« La vie idéale » – Jon Raymond – Albin Michel / Terres d’Amérique, traduit par Nathalie Bru

la-vie1« La chouette n’était pas bien grosse – de la taille d’un chat, peut-être. Elle avait la tête ronde et plate, couverte d’un plumage duveteux, un bec petit comme une cacahuète, et son corps ressemblait à un ballon de football trop gonflé, constellé de jolies mouchetures blanches. Pas d’aigrettes menaçantes sur le front. Pas de serpent ondulant entre ses serres meurtrières. Pour tout dire, des sinistres attributs de la chouette, la créature qui venait d’apparaître dans nos phares au fond du cul-de-sac, juste avant l’aube, ne semblait posséder que les yeux incroyablement ronds. »

Une histoire, un an, quatre saisons. C’est ainsi que l’auteur va nous raconter la fin d’une histoire, celle d’un couple qui croit prendre un nouveau départ, qui y croit ou fait semblant d’y croire. Ce roman raconte en quelque sorte la vacuité de leurs vies. Trentenaires citadins, Damon et Amy décident de se rendre dans une grande ferme bio, Rain Dragon, pour travailler sur un projet alternatif dans lequel ils cherchent  un nouveau souffle pour leurs vies respectives et leur vie commune. Ils vont prendre leur place dans ce lieu et ce qui se veut une dynamique pour se rapprocher va les séparer inexorablement. Jon Raymond travaille pour le cinéma et ça se sent immédiatement. J’ai lu ce livre comme j’aurais regardé un film un peu doux-amer, avec un couple d’acteurs encore jeunes et beaux, une histoire plutôt légère et mélancolique, parce qu’on sent bien du départ que c’est le début de la fin. Trop de silences entre Damon et Amy, trop d’agacement, trop de gestes contraints, trop d’hésitation à dire les choses. On va les suivre dans cette ferme où l’on pratique indifféremment la culture des légumes, l’apiculture, la fabrication de yaourts, la méditation parmi tout un tas d’autres choses dont le management et le coaching. C’est dans cette dernière activité alliée à la publicité que Damon trouvera sa place ( il ne sait pas faire grand chose de ses mains ) et Amy quant à elle va s’éclater parmi les abeilles.

beehive-163989_1280Porté par le charismatique Peter, le lieu se développe et expérimente, entre new age et écologie, une sorte de creuset pour expériences de tous ordres. C’est l’occasion pour Jon Raymond de décrire les possibilités que certains de nos contemporains explorent en matière de production, d’économie et de développement y compris personnel. C’est le seul thème d’ailleurs qui est un peu approfondi, et je n’ai senti aucune ironie dans le récit des théories et tentatives présentées pour construire un monde alternatif, de jolies idées dont certaines fonctionnent arrivent à émerger. 

Des vues sur les paysages bien écrits, un peu d’humour et une vision du monde de l’entreprise qui contient à mon avis le seul point cynique du roman:

« Tout le monde imite son père, ses amis, son président, ses acteurs préférés, et si vous croyez encore le contraire, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Aucune raison de se sentir nul. Regardez en vous. vos goûts, vos idées, vos opinions, tout ça, ça vient d’ailleurs et vous le savez. Vous savez que vous picorez quelque chose ici, autre chose là. Il faut l’accepter. Vous n’avez pas de Moi. En ce qui me concerne, aucun doute en tout cas. Je ne suis que le tas de conneries que j’ai glanées. Un agglomérat de ce que j’ai emprunté à tous ceux qu’il m’a été donné de rencontrer. Mais mon atout, le voilà : je m’en contrefous. Je l’accepte. Je vole des idées à tout le monde et je prétends que c’est de moi, et je me fiche que quelqu’un m’en vole à son tour. Alors on s’appuie sur des méthodes et on fait comme si on maîtrisait le sujet. D’accord ? On fonce sans se poser de questions. » 

Mon avis est mitigé sur ce livre. Assez bien écrit, parfois acidulé, mais le plus souvent un peu trop doux à mon goût, on tourne les pages sans déplaisir, mais à mon goût une lecture trop facile, qui ne pousse pas la réflexion assez loin. Il m’a semblé manquer de consistance, on ne s’attache pas aux personnages –  même si Damon, narrateur de sa propre déconfiture, fait peine – on ne les rencontre pas vraiment. Un constat somme toute assez banal que la vie idéale n’existe pas, qu’il faut jongler avec les aléas, les joies et les peines, et que la vie amoureuse ne se « manage » pas comme une ferme qui vend des yaourts. 

Ce livre est plus une bouffée de l’air du temps qu’une exploration de fond du monde actuel, un livre plaisant mais avec un sentiment d’inabouti en ce qui me concerne, qui aurais bien aimé en savoir plus sur Amy et Damon. 

« L’échange » – Eugenia Almeida – Métailié, traduit par François Gaudry

lechange_351Eugenia Almeida, auteure argentine, écrit ici son troisième roman. Pour moi, c’est avant tout la découverte d’une plume très originale dédiée à une histoire en forme de puzzle. En premier lieu, il faut dire que cette écriture et la construction du roman sont  absolument remarquables. Le lecteur est poussé dans un labyrinthe en quête d’une vérité tapie sous une chape de plomb, et il n’a de cesse d’avancer jusqu’à l’issue, revenant sur ses pas, hésitant, se heurtant aux impasses en compagnie du personnage principal, Guyot.

Bien que la dictature soit terminée, ses effets, ses résidus nauséabonds et ses mains armées hantent encore le pays. Une jeune femme braque son arme sur un homme à la sortie d’un bar, mais finalement la retourne contre elle. Suicide ? C’est la réponse facile à une mort dans l’indifférence d’une personne ordinaire. Mais c’est compter sans Guyot, journaliste réchappé de la folie et de l’alcool dans lesquels il s’est enlisé après le meurtre de sa femme. Guyot intrigué par cet acte : viser quelqu’un et mettre fin à ses jours…Pourquoi ? Que cache cette mort ?

Ici commencent les méandres de l’enquête sur laquelle se greffent de nombreux personnages de la police, des médias, et une psychologue à la retraite qui boit beaucoup de vodka au bar de Bruno. 

Chapitres courts, phrases sèches et brèves, mélancoliques – et même dépressives – énigmatiques, poétiques aussi :

« L’un après l’autre les jours s’enfoncent. des jours comme une lame qui empêche de bouger, de réagir, de se dégager.

Il est difficile de deviner laquelle de toutes les pièces a fait que cet éphéméride n’aura pas de terme. Peut-être que cela a commencé avant.

[…]Il arrive un moment où tout doit être mis en ordre. Les yeux s’ouvrent péniblement sur un monde sans signification. Juste une boîte obscure saturée d’échos.

Celui qui ne sait pas qu’il doit mesurer sa force entre en aveugle dans un monde régi par d’autres. Ce peut être beau ou terrible. C’est pareil. Les figures viennent du dehors, elles s’imposent à nous, nous dansons sur la musique d’un autre. »

Nous sont restitués ainsi les tâtonnements de l’enquête, la narration sautant d’un personnage à un autre; on se sent parfois égaré comme Guyot l’est par les secrets qu’il cherche à percer, comme il l’est par l’horreur de ce qu’il dévoile. Très beau personnage et j’ai particulièrement aimé ses rencontres avec Vera Ostots, la psychologue assez trouble qui n’exerce plus, mais si, encore un peu. Et qui a ses habitudes.

« Elle sourit.

-Le monde réel existe. même si on lui résiste.

En un geste identique au premier, elle vide son verre. Il s’écoule à peine une minute avant que Bruno lui en apporte un autre, par une sorte d’accord tacite qui semble avoir été passé depuis des années. Guyot doit avoir posé sur elle un regard déplacé, car elle reprend sa tasse où reste un fond de café froid et dit:

-Ne faites pas attention. On a tous nos petites habitudes. »

memorial-429566_1280Dans ce roman politique et sombre, Eugenia Almeida triture l’histoire de son pays, la décortique par le biais de ceux qui l’ont faite – défaite – , l’armée, la police, la presse. Secrets intimes et vie publique mêlés, la monstruosité de ce régime surgit par bribes au détour d’une phrase. On comprend aussi que ce pays ne peut se dépouiller sans mal de ce passé encore très proche, et que celui-ci détermine encore et toujours la vie des Argentins. On ne peut jamais être sûr de rien, et l’écriture incisive génère une sorte d’angoisse fébrile, une appréhension sourde; quel talent ! 

Le roman est assez court, je l’ai lu d’une traite parce qu’on suit avec la même inquiétude que Guyot le fil ténu des indices, le double jeu des protagonistes, on veut savoir et dénouer cette sinistre affaire, où le passé démontre qu’il continue son œuvre comme un ver dans un fruit.

La fin éclaire le titre ( même si connaissant un peu l’histoire de la dictature en Argentine, j’ai compris assez vite celle de la jeune morte ), mais surtout cette fin est très très bien choisie, dans la même ambiance que le reste du livre c’est à dire angoissante à souhait :

« La pénombre s’est maintenant muée en complète obscurité.

-Je vous appelle dans quelques jours. tant que vous respecterez notre accord, tout ira bien.

Il sort en silence. elle n’arrive même pas à se lever pour le raccompagner. Elle restera assise dans ce coin de la pièce jusqu’à une heure avancée de la nuit, jusqu’à ce qu’elle puisse assumer qu’elle vient d’entrer en enfer. »

Quelle manière magnifique et intelligente de fermer le livre ! 

« L’heure de plomb » – Bruce Holbert – Gallmeister, traduit par François Happe

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« Linda Jefferson était un cliché vivant et elle le savait. Âgée de vingt-quatre ans, maîtresse d’école et veuve, elle enfila un pull-over sur son corsage, puis la veste de cavalier doublée en peau de mouton qui avait appartenu à son mari. Il était mort l’année précédente, et sa disparition avait marqué pour elle le début d’une saison triste et inexorable. Elle la traversait comme l’animal stupide qui gratte sous la neige à la recherche des vestiges de l’été, sans comprendre l’hiver, ni même essayer, le subissant tout simplement. L’absence était sans fin et sans raison; il lui semblait que c’était moins une blessure que le deuil aurait pu atténuer et finir par refermer, qu’une malformation en elle qu’il fallait recoudre en permanence pour l’empêcher de saigner. »

Mesdames et Messieurs les écrivains, vous rendez nos vies de lecteurs affamés d’histoires et d’aventures en tous genres, plus belles, plus riches, plus palpitantes . Ceux qui regardent par ici de temps en temps vont se dire que décidément, j’ai beaucoup de coups de cœur ( euh…oui ) et c’est vrai. Je n’envisage pas d’écrire sur un livre que je n’aime pas au moins un peu ( sauf parfois les livres qui m’énervent ) et je choisis mes lectures la plupart du temps à l’aune de la connaissance que j’ai de moi-même, je me trompe assez rarement sur ce que je vais aimer ou non. Voici que m’arrive le second roman de Bruce Holbert ( grand merci à Léa ). Et une fois encore, gros coup de cœur et pour moi confirmation du talent découvert avec « Animaux solitaires » paru dans la Noire de la belle maison Gallmeister. Bruce Holbert déploie ici des qualités d’écriture assez impressionnantes et place son roman sous l’égide de la poétesse américaine Emily Dickinson. La dame intervient en tête de chapitre et ses recueils s’ouvrent entre les mains d’une femme au cours du récit. 

light-and-shadow-874471_1280L’aventure humaine dans laquelle nous conduit Holbert débute en 1918 dans l’état de Washington, durant un hiver qui restera dans les annales. C’est dans le blizzard de cet hiver infernal que Matt perd son frère jumeau Luke et son père, et c’est ainsi qu’il se retrouve, très jeune, 14 ans, seul soutien de sa mère à la tête du ranch familial. Je n’essaierai même pas de vous tracer les moindres lignes de la trame du livre d’une densité telle que toute tentative de résumer serait lui faire offense. Mais voici ce que je peux en dire globalement.

Nous allons suivre Matt jusqu’à sa mort (début des années 70, si j’ai bien compté). Ce personnage est une sorte de géant inquiet qui lutte contre ses démons, qui a consacré sa vie au travail – moyen qu’il a trouvé pour l’aider dans ce combat – trébuchant souvent et mettant à mal son amour de toujours pour Wendy. Matt est un homme très attachant et complexe, plus qu’il n’y parait de prime abord. Dans son sillage, une série de rencontres bonnes ou mauvaises, Jarms, Garrett et bien d’autres, mais à chaque fois des tempéraments forts, tracés avec la précision nécessaire à donner vie et caractère. Une histoire de rédemption, comme souvent. Mais ce qui m’avait déjà frappé dans le roman précédent de cet auteur est ici encore présent, et il s’agit d’une impression anachronique que crée un décalage entre les lieux, les gens et les temps comme si l’univers des personnages de ce livre était une sphère temporelle et spatiale isolée, j’aime beaucoup cette sensation. Décalage entre le monde rural et la ville, vue le plus souvent de loin, comme un lieu étrange et étranger, et surtout cette période floue de la transition entre hier et aujourd’hui – ou demain – les chevaux et les travaux manuels ( importants dans les deux livres ) et le monde « moderne », mécanisé, motorisé, une vie rudimentaire alors que tout change à côté. Ce trouble dans la perception du monde me plaît énormément.

Dans cet univers, les gens se heurtent, se blessent, se tuent, ils souffrent et crient. Et ils pleurent autant qu’ils saignent de toutes leurs blessures, ils s’étreignent comme ils s’empoignent. Ils aiment mais ne savent pas trop quoi faire de ce sentiment qui semble peu adapté à leur rude environnement. Les relations entre les femmes et les hommes ( beaux personnages féminins, des figures puissantes ), les haines, les rancunes tenaces, les désirs de vengeance, la soif d’amour et de reconnaissance, la jalousie et la solitude infinie des gens de cette contrée sont rendus avec une force d’écriture phénoménale. Les rapports sexuels sont des sortes de moments de survie animale mais pas forcément bestiale, tout comme les naissances (oh!  la naissance de Lucky …) , bébés arrachés au ventre des mères dans des scènes dures mais qui mettent en lumière des femmes très indépendantes, pleines de volonté et de courage, plutôt indomptables .

« -Quand vous serez arrivée à terme, j’enverrai quelqu’un pour vérifier.

-Ça ne sera pas nécessaire.

Il la regarda un instant. Ses lunettes glissèrent. Elles provoquaient des blessures sur son nez et il les frictionna.

-La naissance est un processus très violent, madame.

-La vie aussi, répondit-elle. »

 Cette réplique si brève suffit à cerner l’état d’esprit de cette femme et même le ton du roman.

Enfin et surtout, ce qui fait la différence et le magnétisme de cette écriture, c’est sa sensualité, qui ici ne signifie pas vraiment douceur et suavité, n’est-ce pas, mais le plus souvent la chair à vif plus que la fleur de peau; tous les sens sont sollicités, tous, par la grâce d’un vocabulaire riche et imagé, la grande précision dans le choix des mots. Bruce Holbert dépouille les âmes de ses personnages, il les met sous une loupe qui nous en montre les moindres recoins obscurs avec cette plume remarquable qui se mue en scalpel affûté. Non content de nous dire cette richesse mentale de ses héros et héroïnes, il nous projette le décor géographique et social, parfois avec une ironie cinglante et une poésie rugueuse, faite des haleines et des souffles, de la sueur et du sang, du cœur qui s’emballe ou qui s’arrête. Le monde selon Bruce Holbert est un monde de douleur, où chacun avance vaille que vaille, ne renonçant jamais à chercher le mieux sinon le meilleur. La leçon serait peut-être qu’il faut s’adapter sauf que cet auteur-là ne donne pas de leçons.

cold-17148_1280 Il donne à voir, à écouter, à sentir, à respirer et à penser.

« Certains jours, quand le petit matin se faisait particulièrement brillant de givre ou embaumé d’efflorescences, ou que la vallée aplatissait l’aube, la réduisant à une simple ligne dure et rouge, que la lumière liquide jaillissait de ce trait et s’incurvait pour éclabousser la ville misérable ainsi que le terrain vague où il résidait avec sa famille, il ruminait sur la trajectoire d’une vie. La sienne lui apparaissait comme une pierre qu’on aurait lancée; il n’avait pas la moindre idée du bras qui lui avait donné la direction. Son parcours demeurait invisible à ceux qui ne connaissaient pas son histoire. »

Il reprend le « mythe américain » pour en faire un tableau original par sa langue aux métaphores étonnantes. Sans aucun ménagement pour les défauts intrinsèques de son pays, il lance des pointes d’ironie amère et virulente, mais il sait aussi ménager au lecteur des temps de pause, un peu de douceur pour retrouver son souffle. Mais pour cela il faut arriver à la fin de l’existence du grand Matt et au soulagement que j’ai ressenti à le trouver enfin apaisé, apaisé par l’amour négligé une vie durant et qui renaît de ses cendres. La 4ème de couverture parle « d’une écriture incarnée » et c’est le terme le plus précis qu’on puisse trouver : incarnée. Un livre charnel, âpre et beau, d’une formidable intelligence dans la manière d’envisager ce que sont les hommes, les vies, les temps, la force de la nature et l’impact émotionnel des lieux où nous vivons. Une lecture exigeante, et j’aime ça. Pourquoi ce titre, « L’heure de plomb »? Lisez et vous comprendrez.

Et je ne dirais-pas : « coup de cœur » ?

« Truman » de Cesc Gay – Sortez vos mouchoirs !

Hier avec mon mari et mon amie Chantal, nous sommes allés voir « Truman », film espagnol qui a reçu de nombreux prix ( cinq Goyas : meilleur film, meilleur scénario, meilleur acteur, meilleur acteur second rôle, meilleur réalisateur ) .

Après avoir entendu beaucoup d’avis positifs, celui de JML a fini de me convaincre et comme le film était à l’affiche ici juste pour 4 séances, je me suis empressée d’y aller. Le moins qu’on puisse dire c’est que je ne regrette pas, puisque j’ai retrouvé dans cette histoire des thèmes qui me touchent toujours profondément. Le premier étant la mort d’un proche, l’appréhension de la mort ( non pas appréhender au sens de redouter mais au sens d’aborder ). Et puis l’amitié, l’amour que nous portons aux êtres qui nous entourent, comment nous disons cette affection sans bornes et sans conditions, comment nous disons à ceux qui nous sont chers à quel point nous les aimons. Alors autant le dire tout de suite, j’ai eu les yeux humides du début à la fin et pourtant souvent le sourire aussi.

Tomas quitte le Canada où il vit et travaille après y avoir étudié, pour se rendre à Madrid où son premier ami, meilleur ami, est atteint d’un mal incurable. Quatre jours. Il s’est donné 4 jours pour cette visite et pour ces adieux car Julian va mourir. Julian a un bon vieux gros chien, Truman, son ami, son compagnon de tous les jours. Et Julian cherche à qui confier son chien après sa mort, c’est pour lui  la plus grande chose à régler avant de s’en aller. Truman cristallise absolument tout ce que ressent Julian, il est le médiateur entre lui et ses proches humains, entre lui et la vie, entre lui et sa mort.

Si le film est émouvant, il n’en est pas moins drôle et même parfois très drôle. Les deux amis ont de l’esprit, de la répartie, les dialogues sont sobres, justes et excellents et font mouche. J’ai été émue parce que j’ai retrouvé des bribes d’expérience personnelle, comme les gens qui fuient le malade parce qu’ils ne savent que lui dire, la gêne du bien portant. Il y a les trahisons, les abandons, les attitudes ridicules, mais il y a aussi les scènes débordantes d’amour avec une justesse qui relève de l’exploit. Il faut dire qu’il y a  deux acteurs absolument exceptionnels. Ricardo Darín, fabuleux, éblouissant, qui donne vie à un Julian parfois tête à claques mais qu’on a sans cesse envie de serrer dans nos bras, et face à lui Javier Cámara, sobre, avec sur le visage cette expression toujours entre le sourire et les pleurs et qui incarne on ne peut mieux la fiabilité de l’ami de toujours. Certaines scènes sont dérangeantes tant elles nous mettent face à la place de la mort dans notre société, la façon que nous avons de tenter de tenir toujours à distance cet élément fondamental et inéluctable. Julian fait montre d’un courage admirable, s’absorbant à préparer l’avenir de son bon Truman et à rassurer ceux qu’il veut quitter dans la dignité. Tomas tout en retenue accompagne son ami avec une tendresse qu’on envie. Et puis il y a Paula, qui incarne le refus, le chagrin, la peur de la perte, la négation…Magnifique quatuor, Julian, Tomas, Paula et Truman.

Personnellement ça m’a touchée car vous qui me connaissez bien savez la valeur que je donne à l’amitié. Nous souhaitons tous avoir un Tomas dans notre vie. Et un Truman sans doute.

En résumé un très très beau film, bouleversant sans être geignard, drôle et spirituel, des acteurs fantastiques, belle bande- son et belle image. Mais surtout un thème grave abordé avec subtilité, humour et tendresse. J’ai beaucoup aimé ce film et vous le conseille, vraiment.

« 20+1 short stories – Nouvelles » : un superbe cadeau aux lecteurs de Terres d’Amérique ( Albin Michel) –

« Pour l’amateur de nouvelles, la littérature nord-américaine est un jardin des merveilles. »

20+1Merveilleux cadeau des éditions Albin Michel que ce recueil qui marque en beauté les 20 ans de cette collection maintenant bien connue de tous les amateurs de littérature nord-américaine, Terres d’Amérique.

Je vous invite vivement à lire la très belle préface de Francis Geffard, avec lequel je partage totalement la comparaison culinaire du recueil de nouvelles : un plateau dégustation, aux saveurs et parfums variés, des textes qui savent développer tous leurs arômes en une savoureuse bouchée ! Et qui donnent envie d’y retourner évidemment !

Je partage d’ailleurs absolument tout ce qu’il dit de la nouvelle, et le fait que dans ce domaine les Américains sont  brillants. Comme lui je défends cet art difficile, mal aimé en France. Ce florilège qui nous est offert est l’éclatante démonstration de l’intérêt littéraire du genre, car parmi ces 21 auteurs certains inévitablement abordent le même sujet, mais on n’a jamais la même vision, le même ton, les mêmes angles de vue, l’histoire est à chaque fois autre. Le talent de chacun mis à l’épreuve de la brièveté explose.

« Une nouvelle, c’est vingt à trente minutes de lecture, un objet parfait tant sur la forme que sur le fond. »

udall chiensElles tombaient à pic pour moi, ces short stories, dans une phase où une lecture longue et continue m’était matériellement impossible. Et puis j’aime les nouvelles, j’ai toujours aimé ça.

nJ’aime les nouvelles, j’aime l’écriture venue d’Amérique, et j’aime cette collection. En découvrant cet éventail d’auteurs, j’ai jubilé de les retrouver, je les ai presque tous lus, les recueils de nouvelles de Craig Davidson, Charles d’Ambrosio, Benjamin Percy, David James Poissant ou Brady Udall ( excellent choix ici ) , et les romans de la plupart des autres ( plus de nombreux parmi ceux qui ne sont pas présents ici ). Je me suis aperçue que ces textes étaient restés profondément dans ma mémoire alors que lus il y a longtemps, on croit qu’ils sont à demi oubliés….

davidson Le texte qui a resurgi avec le plus de force est sans conteste « De rouille et d’os » de Craig Davidson, aussi puissant à la seconde qu’à la première lecture, le même chagrin à la fin, les mêmes perceptions, bruit des os qui craquent et odeur métallique du sang. Un grand moment de lectrice, cette nouvelle et le recueil dans son entier d’ailleurs.

Le bonheur de relire Brady Udall, duquel j’avais adoré « Le destin miraculeux d’Edgar Mint », l’humour de Sherman Alexie et l’ironie insolente de Louise Erdrich, la poésie de Joseph Boyden et la rage désespérée de Benjamin Percy. Et puis tous les autres, chacun avec sa voix, son décor, son univers…

boyden nordOn retrouve dans ce livre un tour d’horizon de tout ce que j’aime chez ces Américains, des contes touchants et mélancoliques, drôles et tristes, en colère ou fatalistes, tout ça à la fois. La plupart des histoires se passent dans ce qu’ici nous appelons « la province », cette littérature n’est pas celle des mégalopoles, mais des coins plus ou moins bucoliques où on pêche, chasse, s’alcoolise ou se drogue plus que de raison; des endroits où des pères attendent le retour de leurs fils, des enfants celui de leurs frères ou pères, partis en Irak ou dans quelque autre guerre, des femmes celui de leur époux ou de leur fils. Ces histoires se déroulent en périphérie des villes où hommes et femmes avec ou sans enfants, humains un peu décalés, vivent d’espoir de jours meilleurs,  s’arrangeant avec le quotidien, rêves déçus, jalousies et rancunes, avec la vie, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Ici, on parle d’amour, d’amitié, de vengeance, de solitude, de la jeunesse et de la mort qui vient. Mais ici aussi on rit, on rêve, on fantasme ( étonnante et géniale nouvelle de Karen Russell ), on cogne et on caresse. J’ai pris un plaisir incroyable à retrouver ces textes déjà lus et à découvrir les autres. Zéro déception !

décapotableMa première rencontre avec cette belle collection a été « Dernières épouses » de Judith Freeman, tellement aimé – alors je faisais « la passeuse » en bibliothèque- que je l’ai fait circuler jusqu’à ce que l’objet s’effrite ! Puis sont venus  Sherman Alexie, Joseph Boyden et Amanda, Dan Chaon, Louise Erdrich que j’adore absolument ( pour moi, « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse » est un chef d’oeuvre ), Bruce Murkoff, Udall et Guy Vanderhaeghe, et David Treuer…Je n’ai pas tout aimé, mais j’ai toujours trouvé des voix originales, des histoires qui m’ont touchée ou captivée, et de nombreux coups de cœur.

poissCôté nouvelles, David James Poissant m’a beaucoup plu, intriguée aussi et j’ai beaucoup aimé retrouver ici « L’homme lézard ».

« Alors oui, la nouvelle est un genre fragile et précieux, et c’est pour cela qu’il faut la fêter, la célébrer. Qu’il faut encourager les lecteurs à lire des recueils et à découvrir de jeunes auteurs. Car défendre la nouvelle, c’est défendre la littérature. »

Quoi nous souhaiter de mieux, à nous autres lecteurs, qu’une longue vie à cette collection, pleine de découvertes et de bonheur, et puis de nombreux anniversaires de cette haute qualité gustative !

Vous pouvez lire un extrait ICI .