« D’ombres et de crocs » – François PACAUD – Rouergue noir

« Pour planter un piquet de clôture, pour peu que vous ayez le choix, il vous faut d’abord trouver le bon emplacement. Si la terre est trop meuble, ou à l’inverse trop friable, c’est peine perdue. Enfoncez-le aussi consciencieusement que vous le souhaitiez, et vous pouvez être certain que quelques jours plus tard, à la faveur d’un orage, d’un coup de vent un peu trop violent ou d’un animal qui sera venu s’y frotter l’échine, vous le retrouverez affaissé lamentablement. »

Ce livre est le premier roman de l’auteur, oscillant entre roman familial, roman fantastique, thriller… Je peux dire que j’ai été bien accrochée, mais pas tout de suite. Les premiers chapitres mettent en place le personnage principal, Etienne, dont la mère est en établissement pour personnes âgées, atteinte de troubles psychiques. Bien que mutique depuis longtemps elle va prononcer quelques mots qui vont éveiller chez son fils le besoin de retourner vers la maison natale, dans la Creuse, pour ce que j’appellerais une mise à plat de l’histoire familiale, un éclaircissement pour Etienne, qui n’a plus que sa mère, et c’est elle, qui bien que devenue mutique, lui a dit quelque chose qui le pousse à retourner dans la maison vide.

« Le jour se levait à peine. Étienne en contemplait les pâles lueurs à travers la vitre sale de la petite fenêtre de la cuisine. S’il avait dormi d’une traite, il n’avait pas pour autant le sentiment de s’être réellement reposé, et le café brûlant qu’il ingurgitait à petites gorgées dans l’espoir d’obtenir une dose d’énergie supplémentaire ne produisait pour l’instant aucun effet. Il repensait à son cauchemar. Ce n’était pas le premier, et ce ne serait sans doute pas le dernier, mais celui-ci se plaçait indubitablement dans le haut du panier. De l’angoisse haut de gamme. »

Etienne y entreprend un rangement, du déblai, et au final un grand dérangement dans la tête du jeune homme – la mise au jour de choses ignorées d’Etienne, ou enfouies, ou cachées, ou tues tout simplement. Dont un cahier, mais aussi des objets qui parfois lui évoquent ses jeux avec son petit frère Alexis; il ne comprend pas tout et nourrit un sentiment qui oscille entre une sorte de rancune –  » Je ne savais pas…Pourquoi?  « – et une peur larvée.
Le roman passe de quelque chose de classique à une histoire sans arrêt « parasitée » de souvenirs, peu à peu emplie d’inquiétude, avant une réelle angoisse . Etienne arrive à Arranches, passe devant la boucherie Venelles: « Au roi du boudin »,  et retrouve Fernand, le vieux voisin, qui en sait beaucoup sur l’histoire de cette maison, sur celle de la famille d’Etienne, qui lui n’a que peu de souvenirs, quelque chose d’occulté en lui. Chez Etienne, qui ne cesse de tenter de creuser dans sa mémoire, après une conversation entre Fernand et le vieux Dalton:

« Contre toute attente et malgré les talents de conteur discutables du chasseur rondouillard, Etienne s’était laissé prendre par le récit, si bien que le vieux Dalton avait temporairement chassé le reste de ses préoccupations. Mieux, il fournissait à Etienne une explication qui, à défaut d’être totalement rassurante, était beaucoup plus satisfaisante que tout ce que ses méninges angoissées étaient à même d’inventer.
 » Tu as simplement dû entendre parler de ce fait divers à la radio, et il se sera transformé en mauvais rêve. Il faut juste que tu foutes le camp d’ici fissa! Quant à cette pauvre malheureuse, elle est sans doute tombée dans les griffes du vieux Dalton ou d’un autre détraqué comme il y en a partout. Pas de raison que la campagne creusoise fasse exception! Tu n’as rien à voir là-dedans! Rien!

C’est donc de ça que tu as peur? »

Je sais, vous ne comprenez pas de quoi il s’agit, qui est la pauvre malheureuse, et le vieux Dalton? C’est là une histoire qui touche en quelque sorte au secret de famille, le genre de chose qui met au minimum mal à l’aise, des années après les faits, et puis quelque chose de plus collectif, lié à la population locale, au lieu, aux croyances…Je sais que je ne vous dis que bien peu à propos de ces fichues traditions par lesquelles peuvent passer des messages, parfois menaçants sans en avoir l’air. L’angoisse d’Etienne ne cesse de grandir, alimentée par le fait de ne pas trouver de réponse à ses interrogations et le mystère, en un silence pesant, dans les non-dits, le ronge peu à peu, mettant son cerveau et son mental à très rude épreuve. Moi je sais que je ne délivre rien, mais ce que j’affirme, c’est que l’angoisse se transmet fort bien à la lectrice que je suis. Si les romans avec un penchant vers le fantastique ne sont pas ce que je préfère, ici c’est un voyage dans le cerveau d’un homme inquiet, qui cherche des réponses à un pan de son histoire familiale, et qui ne trouve que des poussières, des traces à demi effacées, les souvenirs de rares témoins restant de cette époque. 

« -Je ne peux pas passer une nuit de plus ici. Je n’y arriverai pas, asséna-t-il au vide, qui lui répondit d’un épais silence.

Et de ces quelques mots sa décision fut scellée. Cet argument à lui seul venait de balayer tous les autres. Cela n’enlevait rien à son besoin d’aller jusqu’au bout, de ne pas réserver à l’histoire démentielle qui s’étalait par bribes devant lui le même sort qu’aux trouvailles poussiéreuses de la grange, agonisant désormais sur le carrelage glacé du salon et le tapis boueux de la cour. Mais si l’argument de la nuit à venir surpassait les autres, c’était parce que celui-ci s’accompagnait d’une préoccupation vitale. Si, dans un souffle, Etienne avait formulé ces mots, c’est parce qu’il ressentait au plus profond de ses tripes que cette dernière nuit hypothétique en Creuse pourrait bien être la dernière de toutes ses nuits. »

On a ici un roman très riche, dense, plein de détails qui mis tous ensemble permettent à Etienne de retisser un peu de la vérité, celle qu’il cherche, après la visite à sa mère.

C’est ce que j’ai trouvé le plus réussi dans ce livre, le talent à faire monter en puissance les peurs du personnage, peurs qui virent en terrible angoisse, attaquant la pensée rationnelle, le sommeil, la raison. Quand surgit le Morpal creusois:

« Au hasard d’une racine sur laquelle elle vint prendre appui, son faisceau révéla un long cou semblable au corps d’un serpent monstrueux avec, au bout, la tête du Morpal. Outre les deux yeux qu’il ne connaissait que trop bien, Etienne y distingua deux longues oreilles qui se mouvaient sans cesse, telles des antennes essayant de capter l’intégralité des détails du monde autour d’elle. Sa contemplation s’arrêta là car, agissant comme un lasso, le long cou serpentiforme envoya cette tête terrifiante en direction de celle du gendarme. Une gigantesque gueule garnie de crocs trop nombreux pour être comptés s’ouvrit en un éclair. De longues gerbes de sang s’élevèrent alors, retombant sur le cadavre mutilé et la terre alentour. »

Voici donc ce qui peut surgir, dans la Creuse, et ce n’est que le début de ces pages sur la rencontre d’Etienne avec le monstre. J’ai de la difficulté à parler de ce roman. Il ne faut pas trop en dire, évidemment, le scénario est complexe – il se déroule doublement dans le cerveau du personnage et dans la réalité.
La fin est encore elle aussi très angoissante, avec des visions fantastiques, métaphoriques je crois, je ressens là une grande compassion pour Etienne, qui au bout du compte repartira dans un état proche, tout proche de la sidération. Et puis la fin, assez folle, le retour d’Etienne auprès de sa mère.

Cette histoire oscille entre le monde bien réel et concret de cette Creuse qu’on perçoit ici comme un univers à part, fait de légendes, de mythes, et de quelque chose de menaçant à quoi il ne faut pas toucher. Comme les histoires de famille, entre autres sujets. On ressent beaucoup de sympathie pour ce pauvre Etienne, mis à très rude épreuve.

Je qualifierai plutôt ce roman de « fantastique » bien que ne tombant pas dans l’excès, sauf, sauf quand Etienne commence à perdre les pédales, mais c’est évidemment cohérent. Et je dois dire que j’ai ressenti une grande compassion pour Etienne, confronté ainsi à l’histoire de famille. On est soulagé – un peu – que le voisin Fernand soit présent. Lui qui connait tout de l’histoire d’Etienne et de sa famille.

Quant à la fin du roman, je ne sais trop quoi en penser, je veux dire les derniers jours que passe Etienne dans son hameau natal, après avoir « déterré » des souvenirs, des non-dits et vu, entendu des choses que moi, personnellement, je ne peux qualifier que de délire ( je suis extrêmement rétive face au « fantastique », et sur la fin, ça va assez loin dans ce sens…seraient-ce juste des métaphores? Je sais qu’en partie, oui, mais finalement, c’est bien fichu puisqu’on y croit, à ces « apparitions » plus qu’étranges, effrayantes. Moi qui ai envie depuis longtemps d’aller voir la Creuse, eh bien ça m’inciterait plutôt à y aller plus que le contraire, juste histoire d’être certaine que ce que décrit cet auteur est faux. Enfin j’espère…
Je ne vais pas vous raconter bien plus mais ce que je peux dire, c’est que j’ai été très accrochée sur la grande première partie, puis déstabilisée plus tard, – ce qui n’est pas du tout un défaut, bien au contraire – avec l’arrivée du « fantastique » dans le récit. On peut sans doute parler d’une écriture métaphorique – enfin, j’espère… -, en tous cas, j’ai été Etienne parfois, dans sa quête sur l’histoire de sa famille. Le personnage d’Etienne est très attachant, démuni parfois avec l’histoire qu’il cherche à démêler, à mettre au jour. Quant à moi, la seule chose que je n’ai pas beaucoup aimé, c’est le côté « fantastique », surtout vers la fin, même si je comprends bien l’usage qu’en fait l’auteur, mettant ainsi en « images » l’angoisse, la peur, les souvenirs malaisants et le chagrin. 
C’est en fait habile, dans cette Creuse rurale guère peuplée et qu’on sent encore sous l’influence de vieilles croyances, d’anciennes mythologies. Peut-être que mon « interprétation » – plus un ressenti – n’est pas celle voulue par l’auteur, mais sur toute la fin, j’ai été saisie par quelque chose proche de l’effroi. Sans pourtant y croire une seconde ! Un exemple de la violence qui a régné et règne encore dans ce coin perdu, Fernand raconte:

« -Ça remonte à quelques années maintenant. Ça s’est passé pas bien loin d’ici, à Lougnat. Le vieux Dalton tapait sur sa femme à longueur de temps.Ça se savait, mais personne n’osait trop rien dire vu le loustic que c’était. Il était pas fin l’animal, attention! Bref, toujours est-il qu’un soir, il a cogné plus fort que d’habitude. Si bien qu’elle a pris la fuite et est allée prévenir les bleus. les autres se sont pointés, mais le vieux Dalton les attendait.
– C’est peut-être bien une femme qu’il attendait! coupa Fernand

-Peut-être bien, oui. Peut-être bien…En tous cas le vingt-deux était chargé et quand les autres se sont approchés de la maison, PAN! Il en a refroidi un aussi sec. L’autre n’a pas demandé son reste, mais il a pas tardé à revenir avec du renfort. »

En conclusion, c’est un premier roman assez riche, je ne vous en livre pas totalement le coeur, bien sûr, mais la promenade – pas de tout repos- dans cette Creuse rurale et dépeuplée, pleine de légendes et de mystères, m’a tenue, puisque j’ai fini le livre, en compagnie d’Etienne auprès de sa mère pour une fin…fantastique et terrible. Étienne, perturbé…

« -Monsieur? Monsieur!

Cette voix , il le savait, était celle de l’infirmière sympathique dont il ne connaissait pas le nom, et dont il avait oublié le visage.

-Monsieur, est-ce que tout va bien?

La voix sa faisait plus pressante, mais Etienne se contenta de s’engager dans le jardin, en direction du banc sur lequel l’attendait sa mère. Il l’atteignit bientôt. La porte derrière lui était restée ouverte, si bien qu’il percevait vaguement des pas pressés qui allaient en s’éloignant sur le sol carrelé de l’hôpital. »

Et les mots de la fin, qui font froid dans le dos, beaucoup de compassion pour Étienne:

« -Il est ici.

De nouveaux pas résonnèrent alors sur le carrelage. Lourds. Rapides.

Cela n’avait plus aucune importance. Le regard d’Étienne s’éleva, parcourant les troncs des peupliers jusqu’à leurs cimes, animées d’un léger mouvement de balancier. Il contempla le spectacle quelques instants, puis il s’adressa à sa mère, une dernière fois.

-Un jour tu le reverras. Alors tu pourras lui donner à manger.
Sur quoi son regard s’éleva encore, quittant les peupliers majestueux pour aller se perdre dans l’immensité froide et impassible de l’azur. »

Avec cette fin mystérieuse, j’espère vous donner envie d’aller voir de plus près la Creuse d’Étienne, un beau livre, tordu, perturbant, j’ai bien aimé ça!

Et voilà…un article long, comme rarement…Tant de mystère…Une petite légende?

« Seyvoz » – Maylis de Kerangal et Joy Sorman, éditions Inculte

couv-seyvoz-BNF« Jour 1

Il pense au lac de soufre du Kawah Ijen. Il se souvient de la jeep devant l’hôtel à deux heures du matin, l’air glacé de la nuit asiate, le trajet chaotique jusqu’au pied du volcan, le café dans les timbales en fer-blanc autour du brasero, les voix fines des guides javanais, puis l’ascension, la température qui se réchauffe à mesure que le soleil se lève, els premières silhouettes qui descendent de la montagne sur les entiers étroits, ployant sous le poids des de soufre maintenus dans des sacs à dos de fortune, l’odeur piquante et âcre des émanations de gaz, et enfin, donc, apparu au terme d’une nuit de marche, ce lac brûlant, toxique, dans lequel il ne fallait surtout pas tomber sous peine d’être dissous comme dans un bain d’acide. »

Mais il s’agit là du lac de Seyvoz que regarde Tomi Motz. Il attend quelqu’un qui ne viendra pas. Un certain Brissogne. Voici un petit livre très bien construit, avec un pan un peu étrange, celui dans lequel se promène, inquiet, Tomi Motz et un pan plus « concret » qui raconte comment un village de montagne a été englouti pour réaliser ce barrage de Seyvoz.

reservoir-ged1ae759f_640« Sur une petite aire de dégagement, il s’arrête face à cette muraille qui sectionne le paysage, immense coupe de béton, vertigineuse, elle l’impressionne encore, suscitant toujours le même émerveillement et le même effroi – cette émotion mêlée qu’on éprouve face au gigantesque, au monumental, ce qu’il a de déraisonnable. Il pense au mur de Games of Thrones.[…]Le mur qui se dresse maintenant devant Tomi lui inspire ce même sentiment d’invulnérabilité et cette même folie – Seyvoz, un mur de fiction qui retient un lac d’artifice. »

 L’un en noir, l’autre en bleu – je ne sais pas si les autrices ont participé chacune aux deux parties, car, il faut le dire, la fluidité est parfaite et les quatre mains se sont admirablement entendues. J’aimerais bien savoir comment elles s’y sont prises.

Au-delà de l’histoire elle-même, c’est bien l’écriture qui m’a intéressée. Et je dirai que la partie qui malmène ce pauvre Tomi Motz, bien seul sur cette mission, cette partie, je la verrais bien allongée, glissant vers un texte un peu dingue qui le précipiterait dans une aventure inquiétante.

« Le sandwich lui a redonné des forces mais aux vertiges de Tomi a succédé un malaise d’une autre nature, la sensation d’être prisonnier d’un champ magnétique étanche, qui brouillerait tout accès aux autres, la sensation d’un éloignement progressif qui le rend de plus en plus friable, irascible. »

Mais ce n’est qu’une digression personnelle, le format court est très bien mené; je suppose que ça demande beaucoup d’habileté pour construire un vrai récit, complet, une vraie histoire, suffisamment nourrie. Le contrôle qui amène Tomi Motz, cet hôtel où il loge, dans une ambiance étrange, ce qu’il va ressentir au fil des jours, tout ça rend ce petit roman très prenant, parce que bien sûr, on se demande en lisant: mais enfin, qu’est-ce qui lui arrive? L’arrivée à l’hôtel, l’accueil par un post-it:

« Tomi. Suivent un numéro de chambre, 14, un code wifi, les horaires du petit déjeuner, un smiley. Mais Tomi n’a pas envie de sourire. »

Et puis le récit de l’engloutissement sous les eaux du lac artificiel, au moment de la construction du barrage. Le passage que j’ai le plus aimé est sans aucun doute celui qui raconte  le déplacement du cimetière. La mort qui n’aime pas qu’on la dérange. De très belles pages sur les trois cloches que personne ne veut laisser engloutir par les eaux.

IMG_0360« De fait, être de Seyvoz, c’est avoir eu l’oreille formée aux volées des trois sœurs de Notre-Dame-des-Neiges, reconnaissables entre toutes, à l’instar d’une voix humaine. Là où se portent les ondes d’Alba, Égalité et France, le vallon devient semblable à une cloche renversée, un nid, le berceau de ceux qui vivent ici: ils sont là chez eux. »

Voilà. Je m’en tiens à ça, mais c’est vraiment une réussite, en un si petit format, de tisser une histoire riche, complexe et dans une écriture limpide, à l’inverse des eaux opaques du lac.

Je pense que ces deux autrices se sont fait plaisir en écrivant cette histoire. Et en retour, très contente de cette lecture !

« L’autoroute est semblable à une piste d’atterrissage, c’est plat, ultrarapide, absolument horizontal, il file, et dans ce mouvement, le voyage à Seyvoz, ce mur, cette eau immobile, cet hôtel inquiétant, et les événements étranges survenus là-bas, tout cela s’est réduit progressivement, s’est durci, minéralisé, jusqu’à devenir une concrétion, un éclat de roche, ce simple caillou que Tomi glisse dans sa poche. »

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