« Né d’aucune femme » – Franck Bouysse – La manufacture de livres

« L’homme

Il se trouvait quelque part plus loin que les aiguilles de ma montre.

Cela n’a pas encore eu lieu. Il ne sait rien du trouble. Ce sont des odeurs de printemps suspendues dans l’air frais du matin, des odeurs d’abord, toujours, des odeurs maculées de couleurs, en dégradé de vert, en anarchie florale confinant à l’explosion. Puis il y a les sons, les bruits, les cris, qui expriment, divulguent, agitent, déglinguent. Il y a du bleu dans le ciel et des ombres au sol, qui étirent la forêt et étendent l’horizon. « 

A peine sortie du destin de la merveilleuse et bouleversante « Grace » de Paul Lynch, voici ma rencontre avec Rose. Ici aux premières prises avec les maîtres (mère et fils), glaçante rencontre:

« Ce qui me frappait, c’était la tristesse, et aussi quelque chose d’autre, qui me mettait déjà mal à l’aise avant même d’en savoir plus sur cette famille. J’ai essayé d’avaler une bouchée de légumes froids, mais j’étais tellement tendue que j’ai recraché. Alors j’ai fait la vaisselle et tout rangé, en espérant avoir mémorisé la place des couverts et des ustensiles. Puis je me suis assise sur une chaise. J’étais vidée. Je me suis remise à pleurer. Je suis montée dans ma chambre en pleurant toujours, et j’ai pleuré encore sur mon lit en pensant que je m’arrêterais plus jamais de pleurer, même quand les larmes couleraient plus, et en même temps je répétais, mon nom c’est Rose, c’est comme ça que je m’appelle, Rose. »

Nous sommes ici du côté de la vallée de la Vézère  avec Rose dont l’histoire est celle de l’enfermement, de l’asservissement contraint, mais contre lequel elle va lutter grâce à un caractère bien trempé et surtout par l’écriture.

C’est ici que se joue toute la profondeur et la force de ce très beau roman que nous offre Franck Bouysse, et si j’utilise ce verbe, « offrir », c’est que réellement les livres sont des cadeaux qui nous sont faits. Quand je lis, je suis dans le même état que quand je vois un film au cinéma ( au cinéma et pas ailleurs ), c’est un décor, des voix qui viennent à moi, des visages, des corps et des sentiments qui naissent…Bref, Franck Bouysse sait parfaitement créer cet état de totale immersion, ici dans le triste destin de la petite Rose, 14 ans, vendue par son père comme en ayant 16 afin d’être servante chez le maître de forge.

Archives d’Indre et Loire – 1893 – Autre lieu, même vie

C’est encore ici la misère qui va pousser ce père à jeter sa fille, qu’il aime pourtant, vers un sort atroce.

« Sais-tu combien ton père t’a vendue. J’ai dû prendre du temps pour encaisser, avant de répondre. J’ai relevé la tête. Combien vous m’avez achetée, vous voulez dire. Son sourire s’est élargi. Si tu veux, qu’il a dit. J’aimerais mieux pas le savoir, si ça vous fait rien. Il a alors pris un air gentil qui sonnait faux, comme tout le reste. Tu lui en veux. On a toujours été pauvres, et y a pas tant de façons que ça d’en sortir un peu, de la pauvreté. Tu ne réponds pas à ma question. Si, je crois bien que c’est ce que j’ai fait. Tu vois, moi, même si j’étais le plus pauvre des hommes, je ne crois pas que je vendrais ma propre fille, il a dit, avec une mine qui se voulait peinée.[…]J’avoue que j’étais perdue. Vous avez jamais été pauvre, j’ai dit. »

Je serais bien bête de vous raconter tout ce qui va se dérouler, car il y a là une véritable intrigue, des révélations qui apparaissent doucement, et si l’on est perspicace on perçoit l’horreur cachée sous les mots, et ce roman est bel et bien un roman très noir et cruel, éclairé de grands pans de lumière parce que Rose à 14 ans, c’est une enfant, elle a du caractère, une solidité qui même mise à mal la gardera résistante, dans tous les sens du terme, mais elle est une enfant, avec parfois une naïveté, une candeur touchantes, des rêves et des envies. 

Il y a des passages éblouissants, quand Rose est saisie par des envies de baignade alors qu’elle lave les draps à la rivière par exemple

« J’ai tiré un drap, et je me suis penchée pour le faire tremper. C’est à ce moment-là que ça m’est tombé dessus, sans prévenir, un grand chamboulement dans moi, des frissons qui froissaient ma peau, comme si cet endroit m’enveloppait, me protégeait. La coulée de l’eau, les chants des oiseaux, le bourdonnement des insectes, et le soleil aussi […] Je crevais d’envie de me déshabiller et d’aller me baigner, pour que le reste de mon corps rejoigne le drap et ma main qui le tenait. »

ou encore quand elle découvre sa fascination pour l’écrit et l’envie d’écrire,ou bien quand elle sort sa vieille poupée de la commode

« Mon enfance était entièrement contenue dans son odeur, comme une carte que j’avais toujours été en mesure de déplier et qui me permettait d’aller dans un endroit que j’étais la seule à connaître. Avant. Tout ce qui venait de céder à l’intérieur de moi. Il y a des vies qu’on raconte dans des grands livres, et moi, je possédais rien que cette poupée que je tenais, une sorte de livre sans pages, que personne à part moi était capable de lire. »

Personnellement, comme femme c’est aussi la colère qui surgit au fil des pages, car on le sait bien qu’encore aujourd’hui, des enfants vivent ce genre de choses…On ne peut même pas penser « ça n’existe plus », vous voyez ce que je veux dire, je suppose.

Alors je vous laisse les pages les plus dures, les plus tristes, les plus désespérées de la vie de Rose, mais on a du mal à s’en remettre…Juste une phrase:

« Je possédais encore un corps avec des bras, des jambes et une tête pour penser, mais en vrai j’étais morte, enfermée, bien décidée à laisser fondre le dedans de ma tête pour qu’on puisse plus rien me prendre. »

Le « Manuel des pieuses domestiques » de 1847 demande de refréner ses sentiments et d’être charitable envers ses maîtres : « La charité est une vertu chrétienne que vous êtes obligé de pratiquer bien plus envers vos maîtres qu’envers tout autre quel que soient leur caractère ou leurs mauvaises habitudes. Dieu ne vous demandera pas compte des péchés de vos maîtres mais des vôtres. La charité doit donc vous porter à excuser, à supporter avec patience ceux que vous avez choisi pour les servir ». Edifiant

 

L’écriture reconnaissable entre toutes de Franck Bouysse emporte, pleine d’envolées et d’images poétiques aussi bien avec la beauté qu’avec l’immonde, une capacité à adapter le niveau de langage à l’époque et à renouveler son sujet, toujours d’une grande justesse, comme avec la poupée surgie du tiroir et cette douleur de la petite… J’ai beaucoup aimé la forme aussi, différents points de vue en chapitres relativement courts. Rose s’adresse à nous directement, puisque c’est à partir de son journal que se déroule la restitution de son histoire tragique, affreuse de maltraitance, d’abus de toutes sortes. Et Edmond également à travers sa pensée. La jeune fille sera traitée comme un objet, avec une cruauté inouïe et ce jusqu’à la fin…J’ai aimé Rose, bien sûr, je l’ai aimée tendrement avec cette envie de lui prendre la main, de la réconforter, de la réchauffer face à ces cœurs froids, ces esprits immondes ou lâches qui l’entourent. Lire n’est pas anodin, lire révèle des tas de choses en nous et de nous, et c’est pour moi un des bonheurs les plus forts de la lecture.

« C’est terrible de se dire qu’il y a rien qui me rappelle dehors, à part ces initiales dans la pierre, contre celles de mes sœurs. En vrai, j’existe pour personne. Il y a que ce qu’on partage qui existe vraiment, ce qu’on représente pour les autres, même si c’est que ça, parce qu’un simple souvenir vaut rien, qu’il se déforme toujours, se plie de façon à être rangé dans un coin. Les souvenirs, surtout les bons, c’est rien que de la douleur qu’on engrange sans le savoir. »

Rose a su me toucher profondément, par l’écriture bouleversante de l’auteur sur certains moments particulièrement violents de sa vie; j’ai donc pleuré, bien sûr, sur le destin de cette enfant qui devient adulte trop vite et trop brutalement. Mais il y a aussi la mère de Rose, elle aussi une femme « sacrifiée », elle a peu de voix, mais quand il est question d’elle, c’est extrêmement percutant, j’ai beaucoup aimé ce  personnage; quand elle retourne chez sa propre mère, et voici trois générations de femmes à la vie dure – euphémisme – mais fortes, dignes…Un superbe hommage de l’auteur à ces mères, filles, épouses…à toutes nos sœurs passées, présentes et à venir. Et il faut en remercier l’auteur qui sait saisir la complexité de ces vies et leur dire tant de tendresse.

Impossible de finir sans vous évoquer Artémis, la belle jument couleur charbon, dont l’image viendra au secours de Rose dans les pires instants, une expérience révélatrice et troublante, mais vous le lirez vous-même, ce sera bien mieux.

Je n’ai pas besoin d’écrire plus, mais on est tenu jusqu’à la toute fin, l’intrigue est très très bien menée. J’ai aimé ce livre dont le sujet et l’écriture m’ont secouée assez fort. Une lecture et une jeune Rose que je n’oublierai pas.

« Sous la neige, nos pas » – Laurence Biberfeld – La manufacture de livres/ coll. Territori

« Août 1983

En rentrant, la Princesse s’était couchée en travers, les yeux exorbités, le souffle court. Des spasmes profonds, lourds, lui soulevaient le ventre. Elle avait l’air d’une outre écartelée. Lucien se dit qu’il vieillissait. Il se le disait chaque jour, et depuis si longtemps que la vieille était morte, il n’avait plus l’impression d’avoir été jeune un jour. Il remonta à la cuisine pour téléphoner à Pascal.

-J’aime autant que tu viennes maintenant. C’est son premier, elle est jeune.

-On a le temps, répondit Pascal. Je serai là dans une heure.

La Chiffe l’avait suivi. Pas un jour de sa vie sans que la jambe de sa culotte croûteuse de terre et de bouse tire dans son sillage ce vieux rideau à franges plein d’affection.-On va prendre la soupe,d’ici qu’il arrive. »

Que dire si ce n’est que ce livre est un coup de foudre ? Ce que j’écris ne saura dire tout le bien que je pense de ce petit livre, le bonheur qu’il m’a procuré, l’intelligence qui s’en dégage, ni tout ce que j’aurais à dire des lieux et des personnages, des idées qu’ils véhiculent.

Il m’attendait depuis un bon moment, patient comme le sont les livres. Et une envie m’a prise de me trouver dans cette Margeride annoncée en 4ème de couverture. La Lozère que j’aime tant. Bien m’en a pris, alors que fermé ce livre est là, encore là et pour longtemps…J’aurais voulu plus, qu’il dure plus et qu’encore je reste avec le merveilleux personnage qu’est Lucien, sa Chiffe, ses vaches, sous des pieds de neige ou dans l’exubérance du printemps. Avec la flamboyante Alice et l’intenable Juliette, enfin avec les âmes rudes et soudées de ce village du côté de St Chély d’Apcher.

« Un dimanche matin, le gel éblouissant déblaya la montagne jusqu’aux combles d’un ciel de faïence. Esther, exultant du paysage soudain libre dont on détaillait les lignes limpides d’un bout à l’autre de l’horizon, emmitoufla Juliette pour l’emmener en promenade. La petite, que sa longue claustration avait rendue à moitié folle, fusa comme un criquet multicolore sur la rampe cristalline de l’école. Elle glissa et fit un roulé-boulé qui lui écorcha le menton et lui fendit la lèvre sur la glace.

-Ça fait rien ! glapit-elle, essuyant sa barbiche de vermillon et s’en maculant jusqu’au coude.

Lucien, surplombant la scène, en put s’empêcher de rire. Esther pestait tout ce qu’elle savait. Elle ramena la petite à l’intérieur en la portant sans ménagement sous son bras comme un tonnelet hurlant et gesticulant.

-Non ! Ça fait rien ! Maman !

Il s’assit sur le bord du muret, écoutant les cris de la fillette brisés en mille morceaux par les éclaboussures du robinet de la cour. Toute la campagne était en habit de noce, blanche et parée de strass, hérissée de diamants. Le bleu coupant du ciel lui faisait mal aux yeux, il rabattit la visière de sa casquette jusque sur son nez. »

Difficile quand on a été si impressionné par une écriture d’écrire à son propos.

Je me suis rendue sur le site de Laurence Biberfeld et ça a confirmé la part autobiographique du roman à travers le destin du personnage d’Esther, jeune institutrice au parcours difficile qui arrive dans ces lieux isolés en compagnie de sa petite Juliette, enfant remuante du genre qui ne rentre pas dans les cases, un peu comme sa maman, dont on découvre au fil du récit le parcours chaotique mais qu’elle a su maîtriser et muer en façon de vivre simplement autrement. Cependant, elle traîne à ses basques quelques scories de sa vie passée qui vont perturber passablement la vie du hameau. Avec Esther, c’est la ville et ses faunes louches qui s’infiltrent dans les replis du plateau de la Margeride.

C’est là que la plume époustouflante de Laurence Biberfeld m’a subjuguée – je pèse mes mots – c’est là dans la peinture des lieux, de cette nature qui règne en puissance, c’est là que j’ai découvert cette écriture si précise, si sensuelle aussi, âpre ou d’une infinie douceur. Une totale découverte pour moi qui me laisse éblouie.

L’hiver, la Bise, la neige

« -Ça, c’était de la neige.

Elle tombait en un déversement oblique d’énormes flocons qui avalaient les bruits et ensevelissaient en un instant toutes les couleurs. Elle explosait en poussière piquante et vous criblait le visage, soulevée par la Bise. Elle se déplaçait follement, comme les dunes, formant des vagues et comblant les reliefs. Elle s’accumulait de plusieurs mètres, mollement, en certains endroits où elle cédait comme de la vase. Elle se fronçait en croûte écailleuse de quelques millimètres sur le sol gelé qu’elle faisait briller comme une pièce d’argent. »

« Le printemps dardait, avec une cruauté enfantine, ses fringales carnivores sur l’étendue du plateau. Le grand manège des amours débusquait les renards, d’ordinaire si discrets, les martres, les hermines encore en fourreau de neige avec leur courte queue trempée dans l’encre »

Je veux parler de Lucien, merveilleux Lucien décrit avec tant d’affection, il est âgé et il est beau Lucien, même s’il n’a pas son dentier; il a des yeux purs comme le ciel au-dessus de sa tête, avec les mêmes nuages qui les traversent quand ça se gâte; il a le cœur tendre même s’il essaye de faire le dur, il sait pleurer Lucien sans se cacher. Il est l’homme de la vie d’Alice, petite fille feu follet à la crinière rouge qui se jette sur lui et l’enlace de bras et jambes, il est son confident, celui qui console, celui qui bavarde, celui qui l’accompagne. Ils vont vivre elle et lui un moment effroyable relaté dans des pages absolument exceptionnelles, avec la vieille Finette qui étrille la fille debout dans une bassine au milieu de la cuisine où le poêle ronfle; en chantonnant, Finette…Lucien est vraiment mon coup de cœur du livre, il en est à mon sens le pilier, en duo avec la nature, éclatante de vie et d’énergie que ce soit sous la neige, le vent, le soleil, dans les congères ou au milieu des prés saturés de narcisses. Ce sont des forces.

Que ce que j’écris là ne vous trompe pas, il ne s’agit pas juste de jolies scènes champêtres, on en est même très loin souvent. C’est un monde bien réel dont nous parle l’auteure, il se passe plein de choses dans ce roman où les apports citadins produisent de moches effets, mais de bons aussi – Esther enseigne et bien peu acceptent de vivre dans un tel isolement, mais elle sait pourquoi elle est là. On verra passer Vanessa et des gars douteux, au Café de l’Univers de Langogne:

« Il n’eut pas de mal à la rencontrer le lendemain. Il lui suffit de se tanquer au café de l’Univers. Elle devait y aller le matin depuis quelques temps, avec son camarade, car elle se comportait en habituée. Les deux autres s’étaient fait tirer comme des lapins. Et celui-là, d’où sortait-il ? On pouvait être sûr qu’il ne valait pas mieux. Une petite gueule hâve, rétractée, une bouche mince et le regard méchant d’un chien peureux qui mord. Elle, elle lui fit  de la peine tant elle semblait malade et traquée. Ça ne lui allait pas mal, les cheveux courts. On aurait dit un petit garçon. Il attendit de les voir bien installés et se leva soudain en arborant son plus beau sourire. Cette fois, il avait mis son dentier. »

Pour ce qui me concerne ce qui est le plus saisissant dans ce magnifique texte, c’est la parole donnée aux gens d’en-haut comme moi je veux les nommer. Je connais ces endroits, je les aime et j’aurais bien voulu savoir en parler de cette façon. Des femmes se confient

« Moi, à douze ans, je me suis retrouvée seule avec mon vieux. Ma mère est morte en couche avec mon petit frère. Je l’ai remplacée. Je faisais tout à la ferme, du matin au soir, les bêtes, le lavoir, la cuisine, le jardin, puisqu’il faut servir les hommes après les bêtes. On se fait à tout comme ça. Mon vieux était une brute, il ne me parlait que pour me donner des ordres. Il me prenait sans me regarder, il avait besoin de se défouler pour dormir. J’ai remplacé ma mère, la pauvre vieille. Nous, les femmes, de ce temps-là, il fallait acheter à crédit tous les jours qu’on mangeait à la table des hommes. On leur devait tout ce qu’on avait. Pralong la Teigne, il était valet chez nous. Je le servais comme les autres. J’étais la seule femme sur le mas, un temps. Je m’en foutais. J’ai eu un petit à quatorze ans, ils l’ont donné aux cochons. Après, j’ai plus pris, jamais. Mon Dieu, toutes ces années où je rêvais d’un jour ou d’une nuit de repos.

Mais voyez, j’ai jamais essayé de partir. J’aimais la montagne, une goulée d’air, l’épais de la neige, la vacherie du froid, les narcisses, la rivière. En ville, je serais morte. Entre quatre murs à me cogner partout. Ici on respire, même écrasé on respire, le regard s’arrête pas et l’esprit non plus, on vole, on plane. Je regrette rien. A la mort de mon vieux, Pralong la Teigne a pris le mas. Son frère est venu s’y installer aussi avec sa femme. C’était une crème la Blandine, mais pas solide. Elle est morte d’épuisement, et pourtant, tout ce qu’on faisait, on le faisait à deux. Alors c’est reparti comme en quarante, moi toute seule à faire tout le boulot et à servir deux hommes, de nuit comme de jour.

Je m’en suis vu. Ça fait pas longtemps qu’ils me foutent un peu la paix, les deux frères, vous savez.La Teigne et la Gale, quand ils s’y mettaient à deux…Enfin ça a passé. Je meurs pas d’épuisement, moi. Quand on a la viande dure…[…]
-Ils étaient méchants? demandai-je dans un souffle.
-Oh? dit-elle, évasive. Oui. Des brutes, comme mon vieux. Vous êtes leur torchon. Ni cœur ni tête, les Pralong. »

et on voit bien que nous ne sommes pas là dans un monde enchanté, celui des hommes ne l’est pas très souvent; non nous sommes dans la rudesse, la brutalité, la cruauté, mais aussi et c’est très bien dit dans la solidarité, obligatoire si on veut survivre aux coups de colère du pays, à ses excès et à son isolement.

« Au fil des jours, je découvris que le village fonctionnait comme une entité primordiale. Que les gens s’aiment ou pas, qu’ils aient de l’estime les uns pour les autres ou non n’entrait pas en ligne de compte. J’étais exclue de ce mystérieux métabolisme social.J’étais en revanche – nous étions Juliette et moi – des éléments qui concernaient l’entité, dont il fallait s’occuper, qu’il fallait intégrer dans les préoccupations quotidiennes.

Au début, j’eus du mal à obtenir les papiers de la voiture que j’avais achetée. Le certificat de non-gage posait problème, je ne pouvais pas l’assurer. Lionnel, dès qu’il le sut, alla incontinent négocier avec le Capitaine de gendarmerie du coin. J’étais l’institutrice des Galinières, inutile de me demander mes papiers, le problème serait résolu, ou pas, un jour ou l’autre. Le Capitaine repéra ma 4L, mémorisa ma bouille et l’affaire fut réglée. »

Et aussi

« En touillant mes souvenirs, je me rends compte que jamais auparavant et plus jamais depuis, de toute ma vie, je n’ai été couvée, surveillée, protégée, entourée à ce point par une communauté humaine avec laquelle, par ailleurs, je n’avais rien de commun. »

Les hommes comme partout s’affrontent et les femmes subissent comme souvent. Mais les temps changent et le passage d’Esther, la jeunesse débordante d’Alice, la petite bombe Juliette au destin formidable marquent le pas d’un changement.

Je vais cesser là parce que ce petit livre, que j’aimerais bien vous lire à voix basse,  il faut l’ouvrir et se laisser aller au bout – moi je n’ai pas pu faire autrement -. L’écriture de Laurence Biberfeld m’a apporté un plaisir intense dans les peintures des paysages comme dans celles des personnages; ce Lucien merveilleux, Alice comme une flamme et Juliette la tornade, une plume impressionnante et riche sans afféteries pour un propos inépuisable sur le meilleur et le pire chez l’être humain, sur la générosité de la nature qui aussi rude soit-elle peut offrir le réconfort, un refuge pour réfléchir et où retrouver les choses essentielles à la vie. Une fin en demie-teinte, mi-triste mi-lumineuse. 

Je termine avec la scène du petit cimetière de Galinières où repose Lucien:

« Bientôt, dans quelques semaines, la neige recouvrirait les tombes. Elle tendrait sa toile épaisse et douce sur les murets, les rochers, les arbres, les toits. Elle emmitouflerait dans son silence feutré le chagrin, les rires, les rêves, le labeur, le souvenir.

« Mais il est où, Lucien ? demanda Juliette, le cherchant des yeux.

-Il est là-dessous, dit Lionnel.

-Sous les fleurs ?

-Oui, sous les fleurs.

Elle n’arrivait pas à se le figurer. Elle s’agenouilla brusquement entre des capitules rouges et entreprit de gratter la terre avec ses ongles. Lionnel l’attrapa par le milieu du corps et la souleva dans les airs comme s’il voulait la lancer au loin.

-Arrête ! vociféra-t-il à voix basse, tu vas le réveiller. Faut le laisser se reposer, maintenant.

-Alors je reviendrai plus tard, chuchota Juliette.

-Oui, enchaîna Lionnel sur le même ton. Pour le Jugement.

-Tu me diras quand c’est ?

-Je te le dirai.

Nous nous éloignions déjà. Un rossignol de muraille vit se percher sur le mur et s’envola aussitôt, dessinant un arc lâche en travers du cimetière. Au milieu des tombes, celle de Lucien paraissait neuve et pimpante. Il était né en 1920, le jour des Morts. Je ne savais rien de lui. Juliette, dans les bras de Lionnel, pleurait silencieusement. »

Vraiment lisez ce texte magnifique, d’une poésie pleine de vitalité, dans cette collection Territori, dirigée par Cyril Herry et où on trouve entre autres Antonin Varenne et Franck Bouysse.

Une de mes plus belles lectures de l’année.

Je remercie Langogne Tourisme ainsi que le café de l’Univers à Langogne pour leur contribution photo et sympathie ! 

« Glaise » – Franck Bouysse – La Manufacture de Livres

« Ce qu’il advint cette nuit-là, le ciel seul en décida. Les premiers signes s’étaient manifestés la veille au soir, quand les hirondelles s’étaient mises à voler au ras du sol. Dans la cour, un vent chaud giflait les ramures du grand marronnier et une cordillère de nuages noirs se dessinait sur l’anthracite de la nuit. Le tonnerre grondait, et des éclairs coulissaient au loin en éclairant le puy Violent. »

On ne peut pas s’y tromper, si on a déjà lu Franck Bouysse on reconnaît bien dès ces premières phrases l’écriture qui avec chaque objet, chaque détail des paysages et des hommes dresse le décor d’un drame.

L’histoire débute en août 1914, dans le Cantal du côté de Salers. Dans les villages restent les femmes, les vieux et les garçons trop jeunes pour l’instant, pas assez mûrs pour être chair à canons. Dans cette région de montagne dominée par le puy Violent, écrasée du soleil d’août et sous la tension d’un orage imminent, nous allons faire connaissance avec les personnages d’une histoire sombre qui finit ténébreuse sous l’orage et la foudre encore. L’auteur tend son récit comme une corde, noue tout ça comme un noeud coulant et resserre, resserre jusqu’à ce que la boucle soit bouclée et se referme.

J’ai lu les deux précédents romans de Franck Bouysse, « Grossir le ciel » et « Plateau », que j’ai vraiment aimés, avec une préférence pour « Grossir le ciel »; ça surprend souvent quand je dis ça, mais ce que j’ai aimé dans ce livre, c’est le côté resserré du texte, le personnage d’Abel et l’humour noir qu’il entretient quand on vient le déranger. Dans « Plateau », c’est le lyrisme échevelé de Franck Bouysse qui s’est donné libre cours, le sens de la poésie et un don qui en fait le prince de la métaphore. Dans ce roman, il a trouvé à mon avis un bel équilibre entre le court nerveux et le lyrique tempétueux. Chez Franck Bouysse les éclairs coulissent, la langue d’Anna déboule dans la bouche de Joseph et la rivière parle à voix basse et s’excuse. Chez Franck Bouysse tout est image – il serait formidable je pense de mettre ces textes en bande-dessinée – mais en plus de cela il utilise si bien le langage et sa richesse, il assemble ça si bien qu’on entend les insectes, le vent dans les herbes, on sent le frisson de l’eau, on a chaud sous ce soleil d’été et froid quand vient la neige sur le puy Violent. Et on peine avec ces femmes, nombreuses, seules et tristes dans ces fermes .

« Un vent chaud se frottait au linge suspendu, soulevant parfois un bout de tissu. La panière vide contre sa hanche, Mathilde réalisait qu’elle avait machinalement laissé des espaces entre les vêtements, des espaces suffisamment grands pour accueillir des frusques d’homme, des espaces conservés inconsciemment pour garantir la bonne fortune de Victor, où qu’il se trouvât en cet instant. Car l’expression du manque, c’étaient précisément ces espaces vides par lesquels s’engouffrait le vent, rien qui fût à la hauteur de la disparition brutale. »

Enfin, quel talent que celui qui décrit chaque geste d’une simple action comme prendre son repas dans les champs, ou rouler sa cigarette, un pied posé sur un tronc, ou décrocher la truite de la ligne, rendant palpable le temps long, le temps pris, malgré le travail à abattre, en phase avec la nature, en osmose avec le milieu, ça c’est magnifique, ainsi dans ce petit paragraphe

« Assis sur un rocher, à l’ombre d’un grand saule aux ramures dorées et pantelantes, Joseph sortit le morceau de pain de sa besace et le grignota à peine. Ne toucha pas au lard. Un sphinx allait et venait autour d’un pied de digitale, infatigable colibri poudreux à  la trompe suppurante de nectar, minuscule ivrogne incapable de se résoudre à quitter la source de son plaisir. Plus loin, un loriot chantait, invisible. Puis ils se turent. Toutes ces vies simples, aux fonctions si évidentes, donnaient en temps normal la sensation à Joseph d’être l’envers d’un homme, une forme directement reliée à la nature et, maintenant que son père était parti, elles ne lui apparaissaient plus comme telles, et il prenait conscience qu’il allait devoir apprivoiser différemment l’univers amputé de la part tendre de l’enfance. Devenir un homme avant l’âge d’homme. »

L’œuvre de Franck Bouysse ne serait pas ce qu’elle est sans ses personnages, ces gens de la terre, gens de la campagne éloignés des grandes villes, des lieux où quoi qu’on fasse et quoi qu’on tente pour la domestiquer, la nature est maîtresse y compris dans les racines les plus profondes et les plus originelles des hommes. Ici vont se dérouler sous nos yeux les drames de toujours noués par la rancune, la jalousie, les instincts les plus animaux – attention, ce n’est pas là un terme péjoratif, mais juste un rappel de ce que nous sommes intrinsèquement, qu’on l’admette ou non – . Quand la « civilisation » ( domestication ?) se voit entamée par la guerre, quand la peur et la colère montent, alors ces natures enfouies remontent à la surface et tenues ou pas, agissent et se répandent, souvent pour le pire.

C’est ce à quoi nous assistons ici avec Valette, odieux personnage époux d’Irène, une femme perturbée par la perte de son fils. Son frère citadin parti au front, il va recevoir chez lui  sa belle-sœur Hélène et sa nièce la jolie Anna.

« Décrire Anna n’aurait pu rendre justice au sentiment engendré par le cœur de Joseph, si loin du simple désir de renouveler un baiser, aussi puissant fût-il. Tout en elle était mouvement. Perpétuellement accordée à la nature sauvage en rien trahie, quand elle posait les yeux sur lui. Capable de donner la vie et de la reprendre dans une même fraction de seconde, qui n’était dès lors pas du temps, mais une infime abstraction de l’espace séparant deux corps. Car cette fille était à elle seule tout l’espace dans lequel se mouvoir, la voie lactée où se baignent les étoiles. »

Tout près vivent Mathilde et son fils Joseph, le père est lui aussi dans les tranchées. Mathilde est dure à la tâche et tient fermement son fils au travail, mais c’est une mère attentive. Elle peut compter sur Léonard, vieux et bienveillant voisin qui s’est pris d’affection pour Joseph et qui les défendra contre l’abominable Valette qui lorgne leurs terres. Autour de ces gens il y a aussi Lucie l’épouse de Léonard, les absents, Victor le père de Joseph et Eugène le fils de Valette. Il y a aussi Mathias qui arrive vers la fin et va définitivement semer le trouble en ajoutant sa pierre à la tragédie.

« -Drôle de type, dit-il.

-On aurait dit qu’il voulait nous tirer les vers du nez.

-Je crois pas.

-D’après toi !

-Moi, j’ai surtout vu un homme qui aurait bien troqué tout ce qu’il possède contre rien du tout en échange.

-Qu’est-ce que tu veux dire?

-Qu’il est pas venu chercher quelque chose qu’on pouvait lui donner, et qu’il le savait avant de venir.

-Pourquoi ?

-Le cœur d’un homme, personne peut le comprendre, et ce qui se passe dedans, ça appartient qu’à lui…Bon, faut qu’on s’y remette. »

Et puis Marie, la bonne grand-mère de Joseph, aimante mais ferme. Ici la pudeur, la distance affective règnent, s’épancher n’est pas preuve de solidité, deux pieds fermes sur terre et le corps à l’ouvrage; aussi, difficile quand arrivent les peines du cœur, de les dire:

« Mathilde surprenait agréablement Marie. Depuis que Victor était parti, elle avait pris ses responsabilités sans rechigner, faisant crânement face à l’adversité. Certains soirs, dans la cuisine, elle avait parfois envie de lui parler, après que joseph fût parti se coucher , partager l’absence, assouplir un peu la tension dans leurs corps. Peut-être que Mathilde en avait également envie sans oser. Comment savoir? Au lieu de quoi, elles agrippaient des ustensiles, toutes sortes d’objets solides qui les rendaient à leur solitude. »

La qualité du roman repose- en plus de la formidable écriture – sur le fait que les personnages sont comme une gamme chromatique, du plus clair au plus sombre, et chacun a ses nuances, il n’en est point de parfait, mais Anna reste la plus lumineuse, Valette le plus noir et surtout le plus sordide. Entre les deux, nous avons des êtres humains, avec leurs bons et leurs mauvais penchants, des gens peu épargnés par la vie, à qui l’état de guerre impose des choses auxquelles ils ne sont pas préparés ou  pas aptes, malgré leurs efforts. On en arrive même à éprouver de la compassion pour Irène, si dure avec les autres, mais tellement en souffrance. Enfin personnellement j’ai beaucoup aimé Hélène, effacée, déplacée, cette coquette citadine en bottines et robe blanche, forcément ici ne trouve aucune place, et se heurte à l’animosité de ceux qui triment les pieds dans la terre. Aussi futile puisse-t-elle sembler, elle me touche, égarée dans ce monde inconnu qui l’ignore et la rudoie; mais surtout elle me touche parce qu’on sent en elle le manque éperdument amoureux de son homme parti à la guerre, et que personne ne l’aide à affronter cette situation, sa fille Anna trop occupée à tomber amoureuse elle aussi. Elle ne trouve pas sa place dans ce monde âpre et en plus à côté de Valette, sauvage et violent.

« La beauté, un mot dont Valette ne connaîtrait sûrement jamais le véritable sens, pas même le plus infime degré, comme cette pluie de paillettes ruisselant par la trappe dans l’air incandescent, accrochant au passage des éclats de lumière jusque dans la pénombre. Bien sûr que Valette était incapable de concevoir ce genre de miracle. Pour lui, le foin ne servait qu’à nourrir ses vaches, et l’air à remplir ses poumons.Valette était un monstre capable d’avilir tout ce qu’il regardait, ce qu’il touchait, un monstre guidé par ses instincts les plus primaires, un monstre qui prenait ce dont il avait envie sans demander, les choses, ou les êtres, c’était du pareil au même. »

Quant à ce Valette, je le déteste cordialement, même si on sait que sa rage est augmentée de cette main mutilée qui l’entrave dans son travail quotidien, pour autant c’est un vrai de vrai sale type – terme encore trop doux pour lui – . Si vous lisez, vous verrez ce que je veux dire.

En tout cas, pour moi Franck Bouysse signe ici un roman parfaitement maîtrisé, d’une grande beauté rude et éperdue. Je connais ces lieux dont il parle si bien, ce qui rend la lecture encore plus puissante; quand on y a marché et respiré, on partage avec cet écrivain inspiré les émotions puissantes et sensuelles générées par les paysages. Très belle fin aussi, sous l’orage en compagnie d’un berger, très très bel épilogue. Ah ! J’oubliais ! Pourquoi ce titre « Glaise »? Lisez et vous saurez tout ce que ce seul mot contient.

Un roman majestueux par l’écriture et puissant par son regard sur l’humanité et donc encore un coup de cœur pour Franck Bouysse.