« Glaise » – Franck Bouysse – La Manufacture de Livres

« Ce qu’il advint cette nuit-là, le ciel seul en décida. Les premiers signes s’étaient manifestés la veille au soir, quand les hirondelles s’étaient mises à voler au ras du sol. Dans la cour, un vent chaud giflait les ramures du grand marronnier et une cordillère de nuages noirs se dessinait sur l’anthracite de la nuit. Le tonnerre grondait, et des éclairs coulissaient au loin en éclairant le puy Violent. »

On ne peut pas s’y tromper, si on a déjà lu Franck Bouysse on reconnaît bien dès ces premières phrases l’écriture qui avec chaque objet, chaque détail des paysages et des hommes dresse le décor d’un drame.

L’histoire débute en août 1914, dans le Cantal du côté de Salers. Dans les villages restent les femmes, les vieux et les garçons trop jeunes pour l’instant, pas assez mûrs pour être chair à canons. Dans cette région de montagne dominée par le puy Violent, écrasée du soleil d’août et sous la tension d’un orage imminent, nous allons faire connaissance avec les personnages d’une histoire sombre qui finit ténébreuse sous l’orage et la foudre encore. L’auteur tend son récit comme une corde, noue tout ça comme un noeud coulant et resserre, resserre jusqu’à ce que la boucle soit bouclée et se referme.

J’ai lu les deux précédents romans de Franck Bouysse, « Grossir le ciel » et « Plateau », que j’ai vraiment aimés, avec une préférence pour « Grossir le ciel »; ça surprend souvent quand je dis ça, mais ce que j’ai aimé dans ce livre, c’est le côté resserré du texte, le personnage d’Abel et l’humour noir qu’il entretient quand on vient le déranger. Dans « Plateau », c’est le lyrisme échevelé de Franck Bouysse qui s’est donné libre cours, le sens de la poésie et un don qui en fait le prince de la métaphore. Dans ce roman, il a trouvé à mon avis un bel équilibre entre le court nerveux et le lyrique tempétueux. Chez Franck Bouysse les éclairs coulissent, la langue d’Anna déboule dans la bouche de Joseph et la rivière parle à voix basse et s’excuse. Chez Franck Bouysse tout est image – il serait formidable je pense de mettre ces textes en bande-dessinée – mais en plus de cela il utilise si bien le langage et sa richesse, il assemble ça si bien qu’on entend les insectes, le vent dans les herbes, on sent le frisson de l’eau, on a chaud sous ce soleil d’été et froid quand vient la neige sur le puy Violent. Et on peine avec ces femmes, nombreuses, seules et tristes dans ces fermes .

« Un vent chaud se frottait au linge suspendu, soulevant parfois un bout de tissu. La panière vide contre sa hanche, Mathilde réalisait qu’elle avait machinalement laissé des espaces entre les vêtements, des espaces suffisamment grands pour accueillir des frusques d’homme, des espaces conservés inconsciemment pour garantir la bonne fortune de Victor, où qu’il se trouvât en cet instant. Car l’expression du manque, c’étaient précisément ces espaces vides par lesquels s’engouffrait le vent, rien qui fût à la hauteur de la disparition brutale. »

Enfin, quel talent que celui qui décrit chaque geste d’une simple action comme prendre son repas dans les champs, ou rouler sa cigarette, un pied posé sur un tronc, ou décrocher la truite de la ligne, rendant palpable le temps long, le temps pris, malgré le travail à abattre, en phase avec la nature, en osmose avec le milieu, ça c’est magnifique, ainsi dans ce petit paragraphe

« Assis sur un rocher, à l’ombre d’un grand saule aux ramures dorées et pantelantes, Joseph sortit le morceau de pain de sa besace et le grignota à peine. Ne toucha pas au lard. Un sphinx allait et venait autour d’un pied de digitale, infatigable colibri poudreux à  la trompe suppurante de nectar, minuscule ivrogne incapable de se résoudre à quitter la source de son plaisir. Plus loin, un loriot chantait, invisible. Puis ils se turent. Toutes ces vies simples, aux fonctions si évidentes, donnaient en temps normal la sensation à Joseph d’être l’envers d’un homme, une forme directement reliée à la nature et, maintenant que son père était parti, elles ne lui apparaissaient plus comme telles, et il prenait conscience qu’il allait devoir apprivoiser différemment l’univers amputé de la part tendre de l’enfance. Devenir un homme avant l’âge d’homme. »

L’œuvre de Franck Bouysse ne serait pas ce qu’elle est sans ses personnages, ces gens de la terre, gens de la campagne éloignés des grandes villes, des lieux où quoi qu’on fasse et quoi qu’on tente pour la domestiquer, la nature est maîtresse y compris dans les racines les plus profondes et les plus originelles des hommes. Ici vont se dérouler sous nos yeux les drames de toujours noués par la rancune, la jalousie, les instincts les plus animaux – attention, ce n’est pas là un terme péjoratif, mais juste un rappel de ce que nous sommes intrinsèquement, qu’on l’admette ou non – . Quand la « civilisation » ( domestication ?) se voit entamée par la guerre, quand la peur et la colère montent, alors ces natures enfouies remontent à la surface et tenues ou pas, agissent et se répandent, souvent pour le pire.

C’est ce à quoi nous assistons ici avec Valette, odieux personnage époux d’Irène, une femme perturbée par la perte de son fils. Son frère citadin parti au front, il va recevoir chez lui  sa belle-sœur Hélène et sa nièce la jolie Anna.

« Décrire Anna n’aurait pu rendre justice au sentiment engendré par le cœur de Joseph, si loin du simple désir de renouveler un baiser, aussi puissant fût-il. Tout en elle était mouvement. Perpétuellement accordée à la nature sauvage en rien trahie, quand elle posait les yeux sur lui. Capable de donner la vie et de la reprendre dans une même fraction de seconde, qui n’était dès lors pas du temps, mais une infime abstraction de l’espace séparant deux corps. Car cette fille était à elle seule tout l’espace dans lequel se mouvoir, la voie lactée où se baignent les étoiles. »

Tout près vivent Mathilde et son fils Joseph, le père est lui aussi dans les tranchées. Mathilde est dure à la tâche et tient fermement son fils au travail, mais c’est une mère attentive. Elle peut compter sur Léonard, vieux et bienveillant voisin qui s’est pris d’affection pour Joseph et qui les défendra contre l’abominable Valette qui lorgne leurs terres. Autour de ces gens il y a aussi Lucie l’épouse de Léonard, les absents, Victor le père de Joseph et Eugène le fils de Valette. Il y a aussi Mathias qui arrive vers la fin et va définitivement semer le trouble en ajoutant sa pierre à la tragédie.

« -Drôle de type, dit-il.

-On aurait dit qu’il voulait nous tirer les vers du nez.

-Je crois pas.

-D’après toi !

-Moi, j’ai surtout vu un homme qui aurait bien troqué tout ce qu’il possède contre rien du tout en échange.

-Qu’est-ce que tu veux dire?

-Qu’il est pas venu chercher quelque chose qu’on pouvait lui donner, et qu’il le savait avant de venir.

-Pourquoi ?

-Le cœur d’un homme, personne peut le comprendre, et ce qui se passe dedans, ça appartient qu’à lui…Bon, faut qu’on s’y remette. »

Et puis Marie, la bonne grand-mère de Joseph, aimante mais ferme. Ici la pudeur, la distance affective règnent, s’épancher n’est pas preuve de solidité, deux pieds fermes sur terre et le corps à l’ouvrage; aussi, difficile quand arrivent les peines du cœur, de les dire:

« Mathilde surprenait agréablement Marie. Depuis que Victor était parti, elle avait pris ses responsabilités sans rechigner, faisant crânement face à l’adversité. Certains soirs, dans la cuisine, elle avait parfois envie de lui parler, après que joseph fût parti se coucher , partager l’absence, assouplir un peu la tension dans leurs corps. Peut-être que Mathilde en avait également envie sans oser. Comment savoir? Au lieu de quoi, elles agrippaient des ustensiles, toutes sortes d’objets solides qui les rendaient à leur solitude. »

La qualité du roman repose- en plus de la formidable écriture – sur le fait que les personnages sont comme une gamme chromatique, du plus clair au plus sombre, et chacun a ses nuances, il n’en est point de parfait, mais Anna reste la plus lumineuse, Valette le plus noir et surtout le plus sordide. Entre les deux, nous avons des êtres humains, avec leurs bons et leurs mauvais penchants, des gens peu épargnés par la vie, à qui l’état de guerre impose des choses auxquelles ils ne sont pas préparés ou  pas aptes, malgré leurs efforts. On en arrive même à éprouver de la compassion pour Irène, si dure avec les autres, mais tellement en souffrance. Enfin personnellement j’ai beaucoup aimé Hélène, effacée, déplacée, cette coquette citadine en bottines et robe blanche, forcément ici ne trouve aucune place, et se heurte à l’animosité de ceux qui triment les pieds dans la terre. Aussi futile puisse-t-elle sembler, elle me touche, égarée dans ce monde inconnu qui l’ignore et la rudoie; mais surtout elle me touche parce qu’on sent en elle le manque éperdument amoureux de son homme parti à la guerre, et que personne ne l’aide à affronter cette situation, sa fille Anna trop occupée à tomber amoureuse elle aussi. Elle ne trouve pas sa place dans ce monde âpre et en plus à côté de Valette, sauvage et violent.

« La beauté, un mot dont Valette ne connaîtrait sûrement jamais le véritable sens, pas même le plus infime degré, comme cette pluie de paillettes ruisselant par la trappe dans l’air incandescent, accrochant au passage des éclats de lumière jusque dans la pénombre. Bien sûr que Valette était incapable de concevoir ce genre de miracle. Pour lui, le foin ne servait qu’à nourrir ses vaches, et l’air à remplir ses poumons.Valette était un monstre capable d’avilir tout ce qu’il regardait, ce qu’il touchait, un monstre guidé par ses instincts les plus primaires, un monstre qui prenait ce dont il avait envie sans demander, les choses, ou les êtres, c’était du pareil au même. »

Quant à ce Valette, je le déteste cordialement, même si on sait que sa rage est augmentée de cette main mutilée qui l’entrave dans son travail quotidien, pour autant c’est un vrai de vrai sale type – terme encore trop doux pour lui – . Si vous lisez, vous verrez ce que je veux dire.

En tout cas, pour moi Franck Bouysse signe ici un roman parfaitement maîtrisé, d’une grande beauté rude et éperdue. Je connais ces lieux dont il parle si bien, ce qui rend la lecture encore plus puissante; quand on y a marché et respiré, on partage avec cet écrivain inspiré les émotions puissantes et sensuelles générées par les paysages. Très belle fin aussi, sous l’orage en compagnie d’un berger, très très bel épilogue. Ah ! J’oubliais ! Pourquoi ce titre « Glaise »? Lisez et vous saurez tout ce que ce seul mot contient.

Un roman majestueux par l’écriture et puissant par son regard sur l’humanité et donc encore un coup de cœur pour Franck Bouysse.

« Plateau » – Franck Bouysse – La Manufacture des Livres / collection Territori

Plateau_3620« Cet endroit, on s’y jette avec dévotion. On s’y perd, aussi, guidé par l’instinct, quelque chose de sacré. Quand les voix se muent en mortelles suppliques et les chants en discours primitifs. Un endroit où se tenir  debout, dans l’orgueilleuse posture de l’initié. Un endroit où le monde s’arrête chaque jour pour des armées d’êtres vivants incapables d’en imaginer un autre, et si quelque fou avait l’idée d’y bâtir une ville, il s’en trouverait toujours un pour sculpter sa propre folie dans le tronc d’un chêne centenaire, et HPIM0302remiser l’âme égarée dans la profondeur des enfers. »


Quitter ce Plateau, c’est comme revenir d’un voyage halluciné. Après « Grossir le ciel », à l’écriture sobre, sombre et poétique, voici l’envol de la plume de Bouysse vers des hauteurs que je soupçonnais, pressentais dans ma première lecture. Voici un texte absolument original par cette écriture tissée de paraboles et de métaphores qui donnent vie et visage à ce plateau. Très difficile d’écrire sur ce roman époustouflant, qui met hors d’haleine par sa densité. J’avais l’impression d’entendre la plume griffer le papier ( et pourtant, j’imagine qu’il a été tapé sur une machine, non ?) pour dire toute la complexité des personnages, la noirceur de leur histoire, la fragilité de leurs esprits, la fatalité qui semble les tenir toujours ici, sur ces terres giflées par le vent.

Near_the_High_Peak_pano_mIci vivent Virgile et Judith, et Georges, leur neveu adopté à la mort accidentelle de ses parents. Ici est arrivé un jour Karl, boxeur vaincu par la vie et converti à Dieu, puis quelques autres. Survient Cory et Georges s’enflamme. Ces pages sur l’amour douloureux de retenue qui naît chez ces deux « grands blessés » sont bouleversantes, belles, frémissantes et puis violentes. Histoire d’amour aussi, oui, mais plus que ça encore entre Virgile et Judith. Et enfin, il y a Le Chasseur…pour la suite, il faut lire cette tragiquement belle histoire.

Il y a derrière ces êtres si enracinés sur le plateau – de gré ou de force – une grande complexité, celle que parfois on dénie aux ruraux ( qui seraient frustes, grossiers tout juste sortis de la glaise biblique, pas bien finis, quoi…).

« Les hommes appartiennent à ce royaume et pas l’inverse. Ils ont pas la main, ici, ils sont comme des épouvantails éventrés qui font plus peur à personne. C’est ça la vérité. »

Et en parlant de ça, écoutez les prénoms choisis par l’auteur : Virgile et Judith, et dans le livre précédent, vivait Abel…Il m’étonnerait fort qu’ils aient été ainsi nommés par hasard et pour faire exotique, ces prénoms sont chargés de connotations poétiques et littéraires de grande intensité.

SAM_3225L’auteur, qui sait de quoi et de qui il parle, rend ici un hommage lyrique à ces gens isolés sur nos terres profondes. Ses descriptions de leur quotidien auprès des bêtes de leur ferme, au cœur d’une nature toute puissante, sont poésie, dantesque pour les éléments, et shakespearienne quand il s’agit des âmes et des sentiments. Je sais, je n’y vais pas de main morte, mais enfin, je crois bien que je n’ai jamais rien lu de pareil sur la campagne, ces coins perdus du pays, où, comme me l’a écrit l’auteur en dédicace, « Quelques humains résistent encore ». Car la vie est dure, la solitude peut être sans fond et le désespoir aussi. 

« ..dans la vie, y a ce qui nous arrive sans qu’on l’ait décidé, et, pour le reste, les hommes ont des choix à faire, sinon, tous autant qu’on est sur ce foutu Plateau, on crèverait dans le même lit. Si y en a qui s’en sortent mieux que les autres, c’est qu’ils savent attraper ce qui se présente sans faire la fine bouche. La morale et toutes ces conneries qu’on nous apprend à l’église, ça a jamais rendu les gens moins malheureux. »

 Franck Bouysse écrit une littérature de la plus belle espèce qui soit, en tous cas, celle que j’aime: noire, vibrante de vie, palpitante dans les éléments et les décors d’un bout du monde à deux pas de chez nous, une littérature dans laquelle le drame tend chaque phrase, avec parfois une déchirure dans l’obscurité, un oiseau qui monte vers le soleil, un agneau qui naît, une main qui en frôle une autre. C’est à dire qu’il me parle d’hommes et de femmes dont l’esprit, collé dans un corps voué au labeur, triture toujours de profondes réflexions, se pose encore de vraies questions, quelque petit élément qu’il soit  dans le grand ensemble du monde.

« – Tu penses que c’est une fatalité de pas dire les choses importantes tant qu’on peut et de passer le reste de sa vie à regretter de ne pas les avoir dites, ou alors qu’on obéit à un genre de préservation de l’espèce ? »

quais6Ce que j’ai ressenti en lisant cet étonnant roman, c’est une fougue, une fébrilité de l’image comme un chant ou un cri. Je suis encore très impressionnée par ce que je viens de terminer, un véritable voyage, une expérience mentale, je ne sais pas comment la décrire; alors pour faire simple, et en repensant au touchant : « C’est tellement difficile d’écrire » de Franck Bouysse, je lui répondrai que si ça offre de telles lectures, il n’a pas souffert pour rien. Sont parus, avant « Grossir le ciel » aux éditions Écorce : « Vagabond  » et « Pur sang » .

 

Mes Quais du Polar, 2016

SAM_4829 - CopiePetit bilan de mes Quais .
Deux jours encore cette année. Le vendredi avec l’amie Béa, et le samedi avec mon mari. Le temps du vendredi gris, maussade, humide, nous a poussées directement dans la grande librairie, calme ce premier jour à l’ouverture des portes, à 10 h. SAM_4827C’est là que nous avons eu la chance de rencontrer un jeune libraire enthousiaste, disponible pour la causette autour de ses livres préférés du moment : « La femme qui avait perdu son âme » de Bob Shacochis chez Oliver Gallmeister ( et hop ! achat de Béa qui me le prêtera ) et « La Maison dans laquelle » de Mariam Petrosyan chez Monsieur Toussaint Louverture, deux chefs d’oeuvre selon ce passionné de littérature. Nous sommes tombés d’accord tous les deux sur « Confiteor » de Jaume Cabré ( Actes Sud ), chef d’oeuvre total ( pour ceux qui ne l’ont pas lu…message pas subliminal du tout ! ).

SAM_4830Ce libraire grande classe exerce son art à la librairie « L’esprit livre », rue du Dauphiné dans le 3ème arrondissement de Lyon. Promenade parmi les tables des librairies, vertige en considérant l’énorme quantité de choses à lire, et station obligée devant les auteurs BD en dédicace, toujours très impressionnants. Puis comme nous l’avions prévu, visite sur une expo partenaire de l’événement, « Huis clos », 14 rue des Pierres Plantées. Pour y aller, promenade sportive (car ça grimpe, les gônes! ) sur les pentes de la Croix-Rousse, jolie grimpette qui au sommet, sur le plateau, offre une vue exceptionnelle sur la ville. 

goninSuperbe exposition de trois artistes : Raphaëlle Gonin, prodige de l’encre de Chine, Léon Sojac, son compagnon, qui réalise des aquarelles qui ne ressemblent en rien à ce qu’on connait de cette technique (œuvres modernes et très originales), et enfin Laurent Gorris, artiste protéiforme, qui exposait ici des dessins en couleur très touchants et oniriques. C’est Raphaëlle qui nous a reçues, charmante avec ses yeux de jade clair, longue conversation sur un peu tout, l’art, la littérature, le monde, la vie…ce sera un beau souvenir que cette rencontre enrichissante et chaleureuse.

quais5 La descente nous emmène dans un sympathique petit resto, puis nous retournons flâner au milieu des livres. A l’étage, sur la galerie qui offre une vue plongeante sur ces montagnes de pages à lire, une exposition d’affiches de graphistes contemporains, chouette, …et on profite du temps là, à se dire qu’il nous faudrait bien un nombre incalculable de vies pour lire tout ça…
SAM_4834Samedi, autre programme avec mon homme : j’ai noté 5 noms d’auteurs à qui j’aimerais serrer la main, mais je devrai me contenter de deux ( Craig Johnson, my favourite cow-boy ) et Franck Bouysse, dont j’ai chroniqué le roman « Grossir le ciel » un coup de cœur, une belle découverte.

Touchant personnage, vraiment, dont j’ai acheté le second livre, « Plateau », commencé sans attendre en rentrant. Conversation brève mais où il m’a affirmé que les gens qui lui disent qu’ils ont aimé ses livres le réconfortent.

« C’est tellement dur, d’écrire » dit-il et c’est si sincère que j’en ai été très émue.

quais6Cet homme est un poète, je vous le dis…Le formidable Craig Johnson donc, assis à côté, pétri d’humanité, de gentillesse et d’humour…Mais c’est samedi, une foule un peu monstrueuse se répand partout, et je ne tiens pas plus que ça aux dédicaces, on va prendre l’air, regarder sur les marches du Palais du Commerce tous ces écrivains qui fument, boivent un café, discutent . Juste s’asseoir et regarder est un plaisir, tous ces gens si différents, que cette littérature rassemble, je trouve ça beau, réconfortant surtout…Pour nous le plus intéressant, ce sont les conférences.

quais3 A 14h, joute de traducteurs, autour d’un texte extrait du roman à paraître de Craig Johnson, avec Sophie Aslanides ( traductrice attitrée, qui connait le livre entier déjà traduit et l’auteur comme sa poche)et Charles Recoursé ( qui lui n’a jamais lu cet auteur et ne connait que l’extrait élargi ). Passionnant pour qui aime la littérature étrangère et se questionne ( ce que je fais tout le temps) sur l’apport du traducteur.

Puis une heure de queue pour la conférence consacrée au héros récurrent dans le polar, très bien menée par Julie Malaure du magazine Le Point.

quais2Vous pouvez voir sur les photos une sacrée brochette de « grosses pointures », avec Jo Nesbo ( le moins loquace), Craig Johnson, toujours impliqué à 100% dans ces conférences, Deon Meyer très sympa, Sara Gran que je vais m’empresser de lire ( pas encore fait, mais du coup très très envie ) et puis Indridason flanqué de son super traducteur Eric Boury. Il nous a bien fait rire, Arnaldur, et pourtant son sens de l’humour ne se voit pas sur sa figure… Enfin je donne un gros gros bon point à Olivier Norek, vraiment sympathique, intéressant, et très impressionné par ses voisins.Vous savez que vous pouvez écouter ces conférences grâce à ce lien. Je vais me précipiter sur toutes celles auxquelles je n’ai pas pu assister, c’est pour moi le plus intéressant de cet événement qui a encore une fois attiré un nombre énorme de visiteurs.
SAM_4833Mon impression générale est que le succès est bel et bien là, fédérant des lecteurs très variés, des auteurs très différents aussi, et c’est précisément ça qui me plait dans ce festival.
Mes résolutions pour l’an prochain ce sera moins de temps dans la librairie, mais plus de conférences, enregistrements d’émissions ( Mauvais genres en particulier ) et enfin faire l’enquête dans la ville pour m’amuser un peu ainsi que les visites commentées. Et puis continuer à flâner au milieu de la foule enthousiaste, avec la satisfaction de sentir ce goût commun pour la lecture, l’amour des livres, des écrivains, des mots et des histoires.
SAM_4828 - CopieJe me suis plongée avec délices dans « Plateau », avec sur la rétine le visage de Franck Bouysse, son air un peu inquiet et son sourire incertain. Je repars vers ma lecture.

« Grossir le ciel » – Franck Bouysse – Le Livre de Poche

grossir le ciel« C’était une drôle de journée, une de celles qui vous font quitter l’endroit où vous étiez assis depuis toujours sans vous demander votre avis. Si vous aviez pris le temps d’attraper une carte, puis de tracer une ligne droite entre Alès et Mende, vous seriez à coup sûr passé par ce coin paumé des Cévennes. »

Je sais, je suis toujours en retard d’un livre, mais qu’importe ! Lire celui-ci alors que sort le second ( « Plateau » ) permet de le remettre entre les mains des personnes qui ne l’avaient pas lu.

Si comme moi vous connaissez cette région, vous avez déjà planté le décor de l’histoire tragique que va nous raconter Franck Bouysse. Avec quelle plume et quel talent !

Dans le hameau des Doges, quelque part entre Le Pont-de-Montvert et Grizac vit Gus en compagnie de son chien Mars. Un peu plus loin, son plus proche voisin, plus vieux, Abel. 004 (2)Des hommes rudes, qui travaillent dur sur leurs fermes, mais qui ne s’envisagent pas ailleurs. En un peu plus de 200 pages va se dérouler un drame pour ces deux hommes, fait de révélations et de sang. Vous savez que je n’en dirai pas plus sur le nœud de l’histoire. Franck Bouysse, avec sensibilité, poésie, intelligence, avance de page en page dans la vie de Gus, il nous met dans ses pas, ses journées et ses pensées. Car, tout rustre qu’il semble, il pense, Gus, et il est loin d’être idiot. En phase avec son environnement, il va voir, trouver, s’interroger. C’est un homme des traces, des odeurs, des perceptions fines de la nature, comme son chien Mars qu’il aime tant. Sur ce sujet, l’auteur donne vie à des pages sublimes qui m’ont fait pleurer et des images si jolies comme celle-ci :

« Il sortit pour l’appeler, s’attendant à ce que le chien rapplique avec ses oreilles se balançant comme des gants de toilette sur un fil à linge par grand vent […] »

Parfois, lors des rares rencontres que fait Gus, un dialogue savoureux, comme celui avec le banquier (page 78 ) ou avec le démarcheur évangéliste, le « suceur de bible » comme il l’appelle ( page 108 ). Et puis, Gus fait peur…Il n’est pas très soigné comme on dit, ses cheveux ne sont pas coupés, ses vêtements déclassés, il n’est pas très beau. Il a été un enfant délaissé, Gus, il n’a eu que sa mémé pour l’aimer et lui donner un peu de tendresse…et ses chiens, surtout Mars.

« Il lui disait alors qu’elle était une fée pleine de rides et elle répondait en souriant qu’elle n’en était pas une, que les fées étaient toujours belles et jamais vieilles, que c’était à ça qu’on les reconnaissait. »

Comment vous dire? J’ai pensé à des Gus que j’ai croisés, dans cette région et dans d’autres. J’ai pensé à une exposition de photos vue et entendue – car il y avait une bande-son avec les bruits des fermes et des travaux des champs – en Haute-Loire, sur ces gens en voie de disparition. J’ai pensé au fameux Pierre des Boutières sur les contreforts du Mézenc, aux paysans de Raymond Depardon. Sous la belle plume de Franck Bouysse, ces gens sont pleins d’épaisseur, de chair et d’esprit, ils sont comme les chaos granitiques sur le chemin vers le col de Finiels, plantés, inamovibles, posés en maîtres des lieux.

005 Comme Bouysse nous décrit le bistrot du Pont-de Montvert, le père Peyrot qui n’entend pas se laisser commander par Paris, comme il décrit ces paysans qui se retrouvent là de temps à autre, le temps de siffler quelques verres de rouge, d’égrener les dernières nouvelles, comme il nous les donne à voir comme un de ces dessinateurs qui croquent sur le vif, en quelques coups de crayon nerveux, comme ça, bellement et avec une grande force, Franck Bouysse, en poète, chante des hommes et leur pays.

Et c’est peu dire que j’ai aimé ce livre et que j’ai très envie que vous le lisiez, vous aussi.