« Nous désirons le monde
1839,
À quoi ça ressemble un homme du XIXe siècle? Comment il s’arrange, ce paysan, de ses sabots, de son chapeau large bord, de ses vêtements raidis par l’épaisseur des tissus et de la crasse?
Et celui-là, debout, chapeau à la main, colère rentrée?
Non, pas de colère, pas encore. D’abord de l’incompréhension. Du désarroi.
Impatient ( c’est son prénom ) est désarmé sur le moment. Impatient a le corps debout, mais immobile dans la moitié du paysage (Parce qu’à cet instant, une partie de son corps est dans la pièce et l’autre sur le pas de la porte, dehors. Quelque chose comme ça qui dessine dans le paysage, un homme à demi, où que l’on se place, dehors ou dedans, et comment s’étonner dès lors que la ville porte le nom d’Ormoy).
Impatient en a le souffle coupé. »
Ah. C’est étrange, non, ce début? C’est même assez incompréhensible. Et donc, ça pousse à aller plus loin, bien sûr, pour être éclairé sur l’histoire d’Impatient. Et ce sera une lecture qui si elle n’est pas facile facile – tant mieux – emmène sur des chemins inattendus, nous fait faire des rencontres assez incroyables. Auxquelles en fait on ne s’attend pas. Une en particulier au milieu du livre. « Ah eh bien ça alors ! » me suis-je intérieurement exclamée.

Trêve de plaisanterie. Ce livre est écrit par une femme qui écrit de la poésie contemporaine, dans laquelle je mettrais aussi ce roman pas ordinaire et étrange. Cette étrangeté fait qu’on s’y installe, pas toujours confortablement, mais avec un intérêt grandissant.
Tout débute au XIXe siècle, avec Impatient qui n’est pas inscrit au registre des naissances. Et qui, donc, n’existe pas.
« Mais Julien Henriot a tourné les pages et n’a pas lu. N’a pas lu ce qu’Impatient attendait, Impatient Lansard, né le 19 septembre 1808 à Ormoy.
Bel et bien là pourtant.
Un paysan, un homme. Debout. Il est né dans ce pays, Impatient. Il le sait. Il l’a porté en lui-même, loin. Ces plaines par cœur. Ces forêts jusqu’à la gueule. Comment il tient, Impatient, dans ce paysage. Par la résistance. Il a résisté à ce pays. À sa famille. Il a résisté aux vignes, aux plaines, aux forêts, à la rivière, à la Grand’rue. Mais Impatient est revenu. Et à présent, c’est tout le pays qui lui résiste. Qui ne cède pas à sa demande d’homme. Exister. Ici. »
Cet extrait donne une bonne idée du style de l’autrice. Les titres de chapitres sont des dates, et on traverse ainsi diverses époques, donnant voix à un personnage différent. Alexis, par exemple qui fit un grand voyage duquel il ramène le Mississippi dans ses récits, mais en fait, Alexis…est un autre. Ah cette histoire est faite d’imbrications, il faut suivre, elle s’étire en méandres et en tourbillons, comme le Mississipi.
L’écriture est vraiment remarquable par sa justesse, traduisant un parler de gens peu « instruits », qui néanmoins disent des choses essentielles, l’autrice mettant dans leur bouche des tournures d’une grande poésie, des images inattendues. Et cette lecture est une aventure assez étonnante. Qui montre l’intelligence là où on ne la verrait pas d’emblée. Manquer de mots pousse parfois à tourner ce qu’on possède de vocabulaire de manière très belle. Ou très puissante comme ce paragraphe, où l’épouse d’Alexis parle et je m’autorise le paragraphe complet, tant il est beau, fort et émouvant:
« 1896
je saurais pas dire quand je suis morte, on me fait parler en 1896, mais qu’est-ce que j’en sais du jour de ma mort, moi qui n’ai jamais vraiment su écrire, on a guidé ma main quand j’ai signé à mon mariage, le premier, d’autres fois j’ai signé mal mon nom, j’écrivais Lumiaire, c’est du pareil au même, pour ce que ça a changé pour moi ce nom, un fardeau, qu’est-ce que j’ai pas entendu, qu’est-ce que j’ai pas vécu, je saurais pas dire où tout ça a commencé, la vie a continué à débouler comme un fleuve de quand je suis née à ma mort, des fois je me suis noyée là-dedans, dans cette foutue vie de pas grand-chose, à quoi bon, qu’est-ce qu’il y a eu, bien sûr, les enfants, et tout ce qui s’ensuit, je suppose, mais moi, mais nous, quelle misère, je saurais pas dire, je saurais pas mettre des mots comme il faut sur notre vie, nos vies, parce que, à force, j’ai bien cru vivre plusieurs vies en une, et qu’une c’était déjà beaucoup de misère, beaucoup de poids, toutes les fois qu’on devrait mourir, toute cette violence, tout le temps, je saurais pas par quoi commencer, comment que ça court une vie, comment que ça dégringole, on arrive pas à retenir, vous diriez quoi, vous,… »
Quand je dis entier, non, parce que cette femme, sur plus de 20 pages raconte sa triste et dure existence. Et c’est tellement beau, tellement puissant…Que peut-être si elle avait eu plus de vocabulaire et de grammaire, ç’eut été bien plus plat et banal.
En tous cas, ce roman est un Mississipi plein de remous. On finit à la Nouvelle Orléans après Katrina, et avec Odessa, jeune artiste qui vit dans les marais et écrit des carnets dans sa cabane.
« […] Odessa ( dans sa cabane ) (dans ses marais ) se récitait les noms et prénoms de ces hommes et de ces femmes disparus, mais il n’y avait personne à qui les transmettre, ils n’étaient plus que des noms appris par cœur, ils n’existaient plus consignés dans des registres ( engloutis eux aussi ) (elle-même, Odessa, oubliait peu à peu les noms de ceux et celles qui l’avaient précédée ) ( et il n’y avait personne après elle) (que des photos) (mais elle aimait à penser qu’elle était un point d’un de ces dessins que l’on relie par des traits entre les points, chaque point étant un homme, une femme de sa lignée, tous reliés et à la fin ) (à la fin on formerait quoi, un arbre pensait Odessa, nous serions un arbre, comme un de ces arbres du Mississippi), alors espérer que les fils et les filles de ces disparus aient pu survivre ailleurs, que leurs noms puissent être encore prononcés par eux, qu’il reste trace du Mississippi sur les langues, quelque part. À quoi ça ressemble un homme, une femme du XXIè siècle? Comment ça épouse les paysages dévastés? Comment ça tient une fois le Mississippi disparu? Comment ça tient debout proche de l’effondrement? »
Ce roman, histoire familiale, sociale, historique, devient un grand voyage au cœur d’une humanité ballottée au gré des temps, des guerres, des inventions, de la vie et de la mort. Le sort des femmes y est particulièrement intéressant, et donc, en le commençant, je ne savais pas à quoi m’attendre. Une lecture qui ne ressemble à rien que j’aurais déjà lu, ce qui garantit une curiosité et une jubilation bienfaitrices. Jubilatoire, oui, va bien à cette lecture.
Livre étrange, très original sur sa forme, son écriture. Un beau voyage dans les remous de l’histoire et du Mississippi. J’en suis encore toute étonnée et ravie jusqu’à Rebecca qui danse en 1979 sur Good Times. J’ai adoré ce roman si original.

« 1896
Dealer de lignes m’a déjà intriguée, et ton billet ne fait que développer ma curiosité !
Ce n’est pas un livre ordinaire. J’ai vraiment été attrapée !
Ça se sent !
😉
Ça m’attrape aussi, ma foi!
Ah, ça pourrait bien te plaire, c’est vraiment un livre « à part », dans son style et même son sujet, cette GESTE DES ORDINAIRES