« Glaise » – Franck Bouysse – La Manufacture de Livres

« Ce qu’il advint cette nuit-là, le ciel seul en décida. Les premiers signes s’étaient manifestés la veille au soir, quand les hirondelles s’étaient mises à voler au ras du sol. Dans la cour, un vent chaud giflait les ramures du grand marronnier et une cordillère de nuages noirs se dessinait sur l’anthracite de la nuit. Le tonnerre grondait, et des éclairs coulissaient au loin en éclairant le puy Violent. »

On ne peut pas s’y tromper, si on a déjà lu Franck Bouysse on reconnaît bien dès ces premières phrases l’écriture qui avec chaque objet, chaque détail des paysages et des hommes dresse le décor d’un drame.

L’histoire débute en août 1914, dans le Cantal du côté de Salers. Dans les villages restent les femmes, les vieux et les garçons trop jeunes pour l’instant, pas assez mûrs pour être chair à canons. Dans cette région de montagne dominée par le puy Violent, écrasée du soleil d’août et sous la tension d’un orage imminent, nous allons faire connaissance avec les personnages d’une histoire sombre qui finit ténébreuse sous l’orage et la foudre encore. L’auteur tend son récit comme une corde, noue tout ça comme un noeud coulant et resserre, resserre jusqu’à ce que la boucle soit bouclée et se referme.

J’ai lu les deux précédents romans de Franck Bouysse, « Grossir le ciel » et « Plateau », que j’ai vraiment aimés, avec une préférence pour « Grossir le ciel »; ça surprend souvent quand je dis ça, mais ce que j’ai aimé dans ce livre, c’est le côté resserré du texte, le personnage d’Abel et l’humour noir qu’il entretient quand on vient le déranger. Dans « Plateau », c’est le lyrisme échevelé de Franck Bouysse qui s’est donné libre cours, le sens de la poésie et un don qui en fait le prince de la métaphore. Dans ce roman, il a trouvé à mon avis un bel équilibre entre le court nerveux et le lyrique tempétueux. Chez Franck Bouysse les éclairs coulissent, la langue d’Anna déboule dans la bouche de Joseph et la rivière parle à voix basse et s’excuse. Chez Franck Bouysse tout est image – il serait formidable je pense de mettre ces textes en bande-dessinée – mais en plus de cela il utilise si bien le langage et sa richesse, il assemble ça si bien qu’on entend les insectes, le vent dans les herbes, on sent le frisson de l’eau, on a chaud sous ce soleil d’été et froid quand vient la neige sur le puy Violent. Et on peine avec ces femmes, nombreuses, seules et tristes dans ces fermes .

« Un vent chaud se frottait au linge suspendu, soulevant parfois un bout de tissu. La panière vide contre sa hanche, Mathilde réalisait qu’elle avait machinalement laissé des espaces entre les vêtements, des espaces suffisamment grands pour accueillir des frusques d’homme, des espaces conservés inconsciemment pour garantir la bonne fortune de Victor, où qu’il se trouvât en cet instant. Car l’expression du manque, c’étaient précisément ces espaces vides par lesquels s’engouffrait le vent, rien qui fût à la hauteur de la disparition brutale. »

Enfin, quel talent que celui qui décrit chaque geste d’une simple action comme prendre son repas dans les champs, ou rouler sa cigarette, un pied posé sur un tronc, ou décrocher la truite de la ligne, rendant palpable le temps long, le temps pris, malgré le travail à abattre, en phase avec la nature, en osmose avec le milieu, ça c’est magnifique, ainsi dans ce petit paragraphe

« Assis sur un rocher, à l’ombre d’un grand saule aux ramures dorées et pantelantes, Joseph sortit le morceau de pain de sa besace et le grignota à peine. Ne toucha pas au lard. Un sphinx allait et venait autour d’un pied de digitale, infatigable colibri poudreux à  la trompe suppurante de nectar, minuscule ivrogne incapable de se résoudre à quitter la source de son plaisir. Plus loin, un loriot chantait, invisible. Puis ils se turent. Toutes ces vies simples, aux fonctions si évidentes, donnaient en temps normal la sensation à Joseph d’être l’envers d’un homme, une forme directement reliée à la nature et, maintenant que son père était parti, elles ne lui apparaissaient plus comme telles, et il prenait conscience qu’il allait devoir apprivoiser différemment l’univers amputé de la part tendre de l’enfance. Devenir un homme avant l’âge d’homme. »

L’œuvre de Franck Bouysse ne serait pas ce qu’elle est sans ses personnages, ces gens de la terre, gens de la campagne éloignés des grandes villes, des lieux où quoi qu’on fasse et quoi qu’on tente pour la domestiquer, la nature est maîtresse y compris dans les racines les plus profondes et les plus originelles des hommes. Ici vont se dérouler sous nos yeux les drames de toujours noués par la rancune, la jalousie, les instincts les plus animaux – attention, ce n’est pas là un terme péjoratif, mais juste un rappel de ce que nous sommes intrinsèquement, qu’on l’admette ou non – . Quand la « civilisation » ( domestication ?) se voit entamée par la guerre, quand la peur et la colère montent, alors ces natures enfouies remontent à la surface et tenues ou pas, agissent et se répandent, souvent pour le pire.

C’est ce à quoi nous assistons ici avec Valette, odieux personnage époux d’Irène, une femme perturbée par la perte de son fils. Son frère citadin parti au front, il va recevoir chez lui  sa belle-sœur Hélène et sa nièce la jolie Anna.

« Décrire Anna n’aurait pu rendre justice au sentiment engendré par le cœur de Joseph, si loin du simple désir de renouveler un baiser, aussi puissant fût-il. Tout en elle était mouvement. Perpétuellement accordée à la nature sauvage en rien trahie, quand elle posait les yeux sur lui. Capable de donner la vie et de la reprendre dans une même fraction de seconde, qui n’était dès lors pas du temps, mais une infime abstraction de l’espace séparant deux corps. Car cette fille était à elle seule tout l’espace dans lequel se mouvoir, la voie lactée où se baignent les étoiles. »

Tout près vivent Mathilde et son fils Joseph, le père est lui aussi dans les tranchées. Mathilde est dure à la tâche et tient fermement son fils au travail, mais c’est une mère attentive. Elle peut compter sur Léonard, vieux et bienveillant voisin qui s’est pris d’affection pour Joseph et qui les défendra contre l’abominable Valette qui lorgne leurs terres. Autour de ces gens il y a aussi Lucie l’épouse de Léonard, les absents, Victor le père de Joseph et Eugène le fils de Valette. Il y a aussi Mathias qui arrive vers la fin et va définitivement semer le trouble en ajoutant sa pierre à la tragédie.

« -Drôle de type, dit-il.

-On aurait dit qu’il voulait nous tirer les vers du nez.

-Je crois pas.

-D’après toi !

-Moi, j’ai surtout vu un homme qui aurait bien troqué tout ce qu’il possède contre rien du tout en échange.

-Qu’est-ce que tu veux dire?

-Qu’il est pas venu chercher quelque chose qu’on pouvait lui donner, et qu’il le savait avant de venir.

-Pourquoi ?

-Le cœur d’un homme, personne peut le comprendre, et ce qui se passe dedans, ça appartient qu’à lui…Bon, faut qu’on s’y remette. »

Et puis Marie, la bonne grand-mère de Joseph, aimante mais ferme. Ici la pudeur, la distance affective règnent, s’épancher n’est pas preuve de solidité, deux pieds fermes sur terre et le corps à l’ouvrage; aussi, difficile quand arrivent les peines du cœur, de les dire:

« Mathilde surprenait agréablement Marie. Depuis que Victor était parti, elle avait pris ses responsabilités sans rechigner, faisant crânement face à l’adversité. Certains soirs, dans la cuisine, elle avait parfois envie de lui parler, après que joseph fût parti se coucher , partager l’absence, assouplir un peu la tension dans leurs corps. Peut-être que Mathilde en avait également envie sans oser. Comment savoir? Au lieu de quoi, elles agrippaient des ustensiles, toutes sortes d’objets solides qui les rendaient à leur solitude. »

La qualité du roman repose- en plus de la formidable écriture – sur le fait que les personnages sont comme une gamme chromatique, du plus clair au plus sombre, et chacun a ses nuances, il n’en est point de parfait, mais Anna reste la plus lumineuse, Valette le plus noir et surtout le plus sordide. Entre les deux, nous avons des êtres humains, avec leurs bons et leurs mauvais penchants, des gens peu épargnés par la vie, à qui l’état de guerre impose des choses auxquelles ils ne sont pas préparés ou  pas aptes, malgré leurs efforts. On en arrive même à éprouver de la compassion pour Irène, si dure avec les autres, mais tellement en souffrance. Enfin personnellement j’ai beaucoup aimé Hélène, effacée, déplacée, cette coquette citadine en bottines et robe blanche, forcément ici ne trouve aucune place, et se heurte à l’animosité de ceux qui triment les pieds dans la terre. Aussi futile puisse-t-elle sembler, elle me touche, égarée dans ce monde inconnu qui l’ignore et la rudoie; mais surtout elle me touche parce qu’on sent en elle le manque éperdument amoureux de son homme parti à la guerre, et que personne ne l’aide à affronter cette situation, sa fille Anna trop occupée à tomber amoureuse elle aussi. Elle ne trouve pas sa place dans ce monde âpre et en plus à côté de Valette, sauvage et violent.

« La beauté, un mot dont Valette ne connaîtrait sûrement jamais le véritable sens, pas même le plus infime degré, comme cette pluie de paillettes ruisselant par la trappe dans l’air incandescent, accrochant au passage des éclats de lumière jusque dans la pénombre. Bien sûr que Valette était incapable de concevoir ce genre de miracle. Pour lui, le foin ne servait qu’à nourrir ses vaches, et l’air à remplir ses poumons.Valette était un monstre capable d’avilir tout ce qu’il regardait, ce qu’il touchait, un monstre guidé par ses instincts les plus primaires, un monstre qui prenait ce dont il avait envie sans demander, les choses, ou les êtres, c’était du pareil au même. »

Quant à ce Valette, je le déteste cordialement, même si on sait que sa rage est augmentée de cette main mutilée qui l’entrave dans son travail quotidien, pour autant c’est un vrai de vrai sale type – terme encore trop doux pour lui – . Si vous lisez, vous verrez ce que je veux dire.

En tout cas, pour moi Franck Bouysse signe ici un roman parfaitement maîtrisé, d’une grande beauté rude et éperdue. Je connais ces lieux dont il parle si bien, ce qui rend la lecture encore plus puissante; quand on y a marché et respiré, on partage avec cet écrivain inspiré les émotions puissantes et sensuelles générées par les paysages. Très belle fin aussi, sous l’orage en compagnie d’un berger, très très bel épilogue. Ah ! J’oubliais ! Pourquoi ce titre « Glaise »? Lisez et vous saurez tout ce que ce seul mot contient.

Un roman majestueux par l’écriture et puissant par son regard sur l’humanité et donc encore un coup de cœur pour Franck Bouysse.

« L’annonce » – Marie – Hélène Lafon – Folio

lannonce« Annette regardait la nuit. Elle comprenait que, avant de venir vivre à Fridières, elle ne l’avait pas connue. La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »

Ce livre m’a été offert après que j’aie partagé « Joseph », avec lequel j’ai découvert Marie-Hélène Lafon, et que j’ai beaucoup aimé pour sa sobriété très adaptée au sujet, une écriture au rythme des jours de ce Cantal où vit l’auteure.

Ici, elle nous conte l’histoire d’Annette, 37 ans, originaire de Bailleul dans le Nord. Annette a été une femme battue, elle a un petit garçon, Eric, et décide de quitter sa région natale. Annette fuit son ex-mari, fuit sa vie triste et solitaire. Elle répond à une annonce dans un journal, celle de Paul, 46 ans, paysan du Cantal qui ne veut pas finir ses jours seuls.

« Il n’en voulait à personne, il n’aurait rien pu dire, mais à quarante ans il s’était réveillé, calme et résolu. Résolu à cela, à cela seulement, il aurait une femme à Fridières, une femme avec lui, à son côté pour les jours et les nuits pour vivre et durer. »

Nous est alors racontée cette rencontre à mi-chemin, Nevers, de ces deux âmes solitaires, l’une sous le coup de sa vie pleine de violences, et l’autre coincé quelque peu entre les deux vieux oncles et la sœur autoritaire, peu prompts à partager la ferme, le frère et neveu.

« On avait peu à dire quand il fallait, d’abord, vivre ensemble, le matin le soir, se toucher, s’attendre, se craindre, s’apprendre. On était au pied de ce mur-là, on l’avait voulu, on avait passé l’annonce, on s’était vu et revu, on avait décidé, on était enfoncé dans cette histoire. Avec l’enfant, le fils, le garçon, Eric. Avec les trois, Nicole et les oncles, leurs silences, leurs yeux posés. »

Marie-Hélène Lafon présente dans un premier temps ces deux vies, trace les portraits de ces deux personnes qui vont s’accorder. Paul est un homme doux et intelligent, qui va accepter l’enfant sans problème aucun, Annette va découvrir une délicatesse qu’elle n’a pas connue avec son mari et la voici partie avec son fils à Fridières où elle découvre la campagne, la vie à la ferme et la méfiance, défiance de la famille, mais aussi la tendresse de Paul. Quant au petit Eric, enfant éveillé et sensible, il va s’attacher Lola la chienne et va partir à la découverte de la campagne  avec elle. Seule lui manque sa grand-mère, restée au nord, et qui lui est chère.

french-205207_640J’ai retrouvé ici ce que j’avais aimé dans « Joseph », à savoir une langue au service des campagnards, paysans ou pas, dans un autre registre que le roman dit « du terroir ». On entend l’horloge, le caquètement des poules dans la cour, le moteur du tracteur et l’écho de la télé à l’heure des « actualités ». On sent les parfums du soir après un jour de soleil d’été, on perçoit la blancheur de la neige tombée, épaisse et lumineuse. Et les pensées des uns et des autres sont esquissées, l’acrimonie de Nicole par exemple, la sœur de Paul qui se croit menacée dans ses prérogatives sur son domaine ( Annette est bien trop douce, prudente et perspicace pour ne pas tenter le combat ! ). Mais je crois que ce que j’ai aimé là, c’est la découverte de la nature par ces deux enfants du Nord, Annette et son gamin. La sensualité de la campagne va réveiller de belles choses en eux et va être comme une médecine douce pour eux.

« Elle apprenait la lumière qui réveillait chaque chose, l’une, l’autre ensuite, visitée prise nimbée ; les prés, les arbres, la route en ruban bleu, les chemins tapis, les vaches lentes et les tracteurs matutinaux, cahotants, volontiers rouges. »

Le seul reproche que je me risquerais à faire, c’est ce que je nommerais un « tic » dans l’écriture, un procédé bien vu mais qui devient un peu lourd à trop se répéter. On trouve tout au long du texte des séries d’adjectifs, souvent par trois et sans virgule, comme si elle ne trouvait pas le bon, le plus précis ou le plus juste, et ça m’a un peu agacée à la longue. Exemple : « …elle avait surgi, en tracteur, du Jaladis enfoui reclus aboli. ». Ce procédé était peu présent dans « Joseph », juste un peu trop utilisé ici. Reste un très beau livre malgré tout. Le regard porté sur le monde paysan est assez ironique, mine de rien, mais il y a Paul qui rattrape la tendance du reste de la famille à mettre cette jeune femme à l’épreuve. Et puis la joie d’Eric dans ce décor, libre, courant avec Lola, réminiscences de souvenirs d’enfance…Et tout ce dont je ne me lasse pas moi, vivant à la campagne :

« En juin le pays était un bouquet, une folie. Les deux tilleuls dans la cour, l’érable au coin du jardin, le lilas sur le mur, tout bruissait frémissait ondulait : c’était gonflé de lumière verte, luisant, vernissé, presque noir dans les coins d’ombre, une gloire inouïe qui, les jours de vent léger, vous saisissait, vous coupait les mots, les engorgeait dans le ventre où ils restaient tapis, insuffisants, inaudibles. Sans les mots on se tenait éberlué dans cette rutilance somptueuse. »

cows-771613_640Comment des vies douloureuses peuvent se voir réparées par le vent dans les arbres, le parfum des lilas un soir de printemps, le regard aimant d’un chien, la main calleuse d’un homme et sa voix confiante…

J’ai encore de Marie-Hélène Lafon « Les derniers indiens », un autre cadeau ( oui, j’ai des amies qui m’offrent des livres ! ). Ces livres courts me sont des pauses agréables entre des lectures plus denses, une bouffée de l’air frais du Cantal.

« Joseph » -Marie-Hélène Lafon – Folio

« Les mains de Joseph sont posées à plat sur ses cuisses. Elles ont l’air d’avoir une vie propre et sont parcourues de menus tressaillements. Elles sont rondes et courtes, des mains presque jeunes comme d’enfance et cependant sans âge. Les ongles carrés sont coupés au ras de la chair, on voit leur épaisseur, on voit que c’est net, Joseph entretient ses mains, elles lui servent pour son travail, il fait le nécessaire. »

Beaucoup de plaisir avec ce court roman. Après les Cévennes et le plateau de Millevaches de Franck Bouysse, après les tempéraments impétueux et la poésie rageuse de ce formidable auteur, me voici dans le Cantal, avec Joseph et la voix posée de Marie-Hélène Lafon.

hauteCette écriture au rythme particulier, que j’ai vraiment aimée, nous conte la vie de Joseph, celle du moment, celle du passé. Très bonne idée de commencer par les mains de Joseph, car ce sont ses mains qui toute sa vie ont travaillé…Mais à travers ces mains, c’est un homme et son esprit qui transparaissent. On a du mal à l’imaginer jeune, cet ouvrier agricole au bord de la retraite. Mais il semble « au bord de tout », Joseph. De l’amour, du temps, de la vie en général. Les seules choses dans lesquelles il se soit plongé totalement furent l’alcool et le travail. L’alcool, il en a fini non sans mal et après maintes cures. Quant au travail, c’est toute l’histoire de sa vie; les fermes, les patrons et patronnes, les familles par procuration, et la sienne propre, mère et frère…

Bien plus qu’un quotidien banal, Marie-Hélène Lafon peint un portrait sans faille, dense et précis par les mots choisis d’un monde qui s’achève, portrait aussi d’un de ces si nombreux ouvriers agricoles. Joseph n’est pas mal traité, mais il connait les limites, comme la salle de bains, ça non, il a droit au lavabo du débarras ou de l’étable.

jujuC’est ce personnage, ce Joseph si observateur, qui écoute, regarde et enregistre, qui est une mémoire de ce coin de campagne et de ceux qui y vivent, que j’ai beaucoup apprécié. Il déroule ses réflexions, se souvient de cette Sylvie qui lui fit croire à l’amour, parle du chien Raymond, de la patronne qui fait ses mots croisés, de la télévision, des bals, des travaux et des heures qui passent, aux champs ou à l’étable. Il y a une intelligence dans cet homme, un vrai caractère qui se dévoile peu à peu, tout doucement, au bruit de l’horloge, au rythme de la traite; avant ça, les ivrogneries qui le menaient à l’hôpital, jusqu’à la bonne cure qui le maintient sobre et nous le présente lucide. Joseph repense au père, ivrogne aussi, la mère soulagée quand il meurt, la vie du village, les réussites et les défaites, mais toujours à voix mesurée, en sourdine, sans emportement, jamais. Joseph voit tout, se questionne, cherche des réponses ou pas. Joseph que Marie-Hélène Lafon nous fait aimer et comprendre en 115 pages, et ça, c’est du talent.

Pour avoir connu de ces ouvriers agricoles ( il en existe encore, parfois très mal traités en toute illégalité ), j’ai été touchée par ce beau texte, par l’attention portée à cet homme. Le monde rural tel que les médias nous le montrent est très souvent une image erronée. Soit joliette soit glauque. Soit le paradis des vacanciers, soit un désert à notre porte. Parler comme Bouysse et Lafon, l’un en des œuvres noires et turbulentes, l’autre en un tableau patient et clair, est un défi qu’ils relèvent tous deux avec un grand talent. J’aime.