« Plateau » – Franck Bouysse – La Manufacture des Livres / collection Territori

Plateau_3620« Cet endroit, on s’y jette avec dévotion. On s’y perd, aussi, guidé par l’instinct, quelque chose de sacré. Quand les voix se muent en mortelles suppliques et les chants en discours primitifs. Un endroit où se tenir  debout, dans l’orgueilleuse posture de l’initié. Un endroit où le monde s’arrête chaque jour pour des armées d’êtres vivants incapables d’en imaginer un autre, et si quelque fou avait l’idée d’y bâtir une ville, il s’en trouverait toujours un pour sculpter sa propre folie dans le tronc d’un chêne centenaire, et HPIM0302remiser l’âme égarée dans la profondeur des enfers. »


Quitter ce Plateau, c’est comme revenir d’un voyage halluciné. Après « Grossir le ciel », à l’écriture sobre, sombre et poétique, voici l’envol de la plume de Bouysse vers des hauteurs que je soupçonnais, pressentais dans ma première lecture. Voici un texte absolument original par cette écriture tissée de paraboles et de métaphores qui donnent vie et visage à ce plateau. Très difficile d’écrire sur ce roman époustouflant, qui met hors d’haleine par sa densité. J’avais l’impression d’entendre la plume griffer le papier ( et pourtant, j’imagine qu’il a été tapé sur une machine, non ?) pour dire toute la complexité des personnages, la noirceur de leur histoire, la fragilité de leurs esprits, la fatalité qui semble les tenir toujours ici, sur ces terres giflées par le vent.

Near_the_High_Peak_pano_mIci vivent Virgile et Judith, et Georges, leur neveu adopté à la mort accidentelle de ses parents. Ici est arrivé un jour Karl, boxeur vaincu par la vie et converti à Dieu, puis quelques autres. Survient Cory et Georges s’enflamme. Ces pages sur l’amour douloureux de retenue qui naît chez ces deux « grands blessés » sont bouleversantes, belles, frémissantes et puis violentes. Histoire d’amour aussi, oui, mais plus que ça encore entre Virgile et Judith. Et enfin, il y a Le Chasseur…pour la suite, il faut lire cette tragiquement belle histoire.

Il y a derrière ces êtres si enracinés sur le plateau – de gré ou de force – une grande complexité, celle que parfois on dénie aux ruraux ( qui seraient frustes, grossiers tout juste sortis de la glaise biblique, pas bien finis, quoi…).

« Les hommes appartiennent à ce royaume et pas l’inverse. Ils ont pas la main, ici, ils sont comme des épouvantails éventrés qui font plus peur à personne. C’est ça la vérité. »

Et en parlant de ça, écoutez les prénoms choisis par l’auteur : Virgile et Judith, et dans le livre précédent, vivait Abel…Il m’étonnerait fort qu’ils aient été ainsi nommés par hasard et pour faire exotique, ces prénoms sont chargés de connotations poétiques et littéraires de grande intensité.

SAM_3225L’auteur, qui sait de quoi et de qui il parle, rend ici un hommage lyrique à ces gens isolés sur nos terres profondes. Ses descriptions de leur quotidien auprès des bêtes de leur ferme, au cœur d’une nature toute puissante, sont poésie, dantesque pour les éléments, et shakespearienne quand il s’agit des âmes et des sentiments. Je sais, je n’y vais pas de main morte, mais enfin, je crois bien que je n’ai jamais rien lu de pareil sur la campagne, ces coins perdus du pays, où, comme me l’a écrit l’auteur en dédicace, « Quelques humains résistent encore ». Car la vie est dure, la solitude peut être sans fond et le désespoir aussi. 

« ..dans la vie, y a ce qui nous arrive sans qu’on l’ait décidé, et, pour le reste, les hommes ont des choix à faire, sinon, tous autant qu’on est sur ce foutu Plateau, on crèverait dans le même lit. Si y en a qui s’en sortent mieux que les autres, c’est qu’ils savent attraper ce qui se présente sans faire la fine bouche. La morale et toutes ces conneries qu’on nous apprend à l’église, ça a jamais rendu les gens moins malheureux. »

 Franck Bouysse écrit une littérature de la plus belle espèce qui soit, en tous cas, celle que j’aime: noire, vibrante de vie, palpitante dans les éléments et les décors d’un bout du monde à deux pas de chez nous, une littérature dans laquelle le drame tend chaque phrase, avec parfois une déchirure dans l’obscurité, un oiseau qui monte vers le soleil, un agneau qui naît, une main qui en frôle une autre. C’est à dire qu’il me parle d’hommes et de femmes dont l’esprit, collé dans un corps voué au labeur, triture toujours de profondes réflexions, se pose encore de vraies questions, quelque petit élément qu’il soit  dans le grand ensemble du monde.

« – Tu penses que c’est une fatalité de pas dire les choses importantes tant qu’on peut et de passer le reste de sa vie à regretter de ne pas les avoir dites, ou alors qu’on obéit à un genre de préservation de l’espèce ? »

quais6Ce que j’ai ressenti en lisant cet étonnant roman, c’est une fougue, une fébrilité de l’image comme un chant ou un cri. Je suis encore très impressionnée par ce que je viens de terminer, un véritable voyage, une expérience mentale, je ne sais pas comment la décrire; alors pour faire simple, et en repensant au touchant : « C’est tellement difficile d’écrire » de Franck Bouysse, je lui répondrai que si ça offre de telles lectures, il n’a pas souffert pour rien. Sont parus, avant « Grossir le ciel » aux éditions Écorce : « Vagabond  » et « Pur sang » .