« Par le vent pleuré » – Ron Rash – Seuil, traduit par Isabelle Reinharez

« Elle attend. Chaque printemps les fortes pluies arrivent, et la rivière monte, et son cours s’accélère, et la berge se désagrège toujours davantage, brunissant l’onde de son limon, mettant au jour une nouvelle couche de terre sombre. Des décennies passent. Elle est patiente, dans sa coquille de bâche bleue. Chaque printemps l’eau clapote plus près, décolore les racines, dégage les pierres, érafle et polit. Elle attend, et un jour apparaît dans la berge un lambeau de bleu, puis plus de bleu encore. »

En quelques mots, Ron Rash accroche nos yeux, notre attention et notre curiosité, et me voici plongée dans le sixième roman de cet américain que personnellement je tiens pour une des plus belles plumes de ces dernières décennies. Créant un suspense immédiat comme toujours avec finesse et poésie, dans un coin de bâche bleue Ron Rash nous apporte la trame du roman. Comme souvent assez court, à peine plus de 200 pages, ce roman est l’histoire de deux frères qui s’aiment, c’est l’histoire d’une fille qu’on dirait perdue, une belle fille délurée et plutôt maline qui va jouer et perdre.

Tandis que les deux frères pêchent, ils l’aperçoivent dans l’eau à moitié cachée par les branches, avec son bikini vert, sirène aguicheuse:

« Elle a nagé dans l’eau peuplée d’ombres à côté de la saillie rocheuse, nous a fait un clin d’œil, puis s’est laissée couler lentement. Tandis que sa tête disparaissait, la longue chevelure rousse s’est déployée en éventail à la surface. Puis, telle une fleur nocturne qui se referme, elle s’est rassemblée avant de disparaître. »

Tout commence durant l’été 1969, le Summer of love, avec deux garçons, Eugene le plus jeune qui est le narrateur et son grand frère Bill. Ils n’ont plus que leur mère veuve soumise à son beau-père, un méchant bonhomme, mais riche chirurgien qui promet de financer les études de ses petits-fils et de subvenir aux besoins du foyer. Impossible de s’en défaire, de gagner une once de liberté pour la mère, sous pression constante.

Bill est promis à une carrière de médecin comme le veut son aïeul mais Eugene lui, aime la littérature et l’écriture, sa mère le comprend et l’encourage, elle aime la littérature, elle aime l’auteur préféré de son fils, Thomas Wolfe.

« Ma mère m’a amené ici un dimanche, quand j’avais quinze ans, après que j’avais lu « L’ange exilé » pour la première fois. Elle avait adoré ce roman, dont elle avait appris des paragraphes entiers par cœur, et, bien sûr, m’avait donné le prénom du héros du livre. »

D’ailleurs, si vous vous demandez pourquoi ce titre, « par le vent pleuré », c’est une phrase tirée d’un texte de Thomas Wolfe, auteur oublié sur l’œuvre duquel Eugene veut rédiger son mémoire,:

« Je m’engage dans North Market Street pour passer devant la maison de Thomas Wolfe. J’avais prévu de rédiger mon mémoire sur Wolfe. Ma directrice de maîtrise m’en a dissuadé. « Wolfe est quasiment oublié de nos jours » a-t-elle objecté, ce qui me semblait une raison de plus pour le faire, afin qu’il ne soit pas oublié, ou seulement, comme l’avait écrit Wolfe lui-même, « par le vent pleuré ». »

Quoi qu’il en soit, cet été 1969, avec la jeune Ligeia venue de Floride comme une sirène au fil de l’eau, va s’enclencher une suite d’événements qui vont bouleverser la vie d’Eugene et de Bill, détériorer leur relation aimante de frères.

Les lignes droites tracées par le grand-père, les projets, les vies des garçons, en particulier celle d’Eugene, tout sera remis en question car Ligeia disparaît et une enquête se met en marche, longue, laborieuse, sans issue, mais semant le doute et le soupçon dans les esprits.

Construit en un va-et-vient entre le moment des faits et le présent, ce très beau livre met en scène deux hommes confrontés à leur passé, à leurs secrets et à leurs mensonges, mais aussi à leur amour fraternel tenace et finalement plus fort que tout. J’ai particulièrement aimé la façon dont Ron Rash dépeint la chute d’Eugene dans l’alcoolisme, lui, le garçon voué à un brillant avenir dans la littérature, emporté par Ligeia et ses frasques va sombrer pour n’avoir plus comme compagnes que ses bouteilles d’alcool.

Sans jamais porter de jugement, l’auteur trace des portraits à grands traits, laissant émerger l’essentiel des personnages. Eugene alcoolique est rongé par la culpabilité envers sa fille Sarah, Bill lui est devenu médecin, il mène ce qu’on appelle une vie « rangée » avec sa femme, il semble que les projets du terrible grand-père aient abouti.

Le grand talent de Ron Rash parvient à maintenir l’interrogation jusqu’à la fin, et surtout sait rendre  ces personnages vrais, absolument crédibles et profondément humains, nos semblables.

Beaucoup de musique dans ce roman dans lequel Eugene découvre le mouvement hippie, le sexe, la drogue  – l’alcool – le rock’nroll et l’amour libre dans les bras de Ligeia. J’ai du choisir; 1969 c’est Woodstock et c’est Jefferson Airplane