« Innocence et châtiment » – Ivo Andri

« Innocence et châtiment » – Ivo Andric -éditions des Syrtes poche/traduit (serbe) par Alain Cappon

« Le livre »

« C’est avec une certaine appréhension que je m’apprête à narrer la petite histoire d’une peur immense, durable. Cette peur-là ne se rattache pas aux craintes, aux frayeurs multiples et diverses qui envahissent l’homme dans son combat pour l’existence, dans sa lutte pour s’assurer une vie meilleure, des biens, une situation, la gloire et la suprématie, pour préserver ou accroître ses acquis. Non, il s’agit d’une tout autre peur, de la panique si difficilement exprimable qui gagne un innocent confronté aux événements de ce monde. »

Un petit livre, 6 textes courts qui mettent tous en scène des enfants confrontés au monde, en Bosnie dans les années 1920 à 1940. L’auteur reçut le prix Nobel de littérature en 1961 pour son oeuvre, et à travers ce recueil, j’ai saisi la beauté et la finesse de cette écriture. L’enfance, dans ces 6 textes apparait dans toute sa fragilité, mais néanmoins dans sa capacité de résistance dans un monde où règne une grande dureté, que ce soit dans l’éducation, à l’école ou dans les familles, une grande violence, pourtant cette enfance reste lumineuse et tendre, imaginative et où – ce mot galvaudé qui ici prend tout son sens- sa résilience est infinie.

« Pendant les cours où le professeur – un homme à la barbe grisonnante et taillée en pointe – explique l’alphabet grec, l’enfant fixe de l’autre côté de la fenêtre la cime des arbres à la verdure de septembre encore luxuriante et un petit coin de ciel lumineux dans le lointain. »

Je ne ferai pas un grand article, je vais juste vous mettre ici une phrase marquante de chacun de ces textes qui m’ont amusée, attendrie, mais surtout émue. L’écriture est très belle, imaginative, et rend la sensation que ces enfants sont un peu nous, leurs pensées m’ont rappelé les miennes à leur âge.
J’ai été très très touchée par ce recueil. Et beaucoup par le ballet d’Aska:

« Nos ignorons quelle énergie, quelles ressources dissimule un être vivant. Nous n’avons pas idée de tout ce dont nous sommes capables. Nous existons, nous passons, sans jamais avoir mis à jour tout ce que nous aurions pu devenir ou accomplir. Nous n’en avons la révélation qu’à l’occasion d’événements exceptionnels tel celui où Aska danse un ballet pour conserver une vie qui, déjà, ne lui appartient plus. »

A découvrir!

Alors j’explique

Oui, il y a encore des parutions ici. Oui, parce que je respecte mes engagements avec les personnes -adorables -qui m’adressent des livres. Parce que j’ai bien dit aussi  que ça s’arrêtera à la date de la fin de mon abonnement chez WP, mars 2027. Et puis je l’avoue sans problème, parce que j’aime ça. Mais j’arrêterai bien à la date dite.
Bon, alors profitez bien de mes dernières chroniques !

Et voilà !

PS: si vous cherchez une explication au petit champignon…il n’y en a pas, il est juste joli et peut-être fait-il rêver… -.

« Ghostfather » – Eric Calatraba, éditions Melmac, esprit noir

« Stratocaster

Le bluesman Robert Johnson serait mort d’avoir bu du whisky à la strychnine, offert par un mari jaloux; ou de la syphilis; ou d’une pneumonie. On ne sait pas. Ce dont on est sûr, c’est qu’il a rejoint l’autre monde à vingt-sept ans.
Brian Jones, vingt-sept ans, cofondateur des Stones, a succombé dans sa piscine à un cocktail composé de somnifères, d’alcool et de mauvaises fréquentations. »

Ainsi commence ce roman, égrenant les grands de la musique du XXème siècle et leurs dérives fatales. Le roman commence avec Isabelle, en prison, et c’est elle qui nous raconte, comme une survivante, une histoire où la violence, la drogue, l’alcool, vont faire leur travail de sape sur un jeune artiste, Clément. Une histoire qui finit très mal, puisqu’Isabelle est en prison:

« Je m’appelle Isabelle Ortega, je suis chanteuse. Mon nom de scène est Isabel. J’ai vendu beaucoup de disques et fait exploser les compteurs sur les plateformes de téléchargement. J’écrivais les textes et Clément composait la musique. Nous avions beaucoup de succès et je crois savoir que les fans sont impatients de suivre la prochaine tournée. Il va falloir qu’ils attendent encore un peu. Si je vous raconte ça, c’est parce que j’ai vingt-sept ans aujourd’hui, que ça m’angoisse et aussi parce que…

Les gardiennes approchent »

Ce post est court, je sais que résumer, ce n’est pas terrible, mais je suis incapable de vous dire toutes les impressions que j’ai eues. Ce que je sais dire, c’est que la musique et la guitare en particulier sont les personnages majeurs. C’est aussi la description d’un milieu assez écoeurant. Le personnage qui sera le chef d’orchestre du désastre final, c’est Derek. Et l’autre personnage important du livre, c’est une guitare, une Fender qui entre les mains de Clément devient magique. Et cette guitare, elle lui a parlé, elle l’a « appelé » en quelque sorte:

« Puis un jour, j’ai vu Clément entrer dans le magasin, marcher dans ma direction sans l’ombre d’une hésitation et tourner quelques minutes devant moi en lançant des regards vers le patron. Finalement, il a passé la sangle sur son épaule et s’est mis à jouer. C’était dingue, je me suis rendu compte de ce dont j’étais capable et ce pour quoi j’étais née. »

On aime Clément et Isabelle, ils sont les « héros » de l’histoire, ils sont faits l’un pour l’autre, tant dans leur art que dans leur vie. Mais c’est sans compter avec un milieu interlope, et un père, celui de Clément, Derek. Un personnage que j’ai trouvé haïssable.

La construction du livre est assez complexe, et pleine d’intelligence car c’est ça qui fait ressentir ce qui se joue entre les personnages, entre Clément et sa guitare, entre Clément et Isabelle. La plume d’Eric Calatraba rend à merveille le climat de ferveur, de passion, puis peu à peu la dérive, les excès, la nuit et ses fantômes, la musique et la foule étourdie de sons. Les ambiances nocturnes sont très bien écrites, on y entre, dans ces salles, on entend les musiciens oui, mais aussi on sent la fumée, la sueur, les corps en transe. Et on comprend bien que tout ça prend un vilain virage. 
Ce qui fait poursuivre la lecture, ce qui accroche, outre le besoin de savoir quand le gouffre s’ouvrira sous nos pieds, -parce qu’on le sent, ça, évidemment – c’est la musique, avec des références qui forcément nous rendent nostalgiques de nos jeunesses, enfin je suppose à nombre d’entre nous. Nostalgiques parce qu’alors, c’était nouveau, une découverte, une nouvelle génération, bref, vous pigez bien ce que je veux dire. La nostalgie, quoi.

Ce qu’il va advenir d’Isabelle, de Clément et de la Fender, vous le lirez. Avec un super sens du récit, Eric Calatraba nous fait entendre, vibrer avec les cordes de la guitare, et entretient une tension extrêmement forte. On comprend très vite aussi quelle place occupe la musique dans sa vie, son regard sur un monde qui dérive souvent, aussi génial soit-il. La musique, ici, est un lien entre les êtres humains, ceux qui la jouent et ceux qui l’écoutent. Restent Isabelle et Clément, amoureux et malheureux. 

Eric Calatraba -c’est le second livre de lui que je lis – écrit avec précision, finesse, savoir aussi, et fait de cette histoire qui démarre bien – amour de la musique, amour tout court – un roman sombre, plein de musique, et de substances planantes diverses qui peu à peu s’ouvrent sur un gouffre. J’ai beaucoup aimé, une lecture qui change de ce que je lis d’habitude.

Moi, je dis « bravo Éric ».