas-fonds montréalais, accompagné par son équipe de choc – qui est à mon avis le plus bel argument de cette lecture – son équipe 2.0 – pour une de ses dernières enquêtes, qui ne sera pas la moindre. Impossible à résumer, mais ce sera une immersion dans les bas-fonds mafieux de cette ville, en bonne compagnie. Dufaux est en effet un chouette personnage. Veuf, il dialogue avec sa femme disparue, il l’écoute, persuadé qu’elle est toujours à ses côtés. Il louvoie avec ses supérieurs dont certains ne lui sont guère favorables, et puis surtout, il a son équipe de jeunes geeks, des surdoués qui utilisent à merveille les nouvelles technologies et leur propre intelligence, parfois à la toute limite des lignes légales. Il y a donc là tous les ingrédients d’un bon polar, ce qu’il faut d’action, d’humour cynique, d’émotion – très bien dosée – et de noir. L’équipe de choc, Paddle, Kodack, Parano et les Sarah ( trois Sarah, oui…), va se retrouver prise dans une enquête interne, mais ça ne l’empêchera pas de continuer le boulot jusqu’à la résolution. Petite présentation de l’équipe de choc de Dufaux:

« Il y a cinq femmes à la criminelle. Trois d’entre elles s’appellent Sarah. Les trois sont dans mon unité. Elles sont du même âge, à trois ou quatre ans près. Quand on les  regarde, on pourrait croire qu’elles sortent de la même fabrique d’athlètes professionnelles: grandes, minces, raisonnablement musclées.

Sarah la blonde, Sarah la rousse et Sarah la noire…Ce sont les kids qui ont commencé à les appeler comme ça pour les distinguer.

Les kids, ce sont les quatre hommes qui constituent le reste de l’unité. Les Sarah leur ont attribué ce surnom collectif. Une manière de riposte. Et quand l’un d’eux a objecté qu’ils n’étaient pas des kids, qu’ils avaient le même âge qu’elles, une des Sarah a répliqué qu’avec les hommes, il fallait toujours soustraire cinq à dix ans pour avoir leur âge psychologique.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, tout ce beau monde s’entend à merveille. Le seul problème, c’est Sarah la noire. Sa couleur de cheveux varie au gré des semaines. On passe de Sarah la verte à Sarah la blanche, Sarah la rose, Sarah la bleue…

Mais bon, tout ne peut pas être parfait. »

20180922_213012J’ai aimé ce roman, parce qu’il offre un autre regard sur Montréal, je l’ai aimé parce qu’il y a  de l’humour et des personnages bien ficelés, mais j’avoue m’être parfois égarée dans l’enquête et son réseau conséquent qui part dans tous les sens. Ce qui en soi n’a pas été bien grave. L’écriture est bonne, il y a aussi de la poésie dans le caractère de Dufaux, cet homme las qui ne se remet pas vraiment de la disparition de son épouse, qui n’entend plus se faire ennuyer par des supérieurs peu sympathiques pour beaucoup. 

J’ai aimé le côté cynique, l’humour de ce genre:

« Le sang lui arrive au nombril. Les jambes, allongées au fond de la baignoire, sont complètement recouvertes par le liquide. Le dos bien appuyé, les yeux clos, un coussin derrière le cou, il semble confortable. On pourrait croire qu’il s’est endormi. Son bras gauche, qui pend sur le côté de la baignoire, confirme cette apparente sensation de bien-être chaud et humide qui pousse à la somnolence…Personnellement, j’ai toujours préféré la baignoire à la douche. »

20180922_163416Les mafias montréalaises sont au cœur du sujet, ce qui n’est évidemment pas anodin non plus, dans cette ville aux multiples facettes. Mais ce sont les geeks de Dufaux que j’ai préférés, toujours un peu limite, ils seront pourtant, avec leur boss, les clés de la réussite de cette enquête très tortueuse. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui fait le charme de ce roman, ce sont les personnages qui apportent tout le sel de cette histoire. En tous cas pour moi.

J’ai bien aimé, même si ce n’est pas un coup de cœur, et donc je l’ai lu jusqu’au bout avec des moments où je revenais un peu en arrière. En y réfléchissant, finalement ce n’est pas vain de paumer un peu le lecteur, comme Dufaux est parfois paumé et patauge lui aussi…Il y a finalement de l’exigence dans ce livre, ce qui n’est pas pour me déplaire. Il faut être immergé, sinon comme le corps dans la baignoire de sang, au moins comme Dufaux, ses kids et ses Sarah, dans les crimes et recoins sombres de Montréal avec ses bandits et ses fonctionnaires corrompus. Immergé aussi dans le mode de pensée de Dufaux, un homme las:

« Je pense à mes années universitaires. À ces penseurs que l’on étudiait, ceux de l’époque des Lumières. Ils disaient vouloir affranchir l’humanité de l’esclavage de la religion…Ce qu’ils n’ont pas vu, c’est que la plupart des êtres humains n’ont pas, semble-t-il, la maturité suffisante pour vivre sans l’encadrement d’une religion bien organisée. Au mieux, ils deviennent des prédateurs consuméristes soft, doucement immoraux, le genre hashtag – I- me- mine – fuck – le – reste, comme dirait Paddle; au pire ils s’inventent un substitut de Dieu qui leur permet de justifier leurs pires pulsions. »

Un petit effort à fournir pour finalement un roman qui retient, qui va plus loin que ce qu’il semble de prime abord, sur les portraits des gens et de la ville. Dufaux est fort attachant, comme son équipe.

montreal-324578_640J’ai corné plein de pages, mais je m’en tiens juste à ces quelques extraits. Le livre se termine en un dialogue qui parle du travail de la police, des crimes  auxquels elle est confrontée, et de la déstabilisation même des plus durs. Un regard pessimiste sur la société dans son ensemble, en laissant, et c’est bien, une place à une jeunesse pas si abêtie qu’on veut parfois nous le faire croire.

« Le vrai danger, beaucoup plus grave, c’est que les gens perdent foi en la justice. Comme ils achèvent déjà de perdre la foi en la politique. À ce moment-là, tout le monde va vouloir prendre la justice dans ses mains, mais sans avoir les moyens de s’assurer que les victimes sont vraiment coupables.[…]

-Notre travail va devenir un enfer. »

Assez envie d’en lire d’autres. 

« Nous étions le sel de la mer » – Roxanne Bouchard, éditions de L’aube / Noire

Nous étions le sel de la mer par Bouchard« Y’en a qui arrivent ici pis qui se vantent. Ils friment, ils veulent nous en mettre plein la vue. Ils pètent de la broue. On les appelle les touristes. »

BASS, de Bonaventure »

J’ai préféré vous mettre la première phrase en exergue du roman, je la trouve drôle…Le premier chapitre se déroule en 1974, court, une page recto verso, puis on est en 2007.

J’ai voulu lire cette histoire parce qu’elle se déroule en Gaspésie, projet d’un autre séjour au Québec. Mes nouvelles attaches avec ce pays me poussent à découvrir sa littérature contemporaine. Je ne me suis pas refusé ce roman plutôt pittoresque, lu à Montréal.

Une lecture sans difficulté, parfaite pour des vacances, mêlant en une même intrigue une quête familiale, une enquête policière, et ce que j’ai préféré, une galerie de portraits vraiment drôles et vivants. Mais aussi une histoire de quête d’identité, celle de Catherine, un très joli personnage et de sa mère, qu’elle n’a pas connue. Cette mère c’est Marie Garant. Catherine, chez l’aubergiste Renaud, arrive et questionne:

« C’est quoi, déjà, le nom que vous cherchez?

Il faudrait s’y habituer, du moins quelque temps, faire semblant, l’insérer dans mon répertoire, sinon familial, du moins langagier. Alors pour la première fois, en contemplant la mer, je l’ai dit. J’ai pris une large inspiration et je l’ai avoué.

« Marie Garant…Vous la connaissez?

Il a reculé d’un pas. Son visage allumé s’est éteint comme la flamme d’une chandelle soufflée brusquement. Il m’a détaillée, attentif et suspicieux.

« C’est une amie à vous?

-Non. À vrai dire je ne la connais pas… »

Il a repris le verre, qu’il s’est mis à frotter de bon cœur.

« Ouf! Ben, j’ai eu peur! Parce que j’m’en va vous dire que, Marie Garant, c’est pas une femme qu’on aime, surtout qu’à votre place, comme touriste, j’en parlerais pas trop trop parce que ça vous donnera pas des amis vite vite… »

640px-Perce

L’autrice a dû drôlement s’amuser en écrivant, car elle a donné à plusieurs personnages des « tics » de langage, ainsi Renaud Boissonneau, avec cette récurrente introduction à ses paroles : »Parce que j’m’en va vous dire… ou Cyril et ses « Hiii », qui les définissent aussi bien que la couleur de leurs yeux .

« Y’a quelque chose de pas naturel à nous obliger à dormir en terre tout le reste de notre mort. Marie Garant, l’eau aurait dû la garder, lui gruger la peau et les os, l’avaler pis la sédimenter, en faire du beau corail. Hiii Y veulent toujours qu’on soit le sel de la terre ! Hiii Pourquoi, nous autres, on serait pas le sel de la mer ? »

Elle a su dépeindre la vie d’une petite communauté de cette région sauvage et assez rude, où la pêche est la principale ressource, avec ce qui souvent lie les gens entre eux : des amitiés et inimitiés, des amours cachées, des secrets bien planqués, des mensonges, mais aussi une solidarité en cas de coup dur…mais pas toujours, on sait bien que ce n’est pas évident, la solidarité. Bien sûr, il n’y a pas que ça. Publié à L’Aube Noire, ce livre propose une enquête de longue haleine, difficile par le silence des uns et les mensonges ou omissions des autres.

Catherine arrive en Gaspésie, avec une lettre et elle cherche Marie Garant. Marie Garant qui est morte. Elle va donc mener sa recherche, entendre tout et son contraire et elle devra faire le tri. Arrive en cours du livre l’inspecteur Moralès. Fraîchement muté depuis Montréal, il doit préparer aussi l’installation de sa femme. Gros dépaysement pour cet homme placide, ouvert, qui va être confronté à une population soudée en un noyau dur. Quant à Catherine, elle est bien mystérieuse aussi, mais elle arrive ici parce que Marie Garant était cette mère, qu’elle n’a pas connue, elle a été élevée dans une bonne famille qui l’a aimée.

640px-Rivière-au-Renard_01

Marie Garant est le personnage central, autour duquel gravitent mémoire, événements, amitié et rancœurs des villageois. Femme libre, aux amours tumultueuses et variées, Marie Garant est un point de crispation pour de nombreux habitants de la Baie-des-Chaleurs.

Enfin il y a la peinture de cet univers rude de la pêche en mer, du climat extrêmement rigoureux, de l’isolement, et de très belles pages sur cette Gaspésie et son monde que j’ai tant envie de connaître.

« La Gaspésie, c’est une terre de pauvres qui a juste la mer pour richesse, pis la mer se meurt. C’est un agrégat de souvenirs, un pays qui ferme sa gueule pis qui écœure personne, une contrée de misère que la beauté du large console. Pis on s’y accroche comme des hommes de rien. Comme des pêcheurs qui ont besoin d’être consolés. »

Rocks_of_Gaspé_-_circa_1900_-_Project_Gutenberg_etext_20110

L’inspecteur Moralès, avec Catherine, mon personnage préféré, va connaître ici des jours difficiles, entre ses problèmes de couple et le silence tenace, têtu des habitants face à cet homme venu de la ville.

Je n’en dis pas plus, quelques petites phrases glanées au cours de la lecture, qui fut plaisante, facile, parfois drôle, mais aussi touchante, presque une quête de survie, pour Catherine.

« C’est juste…On dirait que j’ai perdu le mode d’emploi pour l’exaltation. Pour l’enthousiasme. J’ai l’impression d’être vide. Translucide. Est-ce que ça vous arrive de sentir que la terre tourne sans vous? D’être sur le bord de la voie de chemin de fer, débarqué du train, et de regarder le party à travers la vitre insonorisée de votre à-côté? Ben moi, je ne suis nulle part en ce moment. Ni dans le party ni avec les voyeurs. Juste une vitre transparente, doc. Pas de sentiments. Rien. »

Quant à Marie Garant, à vous de lire pour rencontrer cette femme libre. je finis avec ce passage, qui n’est pas la fin du roman.

« Ici, va falloir comprendre que la mer donne à manger, mais que chaque famille paye une redevance de vie aux eaux. La noyade, c’est fréquent. Un pêcheur, un enfant insouciant… À chaque fois, il faut ouvrir une enquête. Pis qu’est-ce qu’on trouve? Un accident, une maladresse, une malchance. C’est ça, la vie sur le bord de l’eau. Pourtant, on arrive pas à se passer de la mer. Voyez, moi, je suis né avec la mer dans ma cour; j’ai joué dedans toute ma jeunesse. Le temps de mes études en ville, elle m’a tellement manqué que j’y suis revenu et que je suis pas arrivé, jamais, à quitter le village.

Va falloir comprendre que la mer, c’est tout ça: la vague qui t’amène au large et te ramène. Un roulis d’indécisions, mais tu restes là, hypnotisé et captif. Jusqu’au jour où elle te choisit… J’imagine que c’est ça, la passion… Une vague de fond qui t’amène plus loin que tu pensais et qui te rejette sur le sable dur, comme un vieux con. »

Je me suis aperçue en écrivant, plusieurs semaines après la lecture, que ce livre a laissé sa trace dans ma mémoire, comme la mer laisse sa marque et ses trésors sur le sable de Gaspésie. Joli roman.

Comme je veux finir sur une note drôle et culturelle ( sisisi… ), je vous propose un mot, découvert non pas chez Robert – le Petit –  mais avec un québécois, et le fameux conteur de St Elie de Caxton ( en Mauricie, pas en Gaspésie ), Fred Pellerin vous explique tout ! Ce mot, c’est BOBETTES (au pluriel, toujours !)

« Le bord du monde est vertical » – Simon Parcot – éditions Le Mot et le Reste

Le bord du monde est vertical par Parcot » Notre histoire commence dans un nuage, bien au-delà de la Terre, bien au-delà des montagnes. En ce nuage logeait un ange qui enroulait et déroulait du coton pour l’éternité en chantant de tristes complaintes qui parlaient d’hommes, de sueur et de sang. Car les anges aussi sont tristes, ils rêvent d’une peau pour saigner, de mains pour se toucher et d’un squelette pour éprouver la pesanteur du monde. « 

Un premier roman qui oscille, comme l’ange au bord du nuage, entre poésie et monde concret. Un livre surprenant, envoûtant, glacial.

C’est l’histoire d’une cordée chargée de se rendre dans le tout dernier hameau avant le Bord du monde, le Reculoir, pour y rétablir l’électricité. Le Bord du monde est une montagne inattaquable, personne, jamais, n’est parvenu au sommet.

« Le Bord du monde, le Bord du monde… », rumine Gaspard avec excitation, alors que le froid menace de lui coudre les lèvres. Depuis sa naissance à la Ville, il a grandi au milieu des récits d’ascensions avortées, des chutes et des disparitions inexpliquées. À douze ans, il a fait ses premiers pas sur la Grande, à dix-sept ans, il a commencé à s’y aventurer seul, plus tard, il a répété six fois l’ascension en solitaire. Par six fois il a tenté le sommet auquel il a du renoncer comme tous les prétendants du Bord du monde. « 

L’équipage qui se compose de deux chiens, d’une femme et de trois hommes s’en va bravant une tempête de neige, pour accomplir sa mission. Mais l’un des hommes a un autre objectif. Vous rencontrerez le père Salomon, curé exalté et convaincant, et ces personnages dont certains sont proches de nous par leurs pieds bien accrochés dans la réalité, mais d’autres, un peu effrayants parfois par leur côté mystique presque.

received_2412864578965166

J’ai lu ce roman avec curiosité, comme un drôle d’objet,  j’ai apprécié l’écriture poétique et certains des personnages. J’ai trouvé l’idée, le sujet, intéressants, grâce à la façon d’en parler et l’écriture qui passe d’un monde à l’autre en un glissement dans une phrase, de l’imaginaire au concret du froid et de la montagne, à la neige et au danger qui ramène bien à la réalité.

20190520_164430« Solal baisse la tête, Gaspard poursuit.

« Si je grimpe, c’est pour redescendre.

-Comment ça?

-Je grimpe pour redescendre, pour éprouver la joie de revenir en fond de vallée, là où sont les bêtes, les fleurs et les gens que j’aime.

-Mais ça, tu pourrais en profiter sans aller là-haut, n’est-ce pas? lance Solal en désignant le somment inexistant de la Grande.

-J’y arrive pas, répond Gaspard avec dépit. Lorsque je reste trop longtemps en fond de vallée, j’ai l’impression de croupir, de moisir. La routine s’infiltre dans mon quotidien puis tout perd de sa couleur et de son intensité. J’en oublie le plaisir, le plaisir de sentir le soleil sur ma peau, le plaisir de vivre aux côtés de mes proches! En un sens, je meurs, je meurs à petit feu. J’ai l’impression de passer à côté de la vie. Alors que là-haut, après plusieurs jours au contact de la pierre et de la glace avec le risque perpétuel de la mort, ça me rappelle combien la vie en fond de vallée, c’est à dire la vraie vie, est précieuse. »

On ne sait pas toujours où tout ça va nous mener, mais on sent bien une tension qui monte entre les membres de la cordée. C’est le plus intéressant, il y a de la manipulation, des non-dits… Quant à moi je me suis attachée à Solal, à Gaspard malgré son côté déraisonnable, voire un peu dingue. La qualité de l’écriture est remarquable, le propos ne m’a pas tant touchée.

« En bout de comptoir, Solal sirote sa bière en regardant Flora écarter une mèche de cheveux, révélant deux yeux pleins d’obscurité, deux billes de charbon plantées dans son visage astral. Devant lui, Gaspard semble être en grande forme. Malgré l’effort de la journée, il affiche un sourire joyeux. Sur sa peau burinée par le soleil, ses yeux brûlent de joie. Il donne l’accolade à chacun de ses amis puis les invite à sa tournée. « 

refuge-you-requin-1602777_640Entre réalité et fantasme, entre le concret d’une panne d’électricité et l’accomplissement d’une action jamais réalisée, on flotte entre deux lectures de ce même livre. Peut-être un peu trop « conte fantastique » pour moi, j’ai préféré le pan aventure risquée en milieu hostile et les personnages qui s’y ancrent. Une superbe ode à la nature, à la montagne et les défis qu’elle lance aux hommes. Le poème final est très beau, et juste. J’adhère à ce qu’il dit totalement, mais je ne vous le propose pas pour que vous le découvriez vous-même. Cet extrait plutôt.

« Les livres ne sont que les ombres de ce qui nous traverse, la trace éphémère d’un moment vécu sur la Terre, du sentiment converti en matière. Les livres sont les tentatives de retrancher quelque chose à la mort, de proposer quelque chose qui lui résiste. Mais qu’est-ce qui résiste à la mort? Mais qu’est-ce qui résiste à la mort? Qu’est-ce qui ne finit pas et que l’on retrouve dans les livres? Quel est cet éternel que l’on veut opposer à l’insoutenable finitude? La trace d’une expérience? La vérité d’un instant fugace vécu sur la Terre? L’intuition brutale de l’infini? La rencontre avec la beauté? Ou bien, cela n’est-il qu’une illusion, la tentative désespérée de laisser une marque de son passage, marque effacée par le temps, mais qui demeure encore dans les livres, sous forme de papier et de cuir? »

« Impact » – Olivier Norek – Michel Lafon/Pocket

81XAR7tStHL« Première partie

Greenwar

2020. Delta du Niger. Nigeria.

Routes des oléoducs. Ogoniland

À chaque virage, la voiture de tête, un pick-up militaire, soulevait des nuages de terre fine qui s’insinuaient partout où ils le pouvaient. Derrière elle, les dix camions à la file créaient une traîne trois fois plus imposante. De loin, on aurait pu penser qu’un brouillard vivant et menaçant avançait à toute vitesse vers les prochains villages, prêt à les dévorer. »

Voici les conditions de notre rencontre avec Solal, Virgil Solal, gradé de l’armée, âge indéterminable, le regard dur. Il constate 46°. À 4° de plus, on meurt. Le P-DG de Total est détenu:

« -J’ai soif, maugréa le P-DG.

-Comme un tiers de la population mondiale, s’entendit-il répondre, sèchement.

Il était évident qu’ils avaient déjà fait le tour des premières questions qui se résumaient à une série banale de « Qui êtes-vous? », de « Pourquoi moi? » et de « Que me voulez-vous? ». Questions qui n’avaient reçu jusque-là aucune réponse satisfaisante.

L’un fit lentement racler les pieds d’une chaise pour s’installer devant la vitre. L’autre fit l’effort de s’approcher en se traînant sur le sol. Ils se firent ainsi face, sans que la conversation commence pour autant. À bout de nerfs, c’est la victime qui brisa le silence.

-Si vous savez qui je suis, vous vous doutez bien que vous ne vous en sortirez pas. Balancez les clés par une ouverture du plafond, partez et on en restera là. Je vous le jure.

-Quelle idée, s’étonna le geôlier. Même dans les films, ça ne marche jamais.

Suppliant, le prisonnier se colla à la vitre et sa respiration créa de petits nuages de buée éphémères à la surface.

-Je n’ai qu’une parole. Je ne déposerai pas plainte.

-Vous n’avez aucune parole, et bien sûr que vous irez réveiller tous les flics de France. »

640px-Contaminant_area_junk

Se saisissant des désastres environnementaux – on ne peux plus parler juste de « désordres »-, Olivier Norek, s’appuyant sur de nombreux rapports, sur de nombreuses « affaires », sur de multiples et sidérants constats, livre ici un de ses meilleurs livres ( que personnellement j’ajoute à « Entre deux mondes » ) – et on va de sidération en sidération jusqu’à une fin qui est je le crains un peu trop optimiste – ou c’est moi qui suis trop pessimiste? -, et évidemment tout ça avec un vrai bon gros suspense, une véritable enquête policière et judiciaire. Je vais faire court, parce que ce livre est si riche en informations qui font froid dans le dos…Bien sûr, on sait, bien sûr on entend tous les jours ce que la Terre est en train de devenir, notre paradis bientôt perdu. Mais ici accumulés les faits, ceux relatés dans les médias, tous les scandales des grandes sociétés, etc etc…tout ça ici condensé est sidérant, effrayant .

Je ne dis donc que peu de choses, le roman tourne autour de Virgil Solal et les siens, masqués d’une face de panda balafré. Virgil a perdu sa petite fille juste au moment de sa naissance, avec des poumons déjà atteints et impossibles à relancer.

« -Je ne connaîtrai jamais le son de sa voix. Lorsqu’elle est née, ses poumons étaient déjà si malades qu’ils en étaient collés. Je ne supporte de vivre que lorsque je dors. Je ne suis en paix qu’une seule seconde par jour, le matin, quand j’ouvre les yeux. Cette seconde de flou où la mémoire n’a pas encore démarré, où je ne suis personne. Puis tout revient. Dans l’ordre. Je m’appelle Virgil Solal, j’aime Laura et on a tué ma fille. C’est mon histoire, celle qui m’a menée ici, devant vous, mais ce n’est pas celle pour laquelle je me bats. Ma cause est plus grande, elle me dépasse à m’en rendre insignifiant, microscopique. Je vous avais prévenus, vous connaissiez les règles. Je n’y prendrai aucun plaisir, mais je ne reculerai pas. Je n’ai pas le choix. Ils ne nous laissent pas le choix. »

Alors va apparaître Greenwar au lieu de Greenpeace.

Factory

C’est une guerre sans merci que va livrer Greenwar, avec le très intelligent Solal à sa tête. Il va s’en prendre aux banques, aux groupes pétroliers, aux plus puissants des pollueurs, ceux qui tuent et détruisent via leur fortune et leur voracité insatiable de puissance, de pouvoir, d’argent. Olivier Norek nous emmène au fil des chapitres de catastrophe en catastrophe, dans une dénonciation claire, d’une grande évidence, par les lieux cités, les faits relatés, ceci mêlé à la fiction et Solal, ses équipes…Deux personnages intéressants, Diane Meyer, psychologue qui travaille pour la DRPJ et le capitaine Nathan Modis, chargés d’enquêter sur Virgil Solal, qui détient le P-DG de Total et avec qui ils ont un RV en visio.

Ce sera le départ d’un affrontement qui réserve bien des surprises. Il y a un authentique suspense, une sorte de course contre la montre. Enfin deux courses. Celle des deux coéquipiers pour retrouver et arrêter Solal et celle que soutien Greenwar, cette course contre la fin de notre monde. Avec des interférences, des heurts, des cahots, et des argumentations dans lesquelles Solal excelle, peu à peu, Nathan et Diane écouteront Virgil avec de plus en plus d’attention. Ici quand des actes violents sont menés, dont Greenwar n’est pas responsable.

-Les électrons libres et les disciples excessifs sont inévitables. Ils étaient prévus, malheureusement. Mais puisque nous avons dépassé l’urgence, puisque des populations entières ne font déjà que survivre, je ne peux me défaire d’aucun de mes soldats. L’écologie, sans révolution, c’est du jardinage. Pour être parfaitement honnête, le monde a besoin d’électrochocs et j’espère que cette révolution ne s’arrêtera pas à mes petites actions hexagonales. Je souhaite que ma colère se diffuse dans d’autres esprits et que ceux-ci les transmettent au-delà des frontières. Nous n’avons plus le temps, ils en ont trop perdu à s’enrichir, à se gaver d’un argent que mille vies ne permettraient pas de dépenser. »

[…] -Vous pensiez qu’on allait faire des sit-in et chanter des chansons pour la planète encore combien de temps? »

Love_Canal_protest

Toutes les références sont en fin de livre, extraits de la presse ou de discours, allocutions, vœux pieux ou vrais mensonges qui sont la source des faits inclus au roman. On y perçoit tout le cynisme des puissants. Et sérieusement, on sort de cette lecture abasourdi, même si Olivier Norek tente une fin ouverte sur la possibilité d’un autre monde, personnellement, je n’arrive pas à le croire. Abasourdi, parce que l’agglomération de ces informations, discours, rapports, constats, donne le vertige et un sentiment terrible, l’effroi. Ce genre de livre est à mon sens nécessaire, lisible sans difficulté, avec une enquête accrocheuse, une intrigue, une course contre la montre infernale pour un propos grave, comme l’était celui de « Entre deux mondes ». Olivier Norek excelle dans cet art de dire des choses essentielles dans un récit accessible à tous sans nous ménager. Et je salue ce talent sans hésiter.